Traduction : "L’immatériel en tant que matériel"

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  • 17Journal TkH sur la Thorie de la Performance

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    Limmatriel en tant que matrielAkseli VirtanenPenser le travail immatriel constitue un paradoxe. semblant incapa-ble de sintgrer aux limites du monde rel et du sens commun, cette dmarche pose problme aux significations et aux distinctions ta-blies. Elle nous loigne dj considrablement de la lente volution qui anime la succession temporelle de la production industrielle et de la pense verbale ; elle nous loigne aussi de la cohrence qui ordonne clairement le cours de nos vies en diffrentes priodes. Nanmoins, le caractre indtermin et incohrent de ma vie, le chevauchement des priodes qui la composent, la prcarit permanente qui lhabite et la nature concrte de son abstraction ne se trouvent-ils pas justement l o notre pense devrait, elle-aussi, tre capable de slever ?

    Nier lexistence des paradoxes ne suffit pas pour sen dbarrasser (cest en ce sens que Deleuze voque les concepts qui rpondent aux vrais problmes sous forme de paradoxes). Ces concepts dmontrent lin-capacit du langage et des mots utiliss exprimer une chose la-quelle ils se rapportent ou quils inventent. Les paradoxes sont comme des lments rebelles du langage qui ne signifient pas (ils nont aucun sens) mais se contentent de dmontrer (de rvler ou de dclencher). Ils rvlent ainsi les limites de notre entendement en dmontrant quel-que chose (de non linguistique, de singulier et de sensuel) qui na pas encore rellement de voix. ainsi, faire lexprience concrte du carac-tre abstrait du travail (devenant une chose lie aucun lieu ni aucun moment spcifiques, une chose sextirpant de ses incarnations relles), cest dj manifester une certaine mfiance lgard de la permanence de son emploi et de ses communauts immdiates. Il est droutant de constater que le travail se fond ma personnalit et se transforme en une sorte de trou noir qui mchappe et me force, comme sil tait ca-pable dexercer mes propres capacits (cooprer, tre inventif, manier larbitraire, etc.) sans possibilit de devenir autre chose.

    Nous avons besoin de concepts et de termes nouveaux pour compren-dre une conomie o limmatriel a de limportance, o la valeur est plus produite avec les mots quavec les machines et le travail direct, ou bien encore o les machines et les outils se fondent aux habilets et la mmoire des hommes, o les produits sont davantage des actes de communication que des choses matrielles, et o la valeur semble natre de rien , de simples mots et de simples ides.

    Comment comprendre que nos ides, nos relations et nos penses semblent aujourdhui possder un poids matriel et une valeur qui taient auparavant rservs aux choses matrielles et au travail rel ? Comment comprendre que notre exprience, notre mmoire et notre entendement sont par nature productifs, sans quaucune ncessit de mdiation (dincarnation) via (dans) une marchandise, un travail rel ou un acte sens lexige ?

    Comment penser la matrialit de limmatriel ?

    1.Dans lune de ses confrences, Gilles Deleuze explique en quoi il est possible de mieux saisir la matire en tat de mutation continue1. Le physicien a beau expliquer que lorsque nous percevons une table, nous sommes face des atomes et des lectrons en mouvement, il est toutefois difficile pour nous de percevoir la table comme une matire-mouvement. Par consquent, de quelle faon pouvons-nous amliorer notre conscience du mouvement comme matire ? Voici la rponse de Deleuze : en le pensant comme un mtal. avanons maintenant les l-ments permettant dexpliquer cette affirmation.

    Dans sa confrence, Deleuze fait appel Edmund Husserl et Gilbert simondon pour appuyer sa thse2. selon Husserl, on distingue des essences fixes, intelligibles et ternelles et lon distingue galement les choses que nous pouvons sentir et percevoir : il existe des essen-ces formelles, intelligibles de la mme manire quil existe un cercle comme essence gomtrique, et il existe des choses rondes, sensibles, formes et perues (par exemple une roue ou une table). Toutefois, il existe pour Husserl un domaine intermdiaire compos dlments qui ne sont pas fixes, pas formels ; et ni sensibles ou perus. a la diffrence des essences formelles, il sagit l dessences inexactes ou indtermi-nes : Husserl ajoute que leur indtermination ne vient ni du hasard, ni dune tare, car elles sont indtermines par nature. Elles se dploient dans un espace et un temps eux-mmes indtermins par essence.

    Il existerait donc un espace-temps prcis et dfini tout comme il existe un espace-temps indtermin et indfini, infini et sPaCELEss auquel Henri bergson fait rfrence lorsquil dclare Le temps ne serait-il pas cette indtermination mme ? 3. Cest ce dernier quappartiennent les essences informes ou indtermines (Husserl emploie le terme vage) car elles ne peuvent se rduire leurs conditions visibles et spatiales. Comme le remarque Deleuze, Husserl savait parfaitement que vage correspond vagus : chacun constitue le noyau des essences vagabon-des, errantes, divagantes, apatrides et prcaires.

    Husserl dfinit ces essences vagabondes comme une espce de ma-trialits ou de corporits qui sont diffrentes de la chosit, laquelle est la proprit des choses sensibles, perues, formes (par exemple une assiette), ou de lessentialit, laquelle est la proprit des essen-ces formelles, dfinies et fixes (par exemple un cercle). selon Deleuze, Husserl dfinit la corporit de deux faons. Dune part, elle est ins-parable du processus de dformation du type vnement dont elle est le sige. Il sagit l de son premier caractre : fusion, dissolution, pro-pagation, vnement, passage la limite, ce qui signifie mutation, etc. Lespace-temps indtermin est ainsi le sige de la dformation et de la mutation.

    1 Gilles Deleuze, Anti-Oedipe et Mille plateaux. Cours Vincennes 27.02.1979 [http://www.web-deleuze.com]. Voir galement Gilles Deleuze & Flix Guattari, Mille Plateaux, Editions de Minuit, Paris, 1980. Particulirement le Ch. 12 Trait de nomadologie : La machine de guerre .2 Edmund Husserl, Ideas, tr. W.R. Gibson, Humanities Press, New York 1976. Part 1, passage 74; Edmund Husserl, Origin of Geometry, tr. J.P. Leavey, Stoney Book, New Hayes 1978; Gilbert Simondon, L individu et sa gense physico-bioloque, PUF, Paris, 1964, p. 3560. Voir galement Gilles Deleuze, Revue de Gilbert Simondon Lindividu et sa gense physico-biologique , Revue Philosophique de la France et de ltranger 156 1966, p. 115118.

    3 Henri Bergson, La pense et le mouvant, PUF, Paris, 1962, p. 13.

  • 18 Le Journal des Laboratoires

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    Dautre part, en plus dtre insparable du processus de dformation (dont elle est le sige spatio-temporel), la corporit lest galement de certaines qualits susceptibles de plus et de moins (couleur, den-sit, chaleur, duret, durabilit, etc.)4 Il existe donc une combinaison de mutations, intensits-vnements qui constituent les essences matrielles vagabondes et doit tre distingue du lien sdentaire appartenant un espace-temps dfini.

    si le cercle est une essence formelle tandis que lassiette, la table ron-de et le soleil sont des choses formes perues et quaucun deux ne constitue une essence indtermine, alors quest-ce quune essence indtermine ? Husserl rpond que lessence indtermine, cest le rond (die Rundheit). Le rond comme matire, comme corporit. Quel est le sens de cette rponse ? Le rond est insparable des oprations que lon fait subir des matires diverses. En effet, ajoute Deleuze, le rond, cest simplement le rsultat, ou le passage la limite, du proces-sus de arrondir. Le rond pens comme essence vagabonde nimplique pas lessence tranquille et fixe du cercle euclidien, il implique le rond comme la limite vers laquelle tend un polygone inscrit dont les cts se multiplient. Il sagit prcisment du caractre indtermin dune essence vague tel quarchimde conoit la mutation (le passage la limite) et non tel quEuclide la conoit par dfinition essentielle.

    Nous avons tendance penser en termes dessences formelles et de choses sensibles formes mais il y a alors quelque chose que nous oublions : lespace intermdiaire o tout se fait. selon Deleuze, les-pace intermdiaire, ou ltat instable, nexiste que comme proces-sus-limite (arrondir) via les choses sensibles et les agents technolo-giques (une meule, un tour, lopration de la main). Toutefois, lespace intermdiaire nest entre-deux que dans la mesure o le nomade, dans son absence de foyer, possde un foyer. Nous reviendrons plus tard sur cette ide mais il convient pralablement de souligner que la condition intermdiaire est indpendante et se cr entre les choses et les penses, cest--dire quelle constitue lidentit en mutation qui se trouve entre elles. Cest pourquoi on ne peut rien comprendre de lespace-temps dfini des essences formelles et des choses formes si lon ne met pas jour ce qui se passe au milieu, dans cette r