Schopenhauer, Arthur (1788-1860). De la quadruple racine ... LA QUADRUPLE RACINE DU... · ARTHUR...

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  • ARTHUR SCHOPENHAUER

    DE LA QUADRUPLE RACINE DU

    PRINCIPE DE

    RAISON SUFFISANTE

    Traduction par J. A. Cantacuzne

    ---------------------

    tablissement de cette dition numrique et mise en page

    par

    Guy Heff

    avril 2013

    www.schopenhauer.fr

    http://www.schopenhauer.fr/

  • NOTE SUR CETTE DITION

    La traduction propose est celle de J. A. Cantacuzne (1882).

    Cette dition numrique a t allge de certaines notes du traducteur qui ne

    simposaient gure. Toutes les notes et rfrences de Schopenhauer ont t conserves.

    La traduction des citations grecques et latines a t rinsre dans le corps du texte.

  • Table des matires PRFACE .................................................................................................................................. 5

    CHAPITRE PREMIER : INTRODUCTION ............................................................................. 7

    CHAPITRE II : EXPOS SOMMAIRE DE TOUT CE QUI A T ENSEIGN JUSQUICI

    DE PLUS IMPORTANT SUR LE PRINCIPE DE LA RAISON SUFFISANTE. .................. 10

    CHAPITRE III : INSUFFISANCE DE LEXPOS QUON EN A FAIT JUSQUICI ET

    ESQUISSE DUN EXPOS NOUVEAU ............................................................................... 21

    CHAPITRE IV : DE LA PREMIRE CLASSE DOBJETS POUR LE SUJET ET DE LA

    FORME QUY REVT LE PRINCIPE DE LA RAISON SUFFISANTE. .............................. 23

    CHAPITRE V : DE LA SECONDE CLASSE DOBJETS POUR LE SUJET, ET DE LA

    FORME QUY REVT LE PRINCIPE DE LA RAISON SUFFISANTE. ............................ 64

    CHAPITRE VI : DE LA TROISIME CLASSE DOBJETS POUR LE SUJET ET DE LA

    FORME QUY REVT LE PRINCIPE DE LA RAISON SUFFISANTE. ............................ 84

    CHAPITRE VII : DE LA QUATRIME CLASSE D'OBJETS POUR LE SUJET ET DE LA

    FORME QUY REVT LE PRINCIPE DE LA RAISON SUFFISANTE. ............................ 90

    CHAPITRE VIII : OBSERVATIONS GNRALES ET RSULTATS ............................... 96

  • 5 | D e l a q u a d r u p l e r a c i n e d u p r i n c i p e d e r a i s o n s u f f i s a n t e

    PRFACE

    Cette dissertation de philosophie lmentaire a paru pour la premire fois en 1813, sous

    forme de thse pour mon doctorat-; plus tard, elle est devenue le fondement de tout mon

    systme. Aussi faut-il quelle ne soit jamais puise dans le commerce, comme cest le cas,

    mon insu, depuis quatre ans.

    Mais il me semblerait impardonnable de lancer encore une fois dans le monde cette uvre

    de ma jeunesse, avec toutes ses taches et tous ses dfauts. Car je songe que le moment ne

    saurait tre bien loin o je ne pourrai plus rien corriger; cest prcisment avec ce moment

    que commencera la priode de ma vritable influence, et je me console par lespoir que la

    dure en sera longue; car jai foi dans la promesse de Snque : Etiamsi omnibus tecum

    viventibus silentium livor indixerit, venient qui sine offensa sine gratia judicent [Quand

    lenvie aurait impos le mot dordre du silence toute ton poque, dautres se prsenteront

    qui, sans prventions, sans complaisance, se feront tes juges] (Ep. 79). Jai donc corrig,

    autant que faire se pouvait, le prsent travail de ma jeunesse, et, vu la brivet et lincertitude

    de la vie, je dois mestimer particulirement heureux quil mait t donn de pouvoir rviser

    dans ma soixantime anne ce que javais crit dans ma vingt-sixime.

    Jai voulu nanmoins tre trs indulgent pour mon jeune homme et, autant que possible,

    lui laisser la parole et mme lui laisser tout dire. Cependant, quand il avance quelque chose

    dinexact ou de superflu, ou bien encore quand il omet ce quil y avait de meilleur dire, jai

    bien t oblig de lui couper la parole, et cela est arriv assez frquemment ; tellement, que

    plus dun lecteur prouvera le mme sentiment que si un vieillard lisait haute voix le livre

    dun jeune homme, en sinterrompant souvent pour mettre ses propres considrations sur le

    sujet.

    On comprendra facilement quun ouvrage ainsi corrig et aprs un intervalle aussi long,

    na pu acqurir cette unit et cette homognit qui nappartiennent qu ce qui est coul dun

    jet. On sentira dj dans le style et dans la manire dexposer une diffrence si manifeste, que

    le lecteur dou dun peu de tact ne sera jamais dans le doute si cest le jeune ou le vieux quil

    entend parler. Car, certes, il y a loin du ton doux et modeste du jeune homme qui expose ses

    ides avec confiance, tant assez simple pour croire trs srieusement que tous ceux qui

    soccupent de philosophie ne poursuivent que la vrit, et quen consquence quiconque

    travaille faire progresser celle-ci ne peut qutre le bien venu auprs deux; il y a loin, dis-je,

    de ce ton la voix dcide, mais parfois aussi quelque peu rude, du vieillard qui a bien d

    finir par comprendre dans quelle noble compagnie de chevaliers dindustrie et de plats et

    serviles courtisans il sest fourvoy, et quels sont leurs vritables desseins. Oui, le lecteur

    quitable ne saurait me blmer quand parfois lindignation me jaillit par tous les pores; le

    rsultat na-t-il pas dmontr ce qui advient quand, nayant la bouche que la recherche de la

    vrit, on nest constamment occup qu deviner les intentions des suprieurs les plus haut

    placs, et quand aussi, dautre part, tendant aux grands philosophes le e quovis ligno fit

    Mercurius , un lourd charlatan comme Hegel arrive, lui aussi, passer tout bonnement pour

    un grand philosophe. Et, en vrit, la philosophie allemande est couverte aujourdhui de

    mpris, bafoue par ltranger, repousse du milieu des sciences honntes, comme une fille

    publique qui, pour un vil salaire, sest donne hier celui-l, aujourdhui un autre ; les

    cervelles des savants de la gnration actuelle sont dsorganises par les absurdits dun

    Hegel : incapables de penser, grossiers et pris de vertige, ils deviennent la proie du vil

  • 6 | D e l a q u a d r u p l e r a c i n e d u p r i n c i p e d e r a i s o n s u f f i s a n t e

    matrialisme qui a clos de luf du basilic. Bonne chance eux ! Moi, je retourne

    mon sujet.

    Il faut donc que le lecteur prenne son parti de la disparit de ton ; car je nai pas pu ajouter

    ici, en supplment spar, les additions ultrieures, comme je lai fait pour mon grand

    ouvrage. Ce qui importe, ce nest pas que lon sache ce que jai crit vingt-six ou soixante

    ans, mais que ceux qui veulent sorienter, se fortifier et voir clair dans les principes

    fondamentaux de toute philosophie, trouvent, mme dans ces quelques feuilles, un opuscule

    o ils puissent apprendre quelque chose de solide et de vrai : et ce sera le cas, je lespre. Par

    le dveloppement que jai donn certaines parties, louvrage est mme devenu une thorie

    rsume de toutes les facults de lintelligence ; cet abrg, tout en nayant pour objet que le

    principe de la raison, expose la matire par un ct neuf et tout fait particulier, et trouve

    ensuite son complment dans le 1er

    livre de mon ouvrage Le monde comme volont et

    reprsentation, dans les chapitres du 2e volume qui se rapportent ce sujet, et dans la Critique

    de la philosophie kantienne .

    ARTHUR SCHOPENHAUER.

    Francfort-sur-le -Main, septembre 1847.

  • 7 | D e l a q u a d r u p l e r a c i n e d u p r i n c i p e d e r a i s o n s u f f i s a n t e

    CHAPITRE PREMIER : INTRODUCTION

    1. La mthode.

    Platon le divin et ltonnant Kant recommandent, dune voix unanime et imprieuse, la

    rgle suivante comme mthode pour toute discussion philosophique, pour toute connaissance

    mme. II faut, disent-ils, satisfaire deux lois, celle de lhomognit et celle de la

    spcification, toutes les deux dans la mme mesure et non pas lune seulement au

    dtriment de lautre. La loi de lhomognit nous enseigne, par ltude attentive des

    ressemblances et des concordances, concevoir les espces, grouper celles-ci en genres et

    ces derniers en familles, jusqu ce que nous arrivions la notion suprme qui comprend tout.

    Cette loi tant transcendantale, et essentielle notre raison, prsuppose sa concordance avec

    la nature ; cest ce quexprime cet ancien prcepte : Entia prter necessitatem non esse

    midtiplicanda. [Les tres ne doivent pas tre multiplis moins que ce ne soit ncessaire]

    Par contre, Kant nonce ainsi la loi de la spcification : Entium varietates non temere esse

    minuendas. [On ne doit pas rduire sans raison les espces diffrentes dtres] Celle-ci exige

    que nous sparions scrupuleusement les genres groups dans la vaste notion de famille, de

    mme que les espces suprieures et infrieures, comprises dans ces genres ; elle nous impose

    dviter avec soin les sauts brusques et surtout de ne pas faire entrer directement quelque

    espce dernire, et plus forte raison quelque individu, dans la notion de famille; car toute

    notion est susceptible dtre encore subdivise en notions infrieures, et aucune ne descend

    jusqu lintuition pure. Kant enseigne que ces deux lois sont des principes transcendants de la

    raison et quelles rclament priori laccord avec les choses : Platon semble noncer, sa

    faon, la mme proposition quand il dit que ces rgles auxquelles toute science doit son

    origine nous ont t jetes par les dieux du haut de leur sige, en mme temps que le feu de

    Promthe.

    2. Son application dans le cas prsent.

    Malgr daussi puissantes recommandations, la seconde de ces lois a t, selon moi, trop

    peu applique un principe fondamental de toute connaissance, au principe de la raison

    suffisante. En effet, quoiquon lait ds longtemps et souvent nonc dune manire gnrale,

    on a nglig de sparer convenablement ses applications minemment diffrentes, dans

    chacune desquelles il adopte une autre signification, et qui montrent par l quil prend sa

    source dans des facults intellectuelles distinctes. Or, si lon compare la philosophie de Kant

    avec toutes les doctrines antrieures, on peut se convaincre que cest surtout dans ltude des

    facults intellectuelles que lapplication du principe de lhomognit, lorsquon a nglig

    dappliquer en mme temps le principe oppos, a produit de nombreuses et longues erreurs ;

    et que cest par contre en appliquant la loi de spcification que lon a obtenu les progrs les

    plus grands et les plus importants.

    Que lon me permette donc, car cela donnera de lautorit au sujet que je me propose de

    traiter, de citer ici un passage o Kant recommande dappliquer aux sources de nos

    connaissances le principe de la spcification. Il est de la plus haute importance, dit-il,

    d'isoler les connaissances qui, par leur nature et leur origine, diffrent entre elles, et de se

    bien garder de les laisser se confondre avec d'autres connaissances auxquelles elles sont

    jointes dordinaire dans la pratique. Ainsi que procde le chimiste pour lanalyse de la

    matire, ou le mathmaticien pour ltude des mathmatiques pures; ainsi, et plus

    rigoureusement encore, doit procder le philosophe pour pouvoir dterminer srement la

    valeur et l'influence qui appartiennent en propre telle ou telle espce particulire de

  • 8 | D e l a q u a d r u p l e r a c i n e d u p r i n c i p e d e r a i s o n s u f f i s a n t e

    connaissance, dans lemploi vague de lentendement. (Critique de la raison pure, tude de

    la mthode, 3e div. pr.1)

    3. Utilit de cet examen

    Si je russis dmontrer que le principe qui fait lobjet de cette tude dcoule ds labord

    de plusieurs connaissances fondamentales, de notre esprit et non directement dune seule, il

    en rsultera que le principe de ncessit quil emporte avec soi comme, principe tabli

    priori ne sera pas non plus unique et partout le mme, mais quil sera aussi multiple que les

    sources du principe lui-mme. Cela tant, quand on voudra baser une conclusion sur ce

    principe, lon sera tenu de spcifier bien exactement sur laquelle des diverses ncessits,

    formant la base du principe, la conclusion sappuie, et de dsigner cette ncessit par un nom

    spcial, comme je vais en proposer plus loin. Les discussions philosophiques y gagneront, je

    lespre, en nettet et en prcision ; pour ma part, je considre quen philosophie la plus,

    grande clart possible, cette clart que lon ne peut obtenir que par la dtermination

    rigoureuse de chaque expression, est la condition imprieusement exige pour viter toute

    erreur et tout risque dtre tromp avec prmditation : ainsi seulement, toute connaissance

    acquise, dans le domaine de la philosophie deviendra notre proprit assure, quaucun

    malentendu, aucune quivoque, dcouverts par la suite, ne pourront plus venir nous arracher.

    En gnral, le vritable philosophe sefforcera sans cesse dtre clair et prcis ; il cherchera

    toujours ressembler non pas un torrent qui descend des montagnes, trouble et imptueux,

    mais plutt un de ces lacs de la Suisse, trs profonds, auxquels leur calme donne une grande

    limpidit et dont la profondeur est rendue visible par cette limpidit. La clart est la bonne

    foi des philosophes, a dit Vauvenargues. Le faux philosophe, au contraire, ne cherche pas,

    selon la maxime de Talleyrand, employer les mots pour dissimuler ses penses, mais bien

    pour couvrir le manque de penses : il rend responsable lintelligence du lecteur, quand celui-

    ci ne comprend pas des philosophmes dont lincomprhensibilit ne provient que de

    lobscurit des propres penses de lauteur. Ceci explique pourquoi certains ouvrages, ceux de

    Schelling par exemple, passent si souvent du ton de lenseignement celui de linvective : on

    y tance par anticipation le lecteur pour son ineptie.

    4. Importance du principe de la raison suffisante.

    Cette importance est immense ; on peut dire que ce principe est la base de toute science.

    Car on entend par science un systme de connaissances, cest--dire un ensemble compos de

    connaissances qui senchanent les unes aux autres, par opposition un simple agrgat. Mais

    quest ce qui relie entre eux les membres dun systme, si ce nest le principe de la raison

    suffisante? Ce qui distingue prcisment toute science dun simple agrgat, cest que chaque

    connaissance y drive dune connaissance antrieure, comme de son principe. Aussi Platon

    dit-il : Mme les opinions vraies sont de peu de valeur, tant quon ne les a pas enchanes

    par un raisonnement de causalit. (Meno, p. 385, d. Bipont.) En outre, presque toutes les

    sciences renferment des notions de causes dont on dtermine les effets, et dautres notions sur

    la ncessit des consquences, qui dcoulent dun principe, ainsi que nous le verrons dans le

    cours de cette tude; cest ce quAristote exprimait ainsi : Dune manire gnrale, toute

    science discursive, ou participant du raisonnement en quelque point, traite de causes ou de

    1 afin de pouvoir dterminer srement la part de chaque espce de connaissance, lusage vagabond de

    lentendement, sa valeur propre et son influence. Crit. de la R. P., traduction de M. Tissot. Voir tome II, p.

    542. (Paris, Ladrange, 1843.)

  • 9 | D e l a q u a d r u p l e r a c i n e d u p r i n c i p e d e r a i s o n s u f f i s a n t e

    principes plus ou moins rigoureux . (Mtaph., V, 1.) Or, comme nous avons admis

    priori que tout a une raison dtre qui nous autorise chercher partout le pourquoi, on peut

    dire bon droit que le pourquoi est la source de toute science.

    5. Du principe lui-mme.

    Nous montrerons plus loin que le principe de la raison suffisante est une expression

    commune plusieurs connaissances donnes priori. Nanmoins, il faut bien pour le moment

    le formuler dune manire quelconque. Je choisis la formule de Wolf, comme tant la plus

    gnrale : Nihil est sine ratione cur potins sit, quam non sit. [Rien nest sans une raison

    dtre].

  • 10 | D e l a q u a d r u p l e r a c i n e d u p r i n c i p e d e r a i s o n s u f f i s a n t e

    CHAPITRE II : EXPOS SOMMAIRE DE TOUT CE QUI A T ENSEIGN

    JUSQUICI DE PLUS IMPORTANT SUR LE PRINCIPE DE LA RAISON

    SUFFISANTE.

    6. Premire nonciation du principe et distinction entre deux de ces

    significations.

    Lnonciation abstraite, plus ou moins prcise, dun principe aussi primordial de toute

    connaissance, a d tre formule ds longtemps ; aussi serait-il difficile et sans grand intrt

    de montrer o lon en peut trouver la premire mention. Platon et Aristote ne le posent pas

    encore comme un principe capital; mais ils lnoncent plusieurs reprises comme une vrit

    certaine par elle-mme. Platon, par exemple, dit avec une navet qui, ct des recherches

    critiques des temps modernes, apparat comme ltat dinnocence en regard de celui de la

    connaissance du bien et du mal : Il est ncessaire que tout ce qui nat, naisse par laction

    dune cause ; comment natrait-il autrement ? (Phileb., p. 240, d. Bip.) Et dans le Time (p.

    302, ibid) : Tout ce qui nat, nait ncessairement par laction dune cause, car il est

    impossible que quoi que ce soit puisse natre sans cause. Plutarque, la fin de son livre

    De fato, cite, parmi les maximes fondamentales des Stociens, la suivante : Ce qui passe

    pour le principe premier et fondamental, cest que rien narrive sans cause et que tout, au

    contraire, arrive selon des causes prcdentes.

    Aristote, dans ses Analytiques postrieures, I, 2, nonce aussi peu prs le principe de la

    raison en ces termes : Nous estimons possder la science dune chose quand nous croyons

    que nous connaissons la cause par laquelle la chose est, et quen outre il nest pas possible que

    la chose soit autrement quelle est . Dans sa Mtaphysique, liv. IV, ch. 1, il spare dj les

    raisons, ou plutt les principes, archai, en plusieurs espces, et en distingue huit ; mais cette

    division manque de fondement et de prcision. Il dit nanmoins trs justement : Le caractre

    commun de tous les principes, cest donc dtre la source do ltre, ou la gnration, ou la

    connaissance drive. Dans le chapitre suivant, il distingue plusieurs espces de causes, mais

    assez superficiellement et sans ordre. Dans ses Analytiques postrieures, II, 11, il tablit

    cependant plus exactement quici quatre espces de raisons : Les causes sont au nombre de

    quatre : en premier lieu, la quiddit ; en second lieu, que certaines choses tant donnes, une

    autre suit ncessairement ; en troisime lieu, le principe du mouvement de la chose ; et en

    quatrime lieu, la fin en vue de laquelle la chose a lieu . Cest l lorigine de la division des

    causes, gnralement adopte par les scolastiques, en causas materielles, formelles, efficientes

    et finales, ainsi quon peut le voir galement dans les Disputationibus metaphysicis Suarii,

    disp. 12, sect. 2 et 8, qui constituent un vritable manuel de la scolastique. Hobbes (De

    corpore, P. II, ch. 10, 7) la cite aussi et lexplique. On retrouve cette division, plus

    dtaille encore et plus claire, dans Aristote, Mtaphysique, I, 3. Il la rappelle galement dans

    son livre De somno et vigilia, ch. 2. Pour ce qui concerne la distinction si importante entre

    un principe de connaissance et une cause, Aristote laisse entrevoir quil a quelque notion de la

    chose, car il expose en dtail dans ses Analytiques postrieures, I, 13, que savoir et prouver

    quune chose est diffre beaucoup de savoir et prouver pourquoi elle est ; or ce quil entend

    dans le second cas, cest la connaissance de la cause, et, dans le premier, cest le principe de

    la connaissance. Nanmoins, il nest jamais parvenu avoir une notion bien prcise de cette

    diffrence sans quoi il let maintenue et observe dans ses autres ouvrages galement, ce qui

    nest pas du tout le cas ; car l mme o, comme dans les passages cits plus haut, il se

    propose de distinguer, les diffrentes espces de raisons, il perd de vue la diffrence, si

  • 11 | D e l a q u a d r u p l e r a c i n e d u p r i n c i p e d e r a i s o n s u f f i s a n t e

    essentielle pourtant, dont il est question ici; en outre, il emploie constamment le mot aition

    pour dsigner toute raison, de quelque nature quelle soit : il appelle mme trs souvent le

    principe de connaissance, voire mme les prmisses dune conclusion aitias , comme par

    exemple dans la Mtaphysique, IV, 18; dans la Rhtorique, II, 21; dans le De plantis, I, p. 816

    (d. Berlin), et surtout dans les Analytiques postrieures, I, 2, o il appelle nommment les

    prmisses dune conclusion causes de la conclusion . Or dsigner par un mme mot deux

    notions analogues est un indice que lon ne connat pas leur diffrence, ou du moins quon ne

    la maintient pas fermement : une homonymie accidentelle de choses trs dissemblables est un

    cas tout fait diffrent. Son erreur se manifeste le plus clairement dans sa dmonstration du

    sophisme non caus ut causa au livre De sophisticis elenchis, ch. 5. Dans ce passage, il

    entend par aition exclusivement la raison dmonstrative, les prmisses, donc un principe

    de connaissance ; en effet, ce sophisme consiste en ce que lon pose trs justement comme

    impossible une chose qui na aucune influence sur la thse conteste et par laquelle on prtend

    nanmoins avoir renvers cette thse. Il ny est donc nullement question de causes physiques.

    Mais lemploi du mot aition a eu tant dautorit auprs des logiciens modernes, que, sen

    tenant uniquement cette expression, ils prsentent toujours dans leurs dmonstrations des

    fallaciarum extra, dictionem, la fallacia non causse ut causa, comme ils feraient pour

    lnonciation dune cause physique, ce qui nest pas : ainsi font, par exemple, Reimar, G.-E.

    Schultze, Fries et tous ceux que jai consults ; cest dans la Logique de Twesten que, pour la

    premire fois, je trouve ce sophisme expos exactement. Dans dautres ouvrages et

    dissertations scientifiques, par laccusation de fallacia non caits ut causa, on entend

    galement en gnral le fait de mettre en avant une fausse cause.

    Sextus Empirions nous fournit encore un exemple frappant de cette erreur qui consiste

    confondre la loi logique du principe de la connaissance avec la loi naturelle transcendantale

    de cause et effet. Dans le 9e, livre de son ouvrage Adversus mathematicos, livre intitul

    Adversus physicos, 204, il se propose de prouver la loi de causalit et dit ce sujet : Celui

    qui prtend quil nexiste aucune cause, ou bien na aucune cause pour le prtendre, ou bien il

    en a une. Dans le premier cas, son affirmation nest pas plus vraie que laffirmation contraire;

    dans le second, il prouve par son assertion mme quil existe des causes.

    Nous voyons donc que les anciens nen taient pas encore arrivs distinguer nettement la

    ncessit dun principe de connaissance, servant tablir un jugement, de celle dune cause

    pour la production dun vnement rel. Plus tard, la loi de la causalit fut pour les scoliastes

    un axiome plac au-dessus de tout examen. Non, inquirimus an causa sit, quia nihil est per se

    notius, [Nous ne cherchons pas sil existe une cause ; rien ntant davantage vident par soi

    dit Suarez, disp. 12, sect. 1. En outre, ils conservaient, daprs Aristote, la division des causes,

    telle que nous lavons cite plus haut. Mais eux non plus, autant que je puis le savoir,

    navaient aucune notion de la distinction ncessaire faire, dont nous traitons ici.

    7. Descartes.

    Nous trouvons notre excellent Descartes lui-mme, le fondateur de lanalyse subjective et,

    par consquent, le pre de la philosophie moderne, plong, sur cette matire, dans des

    confusions peine explicables, et nous verrons tout lheure quelles srieuses et

    dplorables consquences ces erreurs ont conduit en mtaphysique. Dans la Responsio ad

    secundas objectiones in meditationes de prima philosophia, axioma 1, il dit : Nulla res

    existit de qua non possit quri qunam sit causa cur existat. Hoc enim de ipso Deo quri

    potest, non quod indigeat ulla causa ut existat, sed quia ipsa ejus natur immensitas est causa

    sive ratio, propter quam nulla causa indiget ad existendum. [Il ny a aucune chose existante

  • 12 | D e l a q u a d r u p l e r a c i n e d u p r i n c i p e d e r a i s o n s u f f i s a n t e

    de laquelle on ne puisse demander la cause pourquoi elle existe. Car cela mme se peut

    demander de Dieu ; non quil ait besoin daucune cause pour exister. Il aurait d dire :

    Limmensit de Dieu est un principe de connaissance dont il rsulte que Dieu na pas besoin

    de cause. Cependant il confond les deux choses, et lon sent quil na pas une connaissance

    bien claire de la grande diffrence entre une cause et un principe de connaissance. Mais, vrai

    dire, cest lintention chez lui qui fausse le jugement. En effet, ici, o la loi de causalit

    exigeait une cause, il glisse la place un principe de connaissance, parce que celui-ci ne

    pousse pas de suite plus loin comme lautre, et il se fraye ainsi, laide de cet axiome mme,

    la voie vers la preuve ontologique de lexistence de Dieu, preuve dont il fut linventeur,

    puisque saint Anselme nen avait donn quune indication gnrale. Car, immdiatement la

    suite des axiomes dont celui que nous avons cit est le premier, il pose formellement et

    srieusement cette dmonstration ontologique; en ralit, elle est dj nonce dans cet

    axiome, ou, tout au moins, elle y est contenue aussi forme que le poussin dans un uf

    longtemps couv. Ainsi donc, pendant que toutes les autres choses demandent une cause de

    leur existence, au lieu de cette cause, pour Dieu, que lon a fait arriver par lchelle de la

    dmonstration cosmologique, il suffit de cette immensitas, comprise dans sa propre notion,

    ou, comme sexprime la dmonstration elle-mme: In conceptu entis summe perfecti,

    existentia necessaria continetur. [Dans le concept dun tre souverainement parfait,

    lexistence est ncessairement souverainement parfait, lexistence est ncessairement

    comprise]. Cest donc l le tour de passepasse pour lexcution duquel on sest servi

    immdiatement, in majorem Dei gloriam, de cette confusion dj familire Aristote entre les

    deux significations principales du principe de la raison.

    Examine au grand jour et sans prventions, cette fameuse dmonstration ontologique est

    vraiment une bouffonnerie des plus plaisantes. Quelquun, une occasion quelconque, se cre

    une notion, quil compose de toutes sortes dattributs, parmi lesquels il a soin quil se trouve

    aussi lattribut de ralit ou dexistence, soit que cet attribut soit crment et ouvertement

    nonc, soit, ce qui est plus convenable, quil soit envelopp dans quelque autre attribut, tel

    que, par exemple, perfectio, immensitas ou quelque chose danalogue. Or il est connu que lon

    peut extraire dune notion donne, au moyen de simples jugements analytiques, tous ses

    attributs essentiels, cest--dire ceux dont se compose la notion, de mme que les attributs

    essentiels de ces attributs, lesquels sont alors logiquement vrais; cest--dire que leur principe

    de connaissance se trouve dans la notion donne. En consquence, notre homme choisit dans

    cette notion, quil a forme son gr, et fait ressortir lattribut de ralit ou dexistence ;

    ensuite il vient soutenir quun objet qui correspondrait la notion a une existence relle et

    indpendante de cette notion :

    Si lide ntait pas si diablement ingnieuse, on serait tent de lappeler superlativement

    bte. (Schiller, Wallenstein)

    Du reste, la rponse trs simple faire cette dmonstration ontologique est la suivante :

    Tout dpend de la question de savoir o tu as t prendre ta notion; las-tu puise dans ton

    exprience? la bonne heure ; dans ce cas, son objet existe et na pas besoin dautre preuve ;

    au contraire, a-t-elle clos dans ton propre sinciput : alors tous ses attributs ny peuvent rien ;

    elle nest quune pure chimre. Que la thologie ait d recourir de semblables

    dmonstrations, afin de pouvoir prendre pied sur le domaine de la philosophie, domaine qui

    lui est entirement tranger, mais sur lequel elle serait bien aise de se placer, voil qui suffit

    faire apprcier lavance trs dfavorablement ses prtentions, Mais admirons la sagesse

    prophtique dAristote ! Il navait jamais rien entendu dire de la preuve ontologique; mais,

    comme si, perant du regard la nuit des sombres temps futurs, il avait entrevu cette finasserie

  • 13 | D e l a q u a d r u p l e r a c i n e d u p r i n c i p e d e r a i s o n s u f f i s a n t e

    scolastique et avait voulu lui barrer le chemin, il dmontre soigneusement, au chapitre VII du

    second livre des Analytiques postrieures, que la dfinition dune chose et la preuve de son

    existence sont deux points diffrents et ternellement spars, vu que par la premire nous

    apprenons ce que la chose signifie et par la seconde nous apprenons quelle existe : pareil un

    oracle de lavenir, il prononce la sentence suivante : ltre nest jamais la substance de quoi

    que ce soit, puisquil nest pas un genre Cela signifie : lexistence ne peut jamais faire partie

    de lessence; l tre ne peut jamais appartenir la substance de lobjet.

    On peut voir combien, au contraire, M. de Schelling rvre la preuve ontologique, dans

    une longue note la page 152 (dition allemande) du premier volume de ses crits

    philosophiques de 1809. On peut surtout y voir quelque chose de plus instructif encore,

    savoir comment il suffit dtre un hbleur effront et fanfaron pour pouvoir jeter de la poudre

    aux yeux des Allemands. Mais quun aussi pitoyable sire que Hegel, qui nest vrai dire

    quun philosophastre et dont la doctrine est simplement une amplification monstrueuse de la

    dmonstration ontologique, ait voulu dfendre celle-ci contre la critique de Kant, voil une

    alliance dont la dmonstration ontologique elle-mme rougirait, si peu capable quelle soit de

    rougir. Il ne faut pas attendre de moi que je parle avec considration de gens qui ont fait

    tomber la philosophie dans le mpris.

    8. Spinoza.

    Bien que la philosophie de Spinoza consiste principalement dans la ngation du double

    dualisme, tabli par son matre Descartes, entre Dieu et le monde, et entre lme et le corps,

    cependant il lui est rest entirement fidle sur un point: il confond et mle lui aussi, comme

    nous avons dmontr plus haut que le faisait Descartes, le rapport entre principe de

    connaissance et consquence avec celui de cause effet ; il cherche mme, autant quil est en

    son pouvoir, en retirer de plus grands profits encore pour sa mtaphysique que son matre

    nen avait retir pour la sienne ; car cette confusion forme chez Spinoza la base de tout son

    panthisme.

    En effet, dans une notion sont compris implicitement tous ses attributs essentiels; par suite,

    on peut les en dduire explicitement par de simples jugements analytiques : leur somme

    constitue sa dfinition. Celle-ci ne diffre donc de la notion que par la forme et non par le

    fond, en ce sens que la dfinition se compose de jugements qui sont tous compris par la

    pense dans la notion; cest donc dans cette dernire que rside le principe de leur

    connaissance en tant quils exposent les dtails de son essence. Il en rsulte que ces jugements

    peuvent tre considrs comme les consquences de la notion, et celle-ci comme leur

    principe. Or cette relation entre une notion, et les jugements analytiques qui sappuient sur

    elle et en peuvent tre dduits est identiquement la mme que celle qui existe entre ce que

    Spinoza appelle Dieu et le monde, ou plus exactement entre la substance et ses innombrables

    accidents : Deas, sive substantia constans infinitis attributis. [Dieu, cest--dire une

    substance constitue par une infinit dattributs.] Eth., I, pr. 11. Deus, sive omnia Dei

    cittributa. [Dieu ou tous ses attributs.]) Cest donc le rapport du principe de connaissance

    sa consquence ; tandis que le vritable thisme (celui de Spinoza ne lest que de nom) adopte

    le rapport de cause effet, dans lequel le principe diffre et reste distinct de la consquence,

    non pas comme dans lautre uniquement par le point de vue auquel on lenvisage, mais

    essentiellement et effectivement, cest--dire en soi et toujours. Car cest une pareille cause de

    lunivers, avec la personnalit en plus, que dsigne le mot Dieu employ honntement. En

  • 14 | D e l a q u a d r u p l e r a c i n e d u p r i n c i p e d e r a i s o n s u f f i s a n t e

    revanche, un Dieu impersonnel est une contradictio in adjecto. Mais Spinoza, dans le rapport

    quil tablit, voulant conserver le mot Dieu pour dsigner la substance, quil appelle mme

    nommment cause du monde, ne pouvait y parvenir quen confondant entirement les deux

    rapports dont nous avons parl ; par consquent aussi, la loi du principe de connaissance avec

    celle de la causalit. Pour le dmontrer, parmi dinnombrables passages, je ne rappellerai que

    les suivants : Notandum dari necessario unius cujusque rei existentis certam aliquam

    causam, propter, quam existit. Et notandum, hanc causam, propter quam aliqua res existit,

    vel debere contineri in ipsa natura et definitione rei existentis (nimirum quod ad ipsius

    naturam pertinet existere), vel debere extra ipsam dari. [Il faut noter que pour chaque chose

    existante il y a ncessairement une certaine cause en vertu de laquelle elle existe ; il faut noter

    enfin que cette cause en vertu de laquelle une chose existe doit ou bien tre contenue dans la

    nature mme et dfinition de la chose existante (alors en effet il appartient sa nature

    dexister) ou bien tre donne en dehors delle.](Eth., P. Ivpr. S, se. 2.) Dans ce dernier cas, il

    entend une cause efficiente, ainsi que cela rsulte de ce qui vient aprs; dans le premier, il

    parle dun principe de connaissance : mais il identifie les deux et prpare ainsi le terrain pour

    arriver son but, qui est didentifier Dieu avec le monde. Confondre et assimiler un principe

    de connaissance compris dans la sphre dune notion donne, avec une cause agissant du

    dehors, voil le stratagme qu'il emploie partout, et cest de Descartes quil la appris,

    lappui de cette confusion, je citerai encore les passages suivants : Ex necessitate divin

    natur omnia, qu sub intellectum infinitum cadere possunt, sequi debent. [De la ncessit

    divine doit suivre tout ce qui peut tomber sous un entendement infini] (Eth., P. I, prop. 16.).

    Mais en mme temps il appelle partout Dieu : la cause du monde. Quidquid existit Dei

    potentiam, qu omnium, rerum causa est, exprimit. [Tout ce qui existe, exprime la

    puissance de Dieu qui est cause de toute chose.] (Ibid.r prop. 36, dmonstr.) Deus est

    omnium rerum causa immenens, non vero transieus. [Dieu est cause immanente mais non

    transitive de toute choses (Ibid., prop. 18.) Deus non tantum est causa efficiens rerum

    existenti, sed etiam essenti. [Dieu nest pas seulement cause efficiente de lexistence,

    mais aussi de lessence des choses] (Ibid., prop. 25.) Dans son Ethique, P. III, prop.. 1,

    dmonstr., il dit : Ex data quacumque idea aliquis effectus necessario sequi debet. [dune

    ide quelconque suppose donne quelque effet doit suivre ncessairement] Nulla res

    nisi a causa externa potest destrui. [Nulle chose ne peut tre dtruite sinon par une cause

    extrieure . (Ibid., prop. 4.) Dmonstration : La dfinition dune chose quelconque

    affirme, mais ne nie pas lessence de cette chose (essence, constitution pour ne pas confondre

    avec existentia, existence); autrement dit, elle pose, mais nte pas lessence de cette chose.

    Aussi longtemps donc que nous avons gard seulement la chose elle-mme, et non des

    causes extrieures, nous ne pourrons rien trouver en elle qui la puisse dtruire. Cela signifie

    : Une notion ne pouvant rien contenir qui soit en contradiction avec sa dfinition, cest--dire

    avec la somme de ses attributs, une chose non plus ne peut rien renfermer qui puisse devenir

    la cause de sa destruction. Cette opinion est pousse jusqu sa limite extrme dans la seconde

    et un peu longue dmonstration de la onzime proposition, o il confond la cause qui pourrait

    dtruire ou supprimer un tre avec une contradiction que renfermerait la dfinition de cet tre

    et qui par suite annulerait celle-ci. La ncessit de confondre une cause avec un principe de

    connaissance devient ici tellement imprieuse, que Spinoza ne peut jamais dire causa, ou bien

    ratio seulement, mais quil est oblig de mettre chaque fois ratio sive causa; et dans le

    passage en question cela lui arrive huit fois, pour masquer la fraude. Descartes en avait dj

    fait de mme dans laxiome que nous avons rapport plus haut.

    Ainsi le panthisme de Spinoza nest donc au fond que la ralisation de la preuve

    ontologique de Descartes. Il commence par adopter la proposition ontothologique de

    Descartes, cite ci-dessus : Ipsa naturae Dei immensitas est causa sive ratio, propter quam

  • 15 | D e l a q u a d r u p l e r a c i n e d u p r i n c i p e d e r a i s o n s u f f i s a n t e

    nulla causa indiget ad existendum[Limmensit mme de sa nature est la cause ou la raison

    pour laquelle il na besoin daucune cause pour exister]; au lieu de Deus [Dieu], il dit (au

    commencement) toujours substentia ; il conclut : Substanti essentia necessario involvit

    existentiam, ergo erit substantia causa sui [Lessence de la substance enveloppe

    ncessairement lexistence ; elle sera donc cause de soi (Eth., P. I, prop. 7.) Ainsi, le mme

    argument par lequel Descartes avait prouv lexistence de Dieu lui sert prouver lexistence

    absolument ncessaire du monde, lequel na donc pas besoin dun Dieu. Il ltablit encore

    plus clairement dans la seconde scolie de la huitime proposition : Quoniam ad naturam

    substantiae pertinet existere, debet ejus definitione cessariam existentiam involvere, et

    consequenter ex sola ejus dfinitione debet ipsius existentia concludi. [Il ny a aucune chose

    existante de laquelle on ne puisse demander la cause pourquoi elle existe. Car cela mme se

    peut demander de Dieu ; non quil ait besoin daucune cause pour exister, mais parce que

    limmensit mme de sa nature est la cause ou la raison pour laquelle il na besoin daucune

    cause pour exister. Or cette substance, nous le savons, est le monde. Cest dans le mme

    sens que la dmonstration de la proposition 24 dit : Id, cujus natura in se considerata

    involvit existentiam, est causa sui. [Ce dont la nature considre en elle-mme (cest--dire

    la dfinition) enveloppe lexistence est cause de soi].

    Donc ce que Descartes navait tabli que dune manire idale, subjective, cest--dire rien

    que pour nous, lusage de la connaissance et en vue de la preuve de lexistence de Dieu,

    Spinoza le prend au rel et lobjectif, comme le vrai rapport entre Dieu et le monde. Chez

    Descartes, dans la notion de Dieu est compris aussi l tre qui devient par la suite un

    argument pour son existence relle ; chez Spinoza cest Dieu mme qui est contenu dans

    lunivers. Ce qui ntait donc pour Descartes quun principe de connaissance, Spinoza en fait

    un principe de ralit : si le premier avait enseign dans sa dmonstration ontologique que de

    lessentia de Dieu rsulte son existentia, le second en fait la causa sui et commence hardiment

    sa morale ainsi : Per causam sui intelligo id, cujus essentia involvit existentiam;

    [Jentends par cause de soi ce dont lessence (concept) enveloppe lexistence sourd aux

    leons dAristote qui lui crie. : lexistence ne peut appartenir lessence daucun tre.

    Nous avons donc ici la plus palpable confusion entre le principe de la connaissance et la

    cause. Et quand les no-spinozistes (schellingiens, hgliens, etc.), habitus prendre des

    mots pour des ides, se rpandent en pieuses louanges et prennent des airs hautains

    loccasion de cette causa sui, je ny vois pour ma part quune contradictio in adjecto, un

    consquent pris pour un antcdent, un arrt audacieusement arbitraire, leffet de rompre la

    chane infinie de la causalit : elle est analogue, selon moi, au cas de cet Autrichien qui, ne

    pouvant atteindre, pour la serrer, jusqu lagrafe de son shako quil portait fortement boucl

    sur sa tte, grimpa sur une chaise. Le vritable emblme de la causa sui serait reprsent par

    le baron Mnchhausen embrassant de ses jambes son cheval, qui est sur le point de se laisser

    couler au fond de leau, et senlevant en lair ainsi que sa bte, au moyen de la tresse de sa

    queue ramene sur le devant de la tte; au-dessous, il y aurait crit : causa sui.

    Pour finir, jetons encore les yeux sur la proposition 16 du premier livre de la Morale, o

    de ce que de la dfinition suppose dune chose quelconque, lentendement conclut

    plusieurs proprits qui en sont rellement les suites ncessaires, il dduit que : de la

    ncessit divine doit suivre tout ce qui peut tomber sous un entendement infini;

    incontestablement donc, ce Dieu est au monde dans le rapport dune notion sa dfinition.

    Nanmoins il y joint immdiatement aprs le corollaire suivant : Dieu est cause efficiente de

    toute chose. La confusion entre le principe de connaissance et la cause ne saurait tre

    pousse plus loin, ni produire de plus graves consquences quici. Mais tout cela tmoigne

    de limportance qua le thme, du prsent essai.

  • 16 | D e l a q u a d r u p l e r a c i n e d u p r i n c i p e d e r a i s o n s u f f i s a n t e

    A ces erreurs de ces deux grands esprits des sicles prcdents, erreurs nes dun dfaut de

    nettet dans la pense, M. de Schelling est venu de nos jours ajouter un petit acte final, en

    sefforant de poser le troisime degr la gradation que nous venons dexposer. En effet, si

    Descartes avait obvi aux exigences de linexorable loi de causalit qui acculait son Dieu dans

    ses derniers retranchements, en substituant la cause demande un principe de connaissance

    afin de calmer laffaire et si Spinoza avait fait de ce principe une cause effective et par suite la

    causa sui , par quoi Dieu devint pour lui lunivers, M. de Schelling (dans son Trait de la

    libert humaine) spara en Dieu mme le principe et la consquence ; il consolida la chose

    encore bien mieux par l quil lleva ltat dune hypostase relle et corporelle du principe

    et de sa consquence, en nous faisant connatre en Dieu quelque chose qui nest pas Dieu

    mme, mais son principe, comme principe primordial (Urgrund), ou plutt comme ngation

    de principe, comme principe sans fondement (Ungrund). Hoc qiiidem vere palmarium est

    [Ce qui est vraiment le comble]. Du reste, on sait parfaitement aujourdhui quil a puis

    toute cette fable dans le Rapport approfondi sur le mystre de la terre et du ciel de Jacob

    Bhme; mais il ne semble pas que lon connaisse o Jacob Bhme lui-mme a pris la chose et

    quelle est la vritable origine de ce Urgrund; cest pourquoi je me permets de lindiquer ici.

    Cest le buthos (cest--dire abyssus, vorago, ainsi donc, profondeur sans fond, abme) des

    Valentiniens (secte dhrsiarques au IIe sicle); cet abme fconda le Silence, qui lui tait

    consubstantiel et qui engendra ensuite lEntendement et lUnivers. Saint Irne, Contr. hres.

    lib. I, c. 1, expose la chose en ces termes :

    Ils soutiennent, en effet, qu dabord exist un certain on parfait, dune sublimit

    invisible et indicible ; ils lappellent origine primordiale, pre de toutes choses et fondement

    originaire. Insaisissable et invisible, ternel et sans commencement, il se serait trouv en

    repos et grande paix pendant une infinit don de temps. En mme temps, aurait subsist

    avec lui lintelligence quils appellent aussi la grce et le silence ; ce fondement originaire

    aurait eu, un jour, lide de laisser maner de lui le dbut du monde et cette manation dont il

    aurait eu lide, il laurait mise dans le Silence qui lui tait consubstantiel, telle la semence

    dans une matrice ; aprs avoir reu cette semence et tre devenu gros, lintellect serait n,

    analogue et semblable celui qui lavait fait natre et capable seulement de saisir la grandeur

    du pre. Ils nomment cet intellect monogne et origine de lunivers. Jacob Bhme aura

    puis cela quelque part dans lhistoire des hrsiarques, et cest de ses mains que M. de

    Schelling la pris en toute croyance.

    9. Leibnitz

    Leibnitz, le premier, posa formellement le principe de la raison, comme un principe

    fondamental de toute connaissance et de toute science. Il le proclame trs pompeusement dans

    plusieurs passages de ses uvres, sen fait accroire normment cet gard, et se pose comme

    sil venait de le dcouvrir; avec tout cela, il nen sait rien dire de plus, si ce nest toujours que

    chaque chose en gnral et en particulier doit avoir une raison suffisante dtre telle et non

    autre; mais le monde savait cela parfaitement avant quil vnt le dire. Il indique bien aussi

    loccasion la distinction entre ses deux significations, mais il ne la fait pas ressortir en termes

    exprs ni ne lexplique quelque part clairement. Le passage principal se trouve dans ses Princ.

    philosophi, 32, et un peu mieux rendu dans ldition franaise remanie, qui porte pour

    titre La monadologie : En vertu du principe de la raison suffisante, nous considrons

    qu'aucun fait ne saurait se trouver vrai ou existant, aucune nonciation vritable, sans quil y

    ait une raison suffisante pourquoi il en soit ainsi et non pas autrement. On peut comparer

    encore avec ce passage sa Thodice, 44, et la cinquime lettre Clarke, 125.

  • 17 | D e l a q u a d r u p l e r a c i n e d u p r i n c i p e d e r a i s o n s u f f i s a n t e

    10. Wolf.

    Wolf se trouve donc tre le premier qui ait expressment spar les deux significations

    capitales de notre principe et en ait expos la diffrence. Cependant il ne ltablit pas encore,

    comme on le fait aujourdhui, dans la logique, mais dans lOntologie. Ici il insiste dj, il est

    vrai, sur ce point quil ne faut pas confondre le principe de la raison suffisante de

    connaissance avec celui de cause et effet; mais il ny dtermine pas nettement la diffrence et

    commet mme des confusions, vu que l mme, au chapitre de ratione sufficiente, 70, 74,

    75, 77, il donne, lappui du principium ratonis sufficientis, des exemples de cause et effet et

    de motif et action, qui, lorsquil veut faire la distinction dont il sagit, devraient tre rapports

    dans le mme ouvrage au chapitre De causis. Or, dans celui-ci, il cite de nouveau des

    exemples tout pareils et pose ici encore le principimn cognoscendi ( 876), lequel, il est vrai,

    ne convient pas cette place, puisquil lavait dj expos plus haut, mais qui sert nanmoins

    introduire la distinction prcise et claire entre ce principe et la loi de causalit; celle-ci suit

    immdiatement, 881-884. On appelle principe, dit-il ici en outre, ce qui contient en soi la

    raison dtre de quelque chose dautre; il en distingue trois espces, savoir : 1 Principium

    fiendi (causa), quil dfinit : ratio actualitatis alterius; e. gr. si lapis calescit, ignis mit radii

    sotores sunt rationes, cur calor lapidi insit. 2 Principium essendi, quil dfinit : ratio

    possihilitatis alterius : in eodem exemplo, ratio possibilitatis, cur lapis calorem recipem

    possit, est in essentia seu modo compositions lapidis. Ceci me semble une notion

    inadmissible: La possibilit est, ainsi que Kant la suffisamment dmontr, laccord avec des

    conditions, nous connues priori, de toute exprience. Cest par celles-ci que nous savons,

    en nous reportant lexemple de la pierre, donn par Wolf, que des modifications sont

    possibles comme effets rsultant de causes, quun tat peut succder un antre quand celui-ci

    contient les conditions du premier : dans lexemple, nous trouvons, comme effet, ltat de la

    pierre dtre chaude, et, comme cause, ltat antrieur de la pierre, davoir une capacit

    limite pour le calorique et dtre en contact avec du calorique libre. Que si Wolf veut

    nommer la premire nature de cet tat pnincipium essendi, et la seconde principium fiendi,

    cela repose sur une erreur provenant chez lui de ce que les conditions intrinsques de la pierre

    sont plus durables et peuvent par consquent attendre plus longtemps lapparition des autres.

    En effet, pour la pierre, tre telle qui elle est, dune certaine constitution chimique, qui produit

    telle ou telle chaleur spcifique et, par suite, une capacit inverse de celle-ci pour le calorique,

    aussi bien que dautre part son arrive en contact avec du calorique libre, tous ces faits sont la

    suite dune chane de causes antrieures, qui sont toutes des principia fiendi : mais ce nest

    que le concours de cette double espce de circonstances qui vient crer cet tat qui, comme

    cause, produit la calfaction, comme effet. Il ny nulle part de place dans tout cela pour le

    principium essendi de Wolf, quen consquence je nadmets pas ; si je me suis tendu un peu

    longuement sur ce sujet, cest en partie parce que jemploierai cette expression plus loin dans

    une tout autre acception, et en partie parce que cet examen contribue faire bien saisir le sens

    vrai de la loi de causalit, 3 Wolf distingue encore, comme nous lavons dit, le

    principium cognoscendi , et comme causa il rapporte encore la causa impulsiva, sive

    ratio voluntatem determinans.

    11. Philosophes de lpoque intermdiaire entre Wolf et Kant.

    Baumgarten, dans sa Metaphysica, 20-24 et 306-313, rpte les distinctions de Wolf.

    Reimarus, dans son Trait de la raison 81, distingue: 1 le principe intrieur, dont

    lexplication concorde avec celle que donne Wolf de la ratio essendi , mais qui

    conviendrait mieux la ratio cognoscendi sil ne rapportait pas aux choses ce qui ne peut

  • 18 | D e l a q u a d r u p l e r a c i n e d u p r i n c i p e d e r a i s o n s u f f i s a n t e

    valoir que pour les notions, et 2 le principe extrieur, cest--dire causa . Dans les

    120 et suivants, il prcise bien la ratio cognoscendi comme une condition de toute

    nonciation; seulement, au 125, dans un exemple quil rapporte, il la confond tout de mme

    avec la cause;

    Lambert, dans le Novum Organum, ne mentionne plus les distinctions de Wolf, mais il

    montre par un exemple quil fait la diffrence entre un principe de connaissance et une cause;

    en effet, dans le vol. I, 572, il dit que Dieu est le principium essendi des vrits, et que les

    vrits sont les principia cognoscendi de Dieu.

    Platner, dans les Aphorismes, 868, dit : Ce qui, dans le domaine de la reprsentation,

    sappelle principe et consquence (principium cognoscendi, ratio rationatum), est, dans la

    ralit, cause et effet (causa efficiens effectus). Toute cause est principe de connaissance,

    tout effet consquence de connaissance. Il prtend donc queffet et cause sont identiques

    avec ce qui, dans la ralit, correspond aux notions de principe et consquence de penses, et

    que les premiers se rapportent aux seconds peu prs comme substance et accident sujet et

    attribut, ou comme la qualit de lobjet la sensation quelle produit en nous, etc. Je trouve

    superflu de rfuter cette opinion, car tout le monde comprend facilement que le rapport de

    principe connaissance dans les jugements est tout autre chose que la connaissance de cause

    et effet, bien que, dans quelques cas isols, la connaissance dune cause, comme telle, puisse

    constituer le principe dun jugement qui nonce leffet. (Compar. 36.)

    12. Hume.

    Personne, avant ce vrai penseur, navait encore dout des principes suivants : tout dabord,

    et avant toutes choses, au ciel et sur la terre, il y a le principe de la raison suffisante, cest--

    dire la loi de la causalit. Car il est une veritas terna, cest--dire quil est, en soi-mme et

    par soi-mme, plac au-dessus des dieux et du destin : tout le reste, au contraire, comme par

    exemple lentendement, qui conoit la pense du principe de la raison, comme aussi lunivers

    entier, et galement ce qui peut tre la cause de cet univers, tel que les atomes, le mouvement,

    un crateur, etc., tout cela nest ce quil est quen conformit et en vertu de ce principe. Hume

    fut le premier qui savisa de senqurir do drivait lautorit de cette loi de causalit, et de

    lui demander ses lettres de crance. On connat le rsultat auquel il arriva, savoir que la

    causalit ne serait rien autre que la succession dans le temps des choses et des vnements,

    perue empiriquement et devenue familire pour nous : chacun sent aussitt la fausset de ce

    rsultat, et le rfuter nest pas bien difficile. Mais le mrite est dans la question mme : elle

    fut le stimulant et le point de dpart des recherches profondment mdites de Kant, et donna

    ainsi naissance un idalisme incomparablement plus profond et plus fondamental que celui

    connu jusqualors et qui tait principalement celui de Berkeley, c'est--dire lidalisme

    transcendantal, qui veille en nous la conviction que le monde est aussi dpendant de nous

    dans lensemble que nous le sommes du monde dans le particulier. Car, en tablissant que les

    principes transcendantaux sont tels que par leur intermdiaire nous pouvons dcider quelque

    chose a priori, cest--dire avant toute, exprience, sur les choses et sur leur possibilit, il

    prouva par l que ces choses, en elles-mmes et indpendamment de notre connaissance, ne

    peuvent pas tre telles quelles se prsentent nous. La parent dun semblable monde avec le

    rve saute aux yeux.

    13. Kant et son cole

  • 19 | D e l a q u a d r u p l e r a c i n e d u p r i n c i p e d e r a i s o n s u f f i s a n t e

    Le passage le plus important de Kant sur le principe de la raison suffisante se trouve dans

    la premire section, litt. , de son opuscule intitul : Sur une dcouverte daprs laquelle

    toute critique de la raison pure serait rendue inutile . Kant y insiste sur la distinction du

    principe logique (formel) de la connaissance, savoir que toute proposition doit avoir sa raison,

    davec le principe transcendantal (matriel) que toute chose doit avoir sa cause , et y

    combat Eberhard, qui avait voulu identifier ces deux principes. Plus loin, dans un paragraphe

    spcial, je critiquerai sa dmonstration, de lexistence priori, et de la transcendantalit qui

    en est la consquence, de la loi de causalit ; mais jen donnerai auparavant moi-mme, la

    seule dmonstration exacte.

    Cest la suite de ces prcdents, que les divers traits de logique publis par lcole

    kantienne, tels que ceux de Hofbauer, Maas, Jacob, Kiesewetter, etc., indiquent avec assez de

    prcision la diffrence entre le principe de la connaissance et la cause. Kiesewetter surtout,

    dans sa Logique, vol. I, p. 16 (dition allemande), la donne dune manire entirement

    satisfaisante en ces termes : La raison logique (principe de connaissance) ne doit pas tre

    confondue avec la raison relle (cause). Le principe de la raison suffisante appartient la

    logique, celui de la causalit la mtaphysique (p. 60). Le premier est le principe fondamental

    de la pense, le second de lexprience. La cause se rapporte des objets rels, la raison

    logique rien qu des reprsentations.

    Les adversaires de Kant insistent encore plus sur cette distinction. G-E. Schulzer dans sa

    Logique, 19, note 1, et 63, dplore la confusion que lon fait du principe de la raison

    suffisante avec celui de la causalit. Salomon Maimon, Logique, p. 20, 21, se plaint que lon

    ait beaucoup parl de la raison suffisante sans expliquer ce que lon entendait par l, et dans la

    prface, p. XXIV, il blme Kant de faire driver le principe de causalit de la forme logique

    des jugements hypothtiques.

    Frd.-H. Jacobi, dans ses Lettres sur la doctrine de Spinoza, suppl. 7, p. 414, dit que de la

    confusion de la notion de la raison avec celle de la cause nat une erreur qui est devenue la

    source de maintes fausses spculations ; aussi en donne-t-il la diffrence sa manire. Avec

    tout cela, on trouve ici, comme dordinaire chez lui, plutt une jonglerie vaniteuse avec des

    phrases, quune srieuse discussion philosophique.

    Finalement, quant M. de Schelling, on peut voir comment il distingue un principe dune

    cause, dans ses Aphorismes pour servir d'introduction la philosophie naturelle ( 184), qui

    se trouvent au commencement du premier cahier, dans le premier volume des Annales de

    mdecine par Marcus et Schelling. On y apprend que la gravit est le principe, et la lumire la

    cause des choses. Je ne le cite qu titre de curiosit, car, part cela, un radotage aussi

    frivole ne mrite pas de trouver une place parmi les opinions de penseurs srieux et de bonne

    foi.

    14. Des dmonstrations du principe.

    Je dois mentionner encore que lon a inutilement essay plusieurs reprises de prouver le

    principe de la raison suffisante en gnral, sans dterminer exactement, la plupart du temps,

    dans quelle acception on le prenait. Ainsi procde Wolf, par exemple, dans son Ontologie,

    70 ; et Baumgarten rpte la mme dmonstration dans sa Mtaphysique, 20. Il serait

    superflu de la rpter aussi ici et de la rfuter, puisquil est vident quelle repose sur un jeu

    de mots. Platner, dans ses Aphorismes, 828, Jacob, dans la Logique et la Mtaphysique (p. 38,

    d. 1794), ont essay dautres preuves dans lesquelles le cercle vicieux est trs facile

  • 20 | D e l a q u a d r u p l e r a c i n e d u p r i n c i p e d e r a i s o n s u f f i s a n t e

    reconnatre. Jai dj dit que je parlerai plus loin des dmonstrations de Kant. Comme,

    dans le prsent essai, jespre tablir les diffrentes lois de lintelligence dont lexpression

    commune est le principe de la raison suffisante, il sera dmontr par l mme que le principe

    en gnral ne saurait se prouver, et que lon peut appliquer toutes ces preuves, lexception

    de celle de Kant qui ne vise pas la validit, mais l priorit de la loi de causalit, ce que dit

    Aristote : Ils cherchent la raison de ce dont il ny a pas de raison ; car le principe de la

    dmonstration nest pas lui-mme une dmonstration (Mtaph., III, 6). Car toute preuve

    consiste remonter quelque chose de reconnu, et si de ce connu, quel quil soit, nous

    demandons toujours la preuve, nous finirons par arriver certains principes, qui expriment les

    formes et les lois, et par suite les conditions de toute pense et de toute connaissance, et dans

    lemploi desquels consiste par consquent toute pense et toute connaissance ; de manire que

    la certitude nest autre chose que la concordance avec ces principes et que leur propre

    certitude ne peut pas dcouler son tour dautres principes. Jexposerai clans le cinquime

    chapitre de quelle nature est la vrit de tels principes.

    Chercher une preuve au principe de la raison surtout est en outre un non-sens tout spcial,

    qui tmoigne dun manque de rflexion. En effet, toute preuve est lexpos de la raison dun

    jugement nonc qui reoit par l mme la qualification de vrai. Le principe de la raison est

    prcisment lexpression de cette ncessit dune raison pour tout jugement. Demander une

    preuve de ce principe, cest--dire lexpos de sa raison, cest ladmettre par l mme

    lavance pour vrai; bien plus, cest baser sa prtention prcisment sur cette prsupposition.

    On tombe ainsi dans ce cercle vicieux dexiger une preuve du droit dexiger une preuve.

  • 21 | D e l a q u a d r u p l e r a c i n e d u p r i n c i p e d e r a i s o n s u f f i s a n t e

    CHAPITRE III : INSUFFISANCE DE LEXPOS QUON EN A FAIT

    JUSQUICI ET ESQUISSE DUN EXPOS NOUVEAU

    15. Cas qui ne rentrent pas dans les acceptions du principe exposes jusqua ce

    jour.

    De lexamen que nous avons prsent dans le chapitre prcdent, il ressort comme rsultat

    gnral que lon a distingu deux applications du principe de la raison suffisante, bien que

    cela ne se soit fait que graduellement, avec un retard surprenant, et non sans tre retombe

    plusieurs reprises dans des confusions et des erreurs : lune est son application aux jugements,

    qui, pour tre vrais, doivent toujours avoir une raison; lautre, aux changements des objets

    rels, qui doivent toujours avoir une cause. Nous voyons que, dans les deux cas, le principe de

    la raison suffisante nous autorise poser la question : pourquoi ? et cette proprit lui est

    essentielle. Mais tous les cas o nous avons le droit de demander pourquoi sont-ils bien

    contenus dans ces deux relations ? Quand je demande : Pourquoi, dans ce triangle, les trois

    cts sont-ils gaux? La rponse est : Parce que les trois, angles le sont; Or lgalit des

    angles est-elle la cause de celle des cts? Non, car il ne sagit ici daucun changement, par

    consquent daucun effet, qui doive avoir une cause. Est-elle un simple principe de

    connaissance? Non, car lgalit des angles nest pas simplement la preuve de lgalit des

    cotes, la simple raison dun jugement : on ne pourrait jamais comprendre au moyen de pures

    notions que, lorsque les angles sont gaux, les cts le doivent tre galement; car, dans la

    notion dgalit des angles, nest pas contenue la notion dgalit des cts. Ce nest donc pas

    ici une relation entre des notions ou entre des jugements, mais entre des cts et des angles.

    Lgalit des angles nest pas le principe immdiat de la connaissance de lgalit des cts,

    elle nen est que le principe mdiat, vu quelle est pour les cts la cause d'tre de telle faon,

    dans le cas prsent dtre gaux : parce que les angles sont gaux, les cts doivent tre

    gaux. Il y a ici une relation ncessaire entre angles et cts, et non pas immdiatement une

    relation ncessaire entre des jugements. Ou bien encore, lorsque je demande pourquoi

    infecta facta, et jamais facta infecta fieri possunt, cest--dire pourquoi le pass est

    absolument irrparable et lavenir infaillible, cela ne peut se dmontrer par la logique pure,

    par de simples notions. Cela nest pas non plus affair de causalit, car celle-ci ne rgit que les

    vnements, dans le temps, et, non le temps lui-mme. Ce nest pas en vertu de la causalit,

    mais immdiatement, par le fait seul de son existence, dont lapparition est nanmoins

    infaillible, que lheure prsente a prcipit celle qui vient de scouler, dans labme sans fond

    du pass, et la anantie jamais. Cela ne se peut comprendre ni expliquer par de pures

    notions; nous le reconnaissons tout immdiatement et par intuition, tout comme la diffrence

    entre la droite et la gauche et ce qui en dpend, par exemple pourquoi le gant gauche ne va

    pas la main droite.

    Puisque tous les cas dans lesquels le principe de la raison suffisante trouve son

    application, ne se laissent pas ramener a celui de principe logique et consquence et a celui de

    cause et effet, il faut que dans cette classification on nait pas suffisamment tenu compte de la

    loi de spcification. Cependant la loi dhomognit nous oblige de supposer que ces cas ne

    peuvent pas varier linfini, mais quils doivent pouvoir tre ramens un certain nombre

    despces. Avant que je tente de procder cette classification, il est ncessaire dtablir le

    caractre particulier, qui appartient en propre, dans tous les cas, au principe de la raison

    suffisante ; car il faut toujours fixer la notion du genre avant celle des espces.

    16. De la racine du principe de la raison suffisante.

  • 22 | D e l a q u a d r u p l e r a c i n e d u p r i n c i p e d e r a i s o n s u f f i s a n t e

    Notre facult de connaissance, se manifestant comme sensibilit externe et interne

    (rceptivit), comme entendement et comme raison, se dcompose en sujet et objet et ne

    contient rien au-del. tre objet pour le sujet ou tre notre reprsentation cest la mme

    chose. Toutes nos reprsentations sont objets du sujet, et tous les objets du sujet sont nos

    reprsentations. Or il arrive que toutes nos reprsentations sont entre elles dans une liaison

    rgulire que lon peut dterminer priori, en ce qui touche la forme, en vertu de cette

    liaison, rien d'isol et d'indpendant, rien unique et de dtach, ne peut devenir notre objet.

    Cest cette liaison quexprime le principe de la raison suffisante, dans sa gnralit. Bien que

    cette relation, comme nous pouvons le voir par ce qui a t dit jusquici, revte des formes

    diverses, selon la diversit despce des objets que le principe de la raison exprime alors son

    tour par des dnominations diffrentes, Cependant elle conserve toujours ce qui est commun

    toutes ces formes et ce quaffirme notre principe, pris dans son sens gnral et abstrait. Ce que

    jai nomm la racine du principe de la raison suffisante, ce sont donc ces relations qui en

    forment la base, et que nous aurons exposer plus en dtail dans ce qui va suivre. En les

    examinant de plus prs et conformment aux lois dhomognit et de spcification, nous

    verrons quelles se divisent en plusieurs espces, trs diffrentes les unes des autres, dont le

    nombre peut se ramener quatre, selon les quatre classes dans lesquelles rentre tout ce qui

    peut devenir objet pour nous, par consquent toutes nos reprsentations. Ce sont ces quatre

    classes que nous exposerons, et tudierons dans les quatre prochains chapitres.

    Nous verrons, dans chacune de ces classes, le principe de la raison suffisante apparatre

    sous une autre forme ; mais, en mme temps, nous le verrons se manifester comme le mme et

    comme issu de la racine que je viens dindiquer, en ce quil admet partout lnonciation

    expose au commencement de ce paragraphe.

  • 23 | D e l a q u a d r u p l e r a c i n e d u p r i n c i p e d e r a i s o n s u f f i s a n t e

    CHAPITRE IV : DE LA PREMIRE CLASSE DOBJETS POUR LE SUJET

    ET DE LA FORME QUY REVT LE PRINCIPE DE LA RAISON

    SUFFISANTE.

    17. Explication gnrale de cette classe dobjets.

    La premire classe dobjets possibles pour notre facult de reprsentation est celle des

    reprsentations intuitives, compltes, empiriques. Elles sont intuitives par opposition celles

    qui ne sont quun acte de la pense, par consquent par opposition aux notions abstraites;

    compltes, en ce sens quelles renferment, suivant la distinction de Kant, non seulement la

    partie formelle, mais aussi la partie matrielle des phnomnes ; empiriques, en partie parce

    quelles ne procdent pas dune simple liaison de penses, mais quelles ont leur origine dans

    une excitation de la sensation de notre organisme sensitif, auquel elles nous renvoient toujours

    pour la constatation de leur ralit, et en partie parce que, en vertu de lensemble des lois de

    lespace, du temps et de la causalit, elles sont rattaches ce tout complexe, nayant ni fin ni

    commencement, qui constitue notre ralit empirique. Mais comme cette dernire, ainsi que

    cela rsulte de la doctrine de Kant, nenlve pas ces reprsentations leur caractre didalit

    transcendantale, nous ne les considrons ici, o il sagit des lments formels de la

    connaissance, quen leur qualit de reprsentations.

    18. Esquisse dune analyse transcendantale de la ralit empirique.

    Les formes de ces reprsentations sont celles du sens intime et des sens externes : savoir le

    temps et lespace. Mais ce nest que remplies que ces formes sont perceptibles. Leur

    perceptibilit, cest la matire, sur laquelle je vais revenir tout lheure, et aussi au 21.

    Si le temps tait la forme unique de ces reprsentations, il ny aurait pas dexistence

    simultane (Zugleichseyn) et partant rien de permanent et aucune dure: Car le temps nest

    perceptible quautant quil est rempli, et sa continuit ne lest que par la variation de ce qui le

    remplit. La permanence dun objet ne peut donc tre reconnue que par le contraste du

    changement dautres objets coexistants. Mais la reprsentation de la coexistence est

    impossible dans le temps seul; elle est conditionne, pour lautre moiti, par la reprsentation

    de lespace, vu que dans le temps seul tout se succde et que dans lespace tout est juxtapos;

    elle ne peut donc rsulter que de lunion du temps et de lespace.

    Si d'autre part lespace tait la forme unique des reprsentations de cette classe, il ny

    aurait point de changement : car changement, ou variation, cest succession dtats; or la

    succession nest possible que dans le temps. Aussi peut-on dfinir galement le temps comme

    tant la possibilit de destinations opposes pour le mme objet.

    Nous voyons donc que les deux formes des reprsentations empiriques, bien quayant en

    commun la divisibilit et lextensibilit infinies, se distinguent radicalement lune de lautre

    par l, que ce qui est essentiel pour lune na aucune signification pour lautre; la

    juxtaposition na aucun sens dans le temps, ni la succession dans lespace. Et cependant les

    reprsentations empiriques qui forment lensemble normal de la ralit apparaissent la fois

    sous les deux formes; et mme l'union intime, de toutes les deux est la condition de la ralit

    qui on drive, peu prs comme un produit drive de ses facteurs. Ce qui ralise cette union,

    cest lentendement ; en vertu de sa fonction toute spciale, il unit ces formes htrognes de

    la perception sensible, de faon que de leur pntration rciproque rsulte, bien que pour lui

    seul, la ralit empirique comme une reprsentation collective : cette reprsentation forme un

  • 24 | D e l a q u a d r u p l e r a c i n e d u p r i n c i p e d e r a i s o n s u f f i s a n t e

    tout reli et maintenu par les formes du principe de la raison, mais dont les limites sont

    problmatiques; les reprsentations individuelles appartenant cette premire classe sont les

    parties de cet ensemble et y prennent leur place en vertu de lois prcises dont la connaissance

    nous est acquise priori; dans cet ensemble, il existe simultanment un nombre illimit

    dobjets ; car nonobstant le flux perptuel du temps, la substance, cest--dire la matire, y est

    permanente, et, malgr la rigide immobilit de lespace, les tats de la matire y changent; en

    un mot, dans cet ensemble est contenu pour nous le monde objectif et rel tout entier. Le

    lecteur qui sintresse la question trouvera dans mon ouvrage : Le monde comme volont et

    reprsentation, vol. I, 4 (d. allem.), un travail complet sur cette analyse de la ralit

    empirique, dont je ne donne ici quune bauche ; il y verra, expose dans tous ses dtails, la

    manire dont lentendement, en vertu de sa fonction, arrive raliser cette union et par l se

    crer le monde de lexprience. Le tableau annex au chap. 4, vol. II du mme ouvrage,

    contenant les Prdicabilia priori du temps, de l'espace et de la matire, lui sera aussi dun

    grand secours, et nous le recommandons sa soigneuse attention, car il y verra surtout

    comment les contrastes de lespace et du temps se concilient dans la matire apparaissant

    comme leur produit sous la forme de la causalit.

    Je vais exposer tout lheure, en dtail, la fonction de lentendement qui forme la base de

    la ralit empirique: mais auparavant je dois carter, par quelques explications rapides, les

    premiers obstacles que pourrait rencontrer le systme idaliste que je professe ici.

    19. De la prsence immdiate des reprsentations.

    Malgr cette union des formes du sens intime et du sens externe, opre par

    lentendement leffet de la reprsentation de la matire et, par l, dun monde extrieur

    consistant, le sujet ne connat immdiatement que par le sens intime, vu que le sens externe est

    son tour objet pour lintime qui peroit de nouveau les perceptions du premier : le sujet reste

    donc soumis, lgard de la prsence immdiate des reprsentations dans sa conscience, aux

    seules conditions du temps en sa qualit de forme du sens intime : de toutes ces considrations

    il rsulte quil ne peut y avoir, la fois, de prsente pour le sujet, quune seule reprsentation

    distincte, bien quelle puisse tre trs complexe. Lexpression : les reprsentations sont

    immdiatement prsentes, signifie que nous ne les connaissons pas seulement dans cette union

    du temps et de lespace, accomplie par lentendement (qui est une facult intuitive, ainsi que

    nous le verrons tout lheure) leffet de produire la reprsentation collective de la ralit

    empirique, mais que nous les connaissons comme reprsentations du sens, intime, dans le

    temps pur, et cela au point mort situ entre les deux directions divergentes du temps, point

    que lon appelle le prsent. La condition indique dans le prcdent paragraphe, pour la

    prsence immdiate dune reprsentation de cette classe, est son action causale sur nos sens,

    par suite sur notre corps, lequel appartient lui-mme aux objets de cette classe et se trouve

    soumis par consquent la loi qui la rgit et que nous allons exposer tout lheure, la loi de

    la causalit. Comme cause de cela le sujet, en vertu des lois du monde interne et externe, ne

    peut pas sarrter cette unique reprsentation ; comme en outre il ny a pas de simultanit

    dans le temps pur, il sensuit que cette reprsentation disparatra incessamment, dplace par

    dautres selon un ordre que lon ne peut dterminer priori, mais qui dpend de circonstances

    que nous allons indiquer bientt. En outre, cest un fait bien connu que la fantaisie et le rve

    reproduisent la prsence immdiate des reprsentations ; mais lexamen de ce fait nappartient

    pas ici ; il appartient la psychologie empirique. Mais comme, malgr cette instabilit et cette

    sparation des reprsentations, par rapport leur prsence immdiate dans la conscience du

    sujet, celui-ci conserve nanmoins, au moyen de la fonction de lentendement, la

    reprsentation dun ensemble de la ralit comprenant tout en soi, ainsi que je lai dcrit plus

  • 25 | D e l a q u a d r u p l e r a c i n e d u p r i n c i p e d e r a i s o n s u f f i s a n t e

    haut, on a considr, cause de cette opposition, les reprsentations comme tant de nature

    toute diffrente selon quelles appartiennent cet ensemble ou quelles sont immdiatement

    prsentes dans la conscience; on les a appeles dans le premier cas des objets rels et dans le

    second seul des reprsentations. Cette thorie, qui est la thorie commune, porte, comme on le

    sait, le nom de ralisme. En regard du ralisme, lavnement de la philosophie moderne, est

    venu se placer lidalisme, qui a gagn de plus en plus de terrain. Reprsent dabord par

    Malebranche et Berkeley, il fut lev par Kant la puissance dun idalisme transcendantal,

    qui rend intelligible la coexistence de la ralit empirique et de lidalit transcendantale des

    choses ; Kant, dans la Critique de la raison pratique, sexprime entre autres en ces termes :

    Jappelle idalisme transcendantal de tous les phnomnes la doctrine en vertu de laquelle

    nous les considrons tous, tant qu'ils sont, comme de pures reprsentations et non comme des

    choses en soi Plus loin, dans la note, il ajoute : Lespace nest lui-mme que

    reprsentation ; donc, ce qui est dans lespace doit tre contenu dans la reprsentation; et

    rien ny existe qu'autant que rellement reprsent en lui. (Crit. du 4e paralogisme de la

    Psych. transe., p. 369 et 375 de la 1re

    dition [allem.].) Enfin, dans la Rflexion annexe

    ce chapitre, il dit : Si je supprime le sujet pensant, du coup doit disparatre le monde

    matriel tout entier, qui n'est autre chose que le phnomne pour la sensibilit de notre sujet,

    et une sorte de reprsentation pour lui. Dans lInde, lidalisme est, pour le brahmanisme

    aussi bien que pour le bouddhisme, le dogme mme de la religion populaire : ce nest quen

    Europe, et par suite des principes essentiellement et absolument ralistes du judasme, que ce

    systme passe pour un paradoxe. Mais le ralisme perd de vue que la soi-disant existence de

    ces objets rels nest absolument rien autre quun tat de reprsentation, ou, si lon persiste a

    nappeler tat de reprsentation en acte, que la prsence immdiate dans la conscience du

    sujet, alors elle nest mme que la possibilit du fait dtre reprsent : il perd aussi de vue

    que, en dehors de son rapport au sujet, lobjet cesse dtre objet, et que, si on lui enlve ce

    rapport ou si lon en fait abstraction, on supprime du mme coup toute existence objective.

    Leibnitz qui sentait bien que la condition ncessaire de lobjet est le sujet, mais qui ne pouvait

    malgr tout saffranchir de lide dune existence en soi des objets, indpendante de leur

    rapport avec le sujet, cest--dire indpendante du fait dtre reprsents, admit dans le

    principe un monde des objets en soi, identique au monde des perceptions et marchant

    paralllement celui-ci; auquel toutefois il nest pas li directement, mais rien

    quextrieurement, au moyen dune harmonia prstabilita; videmment la chose la plus

    superflue de la terre, puisquelle ne peut pas tre perue elle-mme et que ce monde des

    reprsentations, identique lautre, nen poursuit pas moins bien sa marche sans lui. Plus tard,

    quand il voulut mieux dterminer lessence de ces objets existants en soi objectivement, il se

    trouva dans la ncessit de dclarer les objets en soi pour des sujets (monades), donnant par l

    mme la preuve la plus parlante que notre conscience, en tant que purement connaissante,

    donc dans les bornes de lintellect, cest--dire de lappareil pour le monde des perceptions,

    ne peut rien trouver au-del dun sujet et dun objet, dun tre percevant et dune perception,

    et quen consquence lorsque dans un objet nous avons fait abstraction de sa qualit dobjet

    (du fait pour lui dtre peru, Vorgestelltwerden ), cest--dire lorsque nous supprimons un

    objet comme tel, tout en voulant mettre quelque chose, nous ne pouvons trouver que le sujet.

    Si, linverse, nous faisons abstraction de la qualit du sujet comme tel, tout en ne voulant

    pas ne rien conserver, cest le cas oppos qui se prsente et qui donne naissance au

    matrialisme.

    Spinoza, qui navait pas tir la chose au clair et dont les notions sur ce sujet taient encore

    confuses, avait cependant trs bien compris que la relation ncessaire entre le sujet et lobjet

    est tellement essentielle en eux quelle est la condition absolue de leur conception possible;

  • 26 | D e l a q u a d r u p l e r a c i n e d u p r i n c i p e d e r a i s o n s u f f i s a n t e

    cest pourquoi il les prsente comme tant une identit du principe connaissant et du principe

    tendu, dans la matire qui seule existe.

    Observation. Je dois faire remarquer, l'occasion de lexplication gnrale contenue

    dans ce paragraphe, que; lorsque dans le cours de cette dissertation jemploierai, pour

    abrger et tre plus facilement compris, lexpression dobjets rels, il ne faudra par l

    entendre rien autre chose que les reprsentations intuitives, jointes en un ensemble pour

    former la ralit empirique, laquelle en soi reste toujours idale.

    20. Du principe de la raison suffisante du devenir .

    Dans la classe dobjets pour le sujet dont nous nous occupons maintenant, le principe de

    la raison suffisante se prsente comme loi de causalit, et, comme tel, je lappelle

    principium rationis sufflcientis fiendi. Cest par lui que tous les objets, qui apparaissent dans

    la reprsentation collective formant lensemble de la ralit exprimentale, sont rattachs

    entre eux en ce qui regarde leur passage successif dun tat un autre, par consquent dans la

    direction du cours du temps.

    Voici quel est ce principe. Lorsquun ou plusieurs objets rels passent un nouvel tat,

    celui-ci doit avoir t prcd dun autre auquel il succde rgulirement, cest--dire toutes

    les fois que le premier existe. Se suivre ainsi sappelle sensuivre ; le premier tat se

    nomme la cause, et le second leffet. Lorsque, par exemple, un corps sallume, il faut que cet

    tat dinflammation ait t prcd dun tat : 1 daffinit pour loxygne, 2 de contact avec

    ce gaz, 3 dun certain degr de temprature. Comme linflammation devait immdiatement

    se produire ds que cet tat tait prsent, et comme elle ne sest produite quen ce moment, il

    faut donc que cet tat nait pas toujours t et quil ne se soit produit quen cet instant mme.

    Cette production dun tat sappelle un changement. Aussi la loi de la causalit se rapporte-t-

    elle exclusivement des changements et na affaire qu eux. Tout effet est, au moment o il

    se produit, un changement, et, par l mme quil ne sest pas produit avant, il nous renvoie

    infailliblement un autre changement qui la prcd et qui est cause par rapport au premier;

    mais ce second changement, son tour, sappelle effet par rapport un troisime dont il a t

    ncessairement prcd lui-mme. Cest l la chane de la causalit ; ncessairement, elle na

    pas de commencement. Par suite, tout tat nouveau qui se produit doit rsulter dun

    changement qui la prcd ; par exemple, dans le cas ci-dessus, linflammation du corps doit

    avoir t prcde dune adjonction de calorique libre, do a du rsulter llvation de

    temprature : cette adjonction a d elle-mme avoir pour condition un changement prcdent,

    par exemple la rflexion des rayons solaires par un miroir ardent; celle-ci, son tour, peut-tre

    par la disparition dun nuage qui voilait le soleil; cette dernire, par le vent; celui-ci, par une

    ingalit de densit dans lair, qui a t amene par dautres conditions, et ainsi in infinitum.

    Lorsquun tat, pour tre la condition de la production dun nouvel tat, renferme toutes les

    conditions dterminantes sauf une seule, on a coutume dappeler celle-ci, quand elle apparat

    galement, donc la dernire en date, la cause par excellence; ceci est juste, en ce sens que lon

    sen tient dans ce cas au dernier changement, qui en effet est dcisif ici ; mais, cette rserve

    une fois faite, remarquons quun caractre dterminant dans ltat causal na, par le lait dtre

    le dernier, aucune supriorit sur les autres pour tablir dune manire gnrale lunion

    causale entre les objets. Cest ainsi que, dans lexemple cit, la fuite du nuage peut bien tre

    appele la cause de linflammation, comme ayant eu lieu aprs lopration de diriger le miroir

    vers lobjet; mais cette opration aurait pu seffectuer aprs le passage du nuage, laccs de

    loxygne galement : ce sont donc de semblables dterminations fortuites de temps, qui, ce

    point de vue, doivent dcider quelle est la cause. En y regardant de prs, nous venions en

  • 27 | D e l a q u a d r u p l e r a c i n e d u p r i n c i p e d e r a i s o n s u f f i s a n t e

    revanche que cest ltat tout entier qui est la cause de ltat suivant, et qualors il est en

    somme indiffrent dans quel ordre de temps ces dterminations ont opr leur jonction. Ainsi

    donc, lon peut la rigueur, dans tel ou tel cas particulier, appeler cause par

    excellence la dernire circonstance dterminante dun tat, vu quelle vient complter le

    nombre des conditions requises et quen consquence cest son apparition qui constitue, dans

    le cas donn, le changement dcisif ; mais quand on examine le cas dans son ensemble, cest

    ltat complet, celui qui entrane lapparition de ltat suivant, qui doit seul tre considr

    comme la cause. Les diverses circonstances dterminantes qui prises ensemble compltent et

    constituent la cause peuvent tre appeles les moments de la cause (urschliche Momente) ou

    bien encore les conditions : la cause peut donc se dcomposer en conditions. Par contre, il est

    tout fait faux dappeler, non pas ltat, mais les objets, une cause; par exemple, dans le cas

    dj cit, il y en a qui nommeraient le miroir ardent la cause de linflammation; dautres le

    nuage, ou le soleil, ou loxygne, et ainsi de suite, arbitrairement et sans rgle. Il est absurde

    de dire quun objet soit la cause dun autre objet, dabord parce que les objets ne renferment

    pas que la forme et la qualit, mais aussi la matire, et que celle-ci ne se cre ni se dtruit;

    ensuite parce que la loi de causalit ne se rapporte exclusivement qu des changements,

    cest--dire lapparition et la cessation des tats dans le temps, o elle rgle le rapport en

    vertu duquel ltat prcdent sappelle la cause, le suivant leffet et leur liaison ncessaire la

    consquence.

    Je renvoie le lecteur qui veut approfondir cette question aux explications que jai donnes

    dans Le monde comme volont et reprsentation, vol. 2, chap. 4. Car il est de la plus haute

    importance davoir des notions parfaitement nettes et bien fixes, sur la vraie et propre

    signification de la loi de causalit, ainsi que sur la porte de sa valeur; il faut que lon

    reconnaisse clairement quelle ne se rapporte uniquement et exclusivement qu des

    changements dtats matriels et rien autre absolument; quelle ne doit donc pas tre

    invoque partout o ce nest pas de cela quil est question. En effet, elle est le rgulateur des

    changements dans le temps survenant dans les objets de lexprience externe; or ceux-ci sont

    tous matriels. Tout changement ne peut se manifester que si quelque autre changement,

    dtermin par une rgle, la prcd; mais alors il se produit, amen ncessairement par ce

    prcdent changement : cette ncessit, cest lenchanement causal.

    On voit par ce que nous venons de dire que la loi de la causalit est bien simple;

    nanmoins, dans tous les traits de philosophie, depuis les temps les plus anciens jusquaux

    plus modernes, nous la trouvons nonce dordinaire dune tout autre manire, plus abstraite,

    et par suite conue en termes plus larges et plus vagues. On y trouve que la cause est tantt ce

    par quoi une autre chose arrive tre, tantt ce qui produit une autre chose ou la rend relle,

    etc. ; Wolf, par exemple, dit : Causa est principium, a quo existentia, sive actualitas, entis

    alterius dependet; [La cause est un principe dont dpend lexistence ou lactualit dun

    autre tre] et cependant il ne sagit videmment, en fait de causa