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  • RELIGIOLOGIQUES, no 32, printemps/automne 2015, 93121

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    Laffaire des serpents-totems

    Yaound : lendroit et le verso

    Sraphin Guy BALLA NDEGUE *

    ___________________________________________________________

    Rsum : Cet article traite de lambivalence des discours et des pratiques

    autour du serpent chez les Beti du Cameroun : source de pouvoir et

    rempart contre les forces du mal pour certains, hantise nocturne et vecteur

    de malheur pour dautres. Bien que certaines espces soient prises pour

    leur viande, dont la consommation est encadre dinterdits, la rencontre ou

    lirruption dun serpent dans une habitation peut cependant augurer un

    mauvais prsage, tout comme un rve limpliquant va appuyer des

    infrences tiologiques. En considrant linfluence du christianisme et la

    circulation de nouveaux idiomes issus de la modernit, cette analyse tente

    de comprendre de quoi salimente cette ambivalence, partir de donnes

    concernant ce que les gens appellent serpents-totems Yaound.

    Mots-cls : serpent, rve, maladie, sorcellerie, Beti

    ___________________________________________________________

    Laffaire des serpents-totems Yaound

    Il est frquent dentendre les Camerounais affirmer que des gens

    autour deux seraient propritaires danimaux mystiques , pour

    se protger, pour senrichir ou alors pour nuire leurs ennemis. Le

    bestiaire qui alimente ces histoires est diversifi, mais le serpent

    (voqu en gnral) semble dominer les discours. Lopinion en

    parle comme tant un totem, un gnie, un ftiche, de la religion

    traditionnelle ou tout simplement de la sorcellerie. Ces catgories

    indiffremment mobilises font partie de lhritage conceptuel de

    lanthropologique classique. Mais leur comprhension se nourrit

    gnralement de lpistmologie moderne qui, sans perdre la face,

    * Sraphin Guy Balla Ndegue est doctorant en anthropologie lUniversit Laval

    (Qubec).

  • Sraphin Guy BALLA NDEGUE

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    senrichit de nouveaux outils thoriques montrant quelle ne saurait

    toujours servir dtalon heuristique de rfrence (Latour, 2004).

    la faveur de la colonisation et de la christianisation, bien des

    formes daltrit entre les humains et les non-humains en Afrique

    noire avaient t indistinctement classes dans la sphre religieuse

    dite traditionnelle, dans celle de la magie ou dans le registre diffus

    de la sorcellerie. De nos jours, le christianisme et lappropriation

    des idologies modernes ont apport de nouveaux savoirs et induits

    de nouvelles pratiques, mais les systmes symboliques locaux

    autrefois inhibs semblent rapparatre sous de nouveaux

    dguisements qui font lobjet dinterprtations nouvelles. Cette

    dynamique de rsilience et de transformations luvre dans les

    socits africaines se dcouvre peut-tre dans les discours

    concernant les animaux mystiques au Cameroun avec, en prime,

    le serpent qui alimente les pires craintes chez certains, tandis que

    dautres le considrent comme garant du bien-tre : on parle alors

    des serpents-totems , une des expressions les plus usites en

    franais commun au Cameroun, pour dcrire le phnomne ici

    analys. Do lintrt de comprendre, frais nouveaux, de quoi se

    nourrissent aujourdhui les discours sur les serpents-totems. partir

    de donnes empiriques faites dobservations, de rcits tiologiques,

    dexpriences oniriques et de documents ethnohistoriques, cette

    analyse tente de creuser lhistoricit et la transformation des savoirs

    herptologiques locaux, en lien avec laltrit quotidienne entre les

    personnes. Pour ne pas risquer de vagues gnralisations, les

    donnes exploites ici concernent surtout les Beti Yaound.

    Daprs Alexandre (1965), les Beti font partie dun grand

    ensemble constitu des Beti-Bulu-Fang. Cet ensemble reprsente

    une vingtaine de tribus assez fortement homognes sur les plans

    linguistique et culturel, sur environ un demi-million de km2,

    occupant le Cameroun mridional, la Guine quatoriale et le

    Gabon. Cest le groupe le plus important parmi les Bantous du

    Nord-Ouest. En parlant des Beti au Cameroun, lethnonyme dsigne

    ici un ensemble de groupes humains dont les principaux sont les

    Ewondo, les Bulu et les Eton (on peut ajouter les Fang) qui, en plus

    des convergences linguistiques et culturelles dont parle Pierre

    Alexandre, se reconnaissent eux-mmes une commune parent.

    Pierre Mviena (1970) prsente lui aussi les Beti selon ces grands

    groupes.

  • Laffaire des serpents-totems Yaound

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    Au commencement tait le serpent

    Daprs Laburthe-Tolra (1985 : 4647), tout homme puissant

    chez les Beti possderait son ngan medza (ce quil traduit

    littralement par ruine pour (tout) charme (adverse) ) sous la

    forme dun python (mvom) qui lui assurerait protection et prosprit

    tout en dpouillant les autres. Certaines espces de serpents1 sont

    aussi apprcies pour leur viande dont la consommation peut tre

    encadre dinterdits. Dans la vie quotidienne, la rencontre inopine

    avec un serpent ou son irruption dans une habitation peuvent

    cependant tre interprtes comme augurant un mauvais prsage,

    tout comme un rve limpliquant va appuyer des infrences

    tiologiques. Le statut de ce reptile est donc trs ambivalent :

    source de pouvoir et rempart contre les forces du mal pour certains,

    hantise nocturne et vecteur de malheur pour dautres.

    Le python est prsent par Bonhomme (2003) comme

    lemblme du pouvoir ct du lopard ou de laigle, prdateurs

    redoutables et incontests dans la niche cologique de la zone

    quatoriale. Patrick NGuema NDong ajoute que chez les peuples

    bantous, cet animal exprime des qualits dune polyvalence

    tonnante et dune ambivalence certaine , et que quand le serpent

    devient image dans le monde onirique, il peut aussi bien exprimer le

    bonheur et la prosprit que le malheur et linvasion de la

    sorcellerie (NGuema NDong, 2004 : 8). Meinrad Pierre Hebga

    va dans le mme sens et soutient que le serpent peut figurer une

    sorte danimal nagual porte-bonheur , ou, linverse, reprsenter

    les forces les plus pernicieuses dont les humains sont capables

    (Hebga, 1979 : 127128). Chez les Douala du Littoral camerounais,

    ric de Rosny insiste, quant lui, sur les reprsentations ngatives

    qui se cristallisent autour de cet animal plus que jamais peru

    comme larchtype du conspirateur et du diable (de Rosny, 1981)2.

    Il rejoint en cela Lavignote (1936) qui avait remarqu une certaine

    mfiance autour du serpent comme agent de la sorcellerie chez les

    Fang du Gabon, un peuple culturellement proche des Beti du

    1 La vipre (de la famille des Viperin), la couleuvre (de la famille des

    Colubrid) et le python, souvent appel boa. 2 Il fait galement cette remarque dans son ouvrage consacr la gurison

    Douala en 1992.

  • Sraphin Guy BALLA NDEGUE

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    Cameroun. De nos jours, on peut aussi relever une certaine

    ambivalence dans les formes dintervention des nganga3, car de

    mme quils peuvent mettre en cause le serpent dun tiers dans un

    diagnostic tiologique, ils peuvent aussi utiliser les mues, les

    excrments ou les crochets de serpents comme lments

    thrapeutiques4. Mais contrairement aux nganga, lespace religieux

    chrtien en gnral et les groupes pentectistes en particulier

    assimilent tous les serpents-totems qui habitent5 les familles

    Satan lui-mme. cet effet, Luc de Heusch pense que le

    dnigrement des pratiques endognes pendant la colonisation et

    lvanglisation missionnaire a :

    [p]rovoqu en maintes rgions de lAfrique centrale

    lapparition de socits fermes dont la fonction tait de

    combattre la sorcellerie, mme quand elles dtruisaient les

    ftiches traditionnels, souponns contradictoirement

    dtre les agents du crime Qui stonnera de voir les

    Africains confondre la sorcellerie et le diable ? Les

    missionnaires ne le leur ont-ils pas enseign ? (de Heusch,

    2007 : 173).

    Lauteur invite interroger le rle du christianisme6 dans la

    double valence actuelle du serpent dans les discours et les pratiques

    des peuples en Afrique noire. Cette double valence est dj prsente

    dans la tradition biblique vtrotestamentaire : cause de la chute

    dAdam et ve dans le jardin dden (Gense 2-3), le serpent

    dairain (Nombres 21) est plus tard source de gurison pour le

    3 Le mot nganga, en douala, signifie littralement faiseur de remdes . Il est

    utilis par des anthropologues africanistes (par exemple ric de Rosny qui a

    effectu ses recherches prcisment chez les Douala) pour qualifier les

    gurisseurs indignes. Nous nous plions cet usage pour dsigner les personnes

    dpositaires dun savoir endogne sur le bien-tre en gnral et mobilisant

    diverses pratiques pour conjurer le mal ou garantir ce bien-tre. 4 Quelques nganga rencontrs Yaound (en 2013) utilisent ces lments dans

    des traitements. Tous ces matriaux, les plantes et les corces sont vendus au

    march du Mfoundi situ prs de la gare ferroviaire de Yaound. 5 Mot employ dans les discours, car la considration est que ces serpents sont

    logs par leurs propritaires. 6 De Rosny (1996) relve que lintroduction de Satan dan