Témoignage Ecriture 2010

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Témoignages recueillis par lycéens Voltaire Orléans

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  • Page 1

    a a com

    menc en 46. Les M

    algaches se sont plus ou moins rvolts. D

    abord sous le

    je ne dirai pas lincitation, mais sous lim

    pulsion des dputs malgaches : R

    aseta, Ravoa-

    hangy et Rabem

    ananjara. Ctait des dputs franais, des dputs de M

    adagascar. Et aprs tous les intellectuels les ont suivis, et puis ensuite tout le peuple m

    algache, mais alors de tout

    Madagascar. Eux, ctait politique, ils ont fait un m

    achin politiqueles dputs. Les M

    al-gaches navaient pas darm

    es du tout, parce que, ctait politique, ctait M

    ais la France a fait une rpression terrible. C

    est dire quils ont arrt beaucoup de monde, jai dit parm

    i les intellectuels, et dans toutes les fam

    illes malgaches. Tu sais un m

    oment jtais

    javais 12 ans, et jtais Tana [Tananarive, la capitale de M

    adagascar] et donc dans toutes les familles,

    partout, il y avait au moins 1, 2 ou 3 personnes qui taient em

    prisonnes, ou alors qui taient tues. Alors, ils em

    prisonnaient les gens et quelquefois ils faisaient une tuerie en masse. Et

    cest ainsi quon a trouv, aux environs des grandes villes, des charniers! Cest com

    me a

    quon appelle a.L, ils font faire des trous, de grands m

    achins comme a

    Cest grand, hein!

    Oui, des fosses com

    munes, faite par les prisonniers, qui sont arrts, donc, ces gens qui

    navaient rien, et ils les mettaient tous dedans: tchac, tchac , tchac, tchac![bruit darm

    es feu]Et puis aprs, ils nont plus

    pas voulu, enfin Ils voulaient conom

    iser leurs balles. Ce

    ntait pas bien pour les Malgaches encore les balles. Alors ils les ont m

    ens Moram

    anga [prononcer M

    ouramangue]

    Moram

    anga, cest une ville, parce que Les w

    agons de Moram

    anga, tout le monde les

    sait. Cest classique. A M

    oramanga, ils les ont entasss dans les w

    agons, et puis, parce quil y a une pente

    Moram

    anga, Madagascar, cest, tu sais, 1500m

    daltitude A M

    oramanga, cest l quil

    y a la fissure, pour descendre. Et ils ont donc fait basculer les wagons sur toute la hauteur

    de du truc l.

    Pour les tuer. Et, ils ont donc tu comme a beaucoup de m

    onde. Et aprs a, tout le monde sest rvolt.

    Sophia:

    Mais, au dpart, pourquoi se sont-ils rvolts? Q

    uest ce quils demandaient?

    Atelier Tmoign

    age et E

    criture 2010

    Lyce Voltaire Orlans

    Classe : 2nde - 12 MPI SES - EU

    Professeur : Dominique AUBRUN

  • Page 2

    Sommaire

    Les Trente Glorieuses ................................................... 3

    Llection prsidentielle de 1981 ................................ 17

    Mai 68 ....................................................................... 20

    Je me souviens de la guerre 39-45... ........................... 26

    La rvolution malgache ............................................. 30

    Les vnenements de 1947 ................................. 30

    Les vnements de 1972 ..................................... 33

    Les vnements de 1975 ..................................... 34

    11 septembre 2001 ..................................................... 36

    Les vnements de mai 1958 ...................................... 40

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    Les Trente Glorieuses

    Tmoignage Camille Hennet et Alcyane Verger

    AlcyaneNousallonsvousposerdesquestionssurlesTrenteGlorieusessuiteunprojetdefranaisavecMmeAubrun.

    Camille-Pourquoiacceptez-vousdetmoigner?

    Jacky - Et bien, parce que notre petite fille Alcyane nous l'a demand. Et nous avons accept avec plaisir !

    A-Quelgeaviez-vouslorsdel'armistice?

    Raymonde - Moi je n'tais pas ne.J - Et moi j'avais 6 ans.

    A-Ettut'ensouviens?

    J - Non, je n'ai pas de souvenirs trs prcis. J'ai des souvenirs de l'Occupation avec l'arme alle-mande dans les campagnes, et j'ai un souvenir de la fin de la guerre et de l'arrt des conflits.

    A-Onvadoncpasserquelquesannesplustard.

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    C-Quandavez-vousemmnagParis?

    J - Personnellement je suis venu travailler en 1962.R - Et moi je suis arrive ici en septembre 1966 aprs notre mariage.J- Je suis rest 3 mois et puis j'ai fait mon service militaire.A mon retour de service militaire en 63

    -Mars 63- j'ai pris mon activit professionnelle Paris.

    A-Etotuhabitais?

    J- Alors, j'ai habit dans un premier temps Chtillon-sur-Bagneux dans un foyer de jeunes travailleurs ; et mon emploi se si-tuait Clamar dans un centre de recherche Electricit de France. Et puis aprs j'ai trouv un loge-ment un peu plus grand Clamar prs de mon lieu de travail. Et vu qu'on avait envisag de se marier, en 1966 j'ai eu un logement plus grand mais il a fallu que j'aille Fontenay-Roissy.R- L'Ha-les-Roses.J - L'Ha-les-Roses pardon.

    A-DoncvoustespartisParispourleboulot?

    R - Oui.J - Exactement.

    A-Etvousaviezquelge?

    R - 21 ans.J - Et moi j'avais 27 ans.

    C-Etest-ce-quevoustiezpropritairesdevotreappartement?

    J - Non, nous tions locataires.

    A-Quellesprofessionsexerciez-voustouslesdeux?

    R - J'tais Gaz de France o je faisais des travaux d'criture, ce n'tait pas du secrtariat mais c'tait du travail de convocation de clients, de rponse aux clients : en fait de la clientle.

    J - Quant moi, j'tais affect dans un service qui avait pour mission de travailler sur l'mission des bruits des centrales thermiques, des centrales de production. Notre fonction - une fonction de technicien l'poque - tait d'aller sur le terrain, d'aller faire des mesures et de trouver des solutions pour liminer les bruits qui taient mis par ces centrales. Les missions, elles se faisaient par les chemines ou par les systmes de ventilation des groupes alternateurs de ces centrales de production.

    A-Donc,vousn'tiezpasdanstoutcequiesttravaillachane,industriedepointe,etc?

    R - Non.

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    J- Et puis aprs, j'ai prpar ce moment l une cole d'ingnieur : une cole spciale des Travaux Publics de Paris.

    A-Pendantquemamantaispetite?

    J Voil. Et il y a eu la naissance de ta maman. [rires]R - En 1967.

    J - Il a fallu concilier les deux choses : les tudes et le travail.. Le travail et puis s'occuper de ma-man !

    A-Etpendantquetufaisaistestudes,...tun'taispasrmunr?

    J -Si, c'tait pris en charge par l'entreprise : je continuais avoir un salaire mais je m'engageais en fin d'tudes rester au moins cinq ans dans le sevice de l'entreprise qui me payait.

    C-Est-cequeletauxdechmagetaitlevcettepoque?

    R - Non, c'tait pratiquement le plein emploi. On n'avait pas besoin de grandes qualifications pour trouver un emploi. Quand je suis arrive, j'avais juste mon bacchalaurat et ds que je suis arrive en rgion parsienne, j'ai tout de suite trou-v du travail. Je m'tais prpare avant d'arriver de province mais j'ai trouv facilement du travail. On n'avait pas besoin de qualifications comme aujourd'hui !

    A-Maintenant,unpeuplussurlaviecourante,parlonsdelamodevestimentairedecettepoque,delamodeengnral.

    R - Pour les filles c'tait la mini-jupe. On tait habilles trs trs court avec des vtements qui tombaient droits et qui taient mi-cuisse, bien au-dessus du genou !

    J- Mais je pense que a s'est produit aprs Mai 68.R- Mais a avait dj commenc un petit peu avant. Ca c'est peut-tre avec Mai 68 un petit peu

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    raccourci ! [rires]

    A-Iln'yavaitpasdecouleursspciales?

    R- Non, on avait souvent des vtements avec des dessins, du bleu marine et du blanc. Mais de manire gnrale ces vtements flashaient quand mme pas mal!

    A-Etparexemple,iln'yavaitpasdemotifscommedesgrospois,deschosescommea?

    R - Oui y avait des choses comme a. Il y avait de grandes arabesques avec des couleurs, des choses comme a, avec des fonds unis pas discrets du tout!

    A-Etpourlemobilier?

    R - C'tait des meubles brillants surtout. C'tait la mode du vernis et des meubles bas : a s'appel-lait Rgency - c'tait de l'acajou brillant. Ou alors, il existait des meubles qui allaient jusqu'au plafond avec beaucoup de tiroirs, de portes...

    C-Quitaitlesgrandscouturiers?

    R - Les mmes qu'aujourd'hui: il a exist Dior, Chanel, Herms, Lacroix...

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    A-Vuittonaussi?

    R- Oui, aussi, mais il ne faisait que des sacs cette poque, ou des portes-monnaies -tout ce qui tait en peau : il ne faisait pas de vtements comme aujourd'hui. Sinon, il y avait toutes les marques de maintenant.

    A-Pourlesgroupesdechanteurs,dechanteuses...Dequevousentendiez-vousleplusparler?

    R- Les Beatles !!J- Les chanteurs des annes 70 : Johnny Hallyday, Sheila, Silvie Vartan,...R- Carlos aussi.J- Il y avait Eddy Mitchell.R- Le rock tait trs la mode avec les rockeurs - les rappeurs n'taient pas encore arrivs.[rires]

    C-Lepouvoird'achatavait-ilaugment?

    R - C'tait une poque o il y avait beaucoup d'inflation. On avait des augmentations de salaires qui arrivaient environ deux fois par an, et qui suivaient peu de choses prs le cot de la vie. C'tait donc inters-sant. Par exemple : quand on achetait un appartement ou une maison, on l'achetait un prix et on obtenait un prt, puis on remboursait une certaine somme, mais comme il y avait beaucoup d'inflation et que les salaires augmentaient, le montant du remboursement, lui, restait fixe. On remboursait toujours la mme chose ! C'tait donc trs intressant et pas trop difficile l'poque !

    A-Quepensiezvousdelasocitdeconsommation,del'amricanisation?Etait-ceunphnomnelamodecettel'poque?

    R - Oui, il arrivait des nouveaux produits sur le march. Mais il y avait moins de publicit que maintenant, donc on ne connaissait pas tout.

    J - Les premiers Mc Donald se sont installs, mais c'tait plutt dans les annes 80. A l'poque, ils n'taient pas trop nombreux, en dehors des centres commerciaux. Mais ce sont surtout ces derniers qui se sont dvelopps. Et il y avait en effet des modles conomiques emprunts aux Etats-Unis. Et, plus

    tard, ily a eu les systmes de restauration l'amricaine avec les Mac'Do et les Quicks.

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    C-Quandetcommentsontapparuslespremierssupermarchs,Parisetlacampagne?

    R - En Dordogne on ne les a pas vus trop se crer parce qu'on n'tait plus l. Mais en rgion pari-sienne, on a vu apparatre les premiers centres commerciaux. Nous, de L'Ha-les-Roses, allions dans un centre commercial qui se trouvait dans le Val de Marne. C'tait un Carrefour l'poque.

    A-Etavantqu'ilsarrivent?c'taitdespetitespiceries?

    R- Des petites piceries ou des moyennes surfaces : c'tait des Franprix, des Uniprix, des Prisu-nics,...

    J- C'tait des commerces de proximit. Et aprs il y a eu les grands centres commerciaux qui sont apparus :Vlizy, Parly,...Des grands magasins se sont progressivement installs.

    A-MaisenDordogne,cesgrandsmagazinssont-ilsapparusplustardqu'Paris?

    R- Oui un peu plus tard, mais a c'est tout de mme mont rapidement. On venait de Prigueux et il s'y est mont un Carrefour. C'tait la premire grande surface.

    A-EtVergt?Iln'yavaitencorequedepetitespiceries?

    R- Oui, effectivement il y avait des petites piceries, des boucheries. Rien n'avait chang.J- Ce n'est que depuis une vingtaine d'annes qu'on trouve des Casinos, des Intermarchs,...

    A-Etquepensiezvousdecesgrandesinstallationsunpeupartout?Cesgigantesquespiceries?Voustrouviezabien,moinsbien?

    R- On tait surpris. Moi je me souviens, la premire fois que je suis alle un Carrefour, dans ce centre commercial, j'avais t frappe par ces montagnes de sucre [rires] qu'il y avait dans un coin du magasin. Oui, a m'avait surprise, ces sucres qui taient emballs par cinq paquets et qui taient mon-ts sur une certaine hauteur. Cha-cun prenait soit son kilo de sucre, soit deux... Les packs d'eau aussi m'avaient surprise : ils taient mon-ts sur de si grandes hauteurs! Alors que maintenant a ne se fait plus comme a !

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    A-Ilyavaitaussibienplusdechoixquedansunesimplepicerie?

    R - Oui, on avait plusieurs marques : il y avait dj les marques du magasin qui commenaient apparatre et puis aprs les grandes marques de ptes, de lait, de fromages...

    A-C'taitpresqueplusdifficiledefaireseschoixpoursescourses?

    R- Oh, oui!J- Ce qui tait frappant, et dont on s'est aperu assez rapidement, c'tait qu'il y avait une organi-

    sation des magasins qui faisait qu'on nous forait acheter...R- Acheter de grandes quantits en tous cas.J- Il y avait des masses importantes de produits qui taient rassembls, dont certains en bout de

    gondole.R- Oui, de manire ce que l'on soit oblig de passer devant.J- On ne pouvait pas ne pas les voir. On remplissait donc rapidement le chariot et on prenait des

    produits qui n'taient pas forcment utiles la maison.R- Ou en trop grande quantit. Par exemple : on trouvait des paquets de gteaux qui taient par...

    au minimum...deux mais souvent par... quatre ou cinq !J- Il a donc fallu se rediscipliner !R- S'habituer aller dans les rayons propres pour chercher uniquement ce dont on avait besoin.

    A-Ilfallaitcalmersesfrnsies!

    R- Oui, c'est a ; afin de retrouver des choses l'unit.

    C-Quandavez-vouseuvotrepremiretlvision?

    R- En 68.

    A-Elletaitencouleur?

    R- Non, elle tait en noir et blanc et il y avait 3 chanes.

    J- Trois chanes nationales.

    A-Vousavezeuvotretlvisionpouruneoccasionparticulire?

    R- Non, parce qu'on en avait envie, parce qu'on ne sortait pas beaucoup, on n'allait pas beaucoup au spectacle, la tlvision tait donc notre spectacle domicile !

    A-Avant,c'taitlerledelaradio?

    R- Oui.

    A-Doncpartirdecetinstant,vouspouviezvousretrouverautourdelatlvisionpourregarderlespremiersprogrammes?

    R-Oui.

    A-Latlvisiontait-elleaussiprsentelacampagne?

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    R- Pour cet aspect-l, c'tait assez amusant parce que peu de gens avait la tlvision, donc ceux qui en avaient invitaient leurs voisins la regarder. Moi je me souviens d'tre aller avec mes parents et ma grand-mre chez l'institutrice qui nous avaient invits aller voir la tlvision un soir. Et a se faisait assez couramment dans les villages.

    A-Unefoisquevousavezeulatlvision,vouslaregardieztoujours?Enfin,dsquevousrentriez?oubienvousnelaregardiezqu'unpetitpeu?

    R- On la regardait le soir mais on ne l'ouvrait pas en arrivant.J- Et puis les programme n'taient pas aussi attractifs que maintenant !R- Il n'y avait pas de programmes dans l'aprs-midi. On commenait la soire avec un feuilleton

    vers 19h, et puis aprs, il y avait la tlvision. Il y avait une speakerime qui donnait le programme, il n'y avait pas comme maintenant de Tlpoche, de Tl Z, c'tait la speakerime qui donnait les programmes tous les soirs. Et a se finissait relativement tt, a ne durait pas toute la nuit.

    J- Il n'y avait pas des images comme maintenant: 24h/24h.

    A-Voussouvenez-vousdesnomsdes3chanes?

    R- C'tait l'ORTF.

    J- Et puis il y avait aussi une tlvision rgionale qui est venue un petit peu plus tard. Aprs, c'tait au point de vue national. C'tait un petit peu l'quiva-lent de ce qu'on a aujourd'hui avec TF1 et A2.

    A-EtenDordogne,latlvisionestapparueversquelleanne?

    R - Dans les annes 62-63. C'est l que nous avons eu notre tlvision.J -Chez moi, c'tait un petit peu plus tard. Mais, c'tait la la tlvision en noir et blanc. La tlvi-

    sion couleur est arrive plus tard vers 75-76.

    A-Vousenaviezacheteune?

    R- On nous l'a offerte pour un Nol, de la part de mon papa. Par contre, je ne me rappelle plus de l'anne. On l'a gard trs longtemps ce poste-l d'ailleurs !

    A-Aprslatlvision,passonsmaintenantaulave-linge!J'imaginequevousenavaienttoujourseuunParis?

    R -Oui, on a eu notre lave-linge ds que l'on s'est install.

    A-Sinonan'auraitpastpratique!EtenDordogne?

    J- Un petit peu avant que l'on parte.R- Dans les anne 60 peu prs.J- Nos parents ont fonctionn pendant trs longtemps avec la lessiveuse.R- Et le lavoir.J- Je me rappelle du linge qui bouillait dans une lessiveuse et que l'on transportait ensuite au

    ruisseau pour tre rinc et ramen ensuite pour tre sch.R- J'ai un petit peu connu a et j'y ai mme particip alors que j'tais jeune parce que ma maman

    s'tait bless le doigt. J'ai donc lessiv pour elle. Ca avait pris toute une journe ! Le lendemain, je n'avais pratiquement plus de peau sur les doigts tellement j'avais frott ! [rires]

    D'abord, on faisait bouillir de l'eau, on laissait tremper le linge avec la lessive, et puis on frottait, on frottait ! la main, et avec une brosse. Aprs on mettait tout ce linge dans une grande lessiveuse

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    -c'tait un grand rcipient- et on mettait a dans la cour sur des pieds en mtal. On faisait le feu des-sous, on remplissait avec de l'eau, et on remettait une lessive - je me souviens d'ailleurs du nom de cette lessive qui s'appellait saponite [rires]. On laissait bouillir le linge, on chauffait, on apportait du bois dessous. Ca durait facilement 2h. Aprs on laissait froidir, on le sortait de cette lessiveuse, on l'essorait, et on allait le rincer dans un lavoir. Chez nous, on avait un lavoir en ciment dans la cour. On le remplissait d'eau froide et on trempait le linge dedans. Quand c'tait des draps, on devait s'y mettre deux pour l'essorer. Il ne restait plus qu' aller le tendre sur des fils dans le jardin.

    A-C'taitdonctrsreposantlelavageaveclelave-linge!

    R- Oui ! Parce que, pour faire cette lessive-l, il fallait commencer tt le matin et il fallait toute la journe alors que avec la machine:on remplissait et puis c'tait fini !

    J- Maintenant il y avait une certaine rsistance pour la machine parce que les anciens qui avaient toujours fait a prtendaient que a usait, que a ne lavait pas comme il faut.

    J- Pas aussi bien qu' la main en tous cas !R- Parce que, quand elles voyaient une tche, elles frottaient pour l'enlever, alors que, pour elles,

    la machine ne verrait pas la tche et que donc ce serait force d'tre bross que le linge serait lav. Ce qui conduirait l'user ! Du coup, dans les campagnes, les femmes taient toujours la maison et continuaient faire leurs lessives manuellement, alors que en ville, la question ne se posait pas. On utilisait la machine.

    J- Tu ne pouvais pas mettre en pratique ces techniques de toutes manires!R-Tu travaillais, tu ne pouvais pas passer toute une journe aller apporter ton linge ...o

    d'ailleurs ? Il n'y avait plus de lavoir public.J- Ou laver l'vier mais ce n'est pas pratique !R-On ne peut pas laver des draps dans un vier !

    A-DoncadevaitfairebizzarddefaireParis-LaDordogne:Parisaveclelave-lingeetpuis,enDordognetreencoreobligedepasserunejourneentireauxlessives.

    R-Oui, mais l'poque, nos parents s'taient quand-mme mis au lave-linge: ils s'taient dcids !

    A-Aprslatlvisionetleslaves-linges...maintenantlerfrigrateur!![rires]Onestdansl'lectro-mnager!

    R- Alors le rfrigrateur, il est apparu avant le lave-linge. Et cette fois, les gens s'y sont mis trs ra-pidement parce que ils trouvaient que c'tait commode de pouvoir mettre des produits au frais. Dans les villes et dans les campagnes, avant les gens mettaient leur fromage, leur viande, dans ce qu'on appellait un garde-manger ou alors, ils le descendaient la cave. Des fois, ils le descendaient mme dans les puits parce que c'tait frais !

    J- Ils mettaient leurs victuailles dans un endroit frais, une pice frache. Les maisons n'taient pas chauffes comme aujourd'hui : il y avait qu'une pice qui tait chauffe : la cuisine (la pice vivre) avec la chemine. Donc les produits se conservaient assez bien. Alors que avec la modernisation et l'installation du chauffage, les produits se conservaient moins bien et les rfrigrateurs devenaient ncssaires.

  • Page 12

    A-Donc,finalement,vousavezpuvousrendrecomptedesdiffrencesentrequandvoustiezjeunesetqu'iln'yavaitpastoutcetlectro-mnageretaprsquandvoustiezParis?

    R- Oui. On se souvient par exemple que pour conserver le beurre, quand on tait enfants, on remplissait une assiette avec de l'eau, et on mettait la plaque de beurre dans son emballage dedans : c'tait une manire de l'empcher de se sauver, de s'oxyder.

    A-Avez-voustoujoursconnul'eaucourante?

    R- Pas toujours! Ici en ville, oui, Paris, oui, il y avait l'eau courante. Mais la campagne, l'eau courante est arrive beaucoup plus tard. Je me rappelle chez mes parents, on avait l'eau courante parce qu'on gardait de l'eau dans une citerne : on avait achet une pompe et l'eau arrivait de la citerne l'vier par cette pompe. Mais beaucoup de gens n'avaient pas a. Et ils allaient chercher de l'eau avec un seau, un puits, et ils rapportaient a. Pour imiter le robinet, il y avait un godet : on mettait le seau dans l'vier et puis on remplissait ce godet d'eau.

    A-Doncvousavezconnuallerchercherl'eauaupuits?

    J- Oui, moi j'ai connu a.R- Oui, et moi la citerne avec une pompe.J- Nous on a d aller chercher, Fouleix, l'eau au puits du village, qui tait peu prs une cen-

    taine de mtres. Donc cette eau, il fallait l'conomiser parce qu'elle tait utilise en premier pour: la cuisine (pour faire la vaisselle), nourrir, et faire boire les animaux et pour la toilette aussi. Il n 'y avait pas la douche ! La toilette, c'tait le broc, qu'on remplissait d'eau et on se lavait dans une cuvette. Aprs, il y a eu l'eau courante qui est arrive dans les annes 50 peu prs.

    R- Oui, enfin dans le village. Nous, l'eau est arrive quand il y a eu des branchements d'eau de fait, ce qui s'appellait : l'adduction d'eau .

    A-Parcontrel'lectricitestarriveavantelle?

  • Page 13

    R- Ah oui. Ma maman a vu arriver l'lectricit, elle a vu installer l'lectricit dans sa maison. C'tait aprs la guerre, la fin de la guerre.

    J- Mais moi, j'ai connu l'clairage la lampe carbure, et il n'y avait pas d'lectricit. Et j'ai pu voir arriver l'lectricit dans les maisons, en 47 peu prs, qui permettait d'alimenter une ampoule,

    pas plus, et l a a t quand mme un progrs !

    C-Aviez-vousunevoiture?

    J- On a eu une voiture. Notre premire voiture, en 66 !R-C'tait en 66 oui [rires] : l'anne o on s'est mari.J- Alors il s'agissait d'une voiture de marque Citron et le modle Ami6 .R- Une 3 CV.

    A-Dequellecouleur?

    R- Blanche.J- Ah non, elle n'tait pas blanche ...Si ? elle tait

    blanche ?R- Non, crme!

    A-Vous deviez tre tout fiers avec votrebellevoiture!

    R-Oui, il est arriv pour se marier avec cette magnifique voiture [rires]!

    J-Mais qui n'tait pas neuve ! C'tait une voiture d'occasion ! et qui roulait ! Et qui nous permettait de faire les trajets entre la Dordogne et puis Paris !

    A-Elletaitpeuttreunpetitpeupoussivenon?

    R- Elle circulait quand mme !J- On a eu quelques ennuis sur la route parce que sa technologie faisait qu' il y avait un systme

    d'allumage qui tait sous le capot l'avant, et par temps humide, elle ne voulait pas dmarrer ! Ou alors, sur la route, quand il pleuvait trop elle se mettait tousser ! Il fallait donc prendre quelques prcautions pour asscher ce qu'on appellait la bobine.

  • Page 14

    R- Alors quand on voyait qu'il allait pleuvoir, on mettait une couverture sous le capot pour pro-tger la voiture. Mais nombre de fois o il a fallu la pousser quand mme ! Mais elle nous permettait de voyager, et maman a beaucoup voyag dans son landeau, sur le sige arrire, dans cette voiture !

    A-Etvousl'avezpeuprsgardecombiendetemps?

    R- Jusqu' ce que maman ait peu prs 3 4 ans. Aprs, on a eu une 203 , une Peugeot.

    A-Toujoursd'occasion?

    R- Oui.A- Et elle n'avait pas besoin

    de couverture pour la nuit !?R-Celle-ci non! On l'a gar-

    de quelques annes aussi.

    R- Et aprs, quand grand-pre est sorti de l'cole, en 70, on a achet notre premire voi-ture neuve.

    J-Une Renault 15 !

    A-EtenDordogne,ilsavaientaussidesvoitures?

    R- Oh oui ! Enfin, moi, j'ai toujours vu mes parents avec une voiture.J- Oui, on avait une voiture.

    A-C'taitunecamionettepeut-tre?

    R- Non, ma grand-mre avait dj une voiture.

    A-C'taitpeut-trepourtransporter(vuquevosparentstaientpiciers)?

    R-Oui, enfin la grand-mre n'tait pas picire. Mais elle avait quand mme une voiture. Elle ne faisait pas de grands parcours mais elle roulait !

    J- Oui parce que le mtier de nos parents imposait un vhicule.R- Il fallait aller la ville.J- Mon papa et ma maman taient piciers, et ils faisaient les tournes en campagne. Donc pour

    faire les tournes, il fallait une camionnette. Pour aller au ravitaillement il fallait bien un vhicule ! On allait Prigueux (oui 30 km) une fois par semaine -c'tait tous les mardis- chez les grossistes acheter les produits ncessaires ravitailler les rayons de l'picerie. La voiture tait donc ncessaire !

    D'ailleurs, mme mes grands-parents avaient une voiture, mais c'tait une voiture cheval !R- Ils avaient un ne mme !J- Oui, ils avaient un mulet.J- Ou un cheval, et les tournes d'picerie, elles se faisaient cheval !

  • Page 15

    [rires]

    A-Doncenfaitlavoituretaituniquementprsenteparncssit?

    R- Oui. Mais, a servait aussi pour les promenades, pour rendre visite la famille.

    A-Mais,parexemple,vousquialliezParisvousauriezpuprendreletrain?

    R-Oui.

    A-Doncpourquoiavez-vouschoisid'avoirunevoiture?

    R- On choisissait une voiture parce que grand-pre l'utilisait pour aller son travail.

    A-Vousnepreniezpaslestransportsencommun?

    R- Moi je prenais un car. Mais lui, il prenait la voiture, quand elle voulait bien dmarer! Et puis, pour aller en Dordogne, c'tait quand mme plus commode de prendre la voiture on pouvait ainsi voyager avec un petit enfant, s'arrter plus facilement.

    A-Ettransporterplusdechoses!

    J- Oui, il faut se rappeller qu'on se ravitaillait beaucoup en Dordogne.

    A-Enconserves?

    R- Oui.J- Il y avait les habitudes des parents, des grands-parents, de faire un peu de conserves, donc des

    rserves pour se nourrir toute l'anne ! Donc en en rapportait un peu puis on piochait dans ces r-serves !

    R- On rapportait des oeufs, quelques pots de confiture, des volailles. On rapportait beaucoup de choses de la campagne !

    J- Oui.R- On ramenait mme des fruits.

    A-Passonsautrechose:lapublicit.Vousl'avezvueapparatresurlesmurs,latlvision...Qu'estcequeareprsentaitpourvous?Est-cequevoustiezpour?Contre?

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    R- C'tait pas mal! C'tait distrayant! Quand il y avait des petits magasins - parce que moi aussi j'ai vcu dans une picerie- il y avait un grand panneau qui allait sur la route pour signaler l'picerie, le caf, l'essence - on en vendait aussi. Et puis, sur la pompe essence, il y avait un grand panneau qui donnait la marque.

    Dans l'picerie, la publicit n'tait pas faite avec des pa-piers comme maintenant, mais c'tait des plaques en m-tal qui vantaient la liqueur, les ptes... Il y avait beaucoup moins de publicit que maintenant. Et c'tait par des pla-quettes de mtal qui taient colles au mur.

    A-EtquandvoustiezParisapassaitlatlvision?

    R- Non, pas beaucoup au dbut.

    A-C'taitsurlesmurs,partracts?

    J- Oui.R- Oui, ce moment-l, il a commenc y avoir des

    tracts, enfin, des papiers que l'on distribuait. Il y avait aussi de la pub dans les journaux.

    J- Oui, un petit peu dans les journaux, et aussi dans les salles de cinma. C'est les premires puublicits qu'on a dcouvert.

    R-Oui, et puis aussi la radio.

    A-Etquandvoustiezdanslessupermarchs,est-cequ'ilyavaitdespubsenpermanencepourlepaquetdenouillesaurayonuntelquiestmoinscher...?

    J- Non.R- Non, non, non...il n'y avait pas comme maintenant.A- Pas de rclames ?R- Non. Enfin, a commenait, mais pas de manire intense comme maintenant.

    A-Doncilyavait,demaniregnrale,moinsdepubquemaintenant?

    R-Oui.J- C'tait moins important. Mais elles existaient quand mme ! J'ai souvenir que dans l'picerie,

    il y avait des sortes de bons dans les paquets de chicors, de caf, on collectionnait des emballages ... Et avec ces bons, on obtenait des cadeaux.

    A-Pourfidliserlesclients?

    R- Oui, voil, c'est a. Par exemple, dans les fromages Les vache-qui-rit, il y avait des bons. Et quand tu avais un certain nombre de bons, tu avais droit une maison en carton [rires]. Et les autres fois, tu cherchais les personnages pour ta maison. Il y avait aussi ce systme sur d'autres produits, notamment le chocolat : il y avait deux marques (le chocolat Meunier et le chocolat Cmoi) et, dans chaque tablette, il y avait une image. Une fois que tu avais beaucoup d'images, tu pouvais l'changer contre un album pour les coller. Donc c'tait en effet plus de la fidlisation, comme tu dis, que de la publicit.

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    Llection prsidentielle de 1981

    Tmoignage de Pierre recueilli par Claire

    Quelgeavais-tulpoqueetquefaisais-tu?

    Javais 20 ans et jtais tudiant lI.U.T. en Gnie lectrique

    Daprstoi,queltaitlecontextepolitique?

    le contexte politique ctait quil y avait Giscard qui tait prsident de la Rpublique depuis sept ans, depuis 1974, et voil, et il y avait lop-position de la gauche lpoque. Il y avait aussi la peur du communisme lpoque parce quil y avait le bloc

    sovitique qui tait un bloc puissant et qui faisait peur ! Et donc il y avait la peur du communisme, oui !

    Pourquiastuvotetpourquoi?

    Alors, jai vot pour Mitterrand parce quil avait promis de supprimer le service militaire, et il fallait que je fasse mon service militaire, je ne lavais pas encore fait ce moment l.

    Ettunavaispasenviedelefaire...

    Voil ! Et je navais pas envie de le faire donc jai vot pour Mitterrand.

    Justepoura?

    Oui ! Absolument !

    As-turegrettcevote

    Bin je lai regrett oui parce quil na pas tenu parole, ctait un menteur ! Donc il na pas supprim le service militaire !

    Celatanerv?

    Oui ! Cela ma nerv oui !

    Queltlavisdetafamille?

    Ma famille, elle avait trs peur de Mitterrand parce quelle avait trs peur du communisme et Mitterrand avait dit que sil tait lu il allait prendre des ministres communistes. Cest ce quil a fait dailleurs. Oui donc ma famille avait trs trs peur de Franois Mitterrand.

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    As-tutsurprisdesrsultats?

    Et bien les rsultats ... non ...enfin on ne savait pas en fait. Daprs les sondages ctait 50% ... enfin ctait trs trs juste quoi, pour lun et pour lautre des candidats au deuxime tour, Giscard et Mitterrand. Enfin, on ne pouvait pas savoir en faite ! Le rsultat tait imprvisible

    Commentasturagisenapprenantcersultat?

    Alors dun ct jtais plutt content parce que donc le service militaire allait tre supprim, enfin soi-disant ! Par contre on ne savait pas trs bien ce qui allait se passer, a faisait un petit peur comme mme parce que ctait la menace du socialisme et peut-tre du communisme.

    CommentontragilesFranaisengnral?

    Alors les Franais, et bien a dpend lesquels. Les riches, ils sont partis en Suisse dans les jours qui suivaient avec des valises pleines de billets caches dans le coffre ou dans le rservoir dessence, enfin ou caches quelque part. Je pense que les pauvres taient trs contents. Cela dpend, mais parents taient trs inquiets mais ... voil !

    Quepensais-tudescandidatslpoque?

    Les candidats, les candidats ...ce que je pensais cest que...bon Giscard on en avait marre et on le voyait dj depuis un moment, ctait la vieille bourgeoisie un peu arrogante et sre delle. Et bon Mitterrand certes ctait pas trs convaincant, il avait promis beaucoup de choses, bon on pouvait ventuellement y croire, donc voil.

    Etmaintenant,tuenpensesquoi?

    ...des candidats ?

    Oui!

    les candidats, Mitterrand... Jallais dire... les catastrophes que certains craignaient quand il a t lu ne se sont pas produites, ne se sont pas vraiment produites Par contre les bienfaits que cer-tains attendaient ne sont pas produits non plus, le service militaire na pas t supprim par exemple, mais cest valable pour dautres choses. Euh ... voil. Donc Mitterrand na pas ralis tout ce quil avait promis, loin de l ! A mon avis il nen a mme pas ralis la moiti ... il en peut-tre ralis 10% ... Giscard lui il est de plus en plus dcevant avec ses romans dbiles ...

    Sesquoi?

    Son roman dbile l, quil vient de publier et bon, enfin bon, cest vrai que Giscard est dcevant !

    Quepensais-tuducomportementdeMitterrandaprsllection?Ouquepenses-tuencore?

    Mitterrand aprs llection ... cest--dire quil a comme mme commenc appliquer son pro-gramme qui tait non, qui ntait pas raliste, en fait.

    Tusavaisquilntaitpasraliste?

    Bon ...enfin mes parents le savaient... moi je men foutais ! Mon problme ce ntait pas . Mon problme ctait de savoir si le service militaire allait tre supprim. Mais jy croyais...un peu. En fait l encore on a t bern mme sur ce point. Donc il a comme mme appliqu un programme de gauche au dbut avec des nationalisations etc., mais en fait finalement, aprs il a fallu quil arrte parce que ctait plus possible, conomiquement ctait un dsastre ! Ensuite, le fait de donner de

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    largent un peu tout le monde, ce ntait plus possible, donc il a arrt.

    Quelatlimpactdelvnementsurlapopulation?

    Jai un peu dj rpondu a cette question tout a lheure ....disons que limpact cest que a a comme mme montr que un changement de majorit tait possible. La droite tait au pouvoir depuis trs longtemps en France quand Mitterrand est arriv. Cela a permis de montrer quun chan-gement tait possible et quen plus avec le socialisme au pouvoir on nallait quand mme pas tomber dans le communisme et dans la dictature du communisme. Enfin on pouvait le craindre lpoque.

    Tupensesqueaadesimpactssuraujourdhui?Enfinestcequeasesentencoreaujourdhuiquilatlu?

    Bah aujourdhui malheureusement ...enfin, on ne le sent plus beaucoup. Est-ce que a se sent encore, je nen sais rien. Disons quon le sent dans le sens quon on sait que le socialisme peut prendre le pouvoir sans que ce soit une catastrophe parce ce que lpoque cest ce que lon craignait. Mais maintenant on le sent plus beaucoup, a na pas eu beaucoup dimpact.

    Tuasdautreschosesdire?

    Euh ... non !

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    Mai 68

    Tmoignage recueilli et crit par Alexia Lahondre

    Quelletaitvotresituationetvotregelorsdesvnements?

    Alors, moi jtais lycenne, jtais en classe de premire. Jhabitais Vincennes lpoque et jtais au lyce Hector Berlioz en classe de premire littraire. Jai pass lanne daprs un bac langue : A5, javais un bac philo et langue. Quelle tait ma situation ? Je ne sais pas si jai rpondu votre question.

    Otiez-vousaumomentdelvnement?

    Jtais Vincennes, jtais au lyce au moment de lvnement. Lvnement a dur plusieurs mois parce quon parle de Mai 68, mais il faut savoir que a a dmarr en mars par un mouvement quon a appel le mouvement du 22 mars, je peux continuer comme a (rires), qui tait anim par les tudiants de Nanterre et le leader des tudiants, cest quelquun que vous connaissez aujourdhui : cest Daniel Cohn-Bendit donc nous on en a entendu parler au lyce parce quon en parlait tous entre nous. Les jeunes cette poque taient assez politiss, on sintressait beaucoup la politique, moi aussi dailleurs et donc quand on a commenc entendre parler du mouvement du 22 mars, on en a entendu parler la radio, on a commenc en parler entre nous au lyce. Ctait un lyce mixte donc on a commenc en parler entre nous et a a dmarr comme a.

    Vousavezfaitmai68avecquelquunquevousconnaissiez?

    Je vais vous expliquer : tout le lyce a fait Mai 68 parce que quand on a commenc en entendre parler il y a eu des phnomnes de manifestations locales dans un premier temps, on sest runi tous ensemble au lyce, donc ctait plutt les plus gs cest dire les secondes, les premires et les termi-nales qui ont commenc sintresser plus la question. On a commenc se runir dans une salle qui tait une salle de permanence et puis a dcrt que nous aussi on allait se mettre en grve (rires) et donc tout le lyce sest mobilis, jai vu sur les questions est-ce quon tait tous daccord, non on ntait pas tous daccord. Il y avait des lycens qui taient plutt de gauche, il y en avait plutt de droite, cest peu prs les mmes clivages quaujourdhui mais les plus politiss, ctait les lycens de gauche, ctait les plus politiss. Cest eux qui ont men un petit peu les manifestations, qui ont men les discussions, qui ont men les dbats, ctait principalement eux mais il y avait aussi lpoque des lycens qui appartenaient un mouvement qui sappelait lAction Franaise, qui nexiste plus mainte-nant et qui est plus vers la droite. Ctait des royalistes en fait. Il ny en a plus beaucoup maintenant. On les retrouve soit dans le Front National, soit chez Philipe De Villiers ou dans la majorit actuelle de lUMP, voil.

    Ctaitquoilebutdesmanifestations?

    Au dpart quand a a dmarr le mouvement du 22 mars, a va srement vous faire rire cest parce que les tudiants de Nanterre tait logs en internat et ils ont commenc manifester parce quils navaient pas le droit daller dans les chambres des filles, ctait des garons qui ont commenc manifester avec leur tte Daniel Cohn-Bendit et donc aprs a a dgnr sur dautres revendica-

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    tions et nous les filles on sest senties trs vite mobilises non pas parce quon voulait que les garons viennent dans nos chambres. Mais il faut savoir que ctait une poque o les filles taient trs brides, cest pour a que cest trs important pour nous et pour vous les jeunes filles de maintenant. a t une poque qui a conduit plus de liberts pour les femmes, plus de droits pour les femmes et la libration sexuelle. Donc les filles, on a commenc revendiquer, les gars taient avec nous, ils taient daccord avec nous. Parce quil faut savoir que quand jallais au lyce, lpoque, javais presque 18 ans, javais 17 ans et quelques mais les filles taient obliges de mettre une blouse, on navait pas le droit de se maquiller, on navait pas le droit de se mettre en pantalon, ctait interdit et je me sou-viens quun jour, moi, je me suis fait rprimander par le censeur qui tait venu rendre les rsultats du trimestre, on tait en plein hiver, on tait au mois de janvier, il faisait froid, il ne neigeait pas mais il faisait trs trs froid, il gelait, on avait des tempratures ngatives et moi je mtais mise en pantalon donc il ma rprimand et il ma dit :

    Heureusement que vous avez des bons rsultats donc a passait mais vous voyez il y avait des tas dinterdits et donc ctait aussi que on avait envie que la socit elle change un petit peu, quelle se modernise un petit peu. Les femmes, les filles, elles passaient de la tutelle du pre la tutelle du mari. Donc on navait aucune libert, aucune libert donc quand il y a eu ce mouvement du 22 mars, ctait pas que l-dessus en particulier, en fait on voulait plus de libert au sens gnral du terme, la tlvision lpoque il ny avait quune seule chane, le JT il y avait un prsentateur intronis par le prsident de la rpublique et le 1er ministre, ctait des prsentateurs qui nous prsentaient linforma-tion du certaine manire donc a, a t les premires 1res bases et aprs trs trs rapidement donc il y a eu les tudiants, il y a eu les lycens mais les plus ges des lycens et puis il y a eu les ouvriers qui se sont joints nous donc cest parti de mars, avril, mai et a a explos particulirement en mai, les ouvriers des usines se sont joints nous parce que eux ils avaient des revendications qui taient sur les salaires, sur plus dautonomie, plus de droit de parole. Il faut comprendre que la socit elle tait trs fige et quil ny avait pas cette libert quon connat aujourdhui. Encore un exemple, qui est important pour les jeunes filles de maintenant, la contraception nexistait pas, lavortement tait interdit donc moi jai eu des copines qui ont subi des avortements mais clandestins donc certaines ont risqu de mourir. On tait dans un pays o ctait trs trs archaque du point de vue des droits et des murs voil toute la masse des revendications et donc cest vrai quaprs il y a eu des phnomnes de manifestations alors au dpart ctait la grve des transports et puis aprs a t la grve de llectricit, enfin vraiment un mouvement massif.

    Etenfaitaacompltementparalyslepaysunpeu

    Oui, a a compltement paralys le pays alors par exemple pour aller aux manifestations avec mes copines, on faisait du stop. Alors il faut savoir que pour aller chercher de lessence, il y avait des files dattentes mais faramineuses, il ny avait plus dessence, il ny avait plus pour livrer les produits ali-mentaires, ctait catastrophique. Je me souviens que les personnes ges avaient peur de se retrouver comme pendant la guerre o il y avait une pnurie et mme ma propre maman, elle achetait du lait, elle achetait du sucre, elle achetait du caf (rires) donc les choses quon achte rituellement quand on est dans une pnurie pour avoir le minimum pour manger quoi, donc cest vrai que le pays a t bien paralys et que comme il ny avait ni bus, ni mtro, ni train, cest vrai que nous on tait pas trs loin de Paris donc quand on voulait aller aux manifs du boulevard Saint Michel, eh ben on y allait en stop

    avec les copains et les copines quoi.

    Etvouslesavezappriscommentlesvnements?

    Ben dabord par la radio et puis aprs cest le bouche oreille. A lpoque, on coutait tous ma-joritairement Europe n1 parce que yavait salut les copains et toutes les missions qui taient la mode cette poque et donc en coutant toutes ces missions, yavait les informations donc on a appris a par les infos, javais des copains qui lisaient Le Monde, qui lisaient des journaux il faut savoir que Libration a existait dj, ctait Jean-Paul Sartre qui lavait cr mais lun de ceux qui est par la suite devenu le directeur de Libration, ctait Serge July et ctait un des leader aussi de

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    mai 68 avec Daniel Cohn-Bendit. Donc on a appris a par la radio, les journaux et puis aprs cest entre nous, on se racontait chaque fois bah la suite des vnements, on coutait beaucoup la radio lpoque, plus que maintenant parce que la tlvision ctait la voix de la France, on avait quune seule version et les partis dopposition, les leaders dopposition navaient pas prendre la parole donc ctait plutt par la radio et les journaux et puis entre nous.

    Etcommentsesontdroullesgrves?

    Bah les grves, a t des mots dordre syndicaux, les syndicats tudiants, les syndicats aprs des ouvriers donc les syndicats que lon connat aujourdhui : la CGT principalement, ctait le syndicat le plus puissant, le syndicat des tudiants ctait lUNEF donc il lanait des mots dordre et on suivait tous, et notre lyce aussi cest mis en grve et le proviseur que vous appelez principal maintenant le proviseur a dcid de fermer le lyce et nous on tait dehors, donc de nous interdire lentre pour pas quon cre le bazar et nous ce quon a fait, on tait plusieurs centaines, on a escalad les grilles du lyce, on est rentr dans le lyce et on a occup le lyce donc dans le cas des mouvements de grve il y avait occupation des lieux donc nous on occupait le lyce, certains occupaient les universits, les ouvriers occupaient les usines donc cest aussi ce mouvement-l qui a t trs important tous les lieux dactivits que se soit pour les tudes, scolaires ou pour le travail taient occups par les personnes qui taient habitues les frquenter en temps normal.

    Etlesfranais,ilstaientpluttdivissoufavorablesauxmanifestations?

    Au dpart, moi je pense quils taient plutt favorables aux manifestations parce quils avaient envie que les choses changent et puis aprs a a fini par tellement durer que progressivement les avis se sont spars, cest--dire que les ouvriers ont russi provoquer une confrence, ctait la confrence de je confonds toujours, je crois qui a abouti des accords je ne sais plus si cest les accords de Grenelle ou les accords Matignon. Je confonds toujours.

    Non,cestlesaccordsdeGrenelle

    Donc voil les accords de Grenelle, et donc une fois quils ont obtenu ce quils voulaient pour toutes leurs revendications cest--dire, les hausses des salaires qui ont t trs importantes, des garan-ties sur plusieurs droits et tout, eh bien ils se sont retirs des grves et nous on sest senti un petit peu lchs et la majorit des Franais en a eu marre de la pnurie, des grves et tout a et donc il y a eu, je crois que cest le 13 mai, une immense manifestation qui est partie de La Concorde jusqu lArc de Triomphe avec le gnral de Gaulle et puis tous ses ministres et tous ceux qui en avaient assez et le gnral de Gaulle a pris la parole ce jour-l pour siffler la fin de la rcr on va dire a comme a et

    nous on tait tous en train dcouter son discours et on a compris que ctait termin.

    Etcommentavez-vousressentiquandvousavezapprislesmanifestations?

    Eh ben moi jai particip dj plusieurs manifestations avec mes amis, mes copains, mes copines. Autant quon pouvait, on y allait, donc on y allait mais moi jai pas jet de pavs par contre parce que jtais quand mme trs lgaliste, je ne voulais pas ni mettre le feu car on parle actuellement quand il y a des mouvements, bon ce nest pas dans le mme contexte, quand ya des jeunes qui sont en colre, on parle des voitures qui flambent, il y avait a aussi en mai 68. Il y a eu notamment une grande manifestation alors je ne me souviens plus de la date dans la rue Gay- Lussac qui est situe prs du Luxembourg mais ctait une horreur, les voitures taient retournes, elles ont flambes, les tudiants qui taient l ont lanc des pavs contre les CRS et nous notre mot dordre ctait CRS=SS ! , voil, ctait a notre mot dordre donc on criait a CRS=SS ! , voil. Mais moi, je naimais pas pour ce type de violence personnellement mais je me rappelle dune manifestation o on a reu des bombes lacrymognes, on taient tous en pleurs, on pleurait, on avait tous un mouchoir pour pas respirer et tout a mais bon quand ctait comme a avec mes copines on se rfugiait dans le mtro enfin dans

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    le mtro o a ne circulait pas, des grilles taient parfois ouvertes et on allaient se rfugier pour pas prendre ni des coups, ni recevoir des bombes lacrymognes. Jai des copains qui ont t emprisonns, qui ont fait, bon, on dirait aujourdhui, une ou deux journes de garde vue parce quils ont t pris par la police.

    EtctaitimpressionnantdevoirlesCRSarriverenface?

    Ctait trs impressionnant, trs trs impressionnant et donc yavait des cavalcades de part et dautre, cest vrai que ctait trs impressionnant. Jtais assez ptocharde lpoque donc je ne ris-quais pas trop. Javais des copains qui y allaient, qui lanaient des pavs et tout a. Dabord, comme je vous lai dit, je ntais pas pour la violence, je navais pas envie de me prendre un mauvais coup et je me souviens que quand je prvenais mes parents que, il faut savoir, je fais un petit apart, que javais presque 18 ans et qu 18 ans, on ntait pas majeur. On tait majeur 21 ans donc normalement jtais sous la responsabilit de mes parents, de toute faon je navais pas 18 ans mais mes copains et copines mme sils avaient 18 ans taient sous la responsabilit de leur parents et donc quand je pr-venais mes parents que jallais aux manifs, bon, sur le principe javais de la chance, mes parents taient daccord, enfin mon pre tait daccord sur les principes car il soutenait les mouvements, mais ma mre, elle pleurait, elle avait peur que je me fasse taper dessus, elle avait peur que je me fasse prendre et donc jessayais je ntais pas parmi les plus hardis donc cest vrai que quand je voyais arriver les CRS avec mes copines on se mettait un peu en retrait.

    Maisvousconnaissiezdesgensquiallaientauxmanifestationssanslaccorddeleursparents?

    Oh oui ! Ctait un mouvement, ctait un tel engouement et puis parfois on se retrouvait, on tait opposs certains copains qui ntaient pas daccord parce que comme je vous lai dit il y avait quand mme des clans et on se battait entre nous, a nous est arriv de se battre entre nous, donc moi javais des copains, cest surtout les garons qui se battaient, jtais je ne sais pas si je peux dire moins courageuse ou plus raisonnable selon ce que lon pense. Cest surtout les gars qui se battaient entre eux. Yen a qui lanaient des pavs sur les CRS, cest clair. Il y a aussi des manifs en particulier dont je me souviens bien, place Denfert Rochereau, ya un grand lion, le lion dDenfert : et donc ctait gigantesque ! Vous savez on tait mais des milliers et des milliers. On tait trs trs nombreux. Ctait que des tudiants et des ouvriers. Beaucoup de jeunes, de votre ge ou peut-tre plus gs, a com-menait vers 17-18 ans en gnral et sur le lion, qui tait juch ? Eh ben Daniel Cohn-Bendit, voil donc moi je ly ai vu ce jour-l avec dautres leaders de mai 68. Yavait trois des principaux leaders de mai 68 donc il y avait lui, yavait Serge July, quatre mme, Jacques Sauvageot et Alain Gesmard. Ctait les quatre leaders de mai 68. Ils taient tous les quatre juchs sur le lion de Denfert. Moi jtais juste ct quoi.

    Etquelslogantaitleplusscand?

    Ben ctait a : CRS=SS ! , Sous les pavs la plage , Il est interdit dinterdire . Ctait des slogans qui taient beaucoup pour la libert quoi, la libert de parole, la libert dexpression, la libert dopinion mais le principal ctait CRS=SS ! .

    Etvousavezfaitdesaffiches?

    On en a fait au lyce, oui, pour annoncer les assembles gnrales au lyce, pour annoncer les manifs Saint Michel donc on nous donnait les lieux avec les manifs.

    Etcestunmomentdegaietdansvotrevie?

    Trs, trs. Moi je garde un trs, trs bon souvenir. Ya beaucoup de choses qui ont chang avec mai 68, tout dabord pour les filles parce que quand on est revenues au lyce, on est revenues en jean. a a lair compltement fou maintenant quand on y pense mais moi je me souviens quun jour avant

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    mai 68, javais 17 ans lpoque, je ntais pas encore en premire, jtais en seconde, jtais un petit peu maquille et la prof de franais ma envoy linfirmerie pour me dmaquiller et ma interdit de revenir maquille, donc pratiquement 17 ans ; maintenant a parat bizarre. Je ntais pas bariole comme un clown, javais simplement un peu de ricil puis ctait tout et puis un petit trait deye liner et puis ctait tout, donc elle ma envoy me dmaquiller linfirmerie. Et grand sentiment de libert, on sentait que les choses avaient chang et on savait que pour les femmes a ne serait plus jamais pa-reil et quon sacheminerait peu peu vers le droit la contraception, vers certains droits quon navait pas. Ctait les prmices de changement pour la femme et cest sr que pour moi et je le dis mes filles mais vous ne vous rendez pas compte de la chance que vous avez. Contre quoi, nous, on a d se battre. a parat aujourdhui comment dire quand on y pense a parat futile, mais on avait le droit de rien dire nous les femmes.

    EtenfaitaatunchangementpourlesFranaismaissurtoutpourlesfemmes.

    Surtout pour les femmes mais aussi pour les Franais en gnral parce que progressivement on sest achemin vers plus de libert dexpression, vers la pluralit, les expressions, je crois que cest un peu plus tard que linstitut qui dirigeait la tlvision a clat, lORTF a clat et on est all vers plus de chanes de tl, les informations taient plus pluralistes, plus de droit dexpression, moi cest le souvenir que je garde de cette priode, une socit trs boucle et puis tout ce dont vous bnficiez aujourdhui cest en droite ligne le rsultat de mai 68 mais cest vrai quaujourdhui cest controvers, on dit que les enfants daujourdhui tout leur est permis, quil y a des drives et que les drives auxquelles on assiste aujourdhui cest le rsultat de mai 68. Moi je dis que ce nest pas vrai, mais bon. Moi je pense que si il a des choses qui sont positives aujourdhui cest a, cest lesprit citoyen, cest la libert dexpression, cest la conscience que lon a de nos droits mais aussi de nos devoirs, on le doit mai 68 parce-que je dirai que a a libr la parole. Les cours auxquels jassistais avant et ceux auxquels jai assist aprs et mme pendant parce quon a eu des profs avec qui on navait pas du tout de dialogue et pendant on a pu parler avec eux et leur dire ce que lon ressentait et ctait vraiment super parce quon a dcouvert aussi quon avait des profs gniaux et ctait bien davoir cet change et de ne pas mettre le prof sur un pidestal et le petit lve qui avait le droit de rien dire. On les respectait beaucoup mais on navait pas le droit de sexprimer.

    Enfait,ilyaeuunchangementdesocitentreavantetaprs.

    Absolument, moi je le pense comme a. Et penser quil y a des drives et que les drives sont le rsultat de mai 68, je ne suis pas daccord avec a et je pense que heureusement quil a eu ce change-ment parce que si il y a plus de libert aujourdhui cest grce a.

    Quellesconclusionstirez-vousdemai68?Est-cequeavousaapportdeschoses?

    Pour moi, personnellement, une prise de conscience. Je pense que si il ny avait pas eu mai 68, je serais reste une petite fille sage chez mes parents, jaurais bien travaill alors que jai un fond trs rebelle, moi a ma bien convenu. Mais je naurais pas lpanouissement que jai eu par la suite et je naurais pas pu le transmettre mes filles et mes petits-enfants, voil.

    Etsictaitrefaire,vouslauriezrefait?

    Et comment ! (rire) et comment ! Et comment ! Mais je me serai peut-tre encore plus implique mais en prenant plus parce-que pour moi ce ntait presque pas un jeu mais on samusait bien quoi. Jai pas pris toujours tout au srieux mais je pense que si ctait refaire je prendrais un engagement politique, je serais encore plus politise et je prendrais des responsabilits, je me syndiquerais et je choisirais un parti politique, peu importe, moi je ne dis pas forcment tel ou tel, je prendrais des responsabilits.

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    Etest-cequevousauriezaimencoreplusdechangementsouvousavieztoutcequevouliez?

    Ce ntait pas mr, ce ntait pas mr. Je pense que dj les changements je pense que si il y avait plus de changements, on aurait eu un contrecoup encore plus brutal parce qu un moment quand le gnral de Gaulle a dit stop, on a eu peur quil y ait un retour en arrire, que ce soit, bon, a na pas t le cas mais a na pas t le cas parce, que ce nest pas all trop loin. La suite, il y a eu des troubles dans les usines et il y a eu un jeune militant qui a t tu quand mme mais a na pas t trop loin, et il ne fallait pas que a aille trop loin quand il y a des changements il faut que ce soit progressif. Quand cest trop brutal, larrt peut-tre aussi brutal et on peut revenir en arrire et avoir du mal progresser pendant longtemps, a peut tre boucl pendant longtemps donc non a t bien.

    Etvousenavezparllongtempsaprsaveclesprofesseursoulesgensdevotreentourage?

    Avec les professeurs, non, on nen parlait plus, on nen parlait plus parce que ctait mai et les copains qui taient en terminale ont pass le bac dans des conditions o on leur a donn, quoi. Tous ceux qui taient en terminale ont eu leur bac donc quelque part a a dlgitim le diplme en lui-mme donc il fallait quils continuent les tudes pour que a ait de la valeur. Et aprs donc a t en juin et donc aprs a t les vacances et quand on est revenu lanne daprs ctait termin mais on sentait que les choses avaient chang pas seulement dans les tenues vestimentaires mais dans ltat desprit cest vrai que par la suite on parlait plus de mai 68 mais le dialogue avec les profs avaient chang, ctait plus facile par exemple en philo, on pouvait plus discuter, changer, donner nos opi-nions, on sentait que quelque chose avait chang, ctait plus pareil.

    Etpourquoivousavezacceptdetmoigner?

    Parce-que je pense que cest important, je pense je vais dire pourquoi pas, je pense que cest important de transmettre. Moi je suis beaucoup pour la transmission, jen parle beaucoup avec mes enfants, a peut-tre intressant et pour un lve ou un tudiant, davoir un avis de quelquun qui a vcu la priode, davoir lopinion sur ce que la personne a ressenti de la priode, comment ctait.

    Etvouspensezqueapeutnousapportunbonus,enfindelaculture?

    Je pense que oui parce-que je pense que ce que a peut apporter aux gnrations daujourdhui cest que quand on a des convictions il faut les porter, bien sr on nest pas oblig daller dans des mouvements de cette porte, de cette nature. Il faut croire, il faut croire enfin croire, quand on a des convictions, il faut aller au bout de ses convictions et ne pas hsiter les dfendre, quand on a des valeurs, cest pareil donc cest pour a que jai accept de tmoigner, de transmettre et je pense que ya beaucoup de chose qui se font aujourdhui et qui sont issues de mai 68 et a il faut en avoir conscience. a t un combat quand mme, cest pas tomb comme a tout cuit, il a fallu quon se batte pour a et il faut tre vigilant pour essayer que a ne revienne pas en arrire parce quil y a parfois des rgressions qui font un petit peu peur autant sur la libert dopinion, sur la libert dtre ensemble, sur la libert de parole, il y a des retours ou des tentatives qui font peur.

    Enquelquesortevousvoulezfaireperdurer

    lesprit, lesprit de mai 68. Lesprit parce que cest un esprit je pense qu un moment il y avait trop dinterdits, il y avait trop dinterdits et je pense que quand il y a des interdits et comme a qui empchent une socit davancer. Il faut avoir en mmoire aussi bien pour les gens qui se sont battus pendant la guerre, il faut conserver les liberts mais l cest sr pas de mme nature, ctait moins grave mais lesprit de rvolte il faut toujours lavoir en soi.

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    Je me souviens de la guerre 39-45...

    Je me souviens du dbut de la guerre. Javais alors 5 ans, ctait au mois

    de septembre et le soleil brillait encore de mille feux. Toute la famille tait runie dans la pice den bas. Jai vu papa et maman pleurer parce que ctait la guerre. Je savais que quelque chose de grave tait arriv mais javais peine 5 ans et je ne savais pas ce qui se passait. Beaucoup de gens disaient que a nallait pas durer mais...

    En 1944, javais 10 ans, jtais une petite fille. Mes souvenirs sont un peu loin maintenant, trs

    loin mme. Je me rappelle que ctait la guerre. Est-ce que moi jen ai souffert, pas tellement parce que papa et maman avaient une petite ferme. Mme sil ny avait pas de sucre, de chocolat ou de choses comme a, je nai jamais eu vraiment faim. Il fallait faire avec et ctait le systme dbrouille. Il fallait tout acheter avec des points que ce soit le sucre, le pain, le chocolat. Il y avait des cartes de pain mais maman en fabriquait au mou-lin de Bnavent. Papa emmenait du bl et en change on nous donnait de la farine puis on faisait du pain dans le four, qui tenait au corps. Et quand on le mangeait le soir et quil y avait quelquun qui venait, cest moi qui avait le droit de lavoir sur les genoux avec ma serviette dessus. On navait pas le droit de manger du pain blanc alors on se cachait. On se cachait pour beaucoup de choses. Ton papi a souffert de la faim pendant la guerre, moi non. Maman faisait du sucre avec des betteraves et du caf avec de lorge et des glands, ctait bon. Je me souviens

    aussi quon navait pas de beaux vtements et que le tissu se faisait rare alors quand les Amricains ont dbarqu en parachute, maman nous a fait des chemises et des culottes en toile de parachute jaune. Elle avait galement des petites chaussures noires talons quelle ne mettait plus, elle a donc coup les talons pour que je les mette mais je ntais pas trs laise dedans.

    A lcole, je me souviens quon chantait la chanson Marchal, nous voil tous les matins. Jai dailleurs reu une lettre du marchal Ptain. On devait lui crire une lettre. Mes parents tant rsis-tants, je navais pas t trs aide et javais crit peine 4 lignes trs mdiocres.

    A linverse, une autre petite fille dans ma classe dont les parents taient collaborateurs, avait ralis une magnifique lettre destine au Marchal. Malheureusement, elle tait incapable de la recopier au propre sans tche ni faute. Alors, la matresse mavait demand de la recopier car jtais trs applique. Javais donc rcrit cette lettre de ma plus belle criture et sign de mon nom. Le Marchal mavait envoy ses compliments et quand maman rsistante comme elle tait avait reu la lettre, elle lavait

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    immdiatement brle dans la chemine.

    Par rapport la guerre, je me rappelle que les Allemands patrouillaient dans le village. On les entendait marcher la nuit, le bruit des bottes ( imitation). Je les entends encore. Alors, on teignait les lumires et on se faisait le plus discret possible. En haut de lcole, les Allemands faisaient des manuvres. Il y avait les troupes allemandes et les chefs monts cheval. Je te prie de croire que quand on rentrait de lcole, on se tenait bien prs les uns des autres parce quon avait trs peur. Mais ils ne nous ont jamais rien fait, jamais rien dit, a ne fait aucun doute. Et on entendait dire cette poque, je lai appris lcole, quil y avait eu le massacre dOradour sur Glane mais ctait une chose inimaginable. Ctait racont par dautres filles qui en avaient entendu parl par leur parents et a faisait trs peur. Mais quand on a dix ans, on ne sait pas ce que a reprsente. Je me rappelle avoir t en ville avec maman, la caserne tait occupe par les Allemands et il y avait un drapeau avec la croix gamme. A cette poque, on entendait dire que les Allemands faisaient passer les soldats Indiens devant la caserne pour violer les femmes. Cest arriv plusieurs endroits. Au moulin o papa et ma-man faisaient le pain, il y avait des prisonniers allemands. Le meunier leur donnait des coups quand il ne travaillaient pas. Lun deux sappelait Otto. Il tait trs gentil et tout le village lavait accept. Par contre, il y en avait dautres qui ne travaillaient pas et on en avait peur lorsquon passait ct deux. Mais tu sais 10 ans, on a peur de tout. Juste avant le dbarquement, je mtais fait oprer de lappendice, je suis revenue juste un jour avant que les Anglais et les Amricains dbarquent. Papa et Maman taient en train de cueillir des cerises dans un verger que lon appelait les petites Varennes quand une dame est venue me prvenir que les Anglais avaient dbarqu. Alors moi, je mimaginais quelque chose de fantastique. Malheureusement, la guerre ntait pas finie et cest aprs que les re-prsailles allemandes ont t terribles. A la Libration, en 1945, je revenais de lcole bicyclette et quand je suis entre dans le village de Bnavent, il y avait des drapeaux partout. On a vu une dame qui sappelait Babette et qui nous a dit: a y est les enfants, la guerre est finie et elle nous a embras-ss. Maman avait fabriqu un drapeau avec la croix de Lorraine laide de torchons et de ce quelle avait trouv. Ctait la Libration et cest l que le maquis sen est pris aux collaborateurs.

    Je me souviens aussi que mon frre et mon beau-frre taient dans le maquis et que papa et maman coutaient la radio de Londres: na na na na na, la petite musique. Ils navaient pas le droit bien sr et il y avait une voisine qui venait couter au volet mais heureusement, on a jamais eu dhis-toires. Mon beau-frre Eugne tait dans le maquis en face de Bnavent Rochefort et Henri, mon frre je ne sais pas trop. Je sais juste quil devait aller Londres. Il devait prendre lavion Argenton ou Chteauroux, je ne sais plus. A son arrive en Angleterre, il devait envoyer un message la radio qui disait: 99 moutons et le Berrichon font cent btes , quelque chose comme a. Malheureusement ils ont t dnoncs et ne sont jamais alls en Angleterre. Il est revenu la maison pied puis avec une bicyclette vole Bnavent dans le but de nous prvenir. En le voyant arriver papa fut trs surpris. Je

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    le vois encore revenir. Il nous a racont quil navait pas embarqu et quil stait sauv depuis deux jours. Je me souviens galement, quil y avait une lame de parquet, ct de la petite chambre, que lon pouvait soulever et dans laquelle papa cachait des armes illicites : une mitraillette ou encore un revolver. Je ne sais pas qui cela appartenait. Papa signait de fausses cartes de ravitaillement avec la signature du maire de lpoque, un certain commandant Chabot, plutt collaborateur. Il faisait a devant moi, imagine quon minterroge.

    Je me souviens aussi que les rfugis passaient sur la route en charrette avec tous leurs animaux. Ctait incroyable. Tout un convoi. Je ne sais pas o ils allaient , do ils venaient et ce quils sont de-venus. Je ne sais pas. Je me rappelle aussi avoir vu une arme de Sngalais traverser le village. Maman leur avait mis un seau de lait avec une louche et quand ils passaient, ils buvaient du lait. Ctait amu-sant. Chacun aidait comme il le pouvait. Pendant la guerre, maman a accueilli une petite fille juive parisienne. Je me souviens quun jour alors quon entendait les bombardements, la petite tait sur les genoux de maman et elle pleurait de peur. Il y en avait beaucoup dans le village des enfants comme elle. On a aussi accueilli pendant la guerre, un couple de rfugis avec leur fils qui sont rests plusieurs mois dans la chambre. Et quand le garon est retourn chez lui, il ma envoy une carte en me fai-sant voir lendroit o la paix avait t signe: Reims. Depuis, on na jamais eu dautres nouvelles. On connaissait galement pendant la guerre un Mr Preux et sa femme qui tait anglaise. Lui aussi tait anglais, son vrai nom tait Newman. Est-ce quil travaillait dans les renseignements, je ne sais pas.

    A lcole, il y avait quelques enfants juifs qui avaient t accueillis dans des familles franaises.

    Lune delle sappelait Laure Bronovsky. Elle ne portait pas ltoile jaune. Mais tu sais, 10 ans, juif ou pas juif, on tait tous pareil, on ne savait pas et on ne faisait pas la diffrence. Je nai jamais entendu parler des camps de concentration. On a su seulement bien aprs avec les images dans les livres et la tlvision.

    Je ne peux pas vraiment dire si cet vnement est un souvenir facile ou difficile raconter. Javais 10 ans et 10 ans, on a peur de tout et on na pas une vision trs largie du monde. On na pas conscience de tous les problmes qui peuvent exister et de toute lhorreur de la guerre. a na pas eu dimpact direct sur ma personnalit. Si javais eu cinq ou six ans de plus, a aurait t srement diffrent. Nanmoins, je nai pas souffert contrairement dautres personnes...

    Jai parfois racont dautres membres de la famille ces souvenirs lointains mais cest la premire fois que je fais leffort de me rappeler intgralement des souvenirs que jai de cette guerre et dexplorer

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    tous les recoins de ma mmoire et je trouve cela plutt bien. En effet, il faut entretenir la mmoire des gens en particulier en ce qui concerne la seconde guerre mondiale. Il faut absolument se rappeler de tout, du gnocide des juifs, des morts la guerre... afin que la mmoire se perptue et quon nou-blie pas ce que les hommes ont pu faire aussi bien du ct allemand que du ct franais. Et la seule chose que jespre, cest que tout a ne recommencera pas mais quand on voit encore aujourdhui aux informations quil y a des gens qui dgradent des cimetires juifs ou encore tous les problmes dantismitisme, de xnophobie, on se rend compte que lespce humaine peut parfois faire preuve dune extrme sauvagerie.

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    La rvolution malgache

    Les vnenements de 1947

    Michou

    a a commenc en 46. Les Malgaches se sont plus ou moins rvolts. Dabord sous le je ne dirai pas lincitation, mais sous limpulsion des dputs malgaches : Raseta, Ravoahangy et Rabema-nanjara. Ctait des dputs franais, des dputs de Madagascar. Et aprs tous les intellectuels les ont suivis, et puis ensuite tout le peuple malgache, mais alors de tout Madagascar. Eux, ctait politique, ils ont fait un machin politiqueles dputs. Les Malgaches navaient pas darmes du tout, parce que, ctait politique, ctait Mais la France a fait une rpression terrible. Cest dire quils ont ar-rt beaucoup de monde, jai dit parmi les intellectuels, et dans toutes les familles malgaches. Tu sais un moment jtaisjavais 12 ans, et jtais Tana [Tananarive, la capitale de Madagascar] et donc dans toutes les familles, partout, il y avait au moins 1, 2 ou 3 personnes qui taient emprisonnes, ou alors qui taient tues. Alors, ils emprisonnaient les gens et quelquefois ils faisaient une tuerie en masse. Et cest ainsi quon a trouv, aux environs des grandes villes, des charniers! Cest comme a quon appelle a.

    L, ils font faire des trous, de grands machins comme a Cest grand, hein! Oui, des fosses communes, faite par les prisonniers, qui sont arrts, donc, ces gens qui navaient

    rien, et ils les mettaient tous dedans: tchac, tchac , tchac, tchac![bruit darmes feu]Et puis aprs, ils nont pluspas voulu, enfin Ils voulaient conomiser leurs balles. Ce ntait

    pas bien pour les Malgaches encore les balles. Alors ils les ont mens Moramanga [prononcer Mou-ramangue]

    Moramanga, cest une ville, parce que Les wagons de Moramanga, tout le monde les sait. Cest classique. A Moramanga, ils les ont entasss dans les wagons, et puis, parce quil y a une pente

    Moramanga, Madagascar, cest, tu sais, 1500m daltitude A Moramanga, cest l quil y a la fissure, pour descendre. Et ils ont donc fait basculer les wagons sur toute la hauteur de du truc l.

    Pour les tuer. Et, ils ont donc tu comme a beaucoup de monde. Et aprs a, tout le monde sest rvolt.

    Sophia:

    Mais, au dpart, pourquoi se sont-ils rvolts? Quest ce quils demandaient?

    Michou:

    Lindpendance! Les Malgaches ont fait la guerre en 44-45! Oui, ils ont fait la guerre; nous, on a fait la guerre! Tu vois, on ne mangeait pas : ils ont tout emport, tout enlev, le riz, la viande, mme les petits poulets. Tu vois, on avait dans notre poulailler des petits poulets, et ils ont tout, tout, tout rafl, les ufs et tout. Et pendant un an, on a mang, nous, que du manioc. Tu connais le manioc? Le

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    manioc, cest un fculent. Il ny a rien dedans, ce nest mme pas comme le bl ou Cest une crale et il ny a rien dedans. Au contraire, si on en mange trop, cest du poison. Et on avait plus que a, parce que a, ils naimaient pas, donc ils ne lont pas pris. Donc les gens ne mangeaient que a. Mon pre tait mdecin donc on tait quand mme trs laise, mais nempche, on navait rien. Maman avait fait un stock de manioc, et cest ce quon mangeait, 2 fois par jour. Et, on tait 10 gosses, et moi jtais la quatrime et javaisjtais ne en 34 donc en 45, parce que a a commenc en 45, javais 11 ans.

    Et puis, mon pre, qui tait mdecin, il navait pas le droit de soigner les Malgaches. Quand ctait cette fameuse guerre, ils lont rquisitionn pour soigner tout simplement les Franais, mais pas les Malgaches.

    Alors, il na pas voulu, il na pas accept, et ils lont mis en prison, mais comme il tait le seul mdecin, ils ont t obligs de marcher avec lui. Il a fait a pour protger sa famille, parce que lui il navait pas voulu :

    Si je ne peux pas soigner les Malgaches, je ne soigne personne.Les Malgaches navaient pas darmes, ils navaient que les sagaies, des espces de lances. Et pour se

    donner du courage, il y avait les gris-gris, parat-il, enfin, il ny avait que a. Et on disait quil fallait crier : rano, rano[prononcerrane], cest dire eau, eau, comme a, les balles deviendront de leau et ne vont pas les atteindre. Et ils fonaient donc en criant rano, rano alors que, en face, les militaires, ils avaient des fusils. Et cest pour a quil y avait beaucoup de morts. Ca a dur en 46, 47. Et en 47, les Malgaches navaient plus rien : les hommes en prison, les femmes et les enfants navaient rien manger, et donc, ctait pas la capitulation mais a sest arrt. Ils ont dport les dputs en France. On ne pouvait plus rien dire. On ne devait pas parler des vahaza[bancs]. Les vahaza, ctait les Franais. On devait se plier. Ils vous prenaient votre terre, il fallait accepter, ne rien dire, autrement on vous arrtait. Ils prennent les femmes

    Surtout dans les petites villes et la campagne, mais dans les grandes villes, ils nont pas os. Ils arrtaient simplement les meneurs, les intellectuels, les gens qui avaient un peu dducation.

    Aprs ces vnements -on les appelle les vnements de 47, en fait- nous sommes partis en va-cances Mananjary[prononcer Mananzari]. Mananjary, cest une ville ctire.

    Sophia:

    Et au dpart, vous habitiez o?

    Michou:

    Ambositra [prononcerAmbousht], puis Tana. Ambositra, cest sur le haut plateau de Mada-gascar. Puis on est descendu Mananjary. Moi, je suis ne Mananjary. La famille de Papa tait Mananjary. Et, quand on est arriv l-bas nous avons une maison, une villa- et donc il y avait un quartier qui tait pour les gens aiss, avec des tas de villas. Et quand on est arriv, toutes les villas taient fermes.

    Les personnes ont t dportes les adultes- et ils ne sont plus jamais revenus.

    Sophia:

    Et pour quelle raison?

    Michou:

    Ils ont t tus quelque part. On na jamais retrouv leurs cadavres. Et beaucoup de gens comme a ont t arrts un jour et ils ne sont plus jamais revenus. Et on ne doit pas parler de a. On ne

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    doit pas demander o ils sont. Et mme maintenant, on na pas le droit. a doit sortir dj, tu vois. Parce quil y a un dlai pour ces choses l. Il y a quand mme des documents quelque part. Aprs un certain temps, on sort tous les documents officiels. Mais sur Madagascar, cest interdit. On ne doit pas parce que il y a beaucoup dintrts en jeu. Parce quils ont pris les terres des autres, les terres des Malgaches. Les Malgaches avaient beaucoup dor, surtout Ambositra. On avait une maison, un peu en hauteur, et un peu en dessous, il y avait une autre maison, qui tait habite par des franais. Et il y avait un jeune homme qui tait militaire. Quand il revenait de ses missions, on le voyait : il lavait des bijoux en or, des trucs en or, parce que ctait plein de sang. Donc on le voyait, il tait en bas. Il prenait les choses des gens, et il les tuait. Et ce ntait pas seulement lui, il y avait aussi le commissaire. Le commissaire, dont jai oubli le nom, qui tait trs connu, enfin, tu ne diras pas a ! Mais il y avait donc mme toute ladministration. Ctait une colonie, donc les colonisateurs avaient tous les droits.

    Et cest donc pour a que, aprs la grande guerre 39-45, les Malgaches taient pour. On tait franais, donc il y a beaucoup de Malgaches qui sont partis en France pour faire la guerre. Il y en a qui sont revenus, mais beaucoup ne sont pas revenus, comme cest la guerre! Il y avait un film qui a t fait il ny a pas longtemps, mais eux, ils ont parl surtout de lAfrique du Sud et de lAfrique du Nord. Mais beaucoup de Malgaches sont partis aussi et ne sont jamais revenus. Et ceux qui sont revenus ont dit que on les a envoys au front au premier plan, pour servir de chair canon. Mais malgr a, les Malgaches taient quand mme franais. Et aprs a, les parents peut-tre ont rflchi : quand cest pour se faire tuer, les Malgaches sont des franais, mais aprs, on nous fait a! On est des indignes, on est des moins que rien, et cest comme a quils ont pris conscience. Et cest pour a quil y a eu dabord les intellectuels, mais aprs tout le monde a suivi. Ils disent dans les livres, dans les choses quon crit, que ctait seulement une partie des Malgaches. Ce nest pas vrai : ctait tout Madagascar! Du Nord, au Sud, au Centre, partout! Maintenant, la sortie de plusieurs villes, on trouve des grands charniers, de quand on a tu des Malgaches en masse; on a mis du ciment dessus.

    Sophia:

    Et vous, personnellement, quels taient vos sentiments lpoque? Vous tiez consciente de a?

    Michou:

    Pas tout fait. On ntait peut-tre pas tout fait conscients. Au dbut, javais 12 ans; on est partis ensuite et je devais aller au lyce, Tana, et je ntais pas consciente de a. Jtais consciente que je devais aller au lyce et tout. Mais mme au lyce, ctait les Malgaches et les Franais. On tait ensemble, mais il y avait toujours cette discrimination qui mprise les Malgaches! Il y avait toujours a. Par exemple, on nous mettait dans le fond de la classe. On nous disait : On va vous faire faire un cours de franais, parce que vous ne savez pas le franais. Alors que nous, on parlait et on crivait couramment le franais; on tait dans une cole europenne.

    Mon Papa, aprs son problme de soigner forc, il a eu la nationalit franaise, ils lui ont donn. Et malgr a, on avait des cours o on nous disait : Vous savez rien, pour tenir les bureaux, on a besoin que vous parliez le franais donc on va vous apprendre. En fait, on allait au lyce pour tre ensuite des scribouillards, des sous-fifres. Quelques temps aprs, donc, tous ceux qui taient les meilleurs de la classe, on les a convoqus: On va vous envoyer en France, vous allez tre sages-femmes, vous allez tre institutrices, on va vous envoyer parce que vous tes les bons lments. Et ben moi, je nai pas voulu. Jai dit: moi, je veux tre mdecin. Je nai pas voulu, ya eu des conseils de classe, et touti, touta, tout un tas de problmes. Mais ils ne pouvaient pas me renvoyer parce que jtais dans les premires de la classe. Et alors aprs, quest que ctait! Ctait toujours, quand tu lves la main parce quon levait la main, cette poque, mme au lyce- on tinterrogeait pas, et tout! Et a a continu, comme a.

    a restait quand mme chez les Malgaches, bien quils aient essay de nous L, on sest rendu compte, je commenais, donc, grandir. Javais quinze, quatorze, quinze, seize ans. Cest vraiment lge o on naccepte pas. Et a quand on sait que loncle ceci nest pas revenu de la guerre Tu vois, quoi! Aprs tout a, on naccepte pas a. Mais on ne pouvait rien dire.

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    Les vnements de 1972

    Sophia:

    Et est-ce que a sest arrang progressivement?

    Michou:

    Aprs, on nous a donn lindpendance en 60. Toujours sous limpulsion des trois dputs, avec De Gaulle. Donc ils ont donn lindpendance, mais une indpendance entre parenthses. Donc Madagascar tait devenu indpendant, tait matre de soi et tout.

    En ce moment-l, les Malgaches avaient beaucoup volu du point de vue, comment dirais-je, il y en a beaucoup qui sont venus en France pour faire des tudes, il commenait y avoir une universit Madagascar, le Bac, beaucoup de monde lavait comme ici, on parlait franais couramment et tout, on a compris. Et malgr a, avec les diplmes quon avait et tout, et bien il y avait, chaque fois quil y avait un service: un chef de service malgache et ct, on mettait un Franais. Et en gnral, le Fran-ais navait mme pas la qualification, mais cest lui qui dcidait de tout. Et un certain hpital (moi, je suis mdecin, mais dans le mien, il ny a rien eu) il y avait un mdecin malgache, comptent et tout, qui venait de France (moi, jai fait mes tudes en France) et il y avait une dame, qui tait infirmire en chef, et franaise, et cest elle qui commandait aux mdecins et tout le monde.

    Et donc tout a, a a couv chez les Malgaches. Nous les vieux, on ne trouvait rien faire.Et ce sont les jeunes qui se sont rvolts, les lves. a a commenc par les tudiants en mdecine.En mars 72, le prsident venait dtre lu 80%, donc ils en voulaient. Et au mois de mai, les

    lves se sont rvolts, les lycens, les collgiens, les tudiants

    Sophia:

    Quest-ce quils rclamaient, vu quils venaient dlire un prsident qui leur plaisait?

    Michou:

    En fait, le prsident, ctait un prsident fantoche. Il tait l parce quon voulait le mettre l. La France, on dit que cest un grand pays, mais quand ils parlent maintenant de ce quont fait les Alle-mands, je trouve que les Franais en ont fait autant chez nous. L, cest eux qui disaient au prsident: vous faites ceci, vous faites cela. Le prsident tait l pour la galerie.

    Les lves, tous, tous, tous, tous se sont rvolts. Ils navaient pas darmes. Ils se sont runis sur la place de lHtel de ville, Tananarive. Les militaires, les gardes prsidentiels, les CRS, sont venus pour les disperser.

    Jai assist personnellement a, parce que mes enfants taient grands, dj. Ils taient au lyce. Donc, mes enfants taient l, parmi les manifestants! Pas vraiment une manifestation, ctait plutt une marche.

    Ctait un samedi, et jtais alle lhpital. Je savais que mes enfants taient l-bas, on leur avait donn du pain, de leau, parce quils allaient faire la marche. Et puis jentends des coups de fusils.

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    Alors jai pris la voiture, et je suis alle voir. Par- terre, devant lhtel de ville, il y avait des tas dtu-diants , de morts, de blesss. Ils tiraient, les tudiant reculaient, et les blesss restaient l. Et moi je suis venue, avec ma voiture, et des tudiants mont aide ramasser des blesss. Les tudiants navaient mme pas des pierres (pas comme en France en Mai 68). Ils voulaient juste manifester pour crier bas Tsiranana [cest le nom du prsident]. Ils navaient mme pas pens utiliser la force. Mais quand on leur a tir dessus, ils se sont retirs et aprs ils se sont revenus. Plus on tirait, et plus les gens accouraient. Les travailleurs aussi venaient, tout le monde. Cest devenu une foule trs compacte. Il a eu peur, le prsident. Il appelait ses gnraux, il disait Venez, tirez, tirez, tirez!. Lui na pas voulu tirer, mais il tait affol. Il y avait plein de morts, de blesss.

    Des tudiants ont brl la voiture des CRS. Les CRS taient obligs de senfuir. Ils ont arrt tous les meneurs tudiants, ils les ont dports dans une le, une le prison. Le prsident Tsiranana sest retir et il a donn le pouvoir un militaire : le gnral Ramanantsoa. Et cest comme a que a sest arrt.

    Mais il y a toujours un mais. Des politiciens ont pris pour eux le mouvement des tudiants, le mouvement pour librer de tous les Franais qui en profitaient, et surtout contre le prsident qui ac-ceptait a. Ils ont pris a pour eux, ils ont dit que ctait eux qui avaient fait la rvolution. Alors que, en mai 72, a na jamais t anti-franais. Moi, jai vu beaucoup de Franais qui taient dans la rue avec les tudiants, pendant la manifestation. Peut-tre quils ne manifestaient pas, mais peut-tre que si. Parce que tu sais, il y en a qui sont quand mme conscients de linjustice. Mais personne ne sen prenait eux. Moi jtais l, jtais avec les tudiants, et ce ntait pas un mouvement anti-franais. Ctait plutt un mouvement contre cette faon de mettre tout sur nous [les Malgaches], de mettre la mainmise sur tout et surtout sur les richesses. Les politiciens, eux, voulaient que les Franais partent, ils disaient que les Franais taient en cause. Et les Franais ont eu peur, ctait la dbandade, ils sont tous partis en disant que les Malgaches taient anti-franais, et tout. La rvolution a t mal interpr-te, cause de ce parti politique qui en a profit pour imposer ses ides. Alors quau dbut, il ny avait pas de parti politique dans tout a, ctait juste la volont de la masse populaire.

    Mais ces politiciens, ctait des gens mauvais. Ils voulaient la malgachisation, par exemple, la malgachisation outrance : ils ne voulaient plus du tout de franais [la langue] lcole, luniversit en malgache, le lyce en malgache, le Bac en malgache, tout en malgache. Mais on tait contre a, nous, on ne voulait pas a. L o ils en ont profit, aussi, cest quils ont pris les terres des Franais qui staient enfuis. Par exemple, il y avait une grande firme qui fabriquait du caf : des hectares et des hectares de caf, perte de vue. Et bien ils lont pris.

    Ctait le parti des petits, men par un certain Manandafi. Aprs, ils voulaient aller luniversit, alors quils savaient peine lire. Alors ils ont envahi luniversit, ils ont tout bousill! Mais personne ntait avec eux. Ctait un parti qui vgtait, qui navait rien et qui voulait tout prendre, profiter de loccasion. Et a a fait beaucoup, beaucoup de mal aux Malgaches.

    Les vnements de 1975

    En 75 aussi, il y a eu une autre rvolte. Mais ctait contre le prsident Ratsraka. Lui, il tait beaucoup avec les trangers, pas seulement les Franais. Ctait je te donne a, et tu me donnes a MOI.Alors,ondevaitluidonnerpleindesouslui,etpuisnimportequoi:lesmines,lecommerceduriz,etpuistout,tout.Etildonnaittouslesavantagesauxtrangers,enmoyennantfinances:cestluiquialargent.Donconsestrvoltcontreaaussi,pourledboulonnerdel,etilyaeudesmortset

    Je trouve, et cest malheureux dire, que jusque l, tous les prsidents quon a eus vendaient proprement leur pays. Peut-tre quils taient tellement pauvres que, avec tout largent quon leur proposait, lappt du gain tait trop fort. Les gens taient pauvres, pauvres, pauvres. La banque mondiale fait une classification des pays. Et bien nous, on descendait, on descendait, on descendait, et finalement on tait avant-dernier. Alors que Madagascar a tout! On a de lor, des diamants, des

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    pierres prcieuses, mme du ptrole. Mais tout a, ctait aux mains des trangers. Mais cette fois, pas seulement des Franais : des Chinois, des Indiens, des Amricains surtout. Ils exploitent a trs grande chelle. Et donc nous on tait contre a, comme tout intellectuel. Moi, jtais mdecin, mais on navait rien. Dans les hpitaux, on navait rien. Jtais chef de service, et pour le mnage de mon service, il fallait que jachte moi-mme leau de javel, le savon etc. parce quil ny avait pas dargent. Pour les paperasseries, le personnel de secrtariat devait acheter des cahiers quon coupait pour faire du papier.

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    11 septembre 2001

    Pourquoiest-cequetutaissurleslieuxdelattentatcejourl,Manhattan?

    Bon, comme tu le sais, je travaille Manhattan et comme jhabite o je vis je suis oblige de sortir trs tt parce que pour arriver au travail lONU a me prend presque 2h de temps donc je pars trs tt de la maison.

    Tu tais l-bas vers quelle heure?Bon, je suis partie ce jour l comme dhabitude vers 7h du matin et jai pris mon autobus et je

    suis arrive un peu en retard je dois lavouer et quand je suis arrive, bon jai vu que dans les rues il y avait vraiment une atmosphre pas normale. Latmosphre tait vraiment...les gens taientavaient lair trs inquiets, les gens avaient lair vraiment, vraiment se hter dans les rues. Je me suis dis mais quest-ce qui se passe? Je ne sais pas ! Et jai pass la barrire de lONU et quand je suis rentre, tu sais quil y a un poste de tlvision au rez-de-chausse lONU et tout de suite jai vu quil se passait quelque chose de pas normal.

    Tastoutdesuitesentiquequelquechosedepasnormalsepassait?

    Oui, jai vu tout de suite quil y avait quelque chose de pas normal. Des visages par exemple les gens avaient lair vraiment, vraiment inquiet.

    Etfinalement,tuasregardlatl?

    Finalement jai regard et jai demand autour de moi aussi

    Daccord,quellesontttesractionsquandquandtasappris?

    Bon une raction vraiment de choc pour me dire comment une chose pareille peut se passer dans ce monde et je voulais vraiment savoir les dtails: quest-ce qui tait arriv? Comment a cest pass? Et bon la tl dj on donnait des dtails.

    Etcemomentl,tutaislONUcesta?

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    Oui jtais lintrieur de lONU [daccord] au rez-de-chausse et ce moment l, quand jai eu appris les nouvelles la tl maintenant jai voulu rencontrer les gens que je connaissais lONU le groupe de travail avec lequel je travaille et jai pas pu les trouver parce que on ne nous permettait plus de prendre lascenseur

    Donconvousdemandaitdefairequoialors?Desortir?

    Pas de sortir au contraire on nous demandait de rester lintrieur et de nous mettre au sous-sol, au sous-sol de lONU parce que je ne sais pas si tu le sais il y a des sorties de secours au sous-sol de lONU, que nous traversons, on nous a fait rpter a plusieurs fois. On peut traverser tout le sous-sol de lONU et ressortir dans les rues peu prs 2 ou 3 blocs plus loin.

    Doncontafaitsortirparlesous-sol?

    Avec tous, non seulement ils voulaient que nous soyons au sous-sol mais sans sortir, y rester et moi a, a ma pas plu beaucoup cette ide ne me plaisait pas, alors jai dcid de rentrer je voulais rentrer chez moi [humhum] et je suis repartie et ce qui ma vraiment inquite cest quand je suis ressortie jai rencontr un policier, ctait une jeune femme trs jeune et je lui ai demand ditesmoicequilsepasse et elle ma encore donn des dtails et ce moment l, elle ma dit madamesivouspouvezrentrerchezvous,ilfautlefaireet elle avait les larmes aux yeux

    Daccordetdonctasvutouteslesractionsdesgenscommeaettoutcestheu

    Bon dans les rues maintenant les gens se htaient comme moi

    Ilsvoulaienttousrentrer?

    Ils voulaient rentrer [ok] des masses des masses des masses...les autobus taient remplis on ne pouvait plus trouver de places dans les autobus alors jai march, jai march jusqu la station de train dabord qui tait ferme, ensuite la station dautobus ferme alors jai march je me suis dit : minceilfautquejetrouvefautquejetrouvequelquun.

    Maisctaitlapanique?Nan?

    Ctait la grande panique les gens taient