Sur le-besoin-metaphysique

download Sur le-besoin-metaphysique

of 25

  • date post

    11-May-2015
  • Category

    Documents

  • view

    122
  • download

    2

Embed Size (px)

Transcript of Sur le-besoin-metaphysique

  • 1.ARTHUR SCHOPENHAUERSUR LE BESOIN MTAPHYSIQUE DE LHUMANIT TRADUIT EN FRANAIS PAR A. BURDEAU------------------dition numrique tablie par Guy Heff Fvrier 2013 www.schopenhauer.fr

2. NOTE SUR CETTE DITION Le texte reproduit ici constitue le chapitre XVII du Supplment au Monde comme volont et comme reprsentation. La traduction des citations grecques, latines, anglaises, espagnoles, etc. a t rinsre dans le corps du texte entre crochet. Toutes les notes et rfrences de la traduction A. Burdeau ont t conserves. 3. 4|Sur le besoin mtaphysique de lhumanit Except l'homme, aucun tre ne s'tonne de sa propre existence c'est pour tous une chose si naturelle, qu'ils ne la remarquent mme pas. La sagesse de la nature parle encore par le calme regard de l'animal; car, chez lui, l'intellect et la volont ne divergent pas encore assez, pour qu' leur rencontre, ils soient l'un l'autre un sujet d'tonnement. Ici, le phnomne tout entier, est encore troitement uni, comme la branche au tronc, la Nature, d'o il sort; il participe, sans le savoir plus qu'elle mme, l'omniscience de la Mre Universelle. C'est seulement aprs que l'essence intime de la nature (le vouloir vivre dans son objectivation) c'est dveloppe, avec toute sa force et toute sa joie, travers les deux rgnes de l'existence inconsciente, puis travers la srie si longue et si tendue des animaux; c'est alors enfin, avec l'apparition de la raison, c'est--dire chez l'homme, qu'elle s'veille pour la premire fois la rflexion ; elle s'tonne de ses propres uvres et se demande elle-mme ce qu'elle est. Son tonnement est d'autant plus srieux que, pour la premire fois, elle s'approche de la mort avec une pleine conscience, et qu'avec la limitation de toute existence, l'inutilit de tout effort devient pour elle plus ou moins vidente. De cette rflexion et de cet tonnement nat le besoin mtaphysique qui est propre l'homme seul. L'homme est un animal mtaphysique. Sans doute, quand sa conscience ne fait encore que s'veiller, il se figure tre intelligible sans effort; mais cela ne dure pas longtemps : avec la premire rflexion, se produit dj cet tonnement, qui fut pour ainsi le pre de la mtaphysique. C'est en ce sens qu'Aristote a dit, aussi au dbut de sa Mtaphysique : [En effet, cest ltonnement qui poussa, comme aujourdhui, les premiers penseurs aux spculations philosophiques]. De mme, avoir l'esprit philosophique, c'est tre capable de s'tonner des vnements habituels et des choses de tous les jours, de se poser comme sujet d'tude ce qu'il y a de plus gnral et de plus ordinaire; tandis que l'tonnement du savant ne se produit qu' propos de phnomnes rares et choisis, et que tout son problme se rduit ramener ce phnomne un autre plus connu. Plus un homme est infrieur par l'intelligence, moins l'existence a pour lui de mystre. Toute chose lui parait porter en elle-mme l'explication de son comment et de son pourquoi. Cela vient de ce que son intellect est encore rest fidle sa destination originelle, et qu'il est simplement le rservoir des motifs la disposition de la volont; aussi, troitement uni au monde et la nature, comme partie intgrante d'eux-mmes, est-il loin de s'abstraire pour ainsi dire de l'ensemble des choses, pour se poser ensuite en face du monde et l'envisager objectivement, comme si lui-mme, pour un moment du moins, existait en soi et pour soi. Au contraire, l'tonnement philosophique, qui rsulte du sentiment de cette dualit, suppose dans l'individu un degr suprieur d'intelligence, quoique pourtant ce n'en soit pas l l'unique condition : car, sans aucun doute, c'est la connaissance des choses de la mort et la considration de la douleur et de la misre de la vie, qui donnent la plus forte impulsion la pense philosophique et l'explication mtaphysique du monde. Si notre vie tait infinie et sans douleur, il n'arriverait personne de se demander pourquoi le monde existe, et pourquoi il a prcisment telle nature particulire mais toutes choses se comprendraient d'elles-mmes. Aussi voyons-nous que l'intrt irrsistible des systmes philosophiques ou religieux rside tout entier dans le dogme d'une existence quelconque, qui se continue aprs la mort. Certes, les religions ont l'air de considrer l'existence de leurs dieux comme la chose capitale, et elles la dfendent avec beaucoup de zle; mais au fond, c'est parce qu'elles ont rattach cette existence leur dogme de l'immortalit, et qu'elles regardent celle-ci comme insparable de celle-l : c'est 4. 5|Sur le besoin mtaphysique de lhumanit l'immortalit qui est proprement leur grande affaire. Qu'on la leur assure en effet, par un autre moyen, aussitt ce beau zle pour leurs dieux se refroidira ; il finirait par taire place une entire indiffrence, si on leur dmontrait l'impossibilit absolue de l'immortalit. Comment s'intresser en effet l'existence des dieux, quand on a perdu l'esprance de les connatre de plus prs? On irait jusqu'au bout, jusqu' la ngation de tout ce qui se rattache leur influence possible sur les vnements de la vie prsente. Et si d'aventure l'on pouvait dmontrer que l'immortalit est incompatible avec l'existence des dieux, par exemple parce qu'elle supposerait un commencement de l'tre, les religions s'empresseraient de sacrifier les dieux l'immortalit et se montreraient pleines de zle pour l'athisme. Et voil pourquoi les systmes proprement matrialistes, de mme que le scepticisme absolu, n'ont jamais pu exercer une bien profonde ni une bien durable influence. Les temples et les glises, les pagodes et les mosques, dans tous les pays, toutes les poques, dans leur magnificence et leur grandeur, tmoignent de ce besoin mtaphysique de l'homme, qui, tout puissant et indlbile, vient aussitt aprs le besoin physique. Sans doute, un satirique en belle humeur pourrait ajouter que ce besoin-l est bien modeste, et qu'il se contente peu de frais. La plupart du temps, il se laisse amuser par des fables ridicules et des contes de mauvais got; pour peu qu'on les ait inculqus de bonne heure l'homme, ce lui sont des explications suffisantes de son existence, et des soutiens pour sa moralit. Que l'on considre, par exemple, le Coran : ce mchant livre a suffi pour fonder une grande religion, satisfaire, pendant douze cents ans, le besoin mtaphysique de plusieurs millions d'hommes ; il a donn un fondement leur morale, leur a inspir un singulier mpris de la mort et un enthousiasme capable d'affronter des guerres sanglantes, et d'entreprendre les plus vastes conqutes. Or nous y trouvons la plus triste et la plus pauvre forme du thisme. Peut-tre le sens nous en chappe-t-il en grande partie dans les traductions. Cependant je n'ai pu y dcouvrir une seule ide un peu profonde. Cela prouve que le besoin mtaphysique ne va pas de pair avec la capacit mtaphysique. Il parat pourtant que pendant les premiers ges de notre globe, il n'en tait pas ainsi. Les premiers hommes, qui taient beaucoup plus prs que nous des origines de l'espce humaine et des commencements de la nature organique, avaient aussi, soit une puissance intuitive beaucoup plus nergique, soit une disposition d'esprit plus juste, qui les rendait plus capables de saisir immdiatement l'essence de la nature, et qui par consquent leur permettait de satisfaire en eux le besoin mtaphysique d'une faon plus complte : ainsi naquirent chez les anctres des Brahmanes les Richis, et ces conceptions presque surhumaines, qui furent dposes plus tard dans les Oupanishads des Vdas. En revanche, on n'a jamais manqu de gens qui se sont efforcs de tirer leur subsistance de ce besoin mtaphysique, et qui l'ont exploit autant qu'ils ont pu : chez tous les peuples, il s'est rencontr des personnages pour s'en faire un monopole, et pour l'affermer: ce sont les prtres. Mais afin d'assurer compltement leur trafic, il leur fallait obtenir le droit d'inculquer de bonne heure aux hommes leurs dogmes mtaphysiques, avant que la rflexion ne ft encore sortie de ses tnbres, c'est--dire dans la premire enfance ; car alors, tout dogme, une fois qu'il est bien enracin, reste pour toujours, quelle qu'en soit l'insanit; si les prtres devaient attendre pour faire leur uvre que le jugement ft dj mr, ils verraient s'crouler tous leurs privilges. 5. 6|Sur le besoin mtaphysique de lhumanit Une seconde, quoique moins nombreuse, catgorie d'individus qui tirent leur subsistance de ce besoin mtaphysique de l'humanit, ce sont ceux qui vivent de la philosophie. Chez les Grecs, on les appelait sophistes, et chez les modernes, professeurs de philosophie. Aristote (Mtaph., II, 2) range rsolument Aristippe parmi les sophistes, et Diogne Laerce (II, 95) nous en fourmi l'explication : c'est qu'il fut le premier de l'cole socratique, qui se fit payer ses leons. Lui-mme voulut payer Socrate, qui dut lui renvoyer son cadeau. Chez les modernes en gnral du moins et sauf de rares exceptions ceux qui vivent de la philosophie ne sont pas seulement trs diffrents de ceux qui vivent pour elle ; ils sont souvent ses adversaires, ses ennemis irrconciliables ; car toute tude purement et profondment philosophique jetterait trop d'ombre sur leurs travaux, et de plus ne se plierait pas aux vues et aux rglementations de la confrrie ; aussi, en tout temps, s'est-elle efforce d'touffer ces tudes, et suivant les poques et les circonstances, elle a employ habituellement contre elles, tantt le silence, tantt la ngation, le dnigrement, les invectives, les calomnies, les dnonciations et les poursuites. C'est ainsi qu'on a vu maint grand gnie se traner pniblement travers la vie, mconnu et sans gloire, jusqu' ce qu'enfin, aprs sa mort, le monde ft dsabus et sur lui, et sur ses ennemis. Ceux-ci cependant ont atteint leur but, en l'empchant de se produire, et ils ont vcu de la philosophie avec leurs femmes et leurs enfants, tandis que le grand homme mconnu vivait pour elle. Aussitt qu'il est mort, revirement complet : la nouvelle gnration des professeurs de philosophie se fait l'hritire de ses travaux, s'y taille une doctrine sa mesure, et se