Sartre-L'Ecrivain Et Sa Langue

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Texto publicado em Situations, IX.

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L'CRIVAIN

ET

SA LANGUE

P. VERSTRAETEN.- Est-ce que cela prsente un sens pour vous de vous poser le problme de volre rapporl Za Zangue [raiiaise en gnraZ? JEAN-PAUL SARTRE. - Oui, cela prsente certainement un sens, parce que je considere que nous sommes dans le langage. Le langage est une espce d'immense ralit, que ['appellerais un ensemble pratico-inerte; je suis constamment en rapport avec lui : non pas dans Ia mesure ou je parle, mais prcisment dans Ia mesure ou c'est d'abord pour moi un objet qui m'enveloppe et dans lequel [e peux prendre des choses, ensuite seulement je dcouvre sa fonction de communication. - Le premiei tnomeni est donc celui de l' exi-

riorit?

- Oui, pour moi le langage n'est pas en moi. Je crois que les gens disent qu'ils ont l'impression, quelle que soit leur opinion aprs, qu'il y a des mots dans leur tte. Tandis que moi, j'ai l'impression qu'ils sont dehors, comme une espece de grand systme lectronique : on touche des machins et puis a donne des rsultats. Et il ne faut pas croire que ceei soit le produit d'une rflexion : j'a crit des choses

anaIogues, mais je les ai crites en me rfrant une exprienoe que j'appellerais Ia fois objective et subjective. C'est Ie point de dpart : je n'ai pas les mots en moi, ils sont dehors. - Auez-oous une inierprtaiion de ce sentiment? - C'est un peu ce que j'ai dit dans Les Mots. Je pense que c'est parce que j'ai longtemps confondu, quand ['tais mme je crois, les mots et les choses; je veux dire que le mot de table, c'tait Ia table. Quand j'ai commenc crire il y a eu ce moment classique, mais [e n'en suis pas sorti: j'a toujours pens que m'approprier Ia tabIe, c'tait trouver Ie mot sur Ia tabIe; il y avait donc bien un rapport intime entre les mots et moi, mais un rapport de proprit : j'ai un rapport de propritaire avec le langage. En tant que Franais, Ia langue franaise m'appartient, comme elle appartient tout francophone; J'ai un sentiment de possession par rapport cette langue. Se~lement, ce que je v~ux dire, c'est que je Ia possede comme une proprit extrieure. Je crois mme que je ne suis propritaire que de a : c'est moi; ce qui ne veut pas dire que ce ne soit pas d'autres aussi, ce n'est pas le problme, mais je suis l'aise dans ma langue; et les difficults que [e rencontre, qui sont normes, me paraissent toujours des diffcults d'expression, me paraissent des difficults de gestion, et, mme si je n'y arrive pas, je sais que je devrais pouvoir y arriver; c'est l'entreprise, si vous voulez.

- Mais c'est un rapport qu'on pourrait [acilement qualifier de bourgeois, puisque c' est un rappott de proprit?- C' est certainement originellement - et c'est pour a que je vous le dis - un rapport bourgeois.

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- Et co,!,ment se. [ait-il que ce ne soit pas le rapp0T.'i qui apparaisse le plus spontanment l'esprii de Ia bourgeoisie, puisque vous teconnaissez que,pour Ia plupari de ses membres Ia langue apparazi comme une sorte d'auionomie inirieure?Je suppose qu'il faudrait avoir des raisons un peu analytiques, dans le sens ou nous avons des options non claires dans l'enfance, qui correspondent des transferts. J e veux dire ceei : c'e~t qU,e.je .suis ~nfa.nt de classe moyenne et que je n ai jamais nen possd: eomme enfant je n'ai jamais eu. D'abord, j'ai vcu chez mes grands-parents; donc je ne possdais que ce qu'on me donnait; et ensuite j'ai vcu - ma mre s'tant remarie - avec un beaupre qui gagnai!, l'a~gen~ ?u. foyer et qui me ?onn~l.lt ee que J ava~s : j'tais combl, je n'ai jamais manqu de nen, mais jamais rien n'a t ~ moi ; de ce fait j'ai t, par rapport Ia propnt en gnral, compltement dlivr. ?ar~e . que, d'une part, j'ai toujours tout eu, je n ai donc pas connu l'pret de vouloir et ?'autr~ part, je ,n'ai ~amais rien eu - j'ai tou~ Jour~ ete. comble, mais de choses qui n'taient pas a moi. Alors, je crois qu'il y a eu un transf~rt: De Ia I?me faon que j'ai mis Dieu dans Ia Iittrature a ~~ ?loment donn, je crois que j'ai rms Ia propnete dans les mots. .I'ai toujours pens que le mot tait une manire de possder Ia ehose et je pense qu'il y a une ide originellement bourgeoise d'appropriation, qui est apparue eomme un lment d'appropriation avant d'tre le. moyen collectif de communication, Alo.rs l 11 faud~ait parler de 1'ge : c'est pass mam~e!l3:nt, mais c'est pass en partie cause du vieillissement, mais a a srement t Ia premire chose. Le langage serait donc une -

.hose moi qui serait moiti ~u ct d.u slgnifi et moiti du ct du slgmfiant, ~aI~ 11 serait dehors. Le mot de table serait a moiti dans Ia table et moiti un prolongement instrumental de mes moyens._ C' est

done une description de votre rap pori actuel Ia langue franaise, mais en mme temps cela semble eorrespondre ce que pouvait ire ooire rapport Ia langue dans l' enfance. Dans ce cas il n'y auraii pas eu dpassement du rapport.),_ Si, il Y a videmment un dpassement .qUI s'est fait au moment de Ia commumcatlOn. Dans tout crivain, il y a le ct de l'enfance qui ne vise pas Ia ~ommunica~io~ et .qu~ e~t prcisment Ia cratlOn-appropnatlOn; 11 s agt de crer, par les mots, Ia table ; o~ fait I'quivalent de Ia table et elle est pnse dedans; ce moment-l vous vous imaginez que si vous avez crit quelques mots, quelques beaux mots qui vont bien ense~ble - Flau~.ert l'a cru tou!e sa vievous vous etes appropne dans un certan espace, ~space qui est vous et qui est, ~n ~m.e temps, le rapport Dieu. Vou.s avez f~,It 1 eqUIvalent d'une table, elle est pnse au piege, e est lle-mme. Tout a suppose Ia non-communication, parce que quand on dit ~ue les ,crivain~ crivent toujours pour autrui, ee n est vrai qu' Ia longue, ce n'est pas vr~i originellement: 11 y a l'ide certainement magique du mot, qUI Iait qu' on crit pour crire, on cre des !U0ts, n cre du moins des ensembles, on ait un mot comme on peut faire un chteau de sable quand on est gosse, pour Ia beaut du ehteau, pas pour tre montr; ou alors, si on le montre apres, en tout eas les l~cteurs ~ont inessentiels, iomme les parents qu on amene pour dre : Regarde eomme j'ai fait un beau ehteau de

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Ie moment de reconqute vraie de ce qui est chez nous tous un moment de solitude qui peut tre constamment dpass, mais auquel on doit revem~; le moment ou prcismentles mots nous renvOI~nt Ie monstre solitaire que nous sommes, mais avec douceur, avec compIicit: c' est a que vous donnez au Iecteur. Vous avez alors une a.utre espce de communication par le na reisSIsme;}e le,cteur n'est plus I que pour faire apparaItre 1 auteur dans ce qu'il a de plus profond et il ~e.peut Ie faire qu'en devenant luimme narcssists et en se mettant Ia place de I'auteur.

- On maintiendrait ainsi ia distinction que vous avez soutenue depuis toujours entre ia prose e~ ia posie en disant que dans le [otid elles entretiennent . to~tes deux un certain rappori ia communzcatzon, c' esi--dire l' autre, mais que ce ~al?port est quasi inverse dans un cas par rapport a i autre ..A~cune d~s deux activits n'chappe ia commu,nzcatzon, mais alors que l'une va en quelque sorte a contre-courant de ia communicationpour ia restituer ses projondeurs - ia prose par c?ntre cherc~e . surmonter ia sparation, ou plus simplemeni a instaurer ia communication. II reste peut-tre alors comprendre le sens de cette double c0"!-lYlunication riche par rapport ia communicaiion ban~Z~qui s'opre par significations neutres lf neutralises. Vous, dl~iez ~o~t ~ l' heure, pour dlstzngu~r ia. cotnmurucaiinr; litiraire de ia simple communicaiion, qu.e la pr.em~ere ~tait pZus que simple communzcatzon de siqnifications : c' est dire que ia communication en elle-mme est insuffisante dfinir ia prose littraire. Que reste-t-il ds lors de communication dans ['essence du [aii littraire?Cette communication-I est insuffisante

parce que ce qui caractrise Ia p~ose, c'est ,qu'il ya toujours dbordement de Ia simple signification. On pourrait mme dire qU,etout dborde Ia ignification, et c'est ce tout qui Ionde Ia ~om~unication ou encore Ia profonde communication. Par exe~ple, si vous me di~es : Dans quelle ru,e suis-je? et que je vous dise dans quelle rue, I~ y a entre nous une srie de sous-entendus q~I nous ramneraient au monde entier SI on voulait les dvelopper. En vrit, nous sommes sur un plan strictement pr~.tique o~ 1~ langage se bor~e donner des indicatons. Mais si le langage devait tre une vraie communication, il faudrait que notre situation rciproque dans le monde, et l'un par rapport l'autre, soit ,don~e p~r le langa,g~, chaque instant; elle ne 1 est jamais, sauf precisment dans l'criture et dans I'criture de, Ia prose. La posie, c'est le moment de resplrabop ou l'on revient sur soi. Ce moment, comme je vous l'ai dit, me paratt indispensable. J~ n'~ccepte pas du tout l'i,de que Ia communication absolue ne supposeraIt pas des moments ,de solitude narcissique. II y a un mou"yeme~t d expansion et de contraction, une dilatation et une rtraction.

- 1l Y a alors comme deux p:o/~ndes, comm~nications : ia projotuie communzcatzon znstauree par ia prose et qui serait, en .que.lque sorte, p:~spec: tine, et ia profonde c0J1U!lunzcatzon de ia poesie qUl serait plutt rtrospectwe. Esi-ce que cela correspond une siructure .anihropologique dans votre concepiion? Je veux dire, esi-ce que le '!10u~ement de prospection - ei ia prose par le fali "!em.~ -: pourraii se considrer comme ayant pariie l~ee ~ l' histoire au devenir ou l' action, c' est--ire a l'engage/nent, alors que le mouvement de rt~osp~c[on serait une altitude plus proprement reflexwe

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au sens ois Ia rflexion est plus statique dans son contenu mme, c' est--ire manijesterait finaleme