Princesse Brambilla

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  • E. T. A. HOFFMANN

    PRINCESSE BRAMBILLA

    Caprice

    1820 Prface de Stefan Zweig

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  • Table des matires

    PRFACE .................................................................................. 3

    CHAPITRE PREMIER .............................................................. 7

    CHAPITRE II ..........................................................................30

    CHAPITRE III ......................................................................... 55

    CHAPITRE IV ......................................................................... 74

    CHAPITRE V ...........................................................................98

    CHAPITRE VI ....................................................................... 120

    CHAPITRE VII ...................................................................... 138

    CHAPITRE VIII .................................................................... 154

    propos de cette dition lectronique ................................. 167

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    PRFACE

    Il faut beaucoup dimagination pour se reprsenter tout le prosasme de lexistence extrieure laquelle E. T. A. Hoffmann fut condamn durant sa vie.

    Une jeunesse passe dans une petite ville prussienne, avec des heures strictement mesures. la seconde, il est oblig dtudier le latin, puis les mathmatiques, daller la promenade ou de faire de la musique cette chre musique. Ensuite, un bureau et, qui plus est, un bureau de fonctionnaire prussien, quelque part, sur la frontire polonaise. Puis, par dsespoir, une femme, ennuyeuse, sotte, sans intelligence, qui lui rend la vie encore plus insipide. Et de nouveau des dossiers, des dossiers, noircir du papier administratif jusqu puisement complet.

    Une fois, un petit intermde : pendant deux ans, directeur de thtre, avec la possibilit de vivre dans la musique, de ctoyer des femmes, et de sentir dans les sons et les paroles livresse du supraterrestre. Mais cela ne dure que deux annes, aprs quoi la guerre napolonienne met en pices le thtre, et de nouveau ladministration, la ponctualit des heures, des paperasses, toujours des paperasses, et cet horrible prosasme !

    Comment fuir ce monde o tout est trac au compas ? Souvent le vin est une ressource. Il ny a qu boire beaucoup, dans des caveaux bas et humides, pour quil vous enivre, et il faut quil y ait des amis, des hommes tout bouillonnants, comme lacteur Devrient, dont la parole vous enthousiasme, ou dautres, tout bonnement mornes et silencieux, qui se contentent dcouter, lorsque soi-mme on dcharge son cur.

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    Ou bien on fait de la musique, on sassied dans la pice obscure, et on laisse les mlodies se dchaner comme lorage. Ou bien on exprime toute sa colre en des caricatures incisives et mordantes sur la partie blanche des feuillets administratifs ; on invente des tres qui ne sont pas de ce monde, ce monde mthodiquement ordonn, positif et gouvern par des paragraphes de loi, ce monde dassesseurs et de lieutenants, de juges et de conseillers intimes . Ou bien lon crit, lon crit des livres, lon rve en crivant, et, dans ce rve, on mtamorphose sa propre existence, troite et perdue, en possibilits purement imaginaires : on voyage ainsi en Italie, on brle pour de belles femmes et on vit des aventures extraordinaires.

    Ou bien lon dcrit les rves effrayants qui surviennent aprs une nuit divresse et o des figures grotesques et des fantmes surgissent dun cerveau noy dans les tnbres. Lon crit pour fuir le monde et cette existence mesquine et banale ; on crit pour gagner de largent, qui se mue en vin, et avec le vin on achte de la gaiet et des rves clairs et colors. Cest ainsi que lon crit et que lon devient pote sans le savoir, sans ambition, sans aucune passion vritable, simplement pour pouvoir vivre enfin, une fois, de la vie de lautre homme que lon porte en soi, de cet homme du fantastique et de la magie que lon tait de naissance, en oubliant pour un instant le fonctionnaire auquel lexistence vous a rduit.

    Un monde supraterrestre, fait de fume et de rve aux figures surnaturelles, tel est le monde de E. T. A. Hoffmann. Souvent il est doux et clment ; ses rcits sont des rves de puret et de perfection ; mais souvent aussi, au milieu de ses rves, il se rappelle la ralit et son propre sort, si peu conforme ses dsirs ; alors il devient mordant et mchant, il fait des hommes des caricatures et des horreurs ; il cloue railleusement au mur de sa haine limage de ses suprieurs qui le font souffrir et le tourmentent, fantmes de la ralit, au milieu du tourbillon de fantmes.

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    La Princesse Brambilla est, elle aussi, une demi-ralit de ce genre transpose dans le fantastique, gaie et mordante, la fois vraie et fabuleuse et pleine de cet amour singulier de la fioriture quil y a chez Hoffmann. Comme chacun de ses dessins, comme sa signature mme, il ajoute toujours ses cratures quelque petite queue ou appendice, quelque parafe qui les rend tranges et extraordinaires pour un esprit non prpar.

    Edgar Poe a plus tard emprunt Hoffmann ses fantmes, et plus dun Franais son romantisme, mais une chose est reste pour toujours propre E. T. A. Hoffmann et inimitable : cest cet trange amour de la dissonance, des tons intermdiaires nets et aigus ; et celui qui sent la littrature comme une musique noubliera jamais ce ton particulier qui lui est spcial.

    Il y a l-dedans quelque chose de douloureux, la transposition de la voix en raillerie et en souffrance, et mme dans les rcits qui veulent ntre que srnit ou bien qui dcrivent orgueilleusement dtranges inventions passe soudain ce ton tranchant et inoubliable dinstrument bris. En effet, E. T. A. Hoffmann a t sans cesse un instrument bris, un instrument merveilleux avec une petite flure.

    Cr pour une joie dbordante et dionysiaque, pour tre un gnie tincelant et enivrant, un artiste typique, son cur avait t avant le temps cras sous la pression de la quotidiennet. Jamais, pas une seule fois, il na pu se rpandre, pendant des annes, dans une uvre lumineuse, tincelante de joie. Seuls de courts rves lui furent permis, mais des rves singulirement inoubliables, qui engendrent leur tour dautres rves, parce quils sont teints de la rougeur du sang, du jaune de la bile et de la noirceur de lpouvante. Aprs un sicle, ils sont toujours vivants dans toutes les langues, et les figures qui, comme des fantmes difformes, se sont prsentes lui dans la vapeur de livresse ou la rouge nue de

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    limagination, traversent encore aujourdhui, grce son art, notre univers intellectuel.

    Qui subit victorieusement lpreuve dun sicle de survie a triomph jamais, et ainsi E. T. A. Hoffmann appartient ce dont il ne sest dout aucun moment, lui le pauvre diable crucifi par le prosasme terrestre, la guilde ternelle des potes et des fantaisistes, qui prennent sur lexistence qui les tourmente la plus belle des revanches, en lui rvlant typiquement des formes plus colores et plus varies que nen a la ralit.

    Salzbourg, mai 1927.

    STEFAN ZWEIG.

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    CHAPITRE PREMIER

    Magiques effets dun riche vtement sur une jeune modiste. Dfinition du comdien qui joue les amoureux. De la smorfia des jeunes filles italiennes. Comment un petit homme vnrable soccupe de sciences tout en tant assis dans une tulipe et comment dhonorables dames font du filet entre les oreilles de haquenes. Le charlatan Celionati et la dent du prince assyrien. Bleu de ciel et rose. Le pantalon et la bouteille de vin au contenu merveilleux.

    Ctait le soir, le crpuscule tombait et dans les couvents sonnait langlus. Alors la jolie et charmante enfant appele Giacinta Soardi mit de ct le riche costume de femme, en lourd satin rouge, la garniture duquel elle avait travaill avec application, et elle regarda dun air mcontent, par la haute fentre, dans la rue troite et triste o il ny avait personne.

    Cependant, la vieille Batrice ramassait soigneusement les travestis bariols, de toute espce, qui taient pars sur des tables et des chaises, dans la petite chambre, et elle les suspendait lun aprs lautre. Puis, les deux bras camps sur les hanches, elle se plaa devant larmoire ouverte et dit joyeusement :

    Vraiment, Giacinta, cette fois-ci nous avons bien travaill. Il me semble avoir ici devant les yeux la moiti de notre joyeux monde du Corso carnavalesque. Jamais encore, vrai dire, messer Bescapi ne nous a fait daussi riches commandes. Il sait, sans doute, que notre belle ville de Rome,

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    cette anne, sera de nouveau toute clatante de joie, de magnificence et de somptuosit. Tu verras, Giacinta, quel dbordement dallgresse il y aura demain, premier jour de notre Carnaval. Et demain, demain, messer Bescapi rpandra sur nous toute une poigne de ducats, tu verras, Giacinta. Mais quas-tu, mon enfant ? Tu baisses la tte, tu es chagrine, boudeuse ! Et demain cest le Carnaval !

    Giacinta stait remise sur sa chaise de travail et, la tte appuye dans ses mains, elle regardait fixement vers le sol, sans faire attention aux paroles de la vieille femme. Mais, comme celle-ci ne cessait de papoter sur les plaisirs du Carnaval, la veille duquel on tait, Giacinta se mit dire :

    Taisez-vous donc, la vieille ; ne parlez pas dune poque qui a beau tre belle pour dautres, si elle ne mapporte moi que du chagrin et de lennui. quoi me sert de travailler jour et nuit ? quoi me servent les ducats de messer Bescapi ? Ne sommes-nous pas dune pauvret lamentable ? Ne devons-nous pas veiller ce que le gain de ces jours-ci dure assez pour nous nourrir bien chichement pendant toute lanne ? Que nous reste-t-il pour notre amusement ?

    Notre pauvret, rpliqua la vieille Batrice, q