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    rivista di filosofia on-line WWW.METABASIS.IT

    septembre 2006 an I numro 2

    LES MOTS CONTRE LES MOTS. POLITIQUE, THIQUE, ESTHTIQUE

    DANS LUVRE ET LA THORIE LITTRAIRE DE J.-P. SARTRE di Giangiacomo Vale

    Jean-Paul Sartre a t philosophe, romancier, dramaturge, critique littraire,

    biographe, essayiste, journaliste, bref un trs grand polygraphe 1 comme le dit Roland

    Barthes, si bien quil serait simpliste de vouloir isoler un genre dans lequel sexprimerait

    le vrai Sartre. Cest srement grce cette versatilit expressive, la multiplicit des

    critures exprimentes, son pouvoir d crire en tant de langues que des choses

    passent de lune lautre 2, grce sa curiosit insatiable et sa capacit occuper,

    jusqu le saturer, tout lespace cratif, mdiatique et culturel de son temps, quest due sa

    grande notorit et sa suprmatie inconteste dans le milieu intellectuel partir de

    limmdiate aprs-guerre et durant une quinzaine dannes au moins. Au-del de la valeur

    de ses uvres et de leur succs, du succs de Sartre en tant que matre penser dune

    gnration toute entire, il faut reconnatre quen cultivant son projet dinterprtation et de

    transformation de son poque, tout en utilisant chaque fois les instruments les plus

    fonctionnels (le thtre, la littrature, lessai, etc.), il a marqu le passage de lcrivain

    lintellectuel ; daprs Barthes, cest justement partir de Sartre que le statut de lcrivain

    a commenc se brouiller, en rencontrant, pour bientt sy mler, le statut de lintellectuel

    et celui du professeur 3. La principale nouveaut de la figure cre par Sartre, et qui

    constitue peut-tre la porte rvolutionnaire de son entreprise, est donc la destruction dun

    mur social et historique, lanantissement dune diffrence dhabitus qui sparait et

    opposait jusque l deux champs, voire deux carrires : celle de lartiste et celle du

    philosophe, celle du crateur et celle du professeur. Sa fcondit et la varit de ses

    talents, mles une situation historique soucieuse dune reconstruction politique et

    intellectuelle rapide, lui ont ainsi assur une prsence continue et principale devant la

    scne, et lui ont permis de simposer par ses opinions avec une audience inattendue.

    1 ROLAND BARTHES, Le Grain de la voix. Entretiens 1962-1980, Paris, Seuil, 1981, p. 304. 2 JEAN-PAUL SARTRE, Lcrivain et sa langue , dans ID., Situations, IX, Paris, Gallimard, 1972, p. 81. 3 R. BARTHES, Le Grain de la voix, op. cit., p. 304.

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    Cest par cette synthse sartrienne 4 des atouts de deux types dintellectuels jusque l

    antithtiques quil a pu accomplir, au lendemain de la guerre, une prise de pouvoir sur le

    champ intellectuel franais de son poque, et le conserver sans partage pendant une

    quinzaine dannes5, en devenant le premier et peut-tre le seul avoir invent et

    incarn la figure de lintellectuel total 6. Chez Sartre le philosophe et lcrivain se parlent

    donc sans cesse dune uvre lautre, il tire de la philosophie le meilleur des inventions

    formelles de ses romans, il tire de son talent de romancier les hypothses les plus

    audacieuses et les plus fortes de son ontologie et de sa morale 7, nous dit B.H. Lvy.

    Mais il est peut-tre htif de confondre la philosophie et la littrature dans le domaine trop

    vague de lcriture : il sagit quand mme de deux carrires parallles quil faut examiner

    sparment. Chacune suit des rgles et des pratiques qui sont finalement destines des

    marchs, des jurys, des publics diffrents ; chacune respecte profondment la logique

    du terrain spcifique o il se place 8, et on ne peut donc pas ne pas tenir compte de cette

    division.

    Selon le tmoignage de Simone de Beauvoir, son rapport lcriture tait orient

    ds le dbut, depuis quil tait un aspirant crivain : luvre dart, luvre littraire tait

    ses yeux une fin absolue ; elle portait en soi sa raison dtre, celle de son crateur, et

    peut-tre mme [] celle de lunivers entier 9. Elle nous rappelle dailleurs que cette

    ferme volont tourne vers lart coexistait avec une disposition philosophique galement

    forte, si bien qu il aimait autant Stendhal que Spinoza, et refusait sparer la

    philosophie de la littrature 10. Mais ce sont justement ses difficults mettre en pratique

    une fusion entre langage conceptuel et expression artistique, entre lgance de la forme

    et rigueur du concept 11, qui ont marqu lchec de ses premiers rcits au dbut des

    annes trente comme Er lArmnien, ou La Lgende de la Vrit. Il a donc d se rsigner

    distinguer en lui le philosophe et lhomme de lettres ; loin daboutir la gestation dun 4 ANNA BOSCHETTI, Sartre et Les Temps Modernes . Une entreprise intellectuelle, Paris, Minuit, 1985, p. 31. Une analyse sur les diffrences dhabitus entre professeur et crateur est faite aux p. 23-36. 5 Une analyse trs minutieuse de la conqute du pouvoir sur le champ intellectuel par Sartre a t faite, sous linspiration des travaux de Pierre Bourdieu, par A. BOSCHETTI, Sartre et Les Temps Modernes , op. cit., passim. 6 PIERRE BOURDIEU, Les rgles de lart. Gense et structure du champ littraire, Paris, Seuil, 1992, p. 293. 7 BERNARD-HENRY LEVY, Le sicle de Sartre. Enqute philosophique, Paris, Grasset, 2000, p. 82. 8 A. BOSCHETTI, Sartre et Les Temps Modernes , op. cit., p. 35. 9 SIMONE DE BEAUVOIR, Mmoires dune jeune fille range, Paris, Gallimard, 1958, p. 340. 10 Ibid., p. 342.

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    nouveau type duvre, ils auraient suivi deux chemins distincts mais tout fait

    convergents.

    Lhomme de lettres se distingue ainsi du philosophe par sa dvotion aux mystres

    du langage, lev au niveau dentit autonome et autosuffisante ; lenfance mme de

    Sartre tmoigne de cette fascination pour le langage, quand il se plonge dans les

    classiques de la bibliothque de son grand-pre : les phrases me rsistaient la

    manire des choses ; il fallait les observer, en faire le tour, [] la plus part du temps, elles

    gardaient leur secret 12. Cette fascination a gnr chez le petit Sartre, lecteur puis

    crivain, la conviction dune priorit ontologique et qualitative du monde verbal par

    rapport celui des objets 13, qui ne peut exister pleinement que grce une lgitimation

    qui lui est donne par les mots :

    pour avoir dcouvert le monde travers le langage, je pris longtemps le langage

    pour le monde. Exister, ctait possder une appellation contrle, quelque part, sur les

    Tables infinies du Verbe ; crire ctait [] prendre les choses, vivantes, au pige des

    phrases : si je combinais les mots ingnieusement, lobjet semptrait dans les signes, je

    le tenais 14.

    Ces mots, qui dcrivent les premiers pas dun crivain dans le monde des livres, lui

    serviront cependant, la fin de sa carrire littraire, pour montrer comment, ds son

    enfance, il a vcu dans limaginaire, dans le monde irrel des signes, en prenant les

    signes pour des choses, ces images du rel pour le rel. Cest ainsi quil aboutira une

    contestation de son choix de limaginaire et de lexercice du mtier dcrivain, lcrivain se

    dtachant du rel et troublant le lecteur en lui faisant confondre les choses avec les mots.

    Ces mots lui serviront, finalement, pour prononcer son adieu la littrature et raliser

    enfin dune manire active et concrte l intention prophtique 15 qui le hantait depuis les

    annes 1940, et qui caractrisait ses romans, ses pices, ses essais philosophiques, ses

    articles.

    En effet, bien que la varit des sujets abords, des genres pratiqus et des publics

    auxquels il sest adress, donne la production sartrienne les allures dune vaste 11 A. BOSCHETTI, Sartre et Les Temps Modernes , op. cit., p. 32. 12 J.-P. SARTRE, Les Mots, Paris, Gallimard, 1964, p. 37. 13 GIANFRANCO RUBINO, Jean-Paul Sartre, Firenze, La Nuova Italia, 1983, p. 9. 14 J.-P. SARTRE, Les Mots, op. cit., p. 151.

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    nbuleuse dont il est parfois difficile dapercevoir la cohrence interne, nous pouvons

    nanmoins en apercevoir un dnominateur commun. Ce qui assure sa cohsion

    lensemble de luvre sartrienne partir des annes 1940 est, comme le dit Benot Denis,

    moins lunit des thmes ou de style que la permanence dun projet, dont le garant est

    lauteur lui-mme 16. Ce projet est lengagement. Tous ses textes, malgr leur diversit,

    procdent dune mme intention, renvoient un systme, un motif, une exigence qui

    est lengagement. Ce dnominateur commun sera langle sous lequel nous analyserons

    son uvre littraire. En choisissant de privilgier lcrivain et le thoricien de la littrature,

    nous proposerons une approche de son uvre partir de la notion de littrature engage

    labore par Sartre dans limmdiate aprs-guerre et notamment dans lessai Quest-ce

    que la littrature ?. Bien que cette notion puisse tre utilise pour indiquer un phnomne

    qui commence bien avant Sartre ne fut ni le premier faire de la littrature engage, ni

    mme le premier utiliser ce terme Quest-ce que la littrature ? continue tre le texte

    qui a envi