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Le spectre menaçant

Joseph Lallier

Le spectre menaçant

BeQ

Joseph Lallier

1878-1937

Le spectre menaçant

roman canadien

La Bibliothèque électronique du Québec

Collection Littérature québécoise

Volume 14 : version 1.02

Du même auteur, à la Bibliothèque :

Angéline Guillou

Le spectre menaçant

Édition de référence :

Montréal, L’Action Paroissiale, 1935.

Troisième édition.

À la mémoire de ma chère mère.

Leurs marteaux à la main, ces forçats du dimanche

Un dimanche pourront chercher quelque revanche.

Louis Veuillot

Première partie

I

– André Lescault, vous êtes libre ! dit à brûle-pourpoint le gouverneur du pénitencier, en présentant un parchemin au jeune homme frêle, mais à l’air distingué, qui depuis trois ans purgeait une sentence pour vol, à Saint-Vincent-de-Paul.

– Il me reste encore deux ans de sentence à purger, Monsieur le Gouverneur, répondit le jeune homme.

– Oui, mais en récompense de votre bonne conduite, le ministre de la justice a bien voulu vous faire grâce des deux autres années. Il est bon le ministre, de vous faire cette faveur !

André se redressa comme s’il eût subi une insulte. Ses yeux s’enflammèrent d’indignation.

– Ah ! dit-il, la bonté des hommes, je suis payé pour la connaître, depuis trois ans que je subis l’opprobre avec la pègre, que cette même bonté humaine m’a donnée comme compagne.

– Il ne faut pas maugréer contre la Justice, mon ami, reprit le gouverneur, il faut payer ses dettes à la Société, et ce n’est pas sa faute si vous êtes tombé.

– Vous avez raison, Monsieur le Gouverneur, dit André d’une voix plus douce, et j’aurais mauvaise grâce de me défendre comme un homme convaincu, comme vous l’êtes, du crime dont j’ai été accusé ; mais puisque je suis libre, je n’ai qu’à vous remercier. Je sais que vous êtes bon et que, si cette faveur m’est accordée, c’est à vous que je la dois.

– Ah ! voilà que vous parlez sensément ! Préparez vos malles immédiatement, car vous sortez à neuf heures et il en est déjà sept. Vous n’avez pas de temps à perdre. Vous trouverez vos habits civils dans votre compartiment.

André se dirigea lentement vers sa cellule dont il trouva la porte ouverte. Une boîte de friandises avait été placée à côté de ses habits. « Oubliez le passé, ne pensez qu’à l’avenir », avait écrit la vieille matrone, de son écriture irrégulière, sur la boîte de bonbons confectionnés de sa main.

– C’est pas un prisonnier comme les autres, disait souvent la matrone en parlant du détenu Lescault.

– Chère Mélanie ! murmura tout bas le jeune homme ; il y a encore des âmes charitables sur la terre ! Pourquoi l’avais-je oublié ?... Eh bien ! je les mangerai à ta santé, bon cœur compatissant, et que Dieu te bénisse !

Tout en s’habillant, André jeta un dernier regard autour de sa petite chambre. Une étrange émotion l’étreignit.

– Mais ce n’est pas possible, dit-il, je me sens tout à coup attaché à ce qu’il me faut quitter !

On s’attache à de bien petites choses quand on les fréquente souvent et qu’elles ne nous font pas de mal ! C’est pourquoi André éprouvait une étrange sensation au moment de s’en séparer.

– Pauvre grabat ! Tu ne m’as pas été trop cruel après tout, dit-il en regardant son misérable petit lit caché sous une couverture de couleur douteuse. Que de fois j’ai couvert ma douleur de ta chaude laine, quand mon âme aussi bien que mon corps se sentaient glacés ! Et toi, petite table, adieu ! Petit tapis rouge qui a bu mes larmes, j’ai presque envie de t’embrasser en te quittant !

II

Il faisait froid par ce matin du huit novembre. André Lescault franchit le grand portique du pénitencier avant de s’engager sur les marches de granit qui descendent directement dans la rue.

L’énorme porte grinça sur ses lourds gonds. André s’arrêta comme troublé par un pénible souci. Oui, c’était le même grincement qu’il avait entendu trois ans auparavant quand il avait franchi ce seuil, menottes aux mains. D’un geste las, le policier l’avait remis au gouverneur avec la satisfaction d’un objet encombrant dont on se débarrasse avec joie.

De gros flocons de neige molle tombaient sur le joli village de Saint-Vincent-de-Paul, qui semble écrasé par la lourdeur des murs du pénitencier. Le sol détrempé par la neige fondante râlait dans un vain effort pour se soustraire à l’hiver qui arrivait à grands pas.

André sentit le froid l’étreindre à la gorge et toussa légèrement. Relevant le collet de son mince veston, il longea le mur suintant l’humidité, que la neige fondante rendait tout ruisselant. Il s’arrêta tout à coup comme embarrassé de cette liberté après laquelle il soupirait depuis trois ans. Ayant levé la tête, il aperçut la sentinelle postée sur une des tours d’observation, qui le regardait.

– Mais comment cet homme ne m’inspire-t-il plus aucune crainte, se dit André à lui-même. Combien de fois ai-je eu la tentation de m’évader, et quelle horreur je ressentais, en le voyant se promener le long du parapet. Il me semble aujourd’hui qu’il ne fait que son devoir, alors que j’étais habitué à le regarder comme un bourreau. Combien de fois aussi n’avais-je pas cru saisir chez lui un regard approbateur aux gouailleries de mes compagnons de bagne qui se moquaient de mes mains blanches ?

– Prends garde ! le petit à sa mère, disait l’un, tu vas faire bobo à tes petits doigts.

– Laisse donc le petit tranquille, répondait son copain, plus charitable. Il ne t’a pas fait de mal !

– Je veux lui endurcir la couenne, reprenait le premier.

André se contentait de sourire, en réponse à tous les quolibets de ses nouveaux compagnons, peu habitués à la charité. Sa bonne humeur les avait désarmés les uns après les autres et ils avaient fini par lui laisser la paix.

Après ce retour sur le passé, André continua de longer le mur, sur l’étroit trottoir de bois que la neige rendait glissant. Arrivé au coin de la muraille, un vent du nord-ouest l’enveloppa et le glaça complètement.

– Est-ce ça, la liberté ? murmura-t-il tout haut, en essayant de réprimer une toux qui semblait s’accentuer.

Ce qu’il venait de quitter était du confort à côté de ce qu’il éprouvait en ce moment. Il accéléra le pas, en se dirigeant vers la gare du chemin de fer.

Un oiseau de Saint-Vincent, se dit le chef de gare, en voyant entrer ce nouveau client dans la salle d’attente.

– Pas chaud, l’ami ? dit-il d’un air mi-sympathique, mi-gouailleur.

– Non, au dehors, mais vous ne semblez pas manquer de confort à l’intérieur.

– Vous venez de loin, je suppose !

– Oui... de très loin..., répondit André en appuyant sur les mots.

– Et vous allez ?... Vous avez besoin d’un billet de chemin de fer ?

– À quelle heure le train pour La Tuque ? dit André, répondant par une question au loquace chef de gare.

– Il ne part pas de train d’ici pour La Tuque, répondit ce dernier, c’est sur le Canadien National, je crois.

– Dans quelle direction est-ce ?

– Ah ! je ne saurais dire ; quand ce n’est pas sur notre chemin de fer, ça ne nous intéresse guère.

– Ah ! je comprends, répondit André.

– Il n’a pas l’air communicatif, se dit le chef de gare, en face de l’obstination d’André à éviter ses questions. Si je lui posais la question directe.

– Vous venez de Saint-Vincent-de-Paul ?

– Oui, Monsieur. Et vous aussi je suppose, puisque vous êtes le chef de gare.

André continua de lui répondre nonchalamment, tout en lisant les affiches qui tapissaient les murs de la salle d’attente.

– Où est l’Isle Maligne ? demanda André tout en continuant à lire.

– Ah ! c’est quelque part au Lac-Saint-Jean. Vous savez, comme je vous le disais tout à l’heure, ça ne nous intéresse pas beaucoup quand ce n’est pas sur notre chemin de fer. Je sais qu’il faut passer par Québec. Vous pourrez toujours vous informer une fois rendu là.

Tout en parlant, le chef avait passé sa tête à travers le guichet. En la retirant, sa casquette galonnée tomba par terre et roula sur le parquet.

– Ça ne vous serait pas trop « de trouble » de me rendre « mon casque », dit le chef un peu penaud de sa mésaventure.

– Voici, dit André très obligeamment ; mais, pardon, vous avez laissé échapper ceci, ajouta-t-il en lui remettant deux billets de banque de vingt dollars, qui étaient tombés de sa casquette.

– Ah oui ! c’est vrai, c’est l’argent que m’a remis Gustave Élie pour le transport de son tabac ; je l’avais complètement oublié. C’est bien « commode » d’avoir affaire à du monde honnête, tout de même ; vous n’aviez qu’à rien dire et vous me chipiez mes quarante dollars... Moi qui l’avais pris pour un oiseau de Saint-Vincent, dit-il à part.

– Un billet pour Québec, dit André.

– Oui, c’est très bien ; mais vous ne m’avez toujours pas encore dit d’où vous veniez, dit le chef incorrigible en lui livrant son billet.

– Où je vais, a peut-être plus d’importance que d’où je viens pour l’achat de mon billet.

– Oui, oui, vous avez raison ; mais on est toujours curieux de savoir ; il sort tant de gens du pénitencier ; on