'Puissances Contemporaines 1990 2020'

download 'Puissances Contemporaines 1990 2020'

of 13

  • date post

    08-Feb-2016
  • Category

    Documents

  • view

    223
  • download

    1

Embed Size (px)

description

Excerpt from 'Paris la Nuit: Chroniques Noctures', Author Marc Armengaud, Pavillon de l'Arsenal et Picard, Paris, 2013

Transcript of 'Puissances Contemporaines 1990 2020'

  • Puissances contemPoraines retour lobscurit diffuse

    277

    One Square Meter HOuSe , cOMMande publique Sur le parcOurS du traMway t3 pariS, 2006. didier FauStinO/bureau deS MSarcHitectureS, arcHitecteS ; pHilippe SMitH et bureau deS MSarcHitectureS, cOnceptiOn luMire ; Ville de pariS, Matre dOuVrage. rue Mile-leVaSSOr et bOuleVard MaSSna, 75013 pariS kleinefenn@ifrance.com

    Paris la nuit, cest fini !

    Puissances contempo-raines 1990-2020

    Mano Negra, Putas Fever, Virgin Music, 1989

  • Paris la nuit. chroniques nocturnes MYtholoGies De la Ville luMire17892020

    278

    Avec la chute du mur de Berlin et lapparition imprvue dInternet, les catgories politiques, sociales et culturelles binaires sont remises en cause et, comme la socit, la nuit se balkanise. La crise conomique mais surtout morale du tournant des annes1990 emporte lesprit de frnsie festive des annes1980. Fric, sida, drogues dures, inscurit, racisme, nouveaux pauvres, cest le versant obscur

    de la nuit qui reprend le dessus, un cauchemar lgu par les eighties. Ainsi, le monde des clochards que lon croyait disparu avec le trou des Halles resurgit de manire choquante car, en rasant les Halles, on devait au moins sortir la ville du Moyenge une fois pour toutes. Cr en 1993, le Samusocial devient un acteur majeur de la nuit, avec ses maraudes qui vont se porter auprs de ceux qui dorment dehors1. Les modes dhabitation de la rue et les dlaisss se multiplient lchelle mtropolitaine, avec lafflux de populations clandestines des ex pays de lEst . Faire de la fte un mode de vie2 devient un luxe dcadent ou en tout cas une existence parallle, limage des Bains Douches qui ont deux salles, celle o chacun rve daller tant rserve aux VIPs. Certains visages de la nuit entrent en rsis-tance, se recroquevillant sur des communauts, comme en tmoigne la ghettosation de la nuit homosexuelle3 dans le Marais et des botes spcialises (Queen, Scorpion). Cest aussi lge dor de discothques gantes, des usines danser qui ne portent plus ni romantisme, ni avant-garde

    En parallle ce climat nocturne, les acteurs publics sefforcent de nettoyer la ville de ses incivilits, dans un contexte de gentrification des arrondissements centraux qui rend intolrable limage dinscurit vhicule par les grandes interfaces urbaines comme les Halles, les quartiers de gare ou les zones de prostitution et de trafic (rue Saint-Denis, boulevard des Marchaux, avenue Foch, portes de Paris). Sinstalle lide que Paris se dbarrasse de ses

    populations fragiles, marginales et insoumises, dilues dans locan de la banlieue, tandis qumerge par opposition une valorisation symbo-lique de ce qui resterait le vrai Paris: la Goutte-dOr, LaFourche, Belleville, Pernty, des quartiers multiculturels au bti plus ou moins salubre Lesprit de la nuit rejoint ds lors la banlieue, la fois sous un aspect rpulsif (incivilits) et sous des formes culturelles alternatives (hip-hop, techno, street art) qui seront le laboratoire dun nouveau rapport la ville, o la nuit joue un rle symbolique mais aussi stratgique. Le renouveau du polar qui dmythologise Paris illustre ces volutions: une jeune gnration dauteurs se rapproprie le genre noir , les plus novateurs dlaissant Paris pour des

    Retour

    lobscurit

    diffuse

    1

    Xavier Emmanuelli, fondateur du Samusocial, est un des meilleurs connaisseurs de la nuit mtropolitaine vue depuis ses souffrances.

    2

    Voir Tonino Benacquista, Les Morsures de laube, Paris, Rivages, 1993.

    3

    Voir Cyril Collard, Les Nuits fauves, 1992. Nous pouvons aussi citer La Sentinelle dArnaud Desplechin (1992).

    4

    Maurice G. Dantec, Les Racines du mal, Paris, Gallimard, 1995.

    5

    Voir Bruno Ulmer, Thomas Plaichinger, Les critures de la nuit, Paris, Syros Alternatives, 1987 (ouvrage bas sur la collection de la socit Claude, Paz & Lux, pionnire de lclairage publicitaire depuis les annes1920).

  • Puissances contemPoraines retour lobscurit diffuse

    279

    territoires priphriques dont ils sont les premiers dresser un portrait contemporain. Le roman apocalyptique de Maurice G.Dantec Les Racines du mal souvre sur les paysages nocturnes dIvry-sur-Seine, Vitry-sur-Seine, Choisy-le-Roi, o les personnages de serial killers et de policiers font corps avec la violence hors chelle des emprises industrielles, dans une fusion dlirante des rseaux physiques et virtuels4. Quand Internet et lA86 ne font plus quun

    Au plan architectural, aprs une dcennie de projets pharaoniques et dvnementiel de masse, la question nocturne se dplace dans la recherche dimpact monumental et signal-tique pour les grands difices-programmes de la mtropole: les tours de la Bibliothque nationale de France (Dominique Perrault, architecte), la rhabilitation du Palais des congrs porte Maillot (Christian de Portzamparc, architecte), le centre commercial de Bercy-Charenton (Renzo Piano, architecte), le centre de tri et dincinration des dchets du Syctom quai dIvry (SPace, architecte), le stade Charlty (Henri et Bruno Gaudin, architectes) Un paysage nocturne mtropolitain dune intensit nouvelle apparat aux intersections dinfras-tructures majeures (elles-mmes incandescentes), indiffrem-ment compos des publicits5 qui couronnent les tours sur le boulevard priphrique et lA86, des centres commerciaux qui saffichent toujours plus grands pour tre visibles au loin, des bureaux qui restent clairs la nuit, et des stades qui sallument parfois et servent de cimaises publicitaires le reste du temps Dans ce paysage, la signaltique atteint une puissance hypno-tique qui annule presque le message publicitaire et requalifie larchitecture qui en est lchafaudage. Ainsi, la Maison de lIran (Cit internationale universitaire) de Claude Parent et Andr Bloc, donnant sur le priphrique porte de Gentilly, est, depuis son couronnement publicitaire rougeoyant, un person-nage de la mtropole nocturne, alors que son architecture ne ltait pas en elle-mme !

    Enfin, sil ny a toujours pas de projet urbain dont la nuit soit la cible spcifique autrement que par la qualit de lclairage, la prise en compte des temps de la ville progresse et se concrtise Paris avec la cration du Bureau des temps en 2001. La nuit apparat dabord comme problme puis, progressi-vement, comme ressource et levier. Les thmatiques du rythme urbain, les apories de la vitesse et ses effets dterritorialisants, ainsi que le regard dsormais positif port sur lemploi de nuit, deviennent des questions politiques tant pour ltat que pour les collectivits. Simultanment, une nouvelle culture de la mobilit merge, qui hybride le transport et linformation interactive, remettant en cause la matrialit de lespace public. En se virtualisant, la ville se nocturnise de plus en plus

  • Paris la nuit. chroniques nocturnes MYtholoGies De la Ville luMire17892020

  • Puissances contemPoraines La mtroPoLe furtive

  • Paris la nuit. chroniques nocturnes MYtholoGies De la Ville luMire17892020

    page prcdente > parc dattractions eurodisney : disney Village, Marne-la-Valle (seine-et-Marne) dceMbre 1992 Dreia/Gobry

    de haut en bas > les Meutes de 2005 dans les banlieues franaises. des Vhicules incendis clichy-sous-bois (seine-saint-denis), 28 octobre 2005 aFP/Jol SaGet

    les Meutes de 2005 dans les banlieues franaises. un Magasin brl suite des affronteMents entre des bandes de jeunes et les forces de police, bondy (seine-saint-denis), 2 noVeMbre 2005 aFP/StPhane De Sakutin

    les Meutes de 2005 dans les banlieues franaises. policiers en faction dans la cit de clichy-sous-bois (seine-saint-denis), 30 octobre 2005 aFP/StPhane De Sakutin

  • Puissances contemPoraines La mtroPoLe furtive

    283

    La banlieue senfonce dans le noirAprs avoir t une scne pour des pratiques publiques innovantes, la nuit des banlieues renvoie dsormais une gographie sociale surdter-mine par ses incivilits relles et fantasmes : cages descalier squattes, voitures incendies, rodos routiers, trafics et violences divers. Une nuit de la jeunesse multiculturelle adolescente car les peines encourues en cas de dlit sont beaucoup moins lourdes avant 18 ans et presque exclusivement masculine. La nuit priphrique agit comme rvlateur

    dune condition suburbaine qui ne se lit que sous des lampadaires au sodium : banlieues noyes dans le halo orang des clairages routiers. partir des annes 1990, la jeunesse des quartiers connat un double phnomne de ghettosation et de tribalisation, qui est le fruit de plusieurs strates de dterritorialisation : technique, conomique, sociale et culturelle. On dcouvre une France des enclaves, o nuit rimerait avec inscurit. La double tenaille de la rpression et des programmes de rhabilitation qui marque la politique de la ville en cette fin de sicle peine atteindre les ressorts profonds de la nuit des lascars . Un territoire temporaire o ils rgnent enfin, quils peuvent dfendre et sanctuariser, par tous les moyens. Un espace daffirmation virile pour des identits qui se dfinissent apparemment par la ngative : trafic et consommation de stupfiants, vanda-lisme rituel, sur fond dennui Les escalades entre ces adolescents trs actifs la nuit et les forces de lordre aboutissent parfois des batailles ranges, qui seront sanctionnes par linstauration de couvre-feux municipaux1.

    En ralit, une grande diversit de contextes caractrise ces quartiers, o certains programmes de rnovation urbaine doivent effectivement cibler la nuit comme problme cl. Les conflits nocturnes dans les quartiers nourrissent notamment la problmatique de la rsidentialisation des grands ensembles (enceintes, digicodes des portes dimmeubles et des garages, surveillance vido), ayant comme consquence de couper les habitations de la rue, dans une configuration encore moins urbaine mais plus acceptable pour les habitants de chaque unit.