Une fenêtre vers la Mésopotamie - UNICAEN · PDF file Une fenêtre vers la...

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  • Une fenêtre vers la Mésopotamie:

    un fragment d'un mythe de Catabase autour du dieu du vin (?)

    En réalité, j'ai peu à vous dire. Il s'agit, en effet, d'un document: une petite tablette cunéiforme en

    langue akkadienne, retrouvée à Ur, autour des années trente, au cours des fameuses fouilles anglaises. Le texte en avait été publié en 1966 ; mais c'est seulement en 1990 qu'un des plus forts et des plus sûrs de nos collègues (W.G. Lambert) en a proposé une lecture et une interpré- tation, qu'il me faut vous résumer. Mais vous verrez que, comme trop souvent (c'est une des malédictions de l'assyriologie), le texte ainsi excellemment traduit, est comme tel décevant, et reste au bout du compte opaque. Mais ce qu'il nous apprend, tout au moins, est précieux, à savoir l'existence, en Mésopotamie, autour du XVIIIe siècle avant notre ère (date de notre document), et peut-être pas mal de temps aupa- ravant, d'une nouvelle Catabase, à ajouter à celle, fameuse depuis son déchiffrement et sa publication en 1874 (Schrader), dite d'Istar aux enfers.

    Je dois vous la remettre d'abord en mémoire, car elle a son impor- tance pour juger et même "comprendre" celle que je veux vous présenter, et, de toute manière, c'est un mythe à connaître.

    Mais avant tout, je dois, en quelques mots, vous situer ces Catabases dans le milieu mythologique des anciens Mésopotamiens. Ces gens étaient avant tout polythéistes et anthropomorphistes, avec un grand nombre de divinités, la plupart héritées des Sumériens, qui avaient d'abord introduit dans le pays leur déjà haute civilisation, avant de disparaître, au cours du Ille millénaire, phagocytés par les Sémites- Akkadiens qu'ils avaient d'abord acculturés. Les uns et les autres voyaient l'Univers comme un immense sphéroïde divisé en deux : "l'En- haut", comme ils disaient (nous dirions le Ciel), siège des plus grands dieux, brillant et clair, et qui illuminait cette sorte d'île démesurée de la Terre des hommes vivants, desquels la raison d'être et le motif de la création par les dieux avaient été de "servir" ces derniers ; de travailler pour leur procurer tout le nécessaire à une vie plantureuse et béate. Symétrique et antithétique du Ciel, "l'En-bas" (l'Enfer, comme nous dirions), noir, sinistre et lugubre, gouverné par ses propres dieux, sous la mainmise de leur roi et surtout de leur reine: "la Dame-de-Ia Grande Terre" (EreshkigaD. A la mort de chaque homme, il se détachait, en

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  • quelque sorte, de son cadavre une sorte de double ombreux, volatil, impalpable, analogue aux images que l'on voit en songe: le "fantôme", comme on dirait, lequel était dès lors retenu à jamais dans les sinistres cavernes infernales, et voué là, sans fin, à une interminable torpeur. Les deux domaines, Ciel et Enfer, étaient totalement séparés, et ni les dieux de l'Enfer n'étaient normalement admis à monter au Ciel, ni les dieux du Ciel à descendre en Enfer.

    La plus anciennement connue de nos deux versions de La Descente d'Istar aux Enfers était un texte assez court (138 lignes) en langue akkadienne. Le texte en était complet, mais c'était, en fait, une sorte d'abrégé, ce qui nous a longtemps abusés sur le sens du récit lui-même. On l'a entendu comme s'il s'était agi, pour Istar (la déesse de l'amour libre, c'est-à-dire non asservi par les nécessités de la vie de famille et de la procréation des enfants), de descendre aux Enfers pour en retirer et sauver son amant Dumuzi (Tammouz), qui s'y trouvait retenu. Vers 1950, on en a édité et traduit une autre version, plus longue (400 li- gnes), en langue sumérienne, dans laquelle l'héroïne portait le nom sumérien donné au personnage d'Istar : Inanna, douée des mêmes prérogatives. Cette version a remis les choses au point. En réalité, si Istar-Inanna était, de son propre mouvement, descendue aux Enfers, c'était, de la part de cette sorte d' "enfant terrible" des dieux, par pure fantaisie, ce qui était dans son caractère. Mais, en fois "en-bas", sur l'ordre de la Reine de ces lieux, Ereshkigal, elle avait été dépouillée de toutes ses forces vives, comme l'étaient obligatoirement tous les humains qui y descendaient, et immobilisée, comme morte. Son absence avait stoppé tout "amour" physique sur la terre, entre animaux aussi bien qu'entre hommes; les dieux risquaient donc de manquer, à la fin, de nourriture et de "fournisseurs". C'est pourquoi le plus malin d'entre eux, Ea (les Sumériens l'appelaient Enki) avait dû trouver une parade contre ce danger. Il avait imaginé et créé un (deux dans la version sumérienne) être humain inverti, un homme-en-femme, pour attendrir Ereshkigal, ou la faire rire, de telle manière qu'elle ne s'opposât plus à la délivrance d'Inanna/lstar. Seulement il y avait une loi inviolable de l'Enfer, qui exigeait un substitut pour remplacer tout libéré. Voilà donc Istar qui remonte sur terre, mais accompagnée de sortes de gendarmes infernaux, disons de "démons", chargés de ramener en Enfer le gage et substitut choisi par elle. Refusant de se séparer de ses serviteurs, elle jetait à la fin son dévolu sur son amant, Dumuzi. Et c'est lui qui était entraîné en Enfer pour six mois, au bout desquels il remonterait, remplacé par sa sœur. Rythme annuel qui rendait sans doute compte et de la succession de cérémonies liturgiques et, au-delà, de l'alternance des plantes souterraines, germées et sorties du sol. Ce n'est d'ailleurs là qu'une vraisemblance interprétative entre plusieurs autres, et le mythe, comme souvent, devait se lire sur plusieurs niveaux.

    Que nous raconte notre nouvelle Catabase? Je vous en résume le texte, malheureusement interrompu de nombreuses lacunes, petites ou

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  • plus importantes, qui le défigurent et ne nous permettent pas de le traduire à la suite, nous laissant souvent perplexe. Le sujet principal de cette "Descente", ce n'est plus la fantasque Inanna /Istar, mais un dieu mineur, un dieu sumérien ancien, dont les attributions et les prérogati- ves sont multiples, comme c'était plus ou moins la règle pour ces archaï- ques divinités sumériennes. Son nom (sumérien) était Nin-gesh-zi-da, mot à mot: "Le Maître du Bois - par excellence". Quel bois? On n'en sait rien, mais on a pu l'entendre de la vigne, vu la qualité de son épouse. Le fait qu'il ait été notoirement l'époux de la déesse Ama- geshtin-anna : "La Dame de la Vigne céleste", nous a donné de bonnes raisons d'en faire le dieu du vin. Car si le pays ne se prêtait guère, au moins dans sa partie méridionale, culturellement la plus importante, à la production du vin (la boisson principale était céréalière : la bière ; et le vin avait été d'abord importé du Nord et du Nord-Ouest depuis, au plus tard - 2400, sous le nom de "bière de la montagne"), il était bien connu dans le pays puisqu'il a pu légitimer l'existence d'une déesse "patronne de la Vigne", et d'un dieu du vin, son époux. Vu la situation secondaire du vin, en Mésopotamie, tout au moins à l'époque ancienne où sont élucubrés tous ces mythes, c'étaient, naturellement, des dieux mineurs.

    Aux premiers mots intelligibles de la face de la tablette, est exhorté aux larmes, au deuil, un personnage non défini, possiblement la mère de Nin-gish-zida, qui reparaîtra ensuite jusqu'à la "fin" du texte. Cette situation nous invite à penser que, non seulement la mise en place des personnages, mais les raisons du deuil et des larmes étaient exposées dans une première partie du poème, que nous n'avons pas retrouvée ; vous verrez que la même conjecture s'impose pour la fin. Autrement dit, il Y a toutes'les chances que nous n'ayons ici que la partie centrale du mythe, ce qui; ne nous le rend pas plus intelligible! La raison immédiate des larmes, dû. moins, serait donnée en toutes lettres : "Le Roi - proba- blement le rôrdes Enfers - veut t'emporter, / là où nul n'est épargné, / où les dieux de l'Enfer sont assis en silence/ ... , où/ tous les rois se morfon- dent (?) dans la poussière". Ce qui est, proprement, le tableau de l'Enfer, triste, silencieux et poussiéreux à jamais. Le roi de cet Enfer a député un de ses représentants, un "démon", pour emmener avec lui en Enfer le condamné : "Un monstre mauvais, un "démon, représentant du Roi des Enfers, s'est dressé devant Nin-gish-zida et s'est adressé à lui: "Tu viendras avec nous en Enfer comparaître devant Ereshkigal ... ". Après quoi, le texte dévasté laisse transparaître des supplications de la victime à son bourreau, et des appels à son père et à sa mère ... Mais rien ne change, puisque, au bas de la face, on lit encore : "Tu viendras avec nous en Enfer". Il est clair qu'à la différence de la Catabase d'Inannaiistar, cette "descente" n'est pas volontaire, mais bel et bien forcée. Mais pourquoi? On dirait une condamnation, mais pour quelle raison? Nous n'en savons rien et seule la retrouvaille de la "page" précédente, je veux dire de la tablette où se trouvait consignée, selon l'habitude des copistes, la partie antérieure du mythe, nous permettrait de le savoir. Le ton général de ce

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  • que nous avons nous ferait seulement pencher pour un acte de violence : Nin-gish-zida n'a rien d'un coupable à châtier. C'est une victime, qui ne peut que gémir et pleurer.

    Au revers de la tablette, c'est-à-dire à la suite du texte, on voit seulement la mère de la victime qui pleure toutes les larmes de son corps, qui "meugle" plaintivement, "comme une vache" et qui semble prête à offrir des cadeaux à ses gardiens "pour que la vie (de son fils) soit sauve". Elle para