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  • stendhal, sartre

    la moraleou

    la Revanche de Stendhal

  • Paul Desalmand, 2002isbn : 2-84784-042-7Dpot lgal octobre 2002.

  • paul desalmand

    stendhal, sartre

    la moraleou

    la Revanche de Stendhal

    Le Publieur

  • ainsi Rousseau montrait lobjet ridicule aux lavandires.

    Sartre.

    Daprs un propos rapport, pour Sartre, un hommequi na pas t amoureux vingt ans de la Sanseverina,a toutes les chances de ne pas tre trs intressant. Desource plus sre, nous savons quau dbut de sa vie, il aplusieurs fois rsum son ambition en disant quil voulaittre la fois Spinoza et Stendhal . Rien de moins. VictorHugo adolescent aurait souhait tre Chateaubriand ourien. Sartre se promettait de devenir, en mme temps,un matre du roman franais et lgal de lun des plusgrands du panthon philosophique.

    Pourtant Sartre na rien crit sur son crivain prfr. Ilconsacre pages Flaubert, qui joue son gard lerle de repoussoir ; il publie des tudes sur de multiplesauteurs, mais sur Stendhal, en dehors de notations parses,trs nombreuses il est vrai, rien. Du moins rien qui noussoit parvenu car, si nous en croyons une lettre Simonede Beauvoir, il aurait crit un dveloppement dunetrentaine de pages sur le Journal de Stendhal dans lun deses carnets de guerre jusque-l gar. Pour ne pas en dire

  • que du bien dailleurs ce que lon peut deviner. Enrevanche, la mme poque, dans ce qui deviendra lesCarnets de la drle de guerre, il exprime sans rticence sonsentiment : Relu avec une admiration profonde lessoixante premires pages de La Chartreuse de Parme. Lenaturel, le charme, la vivacit dimagination de Stendhalne peuvent tre gals. Ce sentiment de ladmiration, si rarechez moi, je lai eu pleinement. Et quel art du roman,quelle unit dans le mouvement .

    Lun des personnages de La Mort dans lme, Mathieu,a envisag une tude sur Stendhal. Il a mme achetquelques livres dans cette perspective, mais les choses ensont restes l .

    Michel Contat explique ce silence paradoxal par lefait que lon parle mal de ce que lon aime . Ce qui estassez stendhalien, puisque nous savons qu plusieursreprises Henri Beyle sarrte dcrire au moment o il estsur le point dvoquer son bonheur .

    Nous comparerons dabord les deux vies, car ltude desressemblances et des diffrences permet de comprendrelattrait de Sartre pour Stendhal. Nous nous arrteronsensuite sur la faon dont chacun a envisag le problmede la libert afin de rpondre la question : Faut-ilvoir en Stendhal un prcurseur de lexistentialisme ?La comparaison des deux morales, qui constitue notretroisime partie, rserve des surprises. Quant audveloppement sur la revanche de Stendhal, par lequelse termine cet opuscule, il a surtout pour fonction deprserver un peu de suspense.

    stendhal, sartre et la morale

  • Un supplment gratuit rpond une objection surla faon dont nous prsentons les fondements de lamorale de Sartre.

    La note sarrte sur la comparaison des styles. Ledveloppement qui suit lensemble des notes suggredautres rapprochements et ouvre de nouvelles pistes derflexion.

    stendhal, sartre et la morale

  • deux vies

  • Les ressemblances sont si nombreuses entre les deuxvies que nous devrons pratiquement nous contenterdune numration. En revanche, nous nous arrteronsplus longuement sur trois grandes diffrences.

    *

    Stendhal et Sartre vivent lun et lautre dans des priodestroubles. Stendhal a six ans lanne de la prise de la Bastilleet dix en quand, sa plus grande joie, la Conventioncoupe la tte Louis XVI. Il vit durant la partie la plusmouvemente de lhistoire de France et y participe pour cequi est de lpope napolonienne. Sartre nat en ,anne de la premire rvolution russe. Il a neuf ans lorsquecommence la guerre de -. De plus, il se trouvedirectement concern par la Seconde Guerre mondiale laquelle il participe, soldat dabord, prisonnier ensuite.

    Mais quelle priode nest pas trouble, nous dira-t-on ?Il est vrai. Retenons tout de mme ce fait cause des

  • consquences qui en ont rsult. Pour litinraire dechacun, lexprience de la guerre a t fondamentale(surtout la retraite de Russie pour Stendhal et le sjourdans un stalag pour Sartre). Ces preuves les amnent sortir de leur ego et les conduisent mieux percevoir ceque, pour aller vite, nous appellerons la dimension ducollectif. Lun et lautre considreront cette priodecomme essentielle dans leur formation mme si elle nestsurvenue quau milieu de leur vie.

    Stendhal, dans une lettre son ami Flix Faure crit propos de la retraite de Russie : Ce voyage seul paie masortie de Paris en ce que jy ai vu et senti des choses quunhomme de lettres sdentaire ne percevrait pas en milleans . Sartre, de son ct, revient plusieurs reprisessur le rle fondamental de la guerre dans sa formation : La guerre a vraiment divis ma vie en deux. Elle a commencquand javais trente-quatre ans, elle sest termine quandjen avais quarante et a a vraiment t le passage de la jeunesse lge mr .

    *

    Ces deux tres vont passer leur vie rgler leurs comptesavec la bourgeoisie dont ils sont issus, bourgeoisie prtentions aristocratiques pour Stendhal, bourgeoisieuniversitaire pour Sartre. Le milieu dorigine sert derepoussoir. Leurs ennemis sont les mmes.

    Les rapports quils entretiennent avec le peuple sontempreints dambigut et pourtant assez diffrents.

    stendhal, sartre et la morale

  • Lattitude de Stendhal pourrait se rsumer par une formuleque lon a prte Mauriac : Je veux bien mourir pourles ouvriers, mais quon ne me demande pas de vivre aveceux. Les stendhaliens connaissent les diffrents passageso lauteur du Rouge exprime ce mlange complexedamour du peuple et de sentiment aristocratique quile caractrise : Jabhorre la canaille (pour avoir descommunications avec), en mme temps que sous le nom depeuple je dsire passionnment son bonheur .

    Sartre, durant sa mobilisation, constate quil faitpreuve de beaucoup plus dindulgence avec les militairesissus du peuple quavec les autres : Avec ce gros hommebrutal et grossier qui rote et pte comme il respire, je fais laputain parce quil est ouvrier . Mais on ne peut pas direquil ait, la diffrence de Camus, connu le peuple delintrieur et quil ait jamais vraiment eu le contact avec lui.

    *

    De trs nombreuses ressemblances aussi dans laconstellation familiale. Le rle des grands-parents estimportant pour louverture la culture . La relationavec les parents va pourtant jouer le rle cl dans laformation des personnalits. Rsumons : adorationpour la mre, haine du pre (ou de son substitut en cequi concerne Sartre).

    Pour Henri, sa mre, dont il est fou, meurt alors quilapproche de huit ans. Il ne sen remet jamais, prend enhaine son pre quil juge partiellement responsable de

    deux vies

  • cette disparition et ne pardonnera jamais Dieu. Lamre de Jean-Paul ne meurt pas au cours de son enfance,mais cest tout comme. Elle se remarie, ce qui provoqueun choc trs important pour lenfant qui ladore. Sonpre, dcd un an aprs la naissance de Jean-Paul, a peucompt pour lui. Il ne la connu quau travers dun portraitplac au-dessus de son lit et qui disparut ds le remariagede sa mre. Il a alors douze ans. Lanimosit contre lebeau-pre qui lui a vol sa mre, comme dans le cas deBaudelaire, est tenace.

    Contentons-nous de deux anecdotes significatives.Ds que son beau-pre meurt, Sartre, qui jusque-l vivait lhtel et travaillait dans les cafs, vient sinstaller chezsa mre. Par ailleurs, lui, lathe impnitent pour qui, enbonne logique, la mort est un solde de tout compte,refusa net dtre enterr ct de son beau-pre.

    *

    Se rencontrent chez lun comme chez lautre le gotprcoce de la lecture et la tendance compenser par desconstructions dans limaginaire les dboires de lexistence.Il leur restera toujours quelque chose de cette prdilectionpour le rcit des grands exploits. Peut-tre aussi unepropension se dfinir par rapport des modles, plusnettement tout de mme chez Stendhal.

    Notons le lien entre cette tendance vivre danslimaginaire et le fait davoir t exclus dun vrai contactavec les enfants de leur ge, ce dont ils ont souffert.

    stendhal, sartre et la morale

  • Stendhal en parle dans la Vie de Henry Brulard : Jevoyais sans cesse passer sur la Grenette des enfants de monge qui allaient ensemble se promener et courir ; or, cest cequon ne ma pas permis une seule fois. [] Qui le croirait ?Je nai jamais jou aux gobilles [billes] et je nai eu de toupiequ lintercession de mon grand-pre Grand-pre, qui tante Sraphie, sa fille, fait une scne cette occasion.Le jeune garon se console en lisant Don Quichotte qui lefait mourir de rire .

    La situation est proche, mis part le rle des parents,pour Sartre. Au jardin du Luxembourg, des enfantsforts et rapides jouent et le frlent sans sintresser lui.Impossible de se faire accepter. Sa mre lui proposedintercder auprs des mamans assises proximit, maisil refuse : Je la suppliais de nen rien faire ; elle prenaitma main, nous repartions, nous allions darbre en arbre etde groupe en groupe, toujours implorants, toujoursexclus . Comme Stendhal, il na dautre recours que lerefuge dans la lecture et les triomphes fantasmatiques.

    *

    Assez tt chez lun et chez lautre, lvacuation deDieu. Un athisme prcoce. Le courage de refuser ce queCamus appelle les mtaphysiques de consolation .Stendhal, tout aussi bien que Sartre, aurait pu crire : Lathisme est une entreprise cruelle et de longue haleine :je crois lavoir mene jusquau bout .

    deux vies

  • *

    Ils ont en commun un got pour la musique, lapeinture et lItalie. Sartre y sjourne chaque anne. Ilcrit sur le Tintoret, mais na pas pour la peinture lapassion de Stendhal. Mme chose pour la musique.Notons toutefois que Sartre joue du piano (jazz etclassique). Il sait dchiffrer alors que Stendhal najamais pu se plier ce quil appelle la btise de lamusique (lapprentissage fastidieux). Sartre, qui a mmecompos une sonate, est beaucoup plus ouvert queStendhal la nouveaut. Pour aller vite, disons que cedernier connat mieux la musique, mais que Stendhallaime plus .

    *

    Chez tous les deux, un penchant marqu pour lespersonnes du sexe et une volont de compenser lemanque de charme physique par la parole.

    Trs tt, ils savent quils ne seront pas des sducteursdans le sens traditionnel du terme. noter la similitudephysique : ils sont tous deux trs enrobs. Ds sonadolescence, Stendhal est appel par ses camarades latour ambulante et lorsquil se rend aux tats-Unis,Sartre est surnomm sur (cinq pieds sur cinq, cequi quivaut dire aussi large que haut ). Comme deplus il louche, Nelson Algren, dans une lettre Simone

    stendhal, sartre et la morale

  • de Beauvoir, stonne quelle puisse lui prfrer cet avorton bigleux .

    Pour ceux qui aiment la prcision, Sartre mesurait, m et Stendhal , m (mme , m) si lonen croit le seul document disponible, un registre du e dragons tabli en (ce qui tait relativement grandsi lon songe que la taille moyenne a augment depuis).

    Tous les deux comprennent que lorsquun hommenest pas spcialement beau ou lorsque lge attnue soncharme initial, il lui reste la possibilit de sduire par lediscours : la parole et un moindre degr lcrit.

    Celui qui parle bien plat. Lesprit, le charme, compensentles dfaillances du corps. Il ne faut dailleurs pas exagrercette laideur pour nos deux auteurs. Dans les deux cas,nous avons des tmoignages relatifs la beaut de leurvisage, beaut de rayonnement qui fait oublier ce qui eststrictement physique.

    *

    Pas vritablement des gourmets. La pense passe avantla mangeaille. Pas non plus de grands abatteurs de bois.Plutt des masturbateurs que des coteurs pour reprendreune expression de Sartre. La chose est avre pour lui.Un peu moins sre pour Stendhal si lon interprte ceque dit la comtesse Curial. En fait, ils sont lun et lautredes crbraux. Lamour est plus cosa mentale que cosatripale.

    deux vies

  • *

    Enfin, chez tous les deux une tendance au suicide lent.Il existe deux manires de se suicider : le pistolet sur latempe qui est la mthode rapide et des mthodes lentescomme lingestion intense dalcool, de drogue ou autresprocds du mme genre. Chez lun comme chez lautre,un tonus, une pche avec comme corollaire leurvolontarisme, leur ardeur au travail. Mais, en mmetemps, une tendance se dtruire. Si ros est fort,Thanatos lest tout autant. Stendhal boit moins de cafque Balzac, mais il en parle tout de mme comme dunelettre de change tire sur le bonheur venir . Sa faonde se dtruire est la frquentation assidue des bordelssans toujours les prcautions requises. Le rsultat plusou moins recherch est atteint .

    Quant Sartre, sil avait exist un contrle antidopagedes crivains, il aurait rencontr quelques problmesavec les services sanitaires. Il fume deux ou trois paquetsde Boyard (cigarettes assez fortes) par jour, quand cenest pas la pipe ou le cigare, boit sans modration, nelsine pas sur la corydrane, lorthdrine ou autresamphtamines (alors en vente libre). Il faut doper lamachine, mais, dans une optique trs Peau de chagrin,la machine finit par se venger. En , il subit unepremire attaque crbrale. Dans les annes qui suivent,le corps et la tte le lchent.

    *

    stendhal, sartre et la morale

  • On pourrait encore voquer leur fminisme, limportancede linachev, selon nous troitement lie leur conceptiondu monde, la littrature comme sacerdoce, le lien jamaisrompu entre littrature et philosophie, une allergie laposie et au lyrisme, une tendance faire passer la vritavant la beaut, le rcit autobiographique sans concessions(Les Mots renchrissant sur la Vie de Henry Brulard)comme sil fallait faire mieux que Rousseau dans lednudement , leur ct pdagogue. Stendhal est uninstituteur rat , crit Philippe Berthier. Sartre a parfoisun ton lourdement professoral, et mme un peu rgentde collge, par exemple dans sa polmique avec Camus.Ajoutons leur animosit lgard de Chateaubriand etleur effort pour dfinir le statut de lintellectuel (le motdans son acception actuelle nexistait pas lpoque deStendhal qui parlait dune classe pensante ).

    *

    ct de cette multitude des points de ressemblances,de grandes diffrences. Sartre va raliser, au plus haut degrpossible, les trois grands rves de Stendhal, la gloire de sonvivant, largent profusion, une femme sa hauteur.

    *

    La gloire de Sartre nest ni spcialement prcoce nispcialement tardive. Lentre dans la vie professionnelle,

    deux vies

  • le passage de la trentaine sont des caps difficiles. Ilcommence se dire que loin de ses rves de grandeur, ilva peut-tre finir sa vie moisir dans un lyce de province.Puis, en , tout se dbloque. La Nause, jusque-lrefuse, est accepte sil veut bien en retrancher cinquantepages, enlever les mots jugs trop crus et changer le titre. Le Mur parat, un peu avant le roman, dans La NouvelleRevue franaise. Il rencontre Wanda, est nomm Paris. Levent a tourn. Aprs son retour du camp de prisonniersen mars , il fait jouer ses pices (Les Mouches, Huisclos), publie Ltre et le Nant (). En , il devient, etpour longtemps, une vedette internationale.

    Sa clbrit prend une ampleur sans gale dans toutelhistoire de la littrature. Le seul qui puisse lui trecompar sur ce point est, dans un autre domaine,Picasso. Stendhal ntait pas aussi inconnu de son tempsquon le dit parfois. Sa notorit cependant reste parisienneet ne sort pas dun cercle troit. Sa gloire sdifie petit petit, au fil des dcennies qui suivent sa disparition.Cette diffrence est dimportance.

    Sartre sest imagin trs tt sur le modle de Stendhal,un crivain plutt ignor de son vivant mais reconnu parla postrit. Quand la clbrit fond sur lui, il sinquite,craignant que le schma ne sinverse, la gloire du prsentse doublant dun rapide oubli, aprs la mort ou mmeavant. Do une sorte de frnsie pour ne pas treenterr de son vivant.

    *

    stendhal, sartre et la morale

  • Sartre a dabord des revenus fixes en tant que professeuragrg. partir du moment o il devient clbre, sasituation, en ce qui concerne largent, devient celle laquelle Stendhal a toujours et vainement rv. Il na plusbesoin de compter et peut dpenser ou donner sans soucidu lendemain. Il lui arrivera dtre parfois srieusementen difficult avec le fisc du fait de sa grande gnrosit,mais lditeur crdite son compte.

    Cet diteur, vu la prodigalit de son auteur, pour luifaciliter la vie, prend linitiative de mettre de ct largentdestin payer ses impts.

    De ans, Sartre chappe donc compltement lalination conomique. Stendhal se situe, on le sait,tout loppos. Hormis une priode fastueuse maiscourte quand il servait Napolon, il lui faudra parfoisshumilier pour ne pas tomber dans la misre.

    *

    Sartre et Simone de Beauvoir vivront une magnifiquehistoire damour. Chacun conserve sa libert pour cequi est des galipettes sexuelles ou mme des liaisonsaffectivement plus engages. Mais le lien qui les unit,intellectuel et sentimental, conserve toujours une prioritindiscutable.

    Sartre distingue lamour ncessaire des amourscontingentes, lamour ncessaire tant celui qui lattache ltudiante rencontre la Sorbonne, dont il ne sera

    deux vies

  • spar que par la mort. Quand son amant, le romancieramricain Nelson Algren, demande Simone de Beauvoirde venir vivre en Amrique avec lui, elle rpond : Non,parce quil y a Sartre. Sartre qui passe avant tout. Lepauvre est alors oblig dadmettre que la passion quelleprouve pour lui est toute relative. Il nest rang quaurayon des amours contingentes.

    Simone de Beauvoir affirme au moment o ils sont enpleine gloire, que, dans leur couple, le premier qui ferade la peine lautre, une grande peine, sera celui quimourra le premier . La gageure ne semble pas avoir ttenue. Il faut pourtant lire, si lon veut comprendre labeaut de cette passion, La Crmonie des adieux.Montherlant a trs bien dit que lamour, cest aussi tenirla tte de lautre au-dessus de la cuvette quand il vomit.

    Donc, ces deux tres qui passent pour des libertairessans foi ni loi, du moins dans la presse succs, vivent ungrand amour dont il se voit peu dquivalents danslhistoire des lettres. Ces farouches ennemis de laconjugalit reposent mme cte cte, au cimetire duMontparnasse, comme le plus paisible des couplesbourgeois.

    Cette chance de rencontrer une femme sa hauteurintellectuellement, possdant une me leve, affectivementinsouponnable, Stendhal ne la pas eue. Sa rencontreavec la comtesse Curial ne fut pas ngligeable, deschanges comme ceux quil eut avec madame JulesGaulthier, taient dun haut niveau. Nous lui devonsnotamment Lucien Leuwen. Pourtant, cette me sur,

    stendhal, sartre et la morale

  • dont il rve dj dans la correspondance avec sa surPauline alors quil na pas vingt ans, Stendhal ne latrouvera pas.

    *

    On peut se poser une question, la suite de ce constat :Stendhal ne tient-il pas sa revanche dans la mesure o ilest pass la postrit et a toutes les chances dy resteralors que rien nest moins sr en la matire pour Sartre ?

    Avant de rpondre, notons que cette ide dunerevanche par la survie de luvre apparat frquemmentchez Stendhal. Dans lun des brouillons de sa rponse Balzac, il voque les hommes politiques qui tiennent lehaut du pav, puis il crit : La mort nous fait changerde rle avec ces gens-l. Ils peuvent tout sur nos corps pendantleur vie, mais, linstant de la mort, loubli les enveloppe jamais .

    Revenons maintenant la question de savoir siStendhal ne tient pas dune certaine manire sa revanchedu fait que la gloire de Sartre, extraordinaire de sonvivant, avait bien des chances de ne pas lui survivre. Larponse est non.

    Il a t de bon ton de dire que Sartre tait dj finiavant dtre mort. Le structuralisme sonnait le glas delexistentialisme comme le Nouveau Roman jetait auxoubliettes Les Chemins de la libert. Un acadmiciendj disparu des mmoires a mme compar Paul etJean-Paul, parallle dans lequel le premier nomm tait

    deux vies

  • Paul Bourget trs clbre en son temps et aujourdhuicaduc .

    Seulement, la ralit dment ces prdictions et lon peutaffirmer sans risque que Sartre restera, comme philosopheet plus encore comme crivain. Ne serait-ce que parHuis clos qui na jamais cess dtre jou dans le mondeentier depuis sa cration. Ce nest pas en matire degloire posthume que Stendhal prendra sa revanche.

    stendhal, sartre et la morale

  • deux penses

  • Lexistentialisme repose sur laffirmation quelhomme est libre. Ltre humain se trouve en situation,avec un physique et une condition sociale quil na paschoisis. Il est cependant libre dans ce quil fait de ce quelhistoire a fait de lui.

    Comparer les deux systmes de pense et sinterrogersur la possibilit de voir en Stendhal un prcurseur delexistentialisme conduisent centrer la rflexion sur leproblme de la libert.

    *

    Si lon voulait se limiter un seul mot pour exprimerle choix existentiel de Stendhal, il faudrait certainementopter pour le verbe inventer. Dans le mme esprit, ilaffectionne tout particulirement ladjectif imprvu ,mais inventer convient mieux. Inventer ! Cest--direle contraire de ressasser. Picasso disait que lartiste peuttout se permettre condition de ne jamais se rpter.

  • Et quand on lui demandait pourquoi il ne se servait pasdes centaines desquisses dont il disposait quand il peignaitun tableau, il rpondait : Tu ne voudrais tout de mmepas que je me copie . Stendhal aurait sans doute volontiersaccept cette faon denvisager le travail du crateur.

    *

    Cette ncessit de toujours inventer ne vaut passeulement dans le domaine de lart. Elle sapplique aussi la conversation, aux voyages, la rdaction dun romanet surtout lagencement, pour chacun, de sa propre vie.

    Une bonne conversation est celle o les interlocuteursinventent. Mais, le plus souvent, ceux-ci se contententde recourir leur mmoire, do bien vite rptition etennui : La plupart des hommes ont un esprit appris ; ilssavent deux cents anecdotes, trente plaisanteries. Au bout dedeux mois, de six, dun an au plus, suivant lampleur dusac, on les sait par cur .

    Stendhal pingle ce type de raseur dans le Rouge : Le maire de Verrires devait une rputation desprit etsurtout de bon ton une demi-douzaine de plaisanteriesdont il avait hrit dun oncle .

    De telles personnes ne conversent pas, elles rabchent.Or seules la spontanit, limprovisation, linventionfont de la conversation un plaisir parce quelles sont lavie et que le ressassement est dj, sa manire, uneprfiguration de la mort : Rien dagrable la longueque lesprit naturel, celui qui est invent chaque instant

    stendhal, sartre et la morale

  • par un caractre aimable sur toutes les circonstances de laconversation .

    Julien Sorel a le sentiment davoir bien parl devant sesjuges parce que pour la premire fois, il na pas rcit maisimprovis. Octave, le personnage principal dArmance,se rend compte quil parle beaucoup mieux depuis quilcommence ses phrases sans savoir comment il va lesterminer. La conversation ne vaut quavec des gens despritainsi dfinis par Stendhal : Lhomme desprit est celui quidit des choses agrables, nouvelles pour vous et pour lui .

    Belle formule pour exprimer lide que, dune bonneconversation, on doit sortir peu ou prou transform. Unvritable change a toujours quelque chose daventureux.On prend le risque de dire une sottise ou de faire unmauvais calembour, mais seul ce ct un peu dbridpermet des trouvailles.

    *

    Le voyage, pour tre agrable, doit reposer sur les mmesprincipes. Il ne vaut que pour la part dimprvu quilcomporte. Stendhal aurait certainement pris en horreurles voyages organiss. Se dplacer na de charme que si lonne sait pas trop o lon dormira la nuit qui vient et quilon rencontrera dans la journe. Celui qui a acclimatle mot touriste en France, apprcie en particulier lafrquentation des trangers parce quil a plus de chance,en parlant avec eux, de rencontrer du nouveau : jaime mieux lhomme desprit de Grenade ou de

    deux penses

  • Knigsberg que lhomme desprit de Paris. Celui-ci, je lesais toujours un peu par cur. Limprvu, le divin imprvupeut se trouver chez lautre .

    *

    Faire un plan me glace , crit Stendhal. Il existevidemment une ligne directrice, mais luvre se credans une sorte de jaillissement. Pour Gide : Ce quifait la vivacit du style de Stendhal, cest quil nattend pasque la phrase soit toute forme dans sa tte pour lcrire .

    On notera, au passage, le rapprochement possible avecce que nous venons de dire dOctave et lon comprendrace quentend Stendhal par la formule : Luvre du gnie,cest le sens de la conversation .

    Il en va de mme pour lintrigue. Stendhal dicte parceque lcriture ne peut suivre la pense. Do cette notemarginale propos de la Chartreuse : Jimprovisais endictant, je ne savais jamais en dictant un chapitre ce quiarriverait dans le chapitre suivant .

    *

    Plus important encore, pour Stendhal, il doit en trede mme pour notre vie. Au cours de sa vie, il prend denombreuses rsolutions pour se cadrer, mais celles-cirestent en ltat. Il mne sa vie comme il crit, avec uncap auquel il se tient, mais avec, en mme temps, uneperspective ouverte. La vie se construit comme un

    stendhal, sartre et la morale

  • tableau, avec un projet, mais aussi une part laisse laventure, un projet qui se connat doubl dun projetqui signore. Dans cet esprit, il crit la comtesse Daru : Je ne trouve rien de si plat que de faire une chose dont onprvoit davance toutes les circonstances .

    Une notation du Voyage en France montre bien cetteoption pour une vie non pas copie, mais cre, et qui sedcouvre en se faisant. Toute cette malheureuse jeunessefranaise est donc trompe par la gloire de Napolon ettourmente par des dsirs absurdes. Au lieu dinventer sadestine, elle voudrait la copier Stendhal souligneles mots inventer et copier .

    *

    Et Sartre dans tout a ? Rendons-lui visite ou pluttobservons sa statue dans le jardin de lancienneBibliothque nationale, en face du , rue Vivienne. LeSartre statufi est tout entier projet vers lavant, obliquepar rapport au sol. Il donne le sentiment dune force quiva, arrachant tout sur son passage, limpression dun trecompltement tendu vers son projet. Trs belle sculpture,exceptionnelle mme, dans la mesure o elle russit traduire lessence dune uvre .

    Le premier vnement cl de litinraire philosophiquede Sartre est la rencontre avec Husserl, le pre de laphnomnologie. Il dcouvre chez le penseur allemand leconcept dintentionnalit qui joue un rle trs importantdans son systme. Cette notion est pour lui une illumination

    deux penses

  • parce que, dune certaine manire, il la portait dj en lui.On tombe toujours du ct o lon penche. De plus,Sartre a ladmiration critique. Quand il sapproprie unconcept, il a tt fait de le sartriser.

    Lide de base est que la conscience est toujoursconscience de quelque chose. Le rel, ce que les philosophesappellent ltre, existe en soi, autonome, indpendammentdes consciences qui peuvent le penser. Ce nest pas le casde la conscience. Celle-ci est constamment en relationavec ltre, intentionnelle. Elle est la fois distinctedu rel, et, en mme temps, indissociable de ce rel surlequel elle se projette.

    Pour Sartre, la conscience est arrachement ltre etprojection sur lui. Pour exprimer cette ide, il recourt, dansses carnets de guerre, une image. Le mot pour-soi dsignebien sr la conscience alors que len-soi correspond ltre,au rel sur lequel elle se projette. Ainsi la fuite perptuelledu pour-soi devant len-soi qui le glace pourrait se comparer la mobilit dune rivire rapide qui, par les grands froids,peut chapper, grce la rapidit de son cours, au gel.Quelle sarrte, elle se prend. Mais la rivire est oriente,elle court vers quelque chose .

    On peut se rfrer aussi une image qui avait fortementfrapp Sartre et dont il parle dans Les Mots, celle dunhors-bord bondissant au-dessus de leau, qui sen arrache,et se trouve toujours dans la tension dun but atteindre .Lhomme est un tre des lointains, un arbre en fuite dusol , ltre des possibles, un sujet perptuellement enavant de lui-mme, qui est ce quil nest pas et qui nest pas

    stendhal, sartre et la morale

  • ce quil est. Dans lontologie sartrienne, et nous revenonsau Sartre statufi de la rue Vivienne, lhomme est unroseau penchant.

    Cette faon denvisager la relation de lhomme aumonde sauve le sujet. Lhomme existe en tant que sujet,mais jamais autrement quen relation avec le monde eten tant que projet.

    Lhomme ne se dfinit que par cette relation au monde.Il ny a rien qui lui prexiste, un destin dcid par lesdieux, une nature humaine.

    Le seul trait propre tous les hommes, la seule chose quipourrait constituer leur essence, est justement labsencedune essence (prexistante par dfinition). Cest de leurexistence que dcoulera leur essence. Ils sont seuls aumonde, avec la ncessit de sinventer, cest--dire decrer leurs propres valeurs.

    Chaque tre humain qui assume sa libert (nousreviendrons sur ce point) sinvente donc en permanenceet, par un choix libre, constitue son essence. Ce thmede linvention, dont nous avons vu quil tait un leitmotivchez Stendhal, lest tout autant chez Sartre. Celui-ci necesse daffirmer, au travers de formulations diffrentes,ce qui constitue le fondement de sa pense : lhomme,sans aucun appui et sans aucun secours, est condamn chaque instant inventer lhomme .

    Dans Lexistentialisme est un humanisme, do a t tirecette dernire phrase, Sartre sarrte sur une situation trsproche de celle dont parlait Stendhal propos des jeunesgens de son poque.

    deux penses

  • Il voque le cas dun jeune homme qui, durantlOccupation, lavait consult pour savoir sil devait resteraux cts de sa mre qui il tait indispensable ou sildevait entrer dans la Rsistance. Il lui rpond ne paspouvoir choisir sa place : Ainsi, venant me trouver, ilsavait la rponse que jallais lui faire, et je navais quunerponse faire : vous tes libre, choisissez, cest--direinventez . Ce jeune homme est oblig dinventer sa loilui-mme. Quelques pages plus loin, Sartre revient sur sonrefus des transcendances : mais si jai supprim Dieule pre, il faut bien quelquun pour inventer les valeurs .

    Ce thme est laxe de la premire pice de Sartre,Les Mouches. Une fois commis son double crime, Orestese retrouve face Jupiter quil avait rencontr en arrivant Argos. Jupiter lui propose de le sauver et mme de lemettre sur le trne sil veut bien se repentir. Oresterefuse obstinment et tient endosser la responsabilitde son acte : Car je suis un homme, Jupiter, et chaquehomme doit inventer son chemin .

    Cette permanence du thme de linvention, chezSartre comme chez Stendhal, leur athisme et linflexiblerefus du surhumain qui en rsultent, nous autorisent-ils conclure une analogie des systmes telle quelle permettede voir en Stendhal un prcurseur de lexistentialisme ?Nous nirons pas jusque-l. Il ny a entre ces deux crivainsquune communaut de sensibilit. En ce sens quilssont lun et lautre toujours en avant deux-mmes, enmouvement avec en eux cette crainte permanente de sefiger, de se sclroser, lide quil y a dans la rptition un

    stendhal, sartre et la morale

  • ferment de mort. Le thme se retrouve chez Goethe( Meurs et deviens ! ), Sainte-Beuve , et Gide qui aservi de relais entre Stendhal et Sartre.

    Lanalogie pourtant sarrte l. Nous avons vu combienle thme de la libert tait fondamental chez Sartre. OrStendhal ne sy attarde pas. Il nen explicite jamais lestenants et aboutissants parce quil na pas vraiment latte mtaphysique. Dans Le Rouge et le Noir, dunemanire un peu voltairienne, il montre comment ceproblme de la destine chappe notre entendement : Un chasseur tire un coup de fusil dans une fort, sa proietombe, il slance pour la saisir. Sa chaussure heurte unefourmilire haute de deux pieds, dtruit lhabitation desfourmis, sme au loin les fourmis, leurs ufs Les plusphilosophes parmi les fourmis ne pourront jamais comprendrece corps noir, immense, effroyable : la botte du chasseur qui,tout coup, a pntr dans leur demeure avec une incroyablerapidit, et prcde dun bruit pouvantable, accompagnde gerbes dun feu rougetre Ainsi la mort, la vie, lternit,choses fort simples pour qui aurait les organes assez vastespour les concevoir Un article sur Helvtius parudans la presse anglaise est cependant plus prcis puisquilmontre avec nettet, quaux yeux de Stendhal, notredestine est plus subie que choisie : Dans presque toutesles circonstances de la vie une me gnreuse peroit lapossibilit de certaines actions dont une me commune estincapable de concevoir lide. Ds linstant o un hommeaux sentiments gnreux entrevoit la possibilit daccomplirces mmes actions, il est, ds cet instant, de son intrt de les

    deux penses

  • accomplir, faute de quoi il ressent laiguillon du mpris desoi et de ce fait devient malheureux .

    Lhomme gnreux nest pas spcialement mritant.Il ne peut mme pas mpriser une crapule puisquil luiserait impossible den tre une.

    Le fait de ne pas tre une me basse, de faire partie dellite qui est prdispose au bien, se rattache, selon lamanire dont on lenvisage, une bndiction ou unemaldiction. Cette prdestination est aux antipodes dela libert telle que la conoit Sartre.

    Ce flottement de Stendhal sur le problme de la libertressortit aussi de lexamen de ce qui concerne labb Blansdans La Chartreuse de Parme. Labb Blans observe lesastres et en tire des prdictions. Il annonce Fabricequil mourra comme lui sur un sige de bois loin detout luxe. Il lui prdit aussi quil se trouvera dans uneprison autrement plus terrible que celle quil a connue.Pour quil en sorte, il faudra quun innocent soit tu.Nous sommes donc dans le cas dun dterminismeastrologique et dun destin subi. Cependant, labbBlans recommande vivement Fabrice de ne pascommettre lui-mme le crime, de rsister la tentation,mme si le code de lhonneur pourrait le justifier. Car,dans le cas o le crime serait de son fait, les prdictionsseraient remises en cause. Il subsiste une part de libert etde responsabilit.

    Nous sommes en prsence dun effort laborieux pourconcilier les inconciliables, le dterminisme et la libert,un peu comme sil y avait un dterminisme pour les

    stendhal, sartre et la morale

  • grandes lignes et que la libert soit dans les dtails. Noussommes loin de la radicalit de Sartre qui pense que silest possible dtre plus ou moins libre dans le domainesocial, du point de vie mtaphysique il nexiste pas dedemi-mesure, lhomme est libre ou il ne lest pas. Etpour lui, il lest.

    deux penses

  • deux morales

  • Une vrit simpose. Stendhal et Sartre sont des moralisteset ils sinsrent ainsi parfaitement dans une traditionfranaise inaugure par Montaigne et Pascal. Leurgibier est le cur humain (pour ne pas dire lme)et leur problme celui de la conduite tenir. Pour luncomme pour lautre, le problme se ramne dfinir uneligne de conduite aprs la mort de Dieu. laffirmationqui se trouve en substance dans Les Frres Karamazov Si Dieu nexiste pas, tout est permis , ils tententdapporter une dngation.

    Cette ide dune ligne de conduite tenir, proposdauteurs que nous dsignons comme des moralistes peutsurprendre si lon se rfre la distinction traditionnelle,pour ne pas dire scolaire, entre le moraliste et lemoralisateur. Le moraliste serait au moralisateur cequest le linguiste au grammairien. Il tudie lesconduites humaines, mais ndicte pas de rgles, toutcomme le linguiste, en principe, tudie la langue envitant de se prononcer sur ce qui est bien ou mal en la

  • matire. Cette distinction ainsi tablie rsiste assez mal lexamen. Il vient toujours un moment o le moraliste Pascal le premier marque ses prfrences.

    La distinction repose en ralit plutt sur le fait que lemoraliste sen tient aux grands principes alors que lemoralisateur entre dans le dtail des conseils et des rglessans toujours prendre la peine de leur donner une assisethorique. Il passe des principes aux prceptes et parfoisse limite aux prceptes sans trop asseoir les principes.

    Stendhal et Sartre sont des moralistes qui fournissentles principes fondamentaux sur lesquels peut sappuyerun comportement quils jugent satisfaisant.

    Pour Stendhal et Sartre, tous deux hritiers des Lumires,les valeurs et les rgles qui en dcoulent ne viennent pasden haut. Ils refusaient les dix commandements commeils auraient refus la charia et tout ce qui peut ressembler une transcendance. La morale est descendue du ciel surla terre. Elle est devenue une affaire personnelle. Plusquestion de suivre docilement un dogme ou dobir undirecteur de conscience. En ces matires aussi, il estindispensable dinventer.

    Cela nimplique pas, bien entendu, une sorte despontanisme. Les rgles subsistent, mais elles sontauto-produites ou choisies chez dautres. Et, commeRousseau la soulign, lobissance une rgle quonsest fixe est libert .

    Cette dfense des droits de la conscience erranteconduit les deux crivains combattre tout ce qui syoppose et spcialement la religion. Stendhal est un

    stendhal, sartre et la morale

  • infatigable bouffeur de cur avec une prdilection pourles jsuites. Sartre nat lanne de la sparation de lgliseet de ltat, mais il peroit le rle que continue de jouerla religion en tant quidologie dominante au servicede lalination des plus faibles. Pour lun comme pourlautre, la religion est lopium du peuple. Le progrs dela dmocratie implique la disparition de ces vieilleries etune lacisation des institutions.

    Nous venons de dcrire le socle commun de ces deuxmorales. Nous les tudierons maintenant lune aprslautre pour faire ressortir ce qui les spare.

    *

    Toute la morale de Stendhal repose sur une seule rgletrouve chez Chamfort et quil a faite sienne : Jouis, etfais jouir, sans faire de mal ni toi ni personne, voil, jecrois, toute la morale . Il lui arrive de formuler un peudiffremment cette maxime 319, mais le sens resteexactement le mme.

    Beyle choqua une partie de ses contemporains lasuite dune note de son Histoire de la peinture en Italie oil sexprime sur lhomosexualit masculine que lonappelait, cette poque, la pdrastie : Une des sourcesles plus fcondes du baroque moderne, cest dattacher lenom de vice des actions non nuisibles .

    Au principe unique emprunt Chamfort pourraitsimplement tre ajoute une rgle simple que Stendhaltire cette fois de son propre fonds (peut-tre inspir par

    deux morales

  • Rousseau) : Il ny a quune loi en sentiment. Cest de fairele bonheur de ce quon aime .

    Si lon ne veut pas sen tenir au principe fondamentalnonc au dbut de ce paragraphe, il est possible de direque la morale de Stendhal repose sur quatre piliers : refusdune dtermination extrieure, lucidit quant au caractremystificateur de lidologie dominante que ses adversairesappelaient lobscurantisme, recherche du bonheur pourtous les ges de la vie sans faire de mal ni soi ni auxautres, ncessit daimer les autres pour eux et non pour soi.

    Il faudrait peut-tre y adjoindre lhonneur. Le problmede Stendhal ne se ramne pas la seule question Comment tre heureux ? , mais elle est exactement : Comment tre heureux et digne dans un monde sansDieu ? Cest une morale du bonheur et de lhonneur.

    *

    Revenons au point o nous avons laiss Sartre. Lhommese dfinit comme un projet sauf quand il dort (etencore) ou lorsquil est mort, situation o il nest plushumain puisque tomb dans lunivers des choses.

    Ce projet de vie, il la choisi dans la libert sinondans la lucidit . En revanche, la lucidit lui permet decomprendre quil sera entirement responsable de sa vie.Il nest pas responsable de la situation qui lui a t faitepar lhistoire, davoir les yeux bleus ou marron, dtre ndans une famille de proltaires ou de bourgeois, telleou telle date. Mais il est libre dans la manire dont il se

    stendhal, sartre et la morale

  • comporte face ce donn. Se sentant ainsi responsable dece que sera sa vie transforme par la mort en destin, il peuttre en proie langoisse, la fameuse angoisse existentielle.

    Sa lucidit, comme chez Stendhal, nous lavons vu,peut porter sur tout ce qui dans son environnementhistorique est de nature laliner. Le philosophe adabord pour fonction de dmystifier, mme si denouveaux mythes se reconstituent sur la ruine de ceuxquil a dfaits. Mais la lucidit se rapporte surtout sadrliction, sa contingence, sa gratuit et sa solitudedevant la ncessit, par son existence, de crer son essence.

    Certains vont chercher viter cette angoisse ne de lancessit de constamment se dfinir. Ce sont, dans laterminologie de Sartre, les salauds , ceux dontRoquentin regarde les portraits au muse de Bouville. Ilsse sont glisss et figs une fois pour toutes dans un rle,ils ont vcu paisiblement avec le sentiment davoir tmandats pour cette destine et se sont ainsi chosifis deleur vivant. Morts avant dtre descendus au tombeau.Aprs avoir expliqu que, me voulant libre, je ne peuxque souhaiter la libert dautrui, Sartre crit : Ainsi, aunom de cette volont de libert, implique par la libert elle-mme, je puis former des jugements sur ceux qui visent secacher la totale gratuit de leur existence, et sa totale libert. Lesuns qui se cacheront, par lesprit de srieux ou par des excusesdterministes, leur libert totale, je les appellerai lches ; lesautres qui essaieront de montrer que leur existence taitncessaire, alors quelle est la contingence mme de lapparitionde lhomme sur la terre, je les appellerai des salauds .

    deux morales

  • Le salaud est une sorte de damn laque. La moralede Sartre est une thologie retourne.

    Pour dsigner ceux qui nassument pas leur libert,Simone de Beauvoir, dans Pour une morale de lambigut,emploie un terme encore plus fort et, il faut bien le dire,inquitant. Elle parle de sous-hommes , ce qui, en et mme encore aujourdhui, sonne bizarrement .

    *

    Nous commenons comprendre que lanalogie avecStendhal est moins vidente quelle a pu le paratre premire vue. Ils ont en commun lide dune morale dela libert, de la lucidit, strictement individuelle, maisdeux grandes diffrences les sparent : la lucidit chezSartre porte dabord sur le caractre contingent de notretre-au-monde, la lucidit sur les mystifications de lordresocial ne venant quaprs ; la dimension du bonheurnapparat pas dans son systme.

    La morale de Stendhal est prioritairement hdoniste ouplus exactement eudmoniste (la plus grande possibilitde bonheur pour moi et pour le plus grand nombre).Dune certaine manire, elle est utilitariste, dterminepar ses fins.

    La morale de Sartre est presque une morale de cur(ou de pasteur) puisquelle repose sur une oppositiontranche entre le Bien et le Mal qui est pose comme una priori. Lhomme est libre. Celui qui assume cettelibert est du ct du Bien. Celui qui la fuit par des

    stendhal, sartre et la morale

  • conduites de mauvaise foi, lesprit de srieux, la lchet,le prtexte dterministe, est du ct du Mal.

    Explicitement, Sartre vacue le problme du bonheurdont nous avons soulign limportance quil a pourStendhal : Il ne me vint jamais lesprit non plus dessayerune morale du plaisir pur ou du bonheur : cela ntait pasmon lot .

    Avec cette sorte dimpratif catgorique quest lancessit pour chacun dassumer sa libert, nous noustrouvons dans la mouvance de Kant et, en mmetemps, pas trs loin dAristote. Pour Sartre, la seulechose qui puisse relever dune nature est le fait dtrelibre. Une bonne conduite morale consiste assumercette libert. Seul celui qui le fait mrite son brevetdauthenticit. Nous rejoignons ainsi la morale naturelle dAristote pour lequel se conduit vertueusement celuiqui agit en conformit avec la nature de lhomme.

    La morale de Stendhal repose sur un projet : celui dtreheureux et de rendre heureux. La morale de Sartre sdifiesur le postulat quil est mieux dassumer sa libert que dene pas le faire. La chasse au bonheur ne lintresse pas.

    Quelques lignes dun entretien montrent bien quecette faon de tenir le bonheur pour quantit ngligeablentait pas de pure forme. Quand Michel Contat, faisantallusion la faon dont il sest bourr damphtaminespour crire la Critique de la raison dialectique, luidemande sil ne regrette pas de stre esquint la sant pour mener bien cette tche, Sartre rpond : Pourquoi cest fait la sant ? Il vaut mieux crire la Critique de

    deux morales

  • la raison dialectique je le dis sans orgueil , il vautmieux crire une chose qui est longue, serre, importantepour soi et pour les autres, que dtre bien portant .

    La morale de Stendhal parat plus proche de cet entredeux millnaires dans lequel nous nous trouvons quecelle de Sartre. Dans Le Crpuscule du devoir, GillesLipovetsky a bien fait le point sur la situation actuelle,du moins pour les socits de type occidental. Lexpression crpuscule du devoir dsigne la disparition de toutesles morales fondes sur une transcendance. Nousvivons lpoque de lindividualisme triomphant. Lamorale se ramne un principe unique : est bien tout cequi contribue ma ralisation et mon bonheur etventuellement celui de mes proches sans pour autantempcher le reste de lhumanit datteindre un objectifdu mme type.

    Nous sommes beaucoup plus prs de Stendhal que deSartre lequel, dune certaine manire, avec une ide delhomme prsente comme un absolu, rintroduit latranscendance.

    La diffrence entre ces deux morales, en dpit dunhritage commun, est donc radicale. Lexamen desontologies nous conduisait au constat quil ntait paspossible de voir en Stendhal un prcurseur de la pensesartrienne. La comparaison des morales confirme cesentiment.

    La prdilection de Sartre pour Stendhal ne provientpas du fait quil sest retrouv chez lui comme il le fitpour Husserl. Il admire le styliste . Il est surtout fascin

    stendhal, sartre et la morale

  • par ce projet de toute une vie consacre lcriture etsous-tendue par lide dune survie grce aux uvres.

    Stendhal ne constitue pas proprement parler, unmodle, ce qui serait contradictoire avec la pense deSartre. Il reste cependant lhorizon tel un encouragement toujours garder le cap.

    deux morales

  • la revanche

  • Stendhal, pour autant que lon puisse en juger, neprendra pas sa revanche dans la postrit. Sartre il estvrai ne devrait pas occuper, dans lhistoire de la littraturedu xx e sicle, une place quivalant celle prise parStendhal dans la littrature du xixe. Mais il survivra.La revanche de Stendhal tient dans la faon dont il atermin sa vie, compare aux dernires annes de sonadmirateur.

    *

    Nos contemporains, plus que de la mort, ont peurdune fin de vie dgrade. Le progrs de la mdecineprolonge la vie, mais augmente les risques dunedchance la fois intellectuelle et physique.

    Le fait nest pourtant pas entirement nouveau.Stendhal, par exemple, semble avoir prouv cettecrainte si lon en juge par ce qui arrive labb Chlan la fin du Rouge et le Noir.

  • Labb Chlan fait partie des quelques bons prtres quise rencontrent dans luvre de Stendhal. Il a soutenuJulien Sorel autant quil la pu avant le dpart du jeunehomme Paris. Il vient lui rendre visite dans sa prison la fin du roman. Julien est triste de constater que levieil homme na plus tous ses moyens : La main dutemps stait appesantie sur cet homme autrefois si nergique.Il ne parut plus Julien que lombre de lui-mme. []Cette physionomie si vive autrefois, et qui peignait avectant dnergie les nobles sentiments, ne sortait plus de lairapathique .

    Cette apparition du vieillard atteint par le gtisme acommenc par bouleverser Julien, mais il se reprendrapidement : Que je suis fou ! scria-t-il. Cest dans le caso je devrais mourir comme un autre que la vue de cevieillard aurait d me jeter dans une affreuse tristesse ; maisune mort rapide et la fleur des ans me met prcisment labri de cette dcrpitude .

    Objet de srieuses alertes lors de la fin de son sjour Civitavecchia, Stendhal aurait bien pu finir commelabb Chlan. Il na pas choisi sa mort, mais on peuttre sr, qu dcider lui-mme, la mort violente qui futla sienne, et quil avait envisage, lui serait apparueprfrable. On sait quil fut foudroy par une attaquedapoplexie en pleine rue et quil mourut peu aprs dansune chambre proche.

    Lanne prcdente, le mars , il est frapp dunepremire attaque dapoplexie alors quil se trouve Civitavecchia. Il crit ce propos son ami Domenico

    stendhal, sartre et la morale

  • Fiore : Je me suis collet avec le nant . Il ajoute, lafin de sa lettre : Jai assez bien cach mon mal ; je trouvequil ny a pas de ridicule mourir dans la rue, quand onne le fait pas exprs .

    *

    La fin de Sartre est plus triste. Comme Stendhal, ilparat avoir eu le pressentiment de la faon dont sa vie seterminerait. Nous pensons tout spcialement un passagede Lge de raison. Un personnage, Daniel, voit unconcierge assis sur une chaise, les mains sur le ventre,comme un bouddha. Il pense : Voil le Bien et restefascin par cette satisfaction vgtative : Sabrutir jusquntre plus que a, jusqu navoir plus dans la tte quunepte blanche avec un petit parfum de crme raser .

    Daniel continue dobserver ce concierge heureux etajoute : Avec la vie que je mne, je peux toujours esprerque je deviendrai gteux le plus tt possible .

    connatre son mode de vie, on nest pas tonn queSartre ait fini comme il la fait. On est seulement surprisquil ait rsist si longtemps.

    Quelques lignes de Simone de Beauvoir confirmentcette impression. Aprs avoir constat quil a us jusqula corde son capital de vie, elle crit : Sartre a eu ledclin et la mort quappelait sa vie. Et cest pourquoi peut-tre il les a si calmement accepts .

    La premire attaque se situe en . Il donne, partirde de srieux signes de confusion mentale, mais cet

    la revanche

  • tat nest pas permanent. En tmoignent le film dAstrucet Contat qui parat sur les crans en , mais dontle tournage se situe en , les entretiens avec Simonede Beauvoir () ou avec Michel Contat ().Par la suite, la sant de lcrivain se dgrade de mois enmois sans espoir de rmission, et surtout il est pris enmain par un jeune intellectuel qui finira par lui faire direnimporte quoi. Cette lamentable aventure mrite quonsy arrte.

    *

    Le vrai drame concerne sa vue. En mars , unehmorragie du fond de son il valide le laisse dans unequasi-ccit. Trs vite, il ne pourra plus lire ni crire,perdant ainsi ce qui demeurait sa raison de vivre.

    Sartre nest plus dans Sartre. Lui si tonique dans le passest devenu lombre de ce quil fut. Simone de Beauvoir,avec une sorte de froideur clinique, dcrit, dans LaCrmonie des adieux, cette progressive dtriorationdun tre. Le pire tait pourtant venir.

    Nous sommes tous menacs par ceux qui en veulent notre portefeuille ou notre me, mais le phnomnesacclre avec les gens clbres. Laissons de ct leportfeuille. Sa gnrosit lgendaire valut Sartre dtretoute sa vie entour de parasites. Restons-en lmepour examiner lextraordinaire dtournement devieillard dont il fut lobjet.

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  • la revanche

    *

    Durant ses dernires annes, Sartre est vritablementsous la coupe de Benny Lvy qui se faisait alors appelerPierre Victor. Ce militant maoste, qui versera ensuitedans la bondieuserie, lui fait la conversation. Cela permet Sartre de reprendre got la vie et de ne pas se sentirtout fait au bout du rouleau. De ces entretiens natrontdes articles et mme un livre. Sartre est satisfait dans lamesure o il peut continuer, par procuration, crire.

    Benny Lvy et Arlette Elkam, fille adoptive de Sartredont Lvy tait devenu lami, emmnent le philosophegrotant Jrusalem, en fvrier . Celui-ci rejointlavion en chaise roulante, mais, bien accueilli, il semontre ravi de linitiative.

    Au retour, Benny Lvy essaie de faire paratre unreportage sur la situation en Isral, sign de son nom etde celui de Sartre (reporter aveugle en loccurrence).Lentourage de Sartre, la fameuse famille, est rvoltpar la nature du texte et obtient de lui quil soit retir.Benny Lvy fait un scandale, mais la famille tient bon.Simone de Beauvoir ne lui adressera plus jamais laparole. Elle ne savait pas, ce moment, que cet incidenten prfigurait un autre du mme type, mais beaucoupplus grave qui se produira un mois avant la mort deSartre.

    *

  • Benny Lvy, bien que nayant alors jamais rien publi, aentrepris de faire un livre avec Sartre : Pouvoir et libertqui restera ltat de projet. Louvrage est prpar pardes entretiens enregistrs quil met en forme et quildcide de publier sous le titre Lespoir maintenant dans Le Nouvel Observateur.

    Simone de Beauvoir prend connaissance de cesentretiens seulement huit jours avant la date prvuepour leur publication. Elle et son entourage sontatterrs . Lancien mao fait endosser Sartre desides aux antipodes de ce quil a toujours pens. Levoil devenu partisan dune philosophie mollementspiritualiste . On lui fait pratiquement dire que lavrit est dans la Torah et dans la rsurrection descorps. En priv, il lui arrive de sinsurger : Victor veutabsolument que toute lorigine de la morale soit dans laTorah ! Mais je ne pense pas a du tout ! , Mais BennyLvy use de lautorit quil a sur le vieillard affaibli pourimposer sa volont. En dpit du barrage effectu par lafamille, Sartre tlphone au directeur du NouvelObservateur pour que les textes passent. Les articlesparaissent dans les numros des , et mars .Le mars, Sartre est conduit en urgence lhpitalBroussais o il meurt le avril.

    *

    Alfred Fabre-Luce disait : Jespre que ma mort seraune note juste, la fin dune partition acheve .

    stendhal, sartre et la morale

  • Durant les derniers jours de Sartre, et mme les derniresannes, les violons ont grinc. Il a russi son enterrement( personnes, tous les serveurs de La Coupole aligns,liteau sur lavant-bras, lors du passage du cortge), maisil a rat sa sortie. Stendhal a rat son enterrement o, en croire Mrime, il ny avait que trois personnes, maissa sortie, au champ dhonneur du lettr parisien, sur leboulevard , ne manque pas de panache.

    En dpit de quelques troubles passagers Civitavecchia,il avait conserv son esprit intact et lespoir, malgrlangoisse obscure du temps qui se rarfiait, que lessentielntait pas encore arriv. Le mars , il sest habillavec soin, il a ajust son ratelier et son toupet, sest mmeun peu poudr, puis il est descendu sur le boulevardquarpentaient tous les crivains dignes de ce nom. Et l,prs de lactuel numro de la rue des Capucines, il a vupasser une femme magnifique, toutes voiles dehors, sajupe faisant leffet dun beau vaisseau qui prend le large.Le rythme de son cur sest acclr car notre vieux beause disait que il sest hiss sur ses talonnettes pourmieux voir, mais cette fois le cur sest emball. Trentesecondes avant lattaque dapoplexie qui le foudroie, ilfaut imaginer Stendhal heureux.

    la revanche

  • supplment gratuit

  • Il nous faut rpondre ici une objection faite en cestermes :

    Lopposition tranche entre le Bien et le Mal, quon trouveen effet dans Lexistentialisme est un humanisme, estexplicitement dmentie dans Saint Genet, et tout LeDiable et le Bon Dieu montre limpossibilit dunemorale du Bien et du Mal. Vous simplifiez donc beaucoupla position de Sartre sur lune des questions les plusproblmatiques de sa pense.

    Avant de rpondre, rappelons et prcisons notre pointde vue. La morale de Stendhal est utilitariste dans lamesure o elle est dtermine par ses fins, en loccurrencele bonheur des hommes. La morale de Sartre parat, elleaussi, supprimer toute transcendance puisquelle se veutstrictement humaine. Dans les deux cas, la morale estdescendue du ciel sur la terre.

    Sartre cependant se distingue nettement de Stendhalpar le fait que sa morale nest pas une morale du bonheur.Cette morale repose sur le postulat selon lequel il est

  • bien dassumer sa libert et mal de ne pas le faire. Latranscendance avance masque. Ou, plus exactement, siSartre refuse une trans-descendance, il la remplace par unetrans-ascendance. Le sacr est rintroduit subrepticementen relation avec la dignit de lhomme. Nous sommes,aussi paradoxal que cela puisse paratre, en prsencedune morale du devoir et de lhonneur. Lhomme dignede ce nom a le courage dcarter tous les faux-fuyants etdassumer sa libert.

    Nous avons dj montr comment le bonheur nestpas primordial pour Sartre en tant quindividu, mais ilen va de mme pour lhumanit future. Il fait passer latransparence des rapports avant le bonheur : Il faut quelhomme existe tout entier pour son voisin, qui doit galementexister tout entier pour lui, pour que stablisse une vritableconcorde sociale . Un surcrot de bonheur peut rsulterde cette communaut dhommes libres, mais ce nestquune consquence mme pas explicite.

    Examinons maintenant les deux livres voqus parnotre honorable contradicteur. Notons cependant aupralable, propos de Le Diable et le Bon Dieu, quilest normal que les ides se prsentent dune faonproblmatique dans une uvre de fiction. Dans le cascontraire, nous serions en prsence dune uvre dite thse avec toutes les limites quimplique cetteexpression.

    *

    stendhal, sartre et la morale

  • premire vue, rien dans Le Diable et le Bon Dieu ne serapporte notre thme. Goetz, le personnage principal,comme les autres protagonistes, se rfre constamment Dieu. Cependant, y regarder dun peu plus prs, laquestion reste bien dinventer une morale dans unmonde sans Dieu. Le mot inventer apparat dans letroisime tableau de lacte I :

    CatherineEt pourquoi faire le Mal ?

    GOETZParce que le Bien est dj fait.

    CatherineQui la fait ?

    GoetzDieu le Pre. Moi, jinvente .

    Le thme est repris un peu plus loin : Lennui avec leMal, cest quon sy habitue, il faut du gnie pour inventer .

    Goetz dcide de choisir entre le Bien et le Mal en jouantla question aux ds. Mais il sait que, contrairement ceque dit Einstein, Dieu joue aux ds et il dcide dabolir lehasard en trichant, faon de rester cause de lui-mme.

    Il nest pas possible dentrer dans la complexit de cepersonnage, mais ce quil affirme la fin de la picemontre quil sagit bien de trouver une ligne de conduiteaprs la mort de Dieu : je resterai seul avec le ciel videau-dessus de ma tte, puisquil ny a pas dautre maniredtre avec tous. Il y a cette guerre faire et je la ferai .

    supplment gratuit

  • Peu de temps auparavant, il avait dit : Si Dieu existe,lhomme est nant . Le problme est bien, comme dansLes Mouches, celui dune morale dhommes dans unmonde dhommes et donc dune morale inventer.

    Quelle autre leon tirer de la pice ? Quinventer unemorale nest pas simple surtout quand il sagit de lappliquerau gouvernement des hommes. Quil nest pas possiblede rsoudre la grande question de la vie en communauttout seul ou quelques-uns. Que les bonnes intentionsne suffisent pas pour faire de la bonne politique. Brefque savoir distinguer le Bien du Mal est compliqu, enpolitique tout particulirement.

    Mais propos du problme qui nous tient cur, lideque, pour Sartre, la conduite de celui qui invente sondevoir est suprieure moralement celle de qui secontente de sinstaller dans une morale de confection suprieure et donc du ct du Bien , cette ide nest aucun instant, dans cette pice, remise en cause.

    *

    Examinons maintenant Saint Genet, comdien et martyr,ouvrage sartrien du meilleur cru : un livre blouissant oSartre est au mieux de sa forme, bavard souvent commeil lest dans dautres livres, rptitif mme (lhistoire dutube de vaseline confisqu par des policiers revient unedouzaine de fois !), dune virtuosit dans la dmonstrationqui confine parfois au canular (lanalyse de lexpression Je lche une perle ), mais du grand Sartre pour la

    stendhal, sartre et la morale

  • force des analyses et pour la faon magistrale dont ildcrit un itinraire. Il va falloir beaucoup daudace pourramener ces pages quelques lignes, mais commele dit Paul Valry, vient toujours un moment o lesthories les plus difficiles sont rsumes en quelquesminutes par un homme desprit .

    Saint Genet explique le cheminement complexe quiconduit Jean Genet de lalination la libert ou qui,en dautres termes, le fait passer du statut dobjet celui de sujet. Il montre la faon dont, au terme duncheminement laborieux, il devient homme au plein sensdu mot. Cette transformation, Sartre pense quelle est delordre du Bien et nous nous permettrons daccumulerles citations pour faire preuve :

    le superbe projet dtre cause de soi . ; la dcision courageuse qui transforma la catastrophe

    en choix ; nous verrons Genet slever de ltre lexistence . ; quil a entrepris, avec une intelligence et une

    vigueur exceptionnelles, de faire sa propre psychanalyse . ; son effort inou pour retrouver une libert dans le

    Mal ; Pourtant ses stupeurs sont la preuve de sa sant

    morale . ; son gnie ne fait quun avec la volont inbranlable

    de vivre sa condition jusquau bout .

    Superbe projet , dcision courageuse , slever , une intelligence et une vigueur exceptionnelles , uneffort inou , sant morale , sa volont inbranlable :

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  • qui oserait dire que nous ne sommes pas en prsencedun jugement de valeur sur laction entreprise par cette admirable et cynique intelligence . Sartreadmire la manire dont Genet a russi se dsengluerde ltre au terme dun processus compliqu et grce la force de sa volont. Ltude de ce cas de figureconfirme tout fait la vrit peut-tre lmentaire maisfondamentale que nous dfendons : la morale de Sartreest btie sur le prsuppos quil vaut mieux se prendreen main que sabandonner, quil est prfrable de dfinirsa ligne soi-mme plutt que den laisser le soin dautres. Cette morale de la volont et de la luciditpart de laffirmation quil existe un Bien, lequel consistesimplement, selon lexpression de Montaigne, bienfaire lhomme .

    *

    Reste cette redoutable note de la page que nouscommencerons par citer intgralement :

    Et avec le Bien. Ou la morale est une faribole ou cestune totalit concrte qui ralise la synthse du Bien et duMal. Car le Bien sans le Mal cest ltre parmnidien,cest--dire la Mort ; et le Mal sans le Bien, cest le Non-tre pur. cette synthse objective correspond commesynthse subjective la rcupration de la libert ngative etde son intgration dans la libert absolue ou libertproprement dite. On comprendra, jespre, quil ne sagitnullement dun au del nietzschen du Bien et du Mal

    stendhal, sartre et la morale

  • mais plutt dune Aufhebung hglienne. La sparationabstraite de ces deux concepts exprime simplementlalination de lhomme. Reste que cette synthse, dansla situation historique, nest pas ralisable. Ainsi toutemorale qui ne se donne pas explicitement comme impossibleaujourdhui contribue la mystification et lalinationdes hommes. Le problme moral nat de ce que laMorale est pour nous tout en mme temps invitable etimpossible. Laction doit se donner des normes thiquesdans ce climat dindpassable impossibilit. Cest danscette perspective, par exemple, quil faudra envisager leproblme de la violence ou celui du rapport de la fin et desmoyens. Pour une conscience qui vivrait ce dchirement etqui se trouverait en mme temps contrainte de vouloiret de dcider, toutes les belles rvoltes, tous les cris derefus, toutes les indignations vertueuses paratraient unerhtorique prime .

    Lexplication fait suite un passage dans lequelSartre montre la difficult o se trouve Genet alorsdans un labyrinthe du Bien et du Mal construit par leshonntes gens, ces honntes gens qui ont coup endeux la libert : Quil ressoude les deux tronons et lalibert va se retrouver dans sa dignit premire. Alors,peut-tre la vraie morale va le tenter : parce quelle estau-del de ltre comme le Mal, aussi impossible que leMal et comme lui vou lchec, et que, dailleurs, elle nefait quun avec lui .

    Tiens, il y a donc une vraie morale et un lien entrelibert et dignit. Mais examinons cette note dont lappelse situe la fin du texte que nous venons de citer.

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  • LAufhebung est un dpassement qui conserve quelquechose de ce qui a t dpass. Par exemple, lge adultedpasse lenfance mais en conserve quelque chose. Ceconcept se distingue de lberwinnen nietzschen,dpassement qui se prsente comme une affirmation secontentant daller au-del.

    Le dveloppement de Sartre qui prcde permet decomprendre ce quil entend par libert ngative .Lexpression sapplique des cas o le choix apparemmentlibre, et peru comme tel par lintress, est en fait truqu.Ainsi, Genet choisit-il dtre voleur, mais, en ralit, il nesagit que dune raction dorgueil qui lui fait revendiquerce quon lui impose. Lexpression libert absolue , estvite corrige ici ( ou libert proprement dite ), mais cenest pas toujours le cas dans le livre. Ce qui donne enviede rappeler le passage o Sartre se moque de Camusayant parl de la libert sans frein . Avec le recul dutemps, on a de la peine pour Sartre en lisant ces pagescar cest lun des rares cas o il sest montr prtentieux(le normalien agrg de philosophie qui tance le parvenu)et bas. Mais lexpos qui pourrait sappliquer Sartrelui-mme quand il parle de libert absolue est limpide. Vous savez bien pourtant quun frein ne peut sappliquerquaux forces relles du monde et quon freine lactionphysique dun objet en agissant sur un des facteurs qui laconditionnent. Or la libert nest pas une force : ce nest pasmoi qui le veux ainsi, cest sa dfinition mme. Elle est ounest pas. [] Et, si vous aviez consacr quelques minutes rflchir la pense dun autre, vous auriez vu que la

    stendhal, sartre et la morale

  • libert ne peut tre freine : elle na pas de roues. Ni de pattesni de mchoires o mettre un mors et comme elle se dterminepar son entreprise, elle trouve ses limites dans le caractrepositif mais ncessairement fini de celle-ci. Nous sommesembarqus, il faut choisir : le projet nous claire et donneson sens la situation mais rciproquement il nest riendautre quune certaine manire de la dpasser, cest--direde la comprendre .

    Nous voil placs devant une alternative. Ou bien, ilny a pas de libert et partant pas de responsabilit, pasde Bien et de Mal, pas de morale. Ou bien lhommelibre est ltre par qui les valeurs viennent au monde,do la possibilit dune morale. Pourquoi parler alorsd indpassable impossibilit ?

    Pour Sartre, lacte participant dune vraie morale rsulte dune dcision libre face une situation donne,action particulire, mais se rattachant un projetdensemble librement choisi. Une dcision peut ntrepas libre pour des raisons extrieures ou intrieures. Lecas des contraintes externes peut tre rapidement mis dect puisque je ne peux pas tre rendu responsable dunedcision qui mest impose. Les choses se compliquentdans le cas de contraintes internes . Saint Genet enest la brillante dmonstration. Comment peut-on tresr que cest le vrai moi qui dcide alors que, selonlexpression de Freud, il arrive souvent que ce moi ne soitpas matre dans sa propre maison.

    Saint Genet va encore plus loin que Ltre et le Nantdans lanalyse des conduites de mauvaise foi, dans lexamen

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  • des tourniquets de la conscience conduisant unedcision qui nest quapparemment libre. Mais qui, partDieu et Sartre, va pouvoir sonder les reins et les curspour affirmer que la dcision est due un moi pur ?

    Sartre lui-mme voque le Dieu des chrtiens qui saitdiscerner le Mal, la faute, le dsir coupable chez celui quisimagine pratiquer la vertu, et aussi voir un juste danscelui qui scandalise par une conduite juge immoraleselon les honntes gens . Qui nous permettra de leremplacer pour trancher entre une libert ngative et une libert absolue ?

    Il suffit de remplacer le mot vertu par le mot libert pour se retrouver dans une perspective kantienne. Kant,prolong par Schiller, estime quil ny a peut-tre jamais eudacte (absolument) vertueux depuis lorigine de lhumanitcar il subsistera toujours, mme sils chappent lexamen,un ou plusieurs mobiles intresss. On ne peut donc serapprocher de la vertu qu la manire dune asymptotesans jamais vraiment latteindre. Il en va ainsi avec lalibert sartrienne mme sil y a chez lui un farouche dsirdcarter les comdies qui encombrent les mes . Ce quoi, titre personnel, il a pass une bonne partie de savie comme en tmoigne Les Mots.

    Admettons cependant la possibilit dun moi purprenant une dcision libre. La morale reste chose arduecar la dcision libre de Hitler ne serait pas infrieuremoralement celle dun bienfaiteur de lhumanit. Sartrese voit donc contraint dajouter une nouvelle normepermettant de distinguer le Bien du Mal. Sera considr

    stendhal, sartre et la morale

  • comme bon un acte libre qui prend en compte lalibert dautrui (la libert et non le bonheur commechez Stendhal).

    *

    Cette ide que se vouloir libre, cest aussi vouloir lesautres libres, se retrouve tout au long de luvre deSartre. Lexistentialisme est un humanisme aborde dj laquestion morale annonce la fin de Ltre et leNant : Je ne puis prendre la libert pour but que si jeprends galement celle des autres pour but . DansCahiers pour une morale, on peut lire : En outre lasuppression de lalination doit tre universelle. Impossibilitdtre moral seul . Un entretien destin Combatporte sur le mme thme : Mais si je prends ma libertpour but, elle entrane lexigence de toutes les autres commedes liberts. Dans le choix que je fais de ma libert, celle desautres est rclame

    Quand il dfinit le rle de lcrivain, lauteur deQuest-ce que la littrature ? montre sans ambages le sensde sa mission par rapport au lecteur : En dautres termesnous devons transformer sa bonne volont formelle en unevolont concrte et matrielle de changer ce monde-ci par desmoyens dtermins pour contribuer lavnement futur dela socit concrte des fins .

    *

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  • La morale de Sartre est donc une morale du devoir quirepose sur deux piliers :

    Lhomme doit assumer sa libert. Lhomme doit vouloir la libert dautrui.

    Dune part un a priori (je ne dois pas fuir ma libert)et dautre part une affirmation issue dun saut logiqueplus que dune dmonstration (il est bien de respecter lalibert dautrui et de laider se manifester).

    Un arrire-plan, la dignit de la personne qui faitdire Sartre : Aucune morale de linhumain nauramon assentiment . Lexistentialisme est vraiment unhumanisme.

    Une fois ce socle normatif pos, socle qui nous permetde dire quil y a effectivement chez Sartre, au dpart, unedistinction entre le Bien et le Mal, tout reste ouvert, toutreste faire, plus rien nest prescrit. Nous entrons dans ledomaine malais de la morale inventer comme le montrebien la suite dun passage dont nous navons plus haut citque le dbut : [Dans le choix que je fais de ma libert,celle des autres est rclame] mais lorsque je passe sur leplan de laction, je suis oblig de prendre lautre commemoyen et non comme fin. Nous sommes en prsence duneantinomie, mais cest justement elle qui constitue le problmemoral . Plus question de donner des rgles, des prceptes,des recettes. Il faut chercher en gmissant. Une morale(codifie) est impossible. partir de cette base normativequil sest donne, Sartre consacre sa vie sinterrogersachant quil ne pouvait dboucher que sur une moraletoujours provisoire et toujours remettre en question.

    stendhal, sartre et la morale

  • *

    la sortie de lune de ses confrences, Sartre entenditdun pasteur cette phrase : Il est plus facile de faire sondevoir . Toute sa morale repose sur laffirmationquil est plus honorable de chercher son devoir que dele faire . Et plus honorable aussi dagir de telle sorteque les autres hommes puissent agir de mme. Lamorale de Sartre repose tout entire sur le postulatselon lequel nous avons le devoir de ne pas faire notredevoir.

    Sur ce point, Sartre rejoint Stendhal dont nous avonsvu quil prenait en compte la dignit de lhomme. Il estpossible, dans les deux cas, de parler dune morale delhonneur. Lhonneur ici ne consiste pas respecterscrupuleusement un code rigide, souvent dsuet, mais avoir une haute ide de lhomme et se maintenirconstamment la hauteur de cette ide.

    *

    Accessoirement, cet examen de la morale de Sartrepermet de confirmer ce qui a t dit au dbut du chapitrecomparant les deux thiques, quils sont lun et lautredes moralistes fascins par le fonctionnement de ltrehumain, par la complexit et la richesse de ce que nousnosons plus nommer lme. Une phrase de Saint Genetfait un cho quasi parfait une phrase de Stendhal.

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  • Ce dernier confie sa sur : Je suis fou pour connatrele caractre des hommes . Sartre crit : Jai la passionde comprendre les hommes

    stendhal, sartre et la morale

  • notes

    [introduction]

    . Simone de Beauvoir voque plusieurs reprises leprojet de Sartre dtre Spinoza et Stendhal : LaCrmonie des adieux, Gallimard, Folio, p. , , et ; Mmoires dune jeune fille range,Gallimard, Folio, p. : Il aimait autant Stendhalque Spinoza et se refusait sparer la philosophie de lalittrature.

    . Carnets de la drle de guerre, Gallimard, p. . Pour lepoint de vue ngatif : Lettres au Castor et quelquesautres, 1940-1963, Gallimard, tome ii, p. - : Jai crit une trentaine de pages sur votre beau carnetbleu de nuit. [] Ctait propos du Journal deStendhal ce que je pensais dessus, du mal.

    . uvres romanesques, Gallimard, Pliade, p. .Mathieu revient dans sa chambre aprs une priodedabsence et y retrouve quelques volumes rassemblsen vue de cette tude qui lui apparat comme celledun autre : Un volume dArbelet, un autre deMartineau, Lamiel, Lucien Leuwen, les Souvenirs

  • dgotisme. Quelquun avait projet dcrire un articlesur Stendhal.

    . Pourquoi Sartre na pas crit sur son crivain prfr :Stendhal , dans Lectures de Sartre, (Textes runis etprsents par Claude Burgelin), Presses universitairesde Lyon, , p. -.

    . Vie de Henry Brulard : On gte des sentiments sitendres les raconter en dtail. (uvres intimes,Gallimard, Pliade, tome ii, p. ).

    deux vies

    . Correspondance, Gallimard, Pliade, tome i, p. .. Entretiens sur moi-mme (avec Michel Contat,

    ), Situations, X, Politique et autobiographie,Gallimard, , p. .

    . uvres intimes, Gallimard, Pliade, tome ii, p. (chapitre xxiv de Vie de Henry Brulard). Sur lerapport de Mauriac au peuple, lire Mon Malagar deLucienne Sinzelle, Gallimard, Haute enfance, .

    . Carnets de la drle de guerre, p. .. Stendhal apprcie longtemps son grand-pre Gagnon

    quil prsente comme une sorte de Fontenelle. Il

    stendhal, sartre et la morale

  • finira pourtant par sen dprendre. Le grand-pre deJean-Paul, Charles Schweitzer, dcide de se consacrerentirement la formation de son petit-fils. Humanistequi a plus de mille volumes dans sa bibliothque,pdagogue n, il initie Poulou la musique, Bachtout spcialement, et aux auteurs classiques. Ce quifait que Sartre prendra ceux-ci en grippe lexceptionde Stendhal auquel il parat avoir t initi par sagrand-mre Louise Guillemin, pouse de Charles,femme desprit assez libre. Lenfant, hormis un brefpisode, ne connatra pas linstitution scolaire avantlge de dix ans.

    . uvres intimes, Gallimard, Pliade, tome ii, p. ,chapitre ix de Vie de Henry Brulard.

    . Les Mots, Gallimard, Folio, p. -.. Ibid., p. .. Pour plus de renseignements sur Sartre et la musique,

    voir Situations, X, p. -. Il y parle notamment deson refus du concert.

    . Vie de Henry Brulard, ch. I, uvres intimes, Gallimard,Pliade, tome ii, p. : Ce caf trop excellent, lettrede change tire sur le bonheur venir au profit dumoment prsent

    . Dans le Journal ( dcembre ) : Le docteurBayle me dit quencore trois ou quatre chaudes-pisses, jene pourrai plus pisser quavec une sonde. : uvresintimes, Gallimard, Pliade, tome i, p. . Sur unecertaine insouciance quant aux consquences : Onma mis actuellement six onces de mercure dans le corps

    notes

  • pour gurir le fameux point de ct. Je mintressemdiocrement au gain de cette partie. (Lettre sasur Pauline, er novembre , jour de Toussaint),Correspondance, Gallimard, Pliade, tome i, p. .Le mercure, on le sait, tait utilis pour soigner lesmaladies vnriennes.

    . Cf. Andr Smith, Sartre et Stendhal autobiographes ,Stendhal Club n , , p. -.

    . Notamment, Pierre Barbris, Sartre et le libralisme dans Autour de Jean-Paul Sartre, Gallimard, Ides,p. et -. En ce qui concerne les points communs,on pourrait ajouter leur graphomanie et leur got desrsolutions rsultant de leur volontarisme. Sur ce point,un moment o Sartre semble marqu par Stendhaldans Lettres au Castor et quelques autres, p. . Danscette mme lettre Simone Jollivet, en relation cettefois avec la graphomanie : Je ne peux pas voir unefeuille de papier blanc sans avoir envie dcrire quelquechose dessus.

    . Dune manire plus gnrale, je savais quaucun malheurne me viendrait jamais par lui, moins quil ne mourtavant moi. , La Force de lge, Gallimard, Folio, p. .

    . Correspondance, Gallimard, Pliade, tome iii, p. .. Jacques Laurent, Paul et Jean-Paul, Grasset, .

    Repris dans LEsprit des lettres, De Fallois, .

    stendhal, sartre et la morale

  • deux penses

    . Georges Tabarnaud, auteur de Mes annes Picasso,Plon, , entretien sur France-Inter, juin .

    . Correspondance, Gallimard, Pliade, tome i, p. .Lettre sa sur Pauline, mars .

    . Romans et nouvelles, Gallimard, Pliade, tome i,p. . Le Rouge et le Noir, fin du troisime chapitrede la premire partie.

    . Correspondance, Gallimard, Pliade, tome i, p. . Cettephrase vient immdiatement aprs celle qui correspond la note . Stendhal souligne lensemble du passage.

    . Romans et nouvelles, Gallimard, Pliade, tome i,p. : (Julien parle Mathilde) : Ntais-je pasbeau, hier, quand jai pris la parole ? rpondit Julien.Jimprovisais, et pour la premire fois de ma vie ! il estvrai quil est craindre que ce ne soit aussi la dernire.

    . uvres intimes, Gallimard, Pliade, tome ii, p. .Journal (reconstitu), mars . En fait, note sur unexemplaire dloge de la folie drasme comme lindiquela note de la page de louvrage cit.

    . Voyages en France, Gallimard, Pliade, p. . Mmoiresdun touriste, (Chaumont, le mai ).

    notes

  • . Second brouillon dune lettre Balzac afin de leremercier de son article sur la Chartreuse ( Jai faitquelques plans de romans par exemple Vanina ; maisfaire un plan me glace. ), tome ii de la Chartreuse dansldition du Cercle du Bibliophile, n , p. . Autreformulation dans le tome iii de la Correspondance enPliade, p. : Javais fait dans ma jeunesse quelquesplans de romans ; en crivant des plans je me glace.

    . Journal, 1939-1949. Souvenirs, Gallimard, Pliade,p. . Gide renvoie au passage dArmance que nousavons voqu.

    . uvres intimes, Gallimard, Pliade, tome i, p. . Journal ( mars ).

    . crit face la page dun exemplaire de laChartreuse et dat Civita-Vecchia, 4 novembre1840 . Cit par Martineau, Romans et nouvelles,tome ii, p. , Gallimard, la Pliade.

    . Correspondance, tome i, p. .. Voyages en France, Gallimard, Pliade, p. . Voyage

    en France, Bziers , (sans date). Le dveloppementsur linvention chez Stendhal reprend, pour lessentiel,le chapitre Le grand mot : inventer de notre CherStendhal. Un pari sur la gloire, Presses de Valmy, .Lhistoire ne repasse pas les plats. Les plumitifs si.

    . Pour voir cette statue, il faut entrer dans le jardinqui se trouve en face du , rue Vivienne. Si vous tespass par lancienne Bibliothque nationale (, ruede Richelieu), une fois dans le hall, aller gauche.La porte du jardin est au bout droite. La statue est

    stendhal, sartre et la morale

  • due Roseline Granet. Il sagit dun dpt de ltat(ministre de la Culture) datant de . Un excellentgratin dcrevisses la brasserie Le Grand Colbert au, rue Vivienne (tous les jours la carte en hiver).

    . Carnets de la drle de guerre, Gallimard, p. .. Les Mots, Gallimard, Folio, p. - : En 1948,

    Utrecht, le professeur Van Lennep me montrait des testsprojectifs. Une certaine carte retint mon attention : on yavait figur un cheval au galop, un homme en marche,un aigle en plein vol, un canot automobile bondissant ;le sujet devait dsigner la vignette qui lui donnait le plusfort sentiment de vitesse. Je dis : Cest le canot. Puis jeregardai curieusement le dessin qui stait brutalementimpos : le canot semblait dcoller du lac, dans uninstant il planerait au-dessus de ce marasme onduleux.La raison de mon choix mapparut tout de suite : dixans javais eu limpression que mon trave fendait le prsentet men arrachait ; depuis lors jai couru, je cours encore.La vitesse ne se marque pas tant, mes yeux, par ladistance parcourue en un laps de temps dfini que par lepouvoir darrachement. la diffrence de limage dela rivire, celle-ci nest pas utilise par Sartre des finsdidactiques. Elle nous parat cependant trs bienconvenir.

    . Nous citons sans guillemets le pote Alain Borneque Jean-Paul Sartre voque dans Carnets de la drlede guerre, p. . Dans Lamour brle le circuit reprisdans uvres compltes, tome i, Curandera, ,p. :

    notes

  • Lhomme cet arbre en fuite du solce feu mont des dalles du repospour le temps dun clair et dun crivoici quon le recouche sous le sable voicique la mort redouble et que des chanes sont misesaux vents qui tentaient de laider

    . Lexistentialisme est un humanisme, Gallimard, Foliop. .

    . Ibid., p. . Voir aussi p. : il tait obligdinventer sa loi lui-mme ; p. : Le contenu esttoujours concret et par consquent imprvisible ; il y atoujours invention. La seule chose qui compte cest de savoirsi linvention qui se fait, se fait au nom de la libert.

    . Ibid., p. .. Les Mouches, Gallimard, Folio, p. . Lide que la

    morale est une affaire strictement humaine est exprime plusieurs reprises dans cette pice : La justice estune affaire dhommes, et je nai pas besoin dun Dieupour me lenseigner. (Oreste, p. ) ; Tu es le roides Dieux, Jupiter, le roi des pierres et des toiles, le roides vagues de la mer. Mais tu nes pas le roi des hommes. (Oreste, p. ).

    . Goethe, Nostalgie bienheureuse , Divan occidental-oriental, Aubier, , p. .

    Et tant que tu nas pas comprisCe : Meurs et deviens !Tu nes quun hte obscurSur la terre tnbreuse.

    stendhal, sartre et la morale

  • Sur les dangers de la stagnation, voir aussi lapologuedu rasoir dans Vinci, Les Carnets de Lonard de Vinci,Gallimard, Tel, tome ii, p. .

    . Nouveaux Lundis, tome vii p. : De mmequautour dun vaisseau menac dtre pris par les glaces,on est occup incessamment briser le cercle rigide quimenace de lemprisonner, de mme chacun chaqueinstant devrait tre occup briser dans son esprit lemoule qui est prt de prendre et de se former. Ne nousfigeons pas ; tenons nos esprits vivants et fluides.

    . Romans et nouvelles, Gallimard, Pliade, tome ip. . Le Rouge et le Noir, Deuxime partie,chapitre xliv.

    . Article dans Paris Monthly Review (avril ), sign Alceste et cit dans : Stendhal, Paris-Londres,Chroniques, Stock, , p. . Stendhal rsume lapense dHelvtius aprs avoir remarqu quil auraitt prfrable de remplacer le mot intrt par lemot plaisir . Mais il reprend immdiatement lide son compte : Ce principe de Helvtius est vrai,mme dans les plus violentes aberrations de la passion, etmme dans le suicide. En un mot, il est contraire lanature de lhomme, il lui est mme impossible, de ne pasfaire ce quil croit pouvoir le conduire au bonheur aumoment o la possibilit lui en est offerte. La naturede lhomme , dit Stendhal. Or cest justement leconcept que rcuse Sartre quand il dfinit ce questlexistentialisme, mme si, nous le montrons plusloin, il le rintroduit subrepticement.

    notes

  • deux morales

    . Souvent formul ainsi, par exemple chez Simonede Beauvoir dans Pour une morale de lambigut,Gallimard, Ides, p. . Sartre cite autrement dansLexistentialisme est un humanisme, p. : Si Dieunexistait pas, tout serait permis. Dans ldition de laPliade des Frres Karamazov (p. ), le texte est : Pas dimmortalit de lme, donc pas de vertu, ce quiveut dire que tout est permis. En fait le thme revienttout au long du livre (p. , -, , , , ,, , , , , , , -).

    . Du contrat social, Livre i, chapitre , car limpulsiondu seul apptit est esclavage, et lobissance la loi quonsest prescrite est libert . uvres compltes, Gallimard,Pliade, tome iv, p. .

    . Maximes et penses, caractres et anecdotes, Garnier-Flammarion, GF, p. .

    . Histoire de la peinture en Italie, chapitre cviii, Dustyle dans le portrait , volume de ldition duCercle du Bibliophile, p. .

    stendhal, sartre et la morale

  • . Journal, juin , uvres intimes, Gallimard,Pliade, tome i, p. . Parlant de Rousseau, nouspensons au passage des Confessions o celui-ci dcouvrequil nest plus seul dans le cur et le lit de Madamede Warrens et o il fait passer le bonheur de cellequil aime avant le sien, texte dont la lecture estconseille tous les jaloux (Les Confessions, Livrecinquime, uvres compltes, Gallimard, Pliade,tome i, p. 178) : Je nappris pourtant pas sans peineque quelquun pouvait vivre avec elle dans une plusgrande intimit que moi. [] Cependant au lieu deprendre en aversion celui qui me lavait souffle, je sentisrellement stendre lui lattachement que javais pourelle. Je dsirais sur toute chose quelle ft heureuse, etpuisquelle avait besoin de lui pour ltre, jtais contentquil ft heureux aussi.

    . Problme, sur lequel le docteur Franois Stirn sestarrt avec pertinence, de la conscience non thtiquede soi qui sait sans savoir quelle sait. On se choisitsans savoir quon se choisit et donc un choix libre,mais sans la conscience de choisir. Il y a conscience desoi, mais non conscience rflexive de soi.

    . Lexistentialisme est un humanisme, Gallimard, Folio,p. -. Dans La Nause, uvres romanesques,Gallimard, Pliade, plusieurs rfrences (p. , adieu, Salauds qui suit la visite du muse deBouville et p. , , ).

    . Pour une morale de lambigut, Gallimard, Ides,p. - : Exister, cest se faire manque dtre, cest se

    notes

  • jeter dans le monde : on peut considrer comme des sous-hommes ceux qui semploient retenir ce mouvementoriginel, ils ont des yeux et des oreilles, mais ils se font dslenfance aveugles et sourds, sans amour, sans dsir. Cetteapathie manifeste une peur fondamentale devantlexistence, devant les risques et la tension quelleimplique ; le sous-homme refuse cette passion quest sacondition dhomme, le dchirement et lchec de cetlan vers ltre qui toujours manque son but, mais par lcest lexistence mme quil refuse. Sur le sous-homme ,voir aussi p. et du mme ouvrage.

    . Carnets de la drle de guerre, Gallimard, p. .. Situations, X, p. .. Le Crpuscule du devoir, Gallimard, Folio, .. Aprs avoir compar les vies, les penses et les morales,

    nous aurions pu tre tent de comparer les deux styles.Outre que cela sort de notre cadre, le parallle est vitefait. Les analogies concernent surtout les contenus.Sartre, comme Stendhal, brosse un tableau la foispolitique et social de la socit de son temps. On peutdceler chez Sartre aussi des rfrences aux ides deStendhal comme cette allusion la cristallisation : Elle le regardait dun air neutre ; une aigre petite odeurde vomi schappait de sa bouche si pure. Mathieu respirapassionnment cette odeur. (uvres romanesques,Gallimard, Pliade, p. . Lge de raison, i, ch. xv).

    Avec cette aigre petite odeur , nous sommes moinsloin quon pourrait le penser de Stendhal. Dans lanouvelle Feder , le personnage ponyme a horreur

    stendhal, sartre et la morale

  • des odeurs. Cependant une odeur de vinaigre ayant trpandue dans la loge de celle quil aime, il changetotalement : depuis cette soire, lodeur de vinaigredevint sacre pour lui, et, toutes les fois quil la rencontra,par la suite, il eut un vif sentiment de bonheur. (Romanset nouvelles, Gallimard, Pliade, tome ii, p. ).

    Mais si lon sen tient au style, il y a peu dire. Lacomparaison est rendue complexe parce que Sartre aen fait deux critures, celle du philosophe qui critau fil de la plume et celle de lcrivain qui fignole(beaucoup plus que Stendhal). Il faudrait ajouterlcriture de thtre. Sartre qui travaillait avec deshommes du mtier a vite compris les exigences de lascne en matire de langue.

    La grande diffrence tient ce que lhumour, toujoursprsent chez Stendhal, ne se rencontre pratiquementjamais chez Sartre. On pourra citer des exemples dironie mchante parfois ou de parodie, mais il se prend tropau srieux pour crire et vivre sur le mode de lhumour.

    Stendhal, en disciple de Montesquieu, saute lesides intermdiaires et demande de lire entre leslignes. Cette stratgie stylistique de la retenue, lefameux understatement, est une denre inconnue chezSartre. Nous laissons bien sr les diffrences qui sontdpoque. Stendhal, distinct en cela de Sartre, est uncrivain du sourire. Sourire quant au monde, maisaussi sur soi-mme.

    notes

  • la revanche

    . Romans et nouvelles, Gallimard, Pliade, p. .Le Rouge et le Noir, e partie, ch. xxxvii.

    . Ibid.,