Willaime La sécularisation une exception européenne

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R. franç. sociol., 47-4, 2006, 755-783NOTE CRITIQUELa sécularisation : une exception européenne ?Retour sur un concept et sa discussion en sociologie des religionspar Jean-Paul WILLAIMERÉSUMÉ En sociologie des religions, le concept de sécularisation a longtemps constitué un paradigme interprétatif central désignant de diverses manières un processus de perte d’influence sociale de la religion dans les sociétés modernes. Malgré ses connotations idéologiques associant la progression de la m

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R. fran. sociol., 47-4, 2006, 755-783

NOTE CRITIQUE

La scularisation : une exception europenne ?Retour sur un concept et sa discussion en sociologie des religionspar Jean-Paul WILLAIME

RSUM En sociologie des religions, le concept de scularisation a longtemps constitu un paradigme interprtatif central dsignant de diverses manires un processus de perte dinfluence sociale de la religion dans les socits modernes. Malgr ses connotations idologiques associant la progression de la modernit la diminution de la religion, malgr le fait que les tats-Unis entraient difficilement dans ce schma, le paradigme trouvait une validation empirique dans les donnes europennes attestant la baisse des appartenances et des pratiques religieuses. Cela na pas empch, ds les annes soixante, une discussion critique de ce concept, certains allant mme jusqu y voir un mythe sociologique . La remise en cause du paradigme sest accentue depuis les annes quatre-vingt-dix et lon parle aujourdhui plus volontiers d exception europenne que dexception tats-unienne. Cest lexamen de ces discussions que cette contribution est consacre. Il se termine par une reformulation du concept o il apparat que lultramodernit contemporaine associe scularisation de la modernit et reconfiguration du religieux.

La scularisation, comme cadre gnral dinterprtation des volutions religieuses des socits modernes, a longtemps domin les travaux de sociologie des religions mme si, ds le dpart, ce paradigme fut discut par ceuxl mmes qui le dvelopprent. Ainsi, dnonant en 1965 sa polysmie et ses dimensions idologiques, le sociologue britannique D. Martin (1969) est-il all jusqu proposer de lliminer du vocabulaire sociologique. Aujourdhui, un des minents reprsentants de la thse de la scularisation, le sociologue amricain P. L. Berger (2001), sest dsolidaris de cette thse en parlant de la dscularisation des socits modernes. La sociologue britannique G. Davie (2002), quant elle, soutient que, du point de vue religieux, lEurope scularise, loin dtre le modle du devenir du religieux dans les socits contemporaines, constitue au contraire une exception lchelle du monde. Il nest donc pas inintressant de revenir sur ce concept en se rfrant de faon privilgie aux socits europennes. Nous le ferons en poursuivant deux objectifs principaux : 1) faire un tat de la question en sociologie des religions ; 2) montrer en quoi ce dbat en 755

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sociologie des religions peut tre une contribution la sociologie gnrale des socits europennes. Aprs avoir rappel, dans un premier temps, les connotations idologiques de la notion de scularisation et les efforts des sociologues pour lobjectiver et la soumettre lpreuve de la vrification empirique, on rappellera, dans un second temps, la thse classique de la scularisation telle quelle a t nonce par ses principaux reprsentants. Ce qui permettra dtudier, dans un troisime temps, les angles sous lesquels elle est aujourdhui discute et remise en question pour, dans un dernier temps, proposer les notions de scularisation pluraliste (Lambert, 2000) et d ultramodernit (Willaime, 2006) afin de caractriser la situation socioreligieuse actuelle des socits europennes.

La scularisation : un paradigme interprtatif idologiquement connot ?Comme le remarquait rcemment J. A. Beckford (2003, pp. 31-32), la sociologie des religions, contrairement dautres secteurs de la discipline comme la sociologie de lducation ou de la sant, a t centralement marque par des considrations rcurrentes sur le dclin, lrosion ou lclipse de son objet : la religion. Comme si ltude scientifique de cette activit sociale consistait sinterroger sur son dclin, ft-ce en tudiant sa persistance en termes de rsistances rsiduelles face aux avances de la modernit. La pense sociologique elle-mme a vhicul, ds ses origines, une interrogation sur le devenir du religieux dans les socits modernes, la perte dinfluence sociale des religions sur les individus et les socits tendant tre considre comme un indicateur du passage dune socit traditionnelle une socit moderne. La sociologie des religions est effectivement ne au cur de linterrogation sociologique sur la modernit et tous les grands fondateurs de la discipline (Durkheim et Weber en tout premier lieu) ont propos une analyse sociologique des phnomnes religieux. Au centre de leur investigation : la socit moderne et les changements profonds quelle impliquait pour la religion. Ainsi, pour mile Durkheim, la crise de la socit moderne apparaissait-elle lie au non-remplacement des morales traditionnelles fondes sur les religions. Dans son optique, la sociologie devait servir reconstituer une morale rpondant aux exigences de lesprit scientifique. De l son attention la morale laque et son engagement dans luvre ducative de la Rpublique. Cest avec cet hritage complexe opposant modernit et religion que le concept de scularisation a t abondamment utilis en sociologie des religions, devenant ainsi le paradigme interprtatif de la discipline. Linterprtation identifiant modernit et sortie de la religion comme si, dans un jeu somme nulle, plus de modernit signifiait obligatoirement moins de religion , a pu dautant plus prvaloir que, dans les socits europennes en tout cas, lobservation empirique de lvolution des appartenances et des pratiques religieuses chrtiennes venait confirmer cette thse. La scularisation a donc fonctionn comme un paradigme interprtatif global permettant de rendre 756

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compte des mutations des socits occidentales contemporaines, un tel paradigme comportant, comme tout paradigme de ce type, les trois dimensions que distingue J. C. Alexander (1995) : explicative, interprtative et narrative. Bien que les sociologues aient investi le concept de scularisation selon la logique propre de leur discipline soucieuse de rendre compte de lvolution des socits sur la base de validations empiriques, la faon dont il a t utilis en sociologie ne pouvait pas ne pas porter la marque des origines historiques et philosophiques du concept et de sa dimension idologique. Avant dtre utilis en sociologie, le terme de scularisation a dsign un processus historique et juridique de transfert de proprit dune institution ecclsiastique une institution sculire, processus posant ainsi une distinction entre le religieux et le sculier compris comme non religieux. Dj, avec la distinction entre le clerg rgulier et le clerg sculier, puis entre les clercs et les lacs, cette distinction entre le religieux et le mondain tait tablie, lide essentielle du mot scularisation tant ds lors celle dun transfert dune proprit ou dun tat ecclsiastique une proprit ou un tat sculier (1). Le mot ayant fini par dsigner un mouvement gnral de passage dune juridiction religieuse une juridiction non religieuse (en France, on a parl de lacisation) avec une connotation de baisse dinfluence et de pouvoir de la religion sur les individus et la socit. Au-del de cet hritage historique et juridique, il est important de souligner quen philosophie le terme a engag la comprhension mme de la modernit occidentale partir de la place accorde au religieux en loccurrence le judasme et le christianisme , dans lmergence mme de la modernit. La philosophie allemande a ainsi ouvert, comme la magistralement montr J.-Cl. Monod (2002), une discussion critique sur la pertinence du concept de scularisation comme instrument de comprhension historique, discussion problmatisant deux perspectives rcurrentes : 1) la scularisation comme transfert de contenus chrtiens des contenus sculiers (problmatique de la mondanisation Verweltlichung du christianisme) ; 2) la scularisation comme liquidation du christianisme ou du religieux en gnral. Marx lui-mme, critiquant la dmocratie reprsentative, y a vu une forme scularise du christianisme quil tait ncessaire de dpasser. Nietzsche, quant lui, a dnonc les religions de substitution et critiqu la foi en la scularisation comme dernier avatar dune pense qui restait encore religieuse. Transfert des contenus religieux dans dautres sphres (en particulier celle du politique, voir la fameuse affirmation de Carl Schmitt : tous les concepts prgnants de la thorie moderne de ltat sont des concepts thologiques(1) Voir le mot dordre de la Rvolution franaise tous les biens de la nation doivent tre sculariss qui annona la nationalisation des biens de lglise catholique en 1789. Dans un discours du 23 dcembre 1880, Jules Ferry parla de scularisation de lcole ( si vous voulez prendre un mot familier notre langue politique , prcisa-il) : Il y a cent ans, on a scularis le pouvoir civil. Il y a deux cents ans, les plus grands esprits du monde, Descartes, Bacon, ont scularis le savoir humain, la philosophie. Nous aujourdhui, nous venons suivre cette tradition : nous ne faisons quobir la logique de ce grand mouvement commenc il y a plusieurs centaines dannes. (Jules Ferry, Discours et opinions, Paris, Armand Colin, 1986, t. 4, p. 124.).

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sculariss ) et donc thse de la continuit ou, au contraire, liquidation du religieux et donc thse de la discontinuit, ces deux dimensions de la scularisation ne sont pas absentes, on le verra, des dbats des sociologues. Le dbat philosophique a le grand mrite davoir clairement identifi les enjeux de la scularisation dans la comprhension de la modernit occidentale en posant deux questions essentielles : celle du sens mme de lvolution de la modernit occidentale (dimensions de philosophie de lhistoire) dune part et, dautre part, celle dune modernit occidentale entre rupture et continuit, cest--dire prise entre ses prtentions lautofondation et le recyclage sculier dides religieuses (comme celles de progrs ou deschatologie). Ce dilemme navait pas chapp Talcott Parsons (1978, p. 241) qui soulignait le paradoxe consistant attribuer la scularisation non la perte dengagement des valeurs religieuses (et dautres ch