Spitzer Sourdine Racine

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http://www.jeuverbal.frSPITZER L'EFFET DE SOURDINE DANS LE STYLE CLASSIQUE : RACINE Romanische Stil- und Literaturstudien , in Klner Romanistische Arbeiten, N. G. Elwert'sche Verlagsbuchhandlung, Marburg, 1931. Traduction d'Alain Coulon.

Il rase la prose, mais avec des ailes. Le lecteur moderne (surtout s'il est allemand) est presque toujours dconcert par le style racinien; le sens des uvres de Racine est pour ainsi dire enfoui sous la langue, l'accs en est rendu difficile par un style souvent modr et assourdi, d'un rationalisme pos, presque purement formel; parfois, et pour quelques instants, la langue s'lve inopinment au pur chant potique et l'panchement direct de l'me, mais vite l'teignoir de la froide raison vient temprer l'lan lyrique qui se dessinait timidement dans l'esprit du lecteur. C'est que le propre de Racine n'est ni la simple formule ni le simple chant lyrique, mais l'alternance et l'imbrication de ces deux lments. Vossler (Jean Racine, chap. v : Racines Sprache und Verskunst ) a raison de dire : se plier l'usage et ne pas attirer l'attention, voil l'idal de ce style, recherche ngative et proprement parler prosaque. La langue potique de Racine n'a pas de marques spcifiques fortes. C'est un style scularis, form la conversation usuelle, qui parvient sa hauteur et sa solennit essentiellement en renonant au sensuel, au vulgaire et au pittoresque color. Le renoncement au bonheur des sens a marqu la langue de Racine autant que son uvre. Dtachement suprme dans la vie du sicle, galit d'une langue tout en retenue, en repli sur l'intriorit. Le barbare n'y trouvera que pauvret et ennui, l'homme cultiv de la noblesse. cet effort trop visible pour s'lever dans les nues (les images cornliennes), la langue de Racine fait succder un vol majestueux, un glissement serein, un retour en douceur vers la terre. L'ordre des mots, le rythme et la rime s'unissent pour mettre de l'quilibre et de l'harmonie dans la langue courante, concrte et "objective", qui est celle des personnages dramatiques de Racine. Du point de vue de la stylistique historique, on peut dire que Racine a trouv ces procds chez Corneille mme, et dans une certaine mesure chez Rotrou... Il serait sans doute intressant de rechercher en dtail ces discrtes attnuations et de les illustrer par des comparaisons. Je me propose dans cet article d'tudier les effets d'attnuation chez Racine (et pas seulement dans l'ordre des mots, le rythme et la rime), non par rapport ses prcurseurs, comme Vossler le propose, car ce serait trop faire de Racine un satellite d'autres astres, mais comme un astre indpendant - ou un cosmos d'toiles; tel qu'en lui-mme 1. Il appartiendra d'autres chercheurs de prsenter ces effets de sourdine absolus, et leur relative vigueur par rapport aux modles, et de les considrer historiquement. Si j'ai associ, dans mon titre, le mot passe-partout de classique au terme de sourdine , c'est parce que c'est prcisment cet effet de sourdine qui cre dans le style de Racine l'impression de retenue et d'quanimit, que l'histoire littraire attache l'ide de classicisme : l'impression qu'un Allemand qualifie de classique en pensant une uvre comme Iphignie de Gthe. Le terme sourdine voque la pdale du piano utilise cet effet; non pas celle qui soutient et renforce le ton (et que renferme la maxime: Le franais est un piano sans pdale ), mais l'autre : la langue racinienne est une langue sourdine. Le premier parmi ces effets de sourdine dans le style de Racine est la DSINDIVIDUALISATION PAR L'ARTICLE INDFINI (ou au pluriel par des). Andromaque, I, 4 : Captive, toujours triste, importune moi-mme Pouvez-vous souhaiter qu'Andromaque vous aime? Quels charmes ont pour vous DES yeux infortuns Qu' des pleurs ternels vous avez condamns? Non, non: d'un ennemi respecter la misre, Sauver DES malheureux, rendre UN fils sa mre,

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http://www.jeuverbal.frDe cent peuples pour lui combattre la rigueur Sans me faire payer son salut de mon cur, Malgr moi, s'il le faut, lui donner un asile, Seigneur, voil des soins dignes du fils d'Achille. Dans ce passage, Andromaque tente de repousser les avances du roi Pyrrhus. Elle s'efforce de voiler son Moi : pourtant le lyrisme de la veuve d'Hector perce fugitivement dans l'opposition ternaire du premier vers (...importune moi-mme), mais ds le deuxime vers le nom propre (qu'Andromaque vous aime) vient rtablir la distance ( ce sujet, voir plus bas). Dsormais, le cas individuel est ignor, tout est dit sous le rapport du gnral et du fondamental : il n'est plus question d'Andromaque, mais d'UN ENNEMI dont Pyrrhus doit respecter la misre, de malheureux, pas plus qu'il n'est question d'Astyanax, mais d'UN fils rendu sa mre - ou du moins, il faut que FORMELLEMENT rien ne signale le cas personnel; il est clair pour l'auditeur qu'Andromaque se proccupe de son propre destin et de celui de son fils; cela ressort non seulement de la situation, mais du retour la forme personnelle (malgr moi). Andromaque plaide en mme temps pour elle et sur le fond - ses sentiments sont profondment enfouis en elle, nous pressentons un bouillonnement intrieur, mais seules des dclarations de principe, l'aspect juridique de son cas pourrait-on dire, passent ses lvres : UN ennemi (et non une ennemie!) dont la misre mrite le respect, UN fils qui a des droits sur sa mre toutes expressions assourdies, sans aucun lyrisme 2. Mais, d'un autre ct, les sentiments rprims s'emparent de l'expression linguistique et renforcent la dynamique de ces article UN et DES, en eux-mmes gnraux et dnus de passion : derrire cette modestie et cette rserve, on entend l'appel la justice et au droit, la dclamation rhtorique. Le refoulement des sentiments accentue par raction le dynamisme de l'expression verbale, une contre-pression s'oppose la pression que le mot exerce sur les sentiments. Donc, l'attnuation faite d'une accumulation de forces contenues - cet exemple prouve que la langue de Racine, loin d'tre morte , est emplie d'une vie quasi souterraine, contenue. Qu'il me suffise d'illustrer encore ce procd stylistique, caractristique de Racine, par plusieurs passages d'Andromaque et des tragdies ultrieures : Oreste, se retirant modestement derrire la gnralit de son cas, dit dans Andr. III, 1 : J'abuse, cher ami, de ton trop d'amiti; Mais pardonne DES maux dont toi seul as piti; Excuse UN malheureux qui perd tout ce qu'il aime, Que tout le monde hait, et qui se hait lui-mme. L'emploi de l'article indfini cre une certaine distance entre le locuteur et son compagnon 3. On n'en trouvera que plus remarquables les passages o cette distance est sans cesse un instant abolie, puis sans cesse rtablie : les personnages (royaux pour la plupart) planent ainsi dans leur atmosphre propre, d'o ils descendent parfois jusqu' leur partenaire, pour s'loigner aussitt de lui: Andr., I, 4: de moindres faveurs DES malheureux prtendent, Seigneur, c'est UN exil que MES pleurs vous demandent. Andromaque souligne d'abord firement les droits des malheureux en gnral; par le vocatif seigneur, elle s'adresse personnellement Pyrrhus, matre de sa destine, ce qui tablit la transition vers un dialogue plus direct, dans lequel elle pourra formuler son vu PERSONNEL (...mes pleurs vous demandent). Le mouvement de pendule entre l'humilit et la fiert dans le caractre d'Andromaque se reflte dans l'alternance entre la forme d'expression individuelle et non individuelle 4. L'un des plus beaux exemples de cette attitude la fois modeste et distante exprime par un se trouve dans Mithridate, IV, 4; Monime s'adresse Mithridate :

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http://www.jeuverbal.frEt le tombeau, seigneur, est moins triste pour moi Que le lit d'un poux qui m'a fait cet outrage, Qui s'est acquis sur moi ce cruel avantage, Et qui, me prparant un ternel ennui, M'a fait rougir d'UN FEU qui n'tait pas pour lui. D'un feu = de mon amour, - mais le rattachement d'une proposition relative donne la possibilit de formuler presque en passant un refus dfinitif, de dissimuler un coup de poignard dans une priode qui s'tire pour frapper d'autant mieux : on ne peut s'imaginer grce plus perfide, perfidie plus gracieuse. L'article indfini, impersonnel, sorte de sourdine pathtique, apparat naturellement plus souvent lorsque le Moi cherche se voiler sans renoncer ses droits : II, 2 - Hermione: Le croirai-je, seigneur, qu'un reste de tendresse, Vous fasse ici chercher UNE triste princesse? ou encore l o des parents ou des proches du locuteur pourraient apparatre dans un rapport fortuit, et non immuable, avec lui : IV, 1- Andromaque: Voil de mon amour l'innocent stratagme: Voil ce qu'UN poux m'a command lui-mme. Un poux , alors qu'il s'agit d'Hector, poux d'Andromaque : c'est qu'Hector a commaud en sa qualit d'poux. Mme quand on parle DU personnage, il apparat dans sa dignit fondamentale: II, 1 Clone : Mais vous ne dites point ce que vous mande UN pre. Hermione : MON PRE avec les Grecs m'ordonne de partir. Bajazet, II, 1: Ne dsesprez point UNE amante en furie, S'il m'chappait un mot, c'est fit de votre vie, formulation plutt brve pour: Ne m'enlevez pas mon espoir, car je suis une amante devenue folle. Derrire cette expression furieuse , on dcle une exprience gnrale, une maxime : On ne doit pas ter l'espoir une amante devenue folle! Il arrive que la maxime 5 soit donne dans le texte mme : Athalie, IV, 1 : Est-ce qu'en holocauste aujourd'hui prsent. Je dois, comme autrefois la fille de Jepht, Du Seigneur par ma mort apaiser la colre? Hlas, UN FILS N'A RIEN QUI NE SOIT SON PRE, ce qui chez Racine aurait fort bien pu donner : Est-ce qu'en holocauste... un fils DOIT APAISER 6 ; ou encore: Baj., II, 5 : Votre mort (PARDONNEZ AUX FUREURS DES AMANTS) Ne me paraissait pas le plus grand des tourments, o l'audace inoue du propos doit tre attnue par une parenthse renvoyant une

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