Poésie Complete Émile Nelligan

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Émile Nelligan Poésies complètes 1896-1899 BeQ
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  • mile Nelligan

    Posies compltes 1896-1899

    BeQ

  • mile Nelligan

    Posies compltes

    1896-1899

    La Bibliothque lectronique du Qubec Collection Littrature qubcoise

    Volume 43 : version 2.01

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  • Aussi, la Bibliothque :

    Louis Dantin : Nelligan et son uvre.

    dition de rfrence : Fids, Coll. du Nnuphar.

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  • Lme du pote

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  • Clair de lune intellectuel Ma pense est couleur de lumires lointaines, Du fond de quelque crypte aux vagues profondeurs. Elle a lclat parfois des subtiles verdeurs Dun golfe o le soleil abaisse ses antennes. En un jardin sonore, au soupir des fontaines, Elle a vcu dans les soirs doux, dans les odeurs ; Ma pense est couleur de lumires lointaines, Du fond de quelque crypte aux vagues profondeurs. Elle court jamais les blanches prtentaines, Au pays anglique o montent ses ardeurs, Et, loin de la matire et des brutes laideurs, Elle rve lessor aux clestes Athnes. Ma pense est couleur de lunes dor lointaines.

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  • Mon me Mon me a la candeur dune chose toile,

    Dune neige de fvrier... Ah ! retournons au seuil de lEnfance en alle,

    Viens-t-en prier...

    Ma chre, joins tes doigts et pleure et rve et prie, Comme tu faisais autrefois

    Lorsquen ma chambre, aux soirs, vers la Vierge fleurie Montait ta voix.

    Ah ! la fatalit dtre une me candide En ce monde menteur, fltri, blas, pervers, Davoir une me ainsi quune neige aux hivers Que jamais ne souilla la volupt sordide ! Davoir lme pareille de la mousseline Que manie une sur novice de couvent, Ou comme un luth empli des musiques du vent Qui chante et qui frmit le soir sur la colline !

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  • Davoir une me douce et mystiquement tendre, Et cependant, toujours, de tous les maux souffrir, Dans le regret de vivre et leffroi de mourir, Et desprer, de croire... et de toujours attendre !

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  • Le vaisseau dor Ce fut un grand Vaisseau taill dans lor massif : Ses mts touchaient lazur, sur des mers inconnues ; La Cyprine damour, cheveux pars, chairs nues, Stalait sa proue, au soleil excessif. Mais il vint une nuit frapper le grand cueil Dans lOcan trompeur o chantait la Sirne, Et le naufrage horrible inclina sa carne Aux profondeurs du Gouffre, immuable cercueil. Ce fut un Vaisseau dOr, dont les flancs diaphanes Rvlaient des trsors que les marins profanes, Dgot, Haine et Nvrose, entre eux ont disputs. Que reste-t-il de lui dans la tempte brve ? Quest devenu mon cur, navire dsert ? Hlas ! Il a sombr dans labme du Rve !

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  • Le jardin de lenfance

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  • Clavier dantan Clavier vibrant de remembrance, Jvoque un peu des jours anciens, Et lden dor de mon enfance Se dresse avec les printemps siens, Souriant de vierge esprance Et de rves musiciens... Vous tes morte tristement, Ma muse des choses dores, Et cest de vous quest mon tourment ; Et cest pour vous que sont pleures Au luth pre de votre amant Tant de musiques plores.

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  • Devant mon berceau En la grandchambre ancienne aux rideaux de guipure O la moire est fltrie et le brocart fan, Parmi le mobilier de deuil o je suis n Et dont se scelle en moi lombre nacre et pure ; Avec lobsession dun sanglot touffant, Combien ma souvenance eut damertume en elle, Lorsque, remmorant la douceur maternelle, Hier, jtais pench sur ma couche denfant. Quant je ntais quau seuil de ce monde mauvais, Berceau, que nas-tu fait pour moi tes draps funbres ? Ma vie est un blason sur des murs de tnbres, Et mes pas sont fautifs o maintenant je vais. Ah ! que na-t-on tir mon linceul de tes langes, Et mon petit cercueil de ton bois frle et blanc, Alors que se penchait sur ma vie, en tremblant, Ma mre souriante avec lessaim des anges !

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  • Le regret des joujoux Toujours je garde en moi la tristesse profonde Quy grava lamiti dune adorable enfant, Pour qui la mort sonna le fatal olifant, Parce quelle tait belle et gracieuse et blonde. Or, depuis je me sens mur contre le monde, Tel un prince du Nord que son Kremlin dfend, Et, navr du regret dont je suis touffant, LAmour comme sept ans ne verse plus son onde. O donc a fui le jour des joujoux enfantins, Lorsque Lucile et moi nous jouions aux pantins Et courions tous les deux dans nos robes frips ? La petite est monte au fond des cieux latents, Et jai perdu lorgueil dhabiller ses poupes Ah ! de franchir si tt le portail des vingt ans !

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  • Devant le feu Par les hivers anciens, quand nous portions la robe, Tout petits, frais, ross, tapageurs et joufflus, Avec nos grands albums, hlas ! que lon na plus, Comme on croyait dj possder tout le globe ! Assis en rond, le soir, au coin du feu, par groupes, Image sur image, ainsi combien joyeux Nous feuilletions, voyant, la gloire dans les yeux, Passer de beaux dragons qui chevauchaient en troupes ! Je fus de ces heureux dalors, mais aujourdhui, Les pieds sur les chenets, le front terne dennui, Moi qui me sens toujours lamertume dans lme, Japerois dfiler, dans un album de flamme, Ma jeunesse qui va, comme un soldat passant, Au champ noir de la vie, arme au poing, toute en sang !

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  • Premier remords Au temps o je portais des habits de velours, parses sur mon col roulaient mes boucles brunes. Javais de grands yeux purs comme le clair des lunes ; Ds laube je partais, sac au dos, les pas lourds. Mais en route aussitt je tramais des dtours, Et, narguant les pions de mes jeunes rancunes, Je montais lassaut des pommes et des prunes Dans les vergers bordant les murailles des cours. tant ainsi rest loin des autres lves, Loin des bancs, tout un mois, vivre au gr des rves, Un soir, la maison, craintif, comme jentrais, Devant le crucifix o sa lvre se colle Ma mre tait en pleurs !... mes ardents regrets ! Depuis, je fus toujours le premier lcole.

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  • Ma mre Quelquefois sur ma tte elle met ses mains pures, Blanches, ainsi que des frissons blancs de guipures. Elle me baise au front, me parle tendrement, Dune voix au son dor mlancoliquement. Elle a les yeux couleur de ma vague chimre, toute posie, toute extase, Mre ! lautel de ses pieds je lhonore en pleurant, Je suis toujours petit pour elle, quoique grand.

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  • Devant deux portraits de ma mre Ma mre, que je laime en ce portrait ancien, Peint aux jours glorieux quelle tait jeune fille, Le front couleur de lys et le regard qui brille Comme un blouissant miroir vnitien ! Ma mre que voici nest plus du tout la mme ; Les rides ont creus le beau marbre frontal ; Elle a perdu lclat du temps sentimental O son hymen chanta comme un rose pome. Aujourdhui je compare, et jen suis triste aussi, Ce front nimb de joie et ce front de souci, Soleil dor, brouillard dense au couchant des annes. Mais, mystre de cur qui ne peut sclairer ! Comment puis-je sourire ces lvres fanes ? Au portrait qui sourit, comment puis-je pleurer ?

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  • Le talisman Pour la lutte qui souvre au seuil des mauvais jours Ma mre ma fait don dun petit portrait delle, Un gage auquel je suis rest depuis fidle Et qu mou cou suspend un cordon de velours. Sur lautel de ton cur (puisque la mort mappelle) Enfant, je veillerai, ma-t-elle dit, toujours. Que ceci chasse au loin les funestes amours, Comme un lampion dor, gardien dune chapelle. Ah ! sois tranquille en les tnbres du cercueil ! Ce talisman sacr de ma jeunesse en deuil Prservera ton fils des bras de la Luxure, Tant jaurais peur de voir un jour, sur ton portrait, Couler de tes yeux doux les pleurs dune blessure, Mre ! dont je mourrais, plein dternel regret.

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  • Le jardin dantan Rien nest plus doux aussi que de sen revenir

    Comme aprs de longs ans dabsence, Que de sen revenir

    Par le chemin du souvenir Fleuri de lys dinnocence,

    Au jardin de lEnfance.

    Au jardin clos, scell, dans le jardin muet Do senfuirent les gats franches,

    Notre jardin muet Et la danse du menuet Quautrefois menaient sous branches

    Nos surs en robes blanches.

    Aux soirs dAvril anciens, jetant des cris joyeux Entremls de ritournelles,

    Avec des lieds joyeux Elles passaient, la gloire au yeux, Sous le frisson des tonnelles,

    Comme en les villanelles

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  • Cependant que venaient, du fond de la villa,

    Des accords de guitare ancienne, De la vieille villa,

    Et qui faisaient deviner l Prs dune obscure persienne,

    Quelque musicienne. Mais rien nest plus amer que de penser aussi

    tant de choses ruines ! Ah ! de penser aussi,

    Lorsque nous revenons ainsi Par des sentes de fleurs fanes,

    nos jeunes annes. Lorsque nous nous sentons nvross et vieillis,

    Froisss, maltraits et sans armes, Moroses et vieillis,

    Et que, surnageant aux oublis, Sternise avec ses charmes

    Notre jeunesse en larmes !

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  • La fuite de lenfance Par les jardins anciens foulant la paix des cistes, Nous revenons errer, comme deux spectres tristes, Au seuil immacul de la Villa dantan. Gagnons les bords fans du Pass. Dans les rles De sa joie il expire. Et vois comme pourtant Il se dresse sublime en ses robes spectrales. Ici sondons nos curs pavs de dsespoirs. Sous les arbres cambrant leurs massifs torses noirs Nous avons les Regrets pour mystrieux htes. Et bien loin, par les soirs rvolus et latents, Suivons l-bas, devers les idales ctes, La fuite de lEnfance au vaisseau des Vingt ans.

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  • Ruines Quelquefois je suis plein de grandes voix anciennes, Et je revis un peu lenfance en la villa ; Je me retrouve encore avec ce qui fut l Quand le soir nous jetait de lor par les persiennes. Et dans mon me alors soudain je vois groupes Mes surs cheveux blonds jouant prs des vieux feux ; Autour delles le chat rde, le dos frileux, Les regardant vtir, tonn, leurs poupes. Ah ! la srnit des jours jamais beaux Dont sont morts jamais les radieux flambeaux, Qui ne brilleront plus quen flammes chimriques ; Puisque tout est dfunt, enclos dans le cercueil, Puisque, sous les outils des noirs maons du Deuil, Scroulent nos bonheurs comme des murs de briques !

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  • Les angliques Des soirs, jerrais en lande hors du hameau natal, Perdu parmi lorgueil serein des grands monts roses, Et les Anges, flots de longs timbres moroses, branlaient les bourdons, au vent occidental. Comme un berger-pote au cur sentimental, Jaspirais leur prire en larme des roses, Pendant quaux ors mourants, mes troupeaux de nvroses Vagabondaient le long des forts de santal. Ainsi, de par la vie o jerre solitaire, Jai gard dans mon me un coin de vieille terre, Paysage bloui des soirs que je revois ; Alors que, dans ta lande intime, tu rappelles, Mon cur, ces anglus dantan, fans, sans voix : Tous ces oiseaux de bronze envols des chapelles !

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  • Dans lalle Toi-mme, blouissant comme un soleil ancien

    Les Regrets des solitudes roses, Contemple le dgt du Parc magicien O seffeuillent, au pas du Soir musicien,

    Des morts de camlias, de roses. Revisitons le Faune la flte fragile

    Prs des bassins au vaste soupir, Et le banc o, le soir, comme un jeune Virgile, Je venais clbrant sur mon thorbe agile

    Ta prunelle au reflet de saphir. La Nuit embrasse en paix morte les boulingrins,

    Tissant nos douleurs aux ombres brunes, Tissant tous nos ennuis, tissant tous nos chagrins, Mon cur, si peu quiet quon dirait que tu crains

    Des fantmes danciennes lunes !

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  • Foulons mystrieux la grande alle oblique ;

    L, peut-tre nos appels amis Les Bonheurs dresseront leur front mlancolique, Du tombeau de lEnfance o pleure leur relique,

    Au recul de nos ans endormis.

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  • Le berceau de la muse De mon berceau denfant jai fait lautre berceau O ma Muse sendort dans des trilles doiseau, Ma Muse en robe blanche, ma toute matresse ! Oyez nos baisers dor aux grands soirs familiers... Mais chut ! jentends dj la mgre Dtresse notre seuil faisant craquer ses noirs souliers !

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  • Amours dlite

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  • Rve dartiste Parfois jai le dsir dune sur bonne et tendre, Dune sur anglique au sourire discret : Sur qui menseignera doucement le secret De prier comme il faut, desprer et dattendre. Jai ce dsir trs pur dune sur ternelle, Dune sur damiti dans le rgne de lArt, Qui me saura veillant ma lampe trs tard Et qui me couvrira des cieux de sa prunelle ; Qui me prendra les mains quelquefois dans les siennes Et me chuchotera dimmaculs conseils, Avec le charme ail des voix musiciennes ; Et pour qui je ferai, si jaborde la gloire, Fleurir tout un jardin de lys et de soleils Dans lazur dun pome offert sa mmoire.

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  • Caprice blanc Lhiver, de son pinceau givr, barbouille aux vitres Des pastels de jardins de roses en glaons. Le froid pique de vif et relgue aux maisons Milady, canaris et les jokos bltres. Mais la petite Miss en berline sen va, Dans son vitchoura blanc, une ombre de fourrures, Bravant lintemprie et les cres froidures, Et plus dun, la voir cheminer, la rva. Ses deux chevaux sont blancs et sa voiture aussi, Mens de front par un cockney, flegme sur sige. Leurs sabots font des trous ronds et creux dans la neige ; Tout le ciel senfarine en un soir obscurci. Elle a pass, tournant sa prunelle cline Vers moi. Pour complter alors limmacul De ce dcor en blanc, bouquet dissimul, Je lui jetai mon cur au fond de sa berline.

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  • Placet Reine, acquiescez-vous quune boucle dferle Des lames des cheveux aux lames du ciseau, Pour que jy puisse humer un peu de chant doiseau, Un peu de soir damour n de vos yeux de perle ? Au bosquet de mon cur, en des trilles de merle, Votre me a fait chanter sa flte de roseau. Reine, acquiescez-vous quune boucle dferle Des lames des cheveux aux lames du ciseau ? Fleur soyeuse aux parfums de rose, lis ou berle, Je vous la remettrai, secrte comme un sceau, Ft-en den, au jour que nous prendrons vaisseau Sur la mer idale o louragan se ferle. Reine, acquiescez-vous quune boucle dferle ?

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  • Le Robin des bois Pendant que nous lisions Werther au fond des bois, Hier sen vint chanter un robin dans les branches ; Et jai saisi vos mains, jai saisi vos mains blanches, Et je vous ai parl damour comme autrefois. Mais vous tes reste insensible ma voix, Muette au jeune aveu des affections franches ; Quand soudain, vous levant, courant dans les pervenches, mue, et mappelant, vous mavez cri : Vois ! Voici qutait tomb du frissonnant feuillage Loiseau sentimental, frapp dans son jeune ge, Et qui mourait sitt, pauvre ami du printemps. Et vous, vous le pleuriez, regrettant sa romance, Pendant que je songeais, fixant lazur immense : Le Robin et lAmour sont morts en mme temps !

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  • Le mai damour Voici que verdit le printemps O lheure au cur sonne vingt ans,

    Larivarite et la la ri ; Voici que jai touch lpoque O lon est las dhabits en loque, Au gentil sieur il faudra a

    a La la ri

    Jeunes filles de bel humour, Donnez-nous le mai de lamour,

    Larivarite et la la ri. Soyez blonde ou brune ou chtaine, Ayez les yeux couleur lointaine

    Larivarite et la la ri Des astres bleus, des perles roses, Mais surtout, pas de voix moroses, Belles de liesse, il faudra a

    a

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  • La la ri Il faudra battre un cur de joie Tout plein de gat qui rougeoie,

    Larivarite et la la ri. Moi, jai rv de celle-l Au cur triste dans le gala,

    Larivarite et la la ri, Comme loiseau dautomne au bois Ou le rythme du vieux hautbois, Un cur triste, il me faudra a

    a La la ri

    Triste comme une main dadieu Et pur comme les yeux de Dieu

    Larivarite et la la ri. Voici que vient lamour de mai, Vivez-le vite, le cur gai,

    Larivarite et la la ri ; Ils tombent tt les jours mchants, Vous cesserez aussi vos chants ; Dans le cercueil il faudra a

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  • a La la ri

    Belles de vingt ans au cur dor, Lamour, sachez-le, tt sendort,

    Larivarite et la la ri.

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  • La belle morte Ah ! la belle morte, elle repose... En den blanc un ange la pose. Elle sommeille emmi les pervenches, Comme en une chapelle aux dimanches. Ses cheveux sont couleur de la cendre, Son cercueil, on vient de le descendre. Et ses beaux yeux verts que la mort fausse Feront un clair de lune en sa fosse.

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  • Thme sentimental Je tai vue un soir me sourire Dans la plante des Bergers ; Tu descendais pas lgers Du seuil dun chteau de porphyre. Et ton il de diamant rare blouissait le rgne astral. Femme, depuis, par mont ou val, Femme, beau marbre de Carrare, Ta voix me hante en sons chargs De mystre et fait mon martyre, Car toujours je te vois sourire Dans la plante des Bergers.

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  • Amour immacul Je sais en une glise un vitrail merveilleux O quelque artiste illustre, inspir des archanges, A peint dune faon mystique, en robe franges, Le front nimb dun astre, une Sainte aux yeux bleus. Le soir, lesprit hant de rves nbuleux Et du cleste cho de rcitals tranges, Je men viens la prier sous les lueurs oranges De la lune qui luit entre ses blonds cheveux. Telle sur le vitrail de mon cur je tai peinte, Ma romanesque aime, ple et blonde sainte, Toi, la seule que jaime et toujours aimerai ; Mais tu restes muette, impassible, et, trop fire, Tu te plais me voir, sombre et dsespr, Errer dans mon amour comme en un cimetire !

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  • Le missel de la morte Ce missel divoire Que tu mas donn, Cest au lys fan Quest sa page noire. legs man De pure mmoire, Quand tu mas donn Ce missel divoire ! Tout lantan de gloire En lui, surann, Survit intern. Quel lacrymatoire, Ce missel divoire !

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  • Chteaux en Espagne Je rve de marcher comme un conquistador, Haussant mon labarum triomphal de victoire, Plein de fiert farouche et de valeur notoire, Vers des assauts de ville aux tours de bronze et dor. Comme un royal oiseau, vautour, aigle ou condor, Je rve de planer au divin territoire, De brler au soleil mes deux ailes de gloire vouloir drober le cleste Trsor. Je ne suis hospodar, ni grand oiseau de proie ; peine si je puis dans mon cur qui guerroie Soutenir le combat des vieux Anges impurs ; Et mes rves altiers fondent comme des cierges Devant cette Ilion ternelle aux cent murs, La ville de lAmour imprenable des Vierges !

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  • Chapelle de la morte La chapelle ancienne est ferme, Et je refoule pas discrets Les dalles sonnant les regrets De toute une re parfume. Et je tvoque, bien-aime ! pris de mystiques attraits : La chapelle assume les traits De ton me quelle a hume. Ton corps fleurit dans lautel seul, Et la nef triste est le linceul De gloire qui te vt entire ; Et dans le vitrail, tes grands yeux Milluminent ce cimetire De doux cierges mystrieux.

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  • Beaut cruelle Certes, il ne faut avoir quun amour en ce monde, Un amour, rien quun seul, tout fantasque soit-il ; Et moi qui le recherche ainsi, noble et subtil, Voici quil mest lme une entaille profonde. Elle est hautaine et belle, et moi timide et laid : Je ne puis lapprocher quen des vapeurs de rve. Malheureux ! Plus je vais, et plus elle slve Et ddaigne mon cur pour un il qui lui plat. Voyez comme, pourtant, notre sort est trange ! Si nous eussions tous deux fait de figure change, Comme elle met aim dun amour sans pareil ! Et je leusse suivie en vrai fou de Tolde, Aux pays de la brume, aux landes du soleil, Si le Ciel met fait beau, et quil let faite laide !

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  • Les pieds sur les chenets

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  • Rves enclos Enfermons-nous mlancoliques Dans le frisson tide des chambres, O les pots de fleurs des septembres Parfument comme des reliques. Tes cheveux rappellent les ambres Du chef des vierges catholiques Aux vieux tableaux des basiliques, Sur les ors charnels de tes membres. Ton clair rire dmail clate Sur le vif crin carlate O sincrusta lennui de vivre. Ah ! puisses-tu vers lespoir calme Faire surgir comme une palme Mon cur cristallis de givre !

    42

  • Soir dhiver Ah ! comme la neige a neig ! Ma vitre est un jardin de givre. Ah ! comme la neige a neig ! Quest-ce que le spasme de vivre la douleur que jai, que jai ! Tous les tangs gisent gels, Mon me est noire : O vis-je ? o vais-je ? Tous ses espoirs gisent gels : Je suis la nouvelle Norvge Do les blonds ciels sen sont alls. Pleurez, oiseaux de fvrier, Au sinistre frisson des choses, Pleurez, oiseaux de fvrier, Pleurez mes pleurs, pleurez mes roses, Aux branches du genvrier.

    43

  • Ah ! comme la neige a neig ! Ma vitre est un jardin de givre. Ah ! comme la neige a neig ! Quest-ce que le spasme de vivre tout lennui que jai, que jai !...

    44

  • Five oclock Comme Liszt se dit triste au piano voisin ! Le givre a cisel de fins vases fantasques, Bijoux dorfvrerie, orgueils de Cellini, Aux vitres du boudoir dont lembrouillamini Dsespre nos yeux de ses folles bourrasques. Comme Haydn est triste au piano voisin ! Ne sors pas ! Voudrais-tu dfier les bourrasques, Battre les trottoirs froids par lembrouillamini Dhiver ? Reste. Jaurai tes ors de Cellini, Tes chers doigts constells de leurs bagues fantasques. Comme Mozart est triste au piano voisin !

    45

  • Le Five oclock expire en mol ut crescendo. Ah ! quas-tu ? tes chers cils samalgament de perles. Cest que je vois mourir le jeune espoir des merles Sur limmobilit glaciale des jets deau.

    .. sol, la, si, do. Gretchen, verse le th aux tasses de Yeddo.

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  • Pour Ignace Paderewski Matre, quand jentendis, de par tes doigts magiques, Vibrer ce grand Nocturne, des bruits dor pareil ; Quand jentendis, en un sonore et pur veil, Monter sa voix, parfum des astrales musiques ; Je crus que, revivant ses rythmes sraphiques Sous lclat merveilleux de quelque bleu soleil, En toi, ressuscit du funbre sommeil, Passait le grand vol blanc du Cygne des phtisiques. Car tu sus ranimer son puissant piano, Et ton me la sienne en un mystique anneau Senchane trangement par des causes secrtes. Sois fier, Paderewski, du prestige divin Que le ciel te donna, pour que chez les potes Tu fisses frissonner lme du grand Chopin !

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  • Gretchen la ple Elle est de la beaut des profils de Rubens Dont la majest calme la sienne sincline. Sa voix a le son dor de mainte mandoline Aux balcons de Venise avec des chants lambins. Ses cheveux, en des flots lumineux deaux de bains, Dferlent sur sa chair vierge de manteline ; Son pas, soupir lact de frache mousseline, Simule un vespral marcher de chrubins. Elle est comme de lor dune blondeur trange. Vient-elle de lden ? de lrbe ? Est-ce un ange Que ce mystrieux chef-duvre du limon ? La voil se dressant, torse, comme un jeune arbre. Souple Anadyomne... Ah ! gare ce dmon ! Cest le Paros qui tue avec ses bras de marbre !

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  • Lied fantasque Casqus de leurs shakos de riz, Vieux de la vieille au mousquet noir, Les hauts toits, dans lhivernal soir, Montent la consigne Paris. Les spectres sur le promenoir Sbattent en dfils gris. Restons en intime pourpris, Comme cela, sans dire ou voir... Pose immobile la guitare, Gretchen, ne distrais le bizarre Rveur sous livresse qui plie. Je voudrais cueillir une une Dans tes prunelles clair-de-lune Les roses de ta Westphalie.

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  • Le salon La poussire stend sur tout le mobilier, Les miroirs de Venise ont dfleuri leur charme ; Il y rde comme un trs vieux parfum de Parme, La funbre douceur dun sachet familier. Plus jamais ne rsonne travers le silence Le chant du piano dans des rythmes berceurs, Mendelssohn et Mozart, mariant leurs douceurs, Ne sentendent quen rve aux soirs de somnolence. Mais le pote, errant sous son massif ennui, Ouvrant chaque fentre aux clarts de la nuit, Et se crispant les mains, hagard et solitaire, Imagine soudain, hant par des remords, Un grand bal solennel tournant dans le mystre, O ses yeux ont cru voir danser les parents morts.

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  • Le violon bris Aux soupirs de larchet bni, Il sest bris, plein de tristesse, Le soir que vous jouiez, comtesse, Un thme de Paganini. Comme tout choit avec prestesse ! Javais un amour infini, Ce soir que vous jouiez, comtesse, Un thme de Paganini. Linstrument dort sous ltroitesse De son tui de bois verni, Depuis le soir o, blonde htesse, Vous joutes Paganini. Mon cur repose avec tristesse Au trou de notre amour fini. Il sest bris le soir, comtesse, Que vous jouiez Paganini.

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  • Rondel ma pipe Les pieds sur les chenets de fer Devant un bock, ma bonne pipe, Selon notre amical principe Rvons deux, ce soir dhiver. Puisque le ciel me prend en grippe (Nai-je pourtant assez souffert ?) Les pieds sur les chenets de fer Devant un bock, rvons, ma pipe. Preste, la mort que janticipe Va me tirer de cet enfer Pour celui du vieux Lucifer ; Soit ! nous fumerons chez ce type, Les pieds sur les chenets de fer.

    52

  • Chopin Fais, au blanc frisson de tes doigts, Gmir encore, ma matresse ! Cette marche dont la caresse Jadis extasia les rois. Sous les lustres aux prismes froids, Donne ce cur sa morne ivresse, Aux soirs de funbre paresse Couls dans ton boudoir hongrois. Que ton piano vibre et pleure, Et que joublie avec toi lheure Dans un den, on ne sait o... Oh ! fais un peu que je comprenne Cette me aux sons noirs qui mentrane Et ma rendu malade et fou !

    53

  • Hiver sentimental Loin des vitres ! clairs yeux dont je bois les liqueurs, Et ne vous souillez pas contempler les plbes. Des gels norvgiens mtallisent les glbes, Que le froid des hivers nous rchauffe les curs ! Tels des guerriers pleurant les ruines de Thbes, Ma mie, ainsi toujours courtisons nos rancurs, Et, ddaignant la vie aux chants sophistiqueurs, Laissons le bon Trpas nous conduire aux rbes. Tu nous visiteras comme un spectre de givre ; Nous ne serons pas vieux, mais dj las de vivre, Mort ! que ne nous prends-tu par telle aprs-midi, Languides au divan, bercs par sa guitare, Dont les motifs rveurs, en un rythme assourdi, Scandent nos ennuis lourds sur la valse tartare !

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  • Violon dadieu Vous jouiez Mendelssohn ce soir-l ; les flammches Valsaient dans ltre clair, cependant quau salon Un abat-jour mlait en ondulement long Ses rves de lumire au chtain de vos mches. Et tristes, comme un bruit frissonnant de fleurs sches parses dans le vent vespral du vallon, Les notes sanglotaient sur votre violon Et chaque coup darchet trouait mon cur de brches. Or, devant quil se ft fait tard, je vous quittai, Mais jusqu laube errant, seul, morose, attrist, Contant ma jeune peine au lunaire mystre, Je sentais remonter comme damers parfums Ces musiques dadieu qui scellaient sous la terre Et mon rve damour et mes espoirs dfunts.

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  • Mazurka Rien ne captive autant que ce particulier Charme de la musique o ma langueur sadore, Quand je poursuis, aux soirs, le reflet que mordore Maint lustre au tapis vert du salon familier. Que jaime entendre alors, plein de deuil singulier, Monter du piano, comme dune mandore, Le rythme somnolent o ma nvrose odore Son spasme funraire et cherche soublier ! Gouffre intellectuel, ouvre-toi, large et sombre, Malgr que toute joie en ta tristesse sombre, Jy peux trouver encor comme un reste doubli, Si mon me se perd dans les gammes tranges De ce motif en deuil que Chopin a poli Sur un rythme inquiet appris des noirs Archanges.

    56

  • Frisson dhiver Les becs de gaz sont presque clos : Chauffe mon cur dont les sanglots Spanchent dans ton cur par flots,

    Gretchen ! Comme il te dit de mornes choses, Ce clavecin de mes nvroses, Rythmant le deuil htif des roses,

    Gretchen ! Prends-moi le front, prends-moi les mains, Toi, mon trsor de rves maints Sur les juvniles chemins,

    Gretchen !

    Quand le givre qui sternise Hivernalement sharmonise Aux vieilles glaces de Venise,

    Gretchen !

    57

  • Et que nos deux gros chats persans Montrent des yeux reconnaissants Prs de ltre aux feux bruissants,

    Gretchen ! Et quau frisson de la veille, Slance en tendresse affole Vers toi mon me inconsole,

    Gretchen ! Chauffe mon cur, dont les sanglots Spanchent dans ton cur par flots. Les becs de gaz sont presque clos...

    Gretchen !

    58

  • Soirs doctobre Oui, je souffre, ces soirs, dmons mornes, chers saints. On est ainsi toujours au soupon des Toussaints. Mon me se fait dune funbres hantises. Ah ! donne-moi ton front, que je calme tes crises. Que veux-tu ? je suis tel, je suis tel dans ces villes, Boulevardier funbre chapp des balcons, Et dont le rve lude, ainsi que des faucons, Laffluence des sots aux atmosphres viles. Que veux-tu ? je suis tel... Laisse-moi reposer Dans la langueur, dans la fatigue et le baiser, Chre, bien-aime me o vont les espoirs sobres... coute ! ce grand soir, empourpr de colres, Qui, galopant, vainqueur des batailles solaires, Arbore ltendard triomphal des Octobres !

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  • Virgiliennes

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  • Automne Comme la lande est riche aux heures empourpres, Quand les cadrans du ciel ont sonn les vespres ! Quels longs effeuillements danglus par les chnes ! Quels suaves appels des chapelles prochaines ! L-bas, groupes meuglant de grands bufs aux yeux glauques Vont mens par des gars aux bruyants soliloques. La poussire dferle en avalanches grises Pleines du chaud relent des vignes et des brises. Un silence a plu dans les solitudes proches : Des Sylphes ont cueilli le parfum mort des cloches. Quelle mlancolie ! Octobre, octobre en voie ! Watteau ! que je vous aime, Autran, Millevoye !

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  • Nuit dt Le violon, dun chant trs profond de tristesse, Remplit la douce nuit, se mle au son des cors ; Les Sylphes vont pleurant comme une me en dtresse Et les curs des grands ifs ont des plaintes de morts. Le souffle du Veillant anime chaque feuille, Le rameau se balance en un rythme clin, Les oiseaux sont rveurs, et sous lil opalin De la lune dt, ma douleur se recueille. Au concert susurr que font sous la ramure Les grillons, ces lutins en qute de sabbat, Soudain a rsonn toute, en mon cur qui bat, La grande majest de la Nuit qui murmure Dans les cieux alanguis un ramage lointain, Prolong jusqu laube humide du Matin.

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  • Rve de Watteau Quand les pastours, aux soirs des crpuscules roux Menant leurs grands boucs noirs aux rles dor des fltes, Vers le hameau natal, de par del les buttes, Sen revenaient, le long des champs piqus de houx ; Bohmes coliers, mes vierges de luttes, Pleines de blanc nagure et de jours sans courroux, En rupture dtude, aux bois jonchs de brous Nous allions, gouailleurs, prtant loreille aux chutes Des ruisseaux, dans le val que longeait en jappant Le petit chien berger des calmes fils de Pan Dont le pipeau qui pleure appelle, tout au loin. Puis, las, nous nous couchions, frissonnants jusquaux moelles, Et parfois, radieux, dans nos palais de foin, Nous djeunions daurore et nous soupions dtoiles...

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  • Tarentelle dautomne Vois-tu prs des cohortes bovines Choir les feuilles dans les ravines,

    Dans les ravines ? Vois-tu sur le coteau des annes Choir mes illusions fanes,

    Toutes fanes ? Avec quelles rageuses prestesses Court la bise de nos tristesses,

    De mes tristesses ! Vois-tu, prs des cohortes bovines, Choir les feuilles dans les ravines

    Dans les ravines ? Ma srnade doctobre enfle une Funraire voix la lune,

    Au clair de lune.

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  • Avec quelles rageuses prestesses Court la bise de nos tristesses,

    De mes tristesses ! Le doguet bondit dans la valle. Allons-nous-en par cette alle,

    La morne alle ! Ma srnade doctobre enfle une Funraire voix la lune,

    Au clair de lune. On dirait que chaque arbre divorce Avec sa feuille et son corce,

    Sa vieille corce. Ah ! vois sur la pente des annes Choir mes illusions fanes,

    Toutes fanes !

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  • Presque berger Les Brises ont brui comme des litanies Et la flte sexile en molles aphonies. Les grands bufs sont rentrs. Ils meuglent dans ltable Et la soupe qui fume a rjoui la table. Fais ta prire, Pan ! Allons au lit, mioche, Que les bras travailleurs se calment de la pioche. Le clair de lune ondoie aux horizons de soie : sommeil ! donnez-moi votre baiser de joie. Tout est ferm. Cest nuit. Silence... Le chien jappe. Je me couche. Pourtant le Songe mon cur frappe. Oui, cest dlicieux, cela, dtre ainsi libre Et de vivre en berger presque. Un souvenir vibre

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  • En moi... L-bas, au temps de lenfance, ma vie Coulait ainsi, loin des sentiers, blanche et ravie !

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  • Jardin sentimental L, nous nous attardions aux nocturnes tombes, Cependant qualentour un vol de scarabes Nous blouissait dor sous les lueurs plombes. De grands chevaux de pourpre erraient, sanguinolents, Par les clestes turfs, et je tenais, tremblants, Tes doigts entre mes mains, comme un nid doiseaux blancs. Or, tous deux, souriant ltoile du soir, Nous sentions se lever des lumires despoir En notre me ferme ainsi quun donjon noir. Le vieux perron croulant parmi leffroi des lierres, Nous parlait des autans qui chantaient dans les pierres De la vieille demeure aux grilles familires. Puis lAnglus, devers les chapelles prochaines, Tintait dune voix grle, et, sans rompre les chanes, Nous allions dans la Nuit qui priait sous les chnes.

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  • Foulant les touffes dherbes o le cri-cri se perd, Invisibles, au loin, dans un grand vaisseau vert, Nous rvions de monter aux astres de Vesper.

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  • Les petits oiseaux Puisque Rusbrock menseigne moi, dont le cur saigne Sur tout ce qui se baigne

    Dans le malheur, vous aimer, jlve Ma pense ce rve : De vous faire une grve

    Avec mon cur.

    L donc, oiseaux sauvages, Contre tous les ravages, Vous aurez vos rivages

    Et vos abris : Colombes, hirondelles, Entre mes mains fidles, Oiseaux aux clairs coups dailes,

    colibris !

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  • Srs vous pourrez y vivre Sans peur des soirs de givre, O sous lastre de cuivre,

    Morne flambeau ! Souventes fois, cortge Quun vent trop dur assige, Vous trouvez sous la neige

    Votre tombeau. Protgs sans relche, Ainsi contre un plomb lche, Quand je clorai ma tche,

    Membres raidis ; Vous, par limmense vote Me guiderez sans doute, Connaissant mieux la route

    Du Paradis !

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  • Violon de villanelle Sous le clair de lune au frais du vallon, Beaux gars chefs bruns, belles chefs blonds, Au son du hautbois ou du violon

    Dansez la villanelle. La lande est noye en des parfums bons. Attisez la joie au feu des charbons ; Allez-y gaiement, allez-y par bonds,

    Dansez la villanelle. Sur un banc de chne ils sont l, les vieux, Vous suivant avec des pleurs dans les yeux, Lorsquen les frlant vous passez joyeux...

    Dansez la villanelle. Allez-y gaiement ! que lorbe dargent Croise sur vos fronts son reflet changeant ; Bien avant dans la nuit, la Saint-Jean

    Dansez la villanelle.

    72

  • Bergre Vous que jaimai sous les grands houx, Aux soirs de bohme champtre, Bergre, la mode champtre, De ces soirs vous souvenez-vous ? Vous tiez lastre ma fentre Et ltoile dor dans les houx. Aux soirs de bohme champtre Vous que jaimai sous les grands houx, Bergre, la mode champtre, O donc maintenant tes-vous ? Vous tes lombre ma fentre Et la tristesse dans les houx.

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  • Eaux-fortes funraires

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  • Les vieilles rues

    Que vous disent les vieilles rues Des vieilles cits ?...

    Parmi les poussires accrues De leurs vtusts,

    Rvant de choses disparues, Que vous disent les vieilles rues ?

    Alors que vous y marchez tard Pour leur rendre hommage :

    De plus dune me de vieillard Nous sommes limage,

    Disent-elles dans le brouillard, Alors que vous y marchez tard.

    Comme danciens passants nocturnes Qui longent nos murs,

    En eux ayant les noires urnes De leurs ans impurs,

    Sen vont les Remords taciturnes Comme danciens passants nocturnes.

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  • Voil ce que dans les cits

    Maintes vieilles rues Disent parmi les vtusts

    Des choses accrues Parmi vos gloires disparues, mornes et mortes cits !

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  • Soirs dautomne Voici que la tulipe et voil que les roses, Sous le geste massif des bronzes et des marbres, Dans le Parc o lAmour foltre sous les arbres, Chantent dans les longs soirs monotones et roses. Dans les soirs a chant la gat des parterres O danse un clair de lune en des poses obliques, Et de grands souffles vont, lourds et mlancoliques, Troubler le rve blanc des oiseaux solitaires. Voici que la tulipe et voil que les roses Et les lys cristallins, pourprs de crpuscule, Rayonnent tristement au soleil qui recule, Emportant la douleur des btes et des choses. Et mon amour meurtri, comme une chair qui saigne, Repose sa blessure et calme ses nvroses. Et voici que les lys, la tulipe et les roses Pleurent les souvenirs o mon me se baigne.

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  • Les corbeaux Jai cru voir sur mon cur un essaim de corbeaux En pleine lande intime avec des vols funbres, De grands corbeaux venus de montagnes clbres Et qui passaient au clair de lune et de flambeaux. Lugubrement, comme en cercle sur des tombeaux Et flairant un rgal de carcasses de zbres, Ils planaient au frisson glac de mes vertbres, Agitant leurs becs une chair en lambeaux. Or, cette proie chue ces dmons des nuits Ntait autre que ma Vie en loque, aux ennuis Vastes qui vont tournant sur elle ainsi toujours, Dchirant larges coups de becs, sans quartier, Mon me, une charogne parse au champ des jours, Que ces vieux corbeaux dvoreront en entier.

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  • Le corbillard Par des temps de brouillard, de vent froid et de pluie, Quand lazur a vtu comme un manteau de suie, Fte des anges noirs ! dans laprs-midi, tard, Comme il est douloureux de voir un corbillard, Tran par des chevaux funbres, en automne, Sen aller cahotant au chemin monotone, L-bas vers quelque gris cimetire perdu, Qui lui-mme, comme un grand mort gt tendu ! Lon salue, et lon est pensif au son des cloches lgiaquement dnonant les approches Dun aprs-midi tel aux rves du trpas. Alors nous croyons voir, ralentissant le pas, travers des jardins rouills de feuilles mortes, Pendant que le vent tord des crpes nos portes, Sortir de nos maisons, comme des curs en deuil, Notre propre cadavre enclos dans le cercueil.

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  • Le perroquet Aux jours de sa vieille dtresse Elle avait, la pauvre ngresse, Gard cet oiseau dallgresse. Ils habitaient, au coin hideux, Un de ces rduits hasardeux, Au faubourg lointain, tous les deux Lui, comme jadis la foire, Il jacassait les jours de gloire Perch sur son paule noire. La vieille coutait follement, Croyant que par loiseau charmant Causait lme de son amant. Car le pote chimrique, Avec une verve ironique la crdule enfant dAfrique

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  • Avait cont quil sen irait, son trpas, vivre en secret Chez lme de son perroquet. Cest pourquoi la vieille au front chauve, lheure o la clart se sauve, Interrogeait loiseau, lil fauve. Mais lui riait, criant toujours, Du matin au soir tous les jours : Ha ! Ha ! Ha ! Gula, mes amours ! Elle en mourut dans un cri rauque, Croyant que sous le soliloque Inconscient du bavard glauque, Lamant dfunt voulait, moqueur, Railler lamour de son vieux cur. Elle en mourut dans la rancur.

    81

  • Loiseau pleura ses funrailles, Puis se fit un nid de pierrailles En des ruines de murailles. Mais il devint comme hant ; Et quand la nuit avait chant Au clair du ciel diamant, On et dit, voir sa dtresse, Quen lui pleurait, dans sa tendresse, Lme de la pauvre ngresse.

    82

  • Banquet macabre la sant du rire ! Et jlve ma coupe, Et je bois follement comme un rapin joyeux. le rire ! Ha ! ha ! ha ! qui met la flamme aux yeux, Ce vaisseau dor qui glisse avec lamour en poupe ! Vogue pour la gat de Riquet--la-Houppe ! En bons bossus joufflus gouaillons pour le mieux. Que les bruits du cristal veillent nos aeux Du grand sommeil de pierre o sentasse leur groupe. Ils nous viennent, claquant leurs vieux os : les voil ! Quon les assoie en ronde au souper de gala. la sant du rire et des pres squelettes ! Versez le vin funbre aux verres par longs flots, Et buvons la Mort dans leurs crnes, potes, Pour touffer en nous la rage des sanglots !

    83

  • Confession nocturne Prtre, je suis hant, cest la nuit dans la ville, Mon me est le donjon des mortels pchs noirs, Il pleut une tristesse horrible aux promenoirs Et personne ne vient de la plbe servile. Tout est calme et tout dort. La solitaire Ville Saggrave de lhorreur vaste des vieux manoirs. Prtre, je suis hant, cest la nuit dans la ville ; Mon me est le donjon des mortels pchs noirs. En le parc hivernal, sous la bise incivile, Lucifer rde et va raillant mes dsespoirs Trs fous !... Le suicide aiguise ses coupoirs ! Pour se pendre, il fait bon sous cet arbre tranquille Prtre, priez pour moi, cest la nuit dans la ville !...

    84

  • Le tombeau de la ngresse Aprs que nous eut fui le grand vent des hivers, Aux derniers ciels plis de mars, nous la menmes Dans le hallier funbre aux odeurs de cinnames, O germaient les soupons de nouveaux plants rouverts. De hauts rameaux taient cribls doiseaux divers Et de tristes soupirs gonflaient leurs jeunes mes. Au limon moite et brut o nous la retournmes, Que lAfricaine dorme en paix dans les mois verts ! Le sol pieusement recouvrira ses planches ; Et le bon bengali, dans son chteau de branches, Pleurera sur maint thme un peu de ses vingt ans. Peut-tre, revenus en un lointain printemps, Verrons-nous, de son cur, dans les buissons latents, clore un grand lys noir entre des roses blanches.

    85

  • Le cercueil Au jour o mon aeul fut pris de lthargie, Par mgarde on avait apport son cercueil ; Dj ltui des morts souvrait pour son accueil, Quand son me soudain ralluma sa bougie. Et nos mes, depuis cet horrible moment, Gardaient de ce cercueil des grandes terreurs sourdes ; Nous croyions voir laeul au fond des fosses lourdes, Hagard, et se mangeant dans lombre perdument. Aussi quand lun mourait, pre ou frre atterr Refusait sa dpouille la bote interdite, Et ce cercueil, au fond dune chambre maudite, Solitaire et muet, plein dombre, est demeur.

    Il me fut dfendu pendant longtemps de voir Ou de porter les mains lobjet qui me hante... Mais depuis, sombre errant de la fort mchante O chaque homme est un tronc marquant mon souci noir,

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  • Jai grandi dans le got bizarre du tombeau, Plein du ddain de lhomme et des bruits de la terre, Tel un grand cygne noir qui sprend de mystre, Et vit la clart du lunaire flambeau. Et jai voulu revoir, cette nuit, le cercueil Qui me troubla jusquen ma plus ancienne anne ; Assaillant dune cl sa porte suranne Jai pntr sans peur en la chambre de deuil. Et l, longtemps je suis rest, le regard fou, Longtemps, devant lhorreur macabre de la bote ; Et jai senti glisser sur ma figure moite Le frisson familier dune bte son trou. Et je me suis pench pour louvrir, sans remord Baisant son front de chne ainsi quun front de frre ; Et, mordu dun dsir joyeux et funraire, Esprant que le ciel my ferait tomber mort.

    87

  • Petite chapelle

    Pour Serge Usne

    88

  • Chapelle dans les bois Nous tions l deux enfants blmes Devant les grands autels franges, O Sainte Marie et ses anges Riaient parmi les chrysanthmes. Le soir poudrait dans la nef vide ; Et son rayon flche jaune, Dans sa rigidit dicne Effleurait le grand Saint livide. Nous tions l deux enfants tristes Buvant la paix du sanctuaire, Sous la veilleuse mortuaire Aux vagues reflets damthyste. Nos voix en extase cette heure Montaient en rogations blanches, Comme un anglus des dimanches, Dans le lointain qui prie et pleure...

    89

  • Puis nous partions... Je me rappelle ! Les bois dormaient au clair de lune, Dans la nuit tide o tintait une Voix de la petite chapelle...

    90

  • Sainte Ccile La belle Sainte au fond des cieux Mne lorchestre archanglique, Dans la lointaine basilique Dont la splendeur hante mes yeux. Depuis que la Vierge biblique Lui lgua ce poste pieux, La belle Sainte au fond des cieux, Mne lorchestre archanglique. Loin du monde diabolique Puiss-je, un soir mystrieux, Our, dans les divins milieux Ton clavecin mlancolique, Ma belle Sainte, au fond des cieux.

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  • Billet cleste Plein de spleen nostalgique et de rves tranges, Un soir je men allai chez la Sainte adore, O se donnait, dans la salle de lEmpyre, Pour la fte du Ciel, le rcital des anges. Et nul garde pour lors ne veillant lentre, Je vins, le corps vtu dune tunique franges, Le soir o lon chantait chez la Sainte adore, Plein de spleen nostalgique et de rves tranges. Des dames dfilaient dans des robes oranges ; Les clestes laquais portaient haute livre, Et, ma demande tant par Ccile agre, Je lcoutai jouer aux divines phalanges, Plein de spleen nostalgique et de rves tranges !

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  • Rve dune nuit dhpital Ccile tait en blanc, comme aux tableaux illustres O la Sainte se voit, un nimbe autour du chef. Ils taient au fauteuil Dieu, Marie et Joseph ; Et jentendis cela debout prs des balustres. Soudain au flamboiement mystique des grands lustres, clata lharmonie trange au rythme bref, Que la harpe brodait de sons en relief... Musique de la terre, ah ! taisez vos voix rustres !... Je ne veux plus pcher, je ne veux plus jouir, Car la sainte ma dit que pour encor lour, Il me fallait vaquer mon salut sur terre. Et je veux retourner au prochain rcital Quelle me doit donner au pays plantaire, Quand les ans mauront sorti de lhpital.

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  • Le clotre noir Ils dfilent au chant touff des sandales, Le chef bas, grenant de massifs chapelets, Et le soir qui sen vient, du sang de ses reflets Mordore la splendeur funraire des dalles. Ils seffacent soudain, comme en de noirs ddales, Au fond des corridors pleins de pourpres relais O de grands anges peints aux vitraux verdelets Interdisent lentre aux terrestres scandales. Leur visage est funbre, et dans leurs yeux sereins Comme les horizons vastes des cieux marins, Flambe laustrit des froides habitudes. La lumire cleste emplit leur large esprit, Car lEspoir triomphant creusa les solitudes De ces silencieux spectres de Jsus-Christ.

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  • Les communiantes Calmes, elles sen vont, dfilant aux alles De la chapelle en fleurs, et je les suis des yeux, Religieusement joignant mes doigts pieux, Plein de lardent regret des ferveurs en alles. Voici quelles se sont toutes agenouilles Au mystique repas qui leur descend des cieux, Devant lautel piqu de flamboiements joyeux Et dune floraison de fleurs immacules. Leur sraphique ardeur fut si lente finir Que tout lheure encore, les voir revenir De lagape cleste au divin rfectoire, Je crus quelles allaient vraiment prendre lessor, Comme si, se glissant sous leurs voiles de gloire, Un ange leur avait pos des ailes dor.

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  • Les dicides

    I Ils taient l, les Juifs, les tueurs de prophtes, Quand le sanglant Messie expirait sur la croix ; Ils taient l, railleurs et bourreaux la fois ; Et Sion son crime entremlait des ftes.

    Or, voici que soudain, sous le vent des temptes, Se dchira le voile arrach des parois. Les Maudits prirent fuite : on et dit que le poids De leur forfait divin scroulait sur leurs ttes.

    Depuis, de par la terre, en hordes de damns, Comme des chiens errants, ils sen vont, condamns Au remords ternel de leur race fltrie,

    Trouvant partout, le long de leur pre chemin, Le mpris pour piti, les ghettos pour patrie, Pour laumne laffront lorsquils tendront la main.

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  • II

    Dautres sont l, pareils ces immondes hordes, crasant le Sauveur sous des monts de dfis, Alors quIl tend vers eux, du haut des crucifix, Ses deux grands bras de bronze en sublimes exordes. cumant du venin des haineuses discordes Et crachant un blasphme au Pain que tu leur fis, Ils passent. Or ceux-l, mon Dieu, quon dit tes fils, Te hachent grands coups de symboliques cordes. Aussi, de par lhorreur des infinis exils, Lamentables troupeaux, ces sacrilges vils Sen iront, fous de honte, aux nuits blasphmatoires, Alors que sur leur front, mystrieux croissant, Luira, comme un blason de leurs tortures noires, Le stigmate ternel de quelque hostie en sang.

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  • La mort du moine Voici venir les tristes frres Vers la cellule o tu te meurs. Ton esprit est plein de clameurs Et de musiques funraires. Apportez-lui le Viatique. Saint Bndict, aidez sa mort ! Bien que faible, faites-le fort Sous votre sainte gide antique. Ainsi soit-il au cur de Dieu ! Clment, dis un riant adieu Aux liens impurs de cette terre. Et pars, rentre dans ton Espoir, Que les bronzes du monastre Sonnent ton me au ciel ce soir !

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  • Diptyque En une trs vieille chapelle Je sais un diptyque flamand O Jsus, prs de sa maman, Creuse le sable avec sa pelle. Non peint par Rubens ou Memling, Mais digne de leurs galeries ; La Vierge, en blanches draperies, Au rouet blanc file son lin. La pelle verdelette peinte Scintille aux mains grles de Dieu ; Le soleil brle un rouge adieu L-bas, devers Sion la sainte. Le jeune enfant devant la hutte Du charpentier de Nazareth Entasse un amas quon dirait tre lassise dune butte.

    99

  • Jsus en jouant sest sali ; Ses doigts sont tachets de boue, Et le travail sur chaque joue, A mis comme un rayon pli. Quelle est cette tche svre Que Jsus si prcoce apprit ? Posait-il donc en son esprit Les bases dun futur Calvaire ?

    100

  • Chapelle ruine Et je retourne encore frileux, au jet des bruines, Par les dlabrements du parc doctobre. Au bout De lalle o se voit ce grand Jsus debout, Se massent des soupons de chapelle en ruines. Je refoule, parmi viornes, viprines, Rveur, le sol dantan o gte le hibou ; Lrable sous le vent se tord comme un bambou. Et je sens se briser mon cur dans ma poitrine. Cloches des ges morts sonnant timbres noirs Et les tristesses dor, les mornes dsespoirs, Ports par un parfum que le rve rappelle, Ah ! comme, les genoux figs au vieux portail, Je pleure ces dbris de petite chapelle... Au mur croulant, fleuri dun reste de vitrail !

    101

  • La rponse du crucifix En expirant sur larbre affreux du Golgotha, De quel regret ton me, Christ, fut-elle pleine ? tait-ce de laisser Marie et Madeleine Et les autres, au roc o la Croix se planta ? Quand le funbre chur sans Toi se lamenta, Et que les clous crispaient tes mains ; quand, par la plaine, Ton me eut dispers la fleur de son haleine, Devanant ton essor vers le cleste tat ; Quel fut ce grand soupir de tristesse infinie Qui sexhala de Toi lorsque, luvre finie, Tu tapprtais enfin regagner le But ? Me dvoileras-tu cet intime mystre ? Ce fut de ne pouvoir, jeune homme, le fiel bu, Serrer contre mon cur mes bourreaux sur la Terre !

    102

  • Les Carmlites Parmi lombre du clotre elles vont solennelles, Et leurs pas font courir un frisson sur les dalles, Cependant que du bruit funbre des sandales Monte un peu la rumeur chaste qui chante en elles. Au sraphique clat des austres prunelles Rpondent les flambeaux en des gammes modales ; Parmi le froid du clotre elles vont solennelles, Et leurs pas font des chants de velours sur les dalles. Une des leurs retourne aux landes ternelles Trouver enfin loubli du monde et des scandales ; Vers sa couche de mort, au fond de leurs ddales, Cest pourquoi, cette nuit, les nonnes fraternelles Dans leur clotre longtemps ont march solennelles.

    103

  • Notre-Dame-des-Neiges

    Sainte Notre-Dame, en beau manteau dor, De sa lande fleurie

    Descend chaque soir, quand son Jsus dort En sa Ville-Marie.

    Sous lastral flambeau que portent ses anges, La belle Vierge va

    Triomphalement, aux accords tranges De cleste bva.

    Sainte Notre-Dame a l-haut son trne

    Sur notre Mont-Royal ; Et de l, son il subjugue le Faune

    De labme infernal. Car elle a dict : Quun ange protge

    De son arme de feu Ma ville dargent au collier de neige ,

    La Dame du Ciel bleu !

    104

  • Sainte Notre-Dame, tt nous dlivre

    De tout joug pour le tien ; Chasse ltranger ! Au pays de givre

    Sois-nous force et soutien. Ce placet fleuri de choses dores,

    Puisses-tu de tes yeux, Bnigne, le lire aux roses vespres,

    Quand tu nous viens des Cieux ! Sainte Notre-Dame a pleur longtemps

    Parmi ses petits anges ; Tellement, dit-on, quen les cieux latents

    Se font des bruits tranges, Et que notre Vierge entranant lden,

    floraison chrie ! Va tt refleurir en mme jardin

    Sa France et sa Ville-Marie ...

    105

  • Prire du soir Lorsque tout bruit tait muet dans la maison, Et que mes surs dormaient dans des poses lasses Aux fauteuils anciens daeules trpasses, Et que rien ne troublait le tacite frisson, Ma mre descendait pas doux de sa chambre ; Et, sasseyant devant le clavier noir et blanc, Ses doigts faisaient surgir de livoire tremblant La musique mle aux lunes de septembre. Moi, jcoutais, cur dans la peine et les regrets, Laissant errer mes yeux vagues sur le Bruxelles, Ou, dispersant mon rve en noires tincelles, Les levant pour scruter lnigme des portraits. Et cependant que tout allait en somnolence Et que montaient les sons mlancoliquement, Au milieu du tic-tac du vieux Saxe allemand, Seuls bruits intermittents qui coupaient le silence,

    106

  • La nuit sappropriait peu peu les rideaux Avec des frissons noirs toutes les croises, Par ces soirs, et malgr les bches embrases, Comme nous nous sentions soudain du froid au dos ! Lhorloge chuchotant minuit au deuil des lampes, Mes surs se rveillaient pour regagner leur lit, Yeux mi-clos, chevelure parse, front pli, Sous lassoupissement qui leur frlait les tempes ; Mais au salon empli de lunaires reflets, Avant de remonter pour le calme nocturne, Ctait comme une attente inerte et taciturne, Puis, brusque, un cliquetis dargent de chapelets... Et pendant que de Liszt les sonates tranges Lentement achevaient de sendormir en nous, La famille faisait la prire genoux Sous le lointain cho du clavecin des anges.

    107

  • Pastels et porcelaines

    108

  • Fantaisie crole Or, la pourpre vt la vranda rose Au motif clin dune mandoline, En des sangs de soir, aux encens de rose, Or, la pourpre vt la vranda rose. Parmi les eaux dor des vases dgypte, Se fanent en bleu, sous les zphirs tristes, Des plants odorants qui trouvent leur crypte Parmi les eaux dor des vases dgypte. La musique embaume et loiseau sen grise ; Les cieux ont men leurs valses astrales ; La Tendresse passe aux bras de la brise ; La musique embaume, et lme sen grise. Et la pourpre vt la vranda rose, Et dans lden de sa Louisiane, Parmi le silence, aux encens de rose, La crole dort en un hamac rose.

    109

  • Les balsamines En un fauteuil sculpt de son salon ducal, La noble Viennoise, en gaze violette, Des ses doigts ivoirins pieusement feuillette Le vlin slimant dun missel monacal. Et sa mmoire voque, en rve musical, Ce pauvre guitariste aux yeux o se reflte Le pur amour de lart, qui, prs de sa tablette, Venait causer, humant des fleurs dans un bocal. La lampe au soir vacille et le vieux Saxe sonne ; Son livre dheures pars, Madame qui frisonne Regagne le grand lit dargent digne des rois. Des pleurs mouillent ses cils... Au fier blason des portes Quand laube eut reflamb, sur le tapis hongrois Le missel rvlait des balsamines mortes...

    110

  • Le roi du souper Grave en habit luisant, un grand ngre courb, Va, vient de tous cts pas vifs destafette : Le paon truff qui fume envole une bouffette Du clair plateau dargent jusquau plafond bomb. Le triomphal service au buffet drob, Flambe. Toute la salle en lueur dor sest faite ; la table massive ils sont l pour la fte, Tous, depuis le grand-oncle au plus petit bb. Soudain, la joie clate et brille, franche et belle : Le dernier-n, bambin qui souvent se rebelle, Se pose sur la nappe o fleurit maint dtail. On applaudit. Sambo pm sen tient les hanches, Cependant que, voilant son chef sous lventail, Grand-mre essuie un peu ses deux paupires blanches.

    111

  • Paysage fauve Les arbres comme autant de vieillards rachitiques, Flanqus vers lhorizon sur les escarpements, Ainsi que des damns sous le fouet des tourments, Tordent de dsespoir leurs torses fantastiques. Cest lHiver ; cest la Mort ; sur les neiges arctiques, Vers le bcher qui flambe aux lointains campements, Les chasseurs vont frileux sous leurs lourds vtements, Et galopent, fouettant leurs chevaux athltiques. La bise hurle ; il grle ; il fait nuit, tout est sombre ; Et voici que soudain se dessine dans lombre Un farouche troupeau de grands loups affams ; Ils bondissent, essaims de fauves multitudes, Et la brutale horreur de leurs yeux enflamms, Allume de points dor les blanches solitudes.

    112

  • ventail Dans le salon ancien guipure fane O fleurit le brocart des sophas de Niphon, Tout peint de grands lys dor, ce glorieux chiffon Survit aux bals dfunts des dames de ligne. Mais, deuil triomphal ! lautruche suranne Seffrange sous les pieds de bronze dun griffon, Dans le salon ancien guipure fane O fleurit le brocart des sophas de Niphon. Parfois, quand lheure vibre en sa ronde effrne, Lventail tout coup revit un vieux frisson, Tellement quon croirait quil vente au soupon Des doigts mystrieux dune morte mane, Dans le salon ancien guipure fane.

    113

  • Lantiquaire Entre ses doigts osseux roulant une ample bague, Lantiquaire, vieux Juif dAlger ou de Maroc, Orfvre, bijoutier, damasquineur destoc, Au fond de la boutique erre, pause et divague. Puis, des lampes de fer que frle lombre vague Sapprochant tout fivreux, le moderne Shylock Recule, horrifi. Rigide comme un bloc Il semble au cur souffrir de balafres de dague. Malheur ! Ce vieil artiste a trop tard constat Que lanneau Louis XIV fou prix achet Nest quun bibelot vil o rit linfme fraude. Cest pourquoi, sous le flot des lustres miroitants, Lhorrible et fauve jet de son il filtre et rde Dans la morne pourpreur des rubis clatants.

    114

  • Les camlias Dans le boudoir tendu de choses de Malines Tout est dsert ce soir, Emmeline est au bal. Seuls, des Camlias, en un glauque bocal Ferment languissamment leurs prunelles clines. Sur des onyx pars, des bijoux et des bagues Croisent leurs maints reflets dans des botes dargent. Tout pleure cette Absente avec des plaintes vagues. Le perroquet digre un long spleen enrageant. Le Saxe tinte. Il est aube. Sur lescalier Chante un pas satin dans le frisson des gazes. Tout sveille alourdi des nocturnes extases. La matresse sannonce au doux bruit du soulier.

    115

  • Sa main effeuille, lente, un frais bouquet de roses ; Ses regards sont voils dune aurore de pleurs. Au bal elle a connu les premires douleurs, Et sa jeunesse songe au vide affreux des choses, Devant la sche mort des Camlias roses.

    116

  • Le saxe de famille Donc, ta voix de bronze est teinte : Te voil muet jamais ! Lheure plus ne vibre ou ne tinte Dans la grandsalle que jaimais, O je venais, aprs ltude, Fumer le soir, rythmant des vers, O labri du monde pervers ternisait ma solitude. Sur le buffet aux tons noircis De chne trs ancien, ton ombre Lamente-t-elle, Saxe sombre, Toute une poque de soucis ? Serait-ce quun chagrin qui tue Ta harcel comme un remords, grande horloge qui tes tue Depuis que les parents sont morts ?

    117

  • Le soulier de la morte Ce frle soulier gris et or, Aux boucles de soie embaume, Tel un mystrieux came, Entre mes mains, ce soir, il dort. Tout lheure je le trouvai Gisant au fond dune commode... Petit soulier dancienne mode, Soulier du souvenir... Ave ! Depuis quelle sen est alle, Mene aux marches de Chopin, Dormir pour jamais sous ce pin Dans la froide et funbre alle, Je suis rest toute lanne Broy sous un fardeau de fer, vivre ainsi quen un enfer, Comme une pauvre me damne.

    118

  • Et maintenant, cur plein de noir, Cette vigile de dcembre, Je le trouve au fond de ma chambre, Soulier que son pied laissa choir. Celui-l seul me fut laiss, Lautre est sans doute chez les anges Et moi je cours pieds nus les fanges... Mon me est un soulier perc.

    119

  • Vieille romanesque Prs de ses pots de fleurs, labri des frimas, Assise la fentre, et serrant autour delle Son chle japonais, Mademoiselle Adle Comme vingt ans savoure un roman de Dumas. Tout son boudoir divague en bizarre ramas, Clotre danciennets, dont elle est le modle ; L sincrusta lmail de son culte fidle : Vases, onyx, portraits, livres de tous formats. Sur les coussins pars, un vieux matou de Perse Ronronne cependant que la vieille disperse Aux feuillets jaunissants les ennuis de son cur. Mais elle ne voit pas, en son rve attendrie, Dans la rue, un passant au visage moqueur... Le joueur glorieux dorgue de Barbarie !

    120

  • Vieille armoire Dors, fouillis vnr de vieilles porcelaines Froides comme des yeux de morts, tous clos, tous froids, Services du Japon qui disent lautrefois De maints riches repas de belles chtelaines ! Ton bois a des odeurs moites danciennes laines, Parfums de choses dor aux fragiles effrois ; Tes tasses ont caus sur des lvres de rois De leurs Hbs, de leurs images peintes, pleines De pastels lumineux, de vieux jardins fleuris, Arabesque o le ciel avait de bleus souris... Reliquaire dantan, grande, sombre armoire ! Hier, quand jentrouvris tes portes de bois blond, Je crus y voir passer la spectrale mmoire De couples indistincts mens au rveillon.

    121

  • Potiche Cest un vase dgypte riche ciselure, O sont peints des sphinx bleus et des lions ambrs : De profil on y voit, souple, les reins cambrs, Une immobile Isis tordant sa chevelure. Flambantes, des nefs dor se glissent sans voilure Sur une eau dargent plane aux tons de ciel marbrs : Cest un vase dgypte riche ciselure O sont peints des sphinx bleus et des lions ambrs. Mon me est une potiche o pleurent, ddors, De vieux espoirs mal peints sur sa fausse moulure ; Aussi jen souffre en moi comme dune brlure, Mais le trpas bientt les aura tous sabrs... Car ma vie est un vase pauvre ciselure.

    122

  • Vpres tragiques

    123

  • Musiques funbres Quand, rvant de la morte et du boudoir absent, Je me sens tenaill des fatigues physiques, Assis au fauteuil noir, prs de mon chat persan, Jaime minoculer de bizarres musiques, Sous les lustres dont les toiles vont versant Leur sympathie au deuil des rves lthargiques.

    Jai toujours ador, plein de silence, vivre En des appartements solennellement clos, O mon me sonnant des cloches de sanglots, Et plongeant dans lhorreur, se donne toute suivre, Triste comme un son mort, close comme un vieux livre, Ces musiques vibrant comme un veil de flots.

    Que mimportent lamour, la plbe et ses tocsins ? Car il me faut, moi, des annales dartiste ; Car je veux, aux accords dtranges clavecins, Me noyer dans la paix dune existence triste Et voir se drouler mes ennuis assassins, Dans le prlude o chante une me symphoniste.

    124

  • Je suis de ceux pour qui la vie est une bire O nentrent que les chants hideux des croquemorts, O mon fantme las, comme sous une pierre, Bien avant dans les nuits cause avec ses remords, Et vainement appelle, en lombre familire Qui na pour lcouter que loreille des morts. Allons ! que sous vos doigts, en rythme lent et long Agonisent toujours ces mornes chopinades... Ah ! que je hais la vie et son noir Carillon ! Engouffrez-vous, douleurs, dans ces calmes aubades, Ou je me pends ce soir aux portes du salon, Pour chanter en Enfer les rouges srnades ! Ah ! funbre instrument, clavier fou, tu me railles ! Doucement, pianiste, afin quon rve encor ! Plus lentement, plat-il ? Dans des chocs de ferrailles, Lon descend mon cercueil, parmi laffreux dcor Des ossements pars au champ des funrailles, Et mon cur a gmi comme un long cri de cor !...

    125

  • Lhomme aux cercueils Matre Christian Loftel na dtat que celui De faire des cercueils pour les mortels ses frres, Au fond dune boutique aux placards funraires O depuis quarante ans le jour peine a lui. cause de son air trange, nul vers lui Ne vient : il a le froid des urnes cinraires. Parfois, quelque homme en deuil discute des parres Et retourne, hant de ce spectre dennui. sage, qui toujours gardes tes lvres closes, Matre Christian Loftel ! tu dois savoir des choses Qui tont creus le front et tont joint les sourcils. Rponds ! Quand tu construis les planches premptoires, Combien dmes de morts, au choc de tes outils Te content longuement leurs posthumes histoires ?

    126

  • Marches funbres Jcoute en moi des voix funbres Clamer transcendantalement, Quand sur un motif allemand Se rythment ces marches clbres. Au frisson fou de mes vertbres Si je sanglote perdument, Cest que jentends des voix funbres Clamer transcendantalement. Tel un troupeau spectral de zbres Mon rve rde trangement ; Et je suis hant tellement Quen moi toujours, dans mes tnbres, Jentends geindre des voix funbres.

    127

  • Le puits hant Dans le puits noir que tu vois l Gt la source de tout ce drame. Aux vents du soir le cerf qui brame Parmi les bois conte cela. Jadis un amant fou, voil, Y fut noy par une femme. Dans le puits noir que tu vois l Gt la source de tout ce drame. Pstt ! ny viens pas ! On voit lclat Mystrieux dun spectre en flamme, Et lon entend, la nuit, une me Rler comme en affreux gala, Dans le puits noir que tu vois l.

    128

  • Lidiote aux cloches

    I Elle a voulu trouver les cloches Du Jeudi-Saint sur les chemins ; Elle a saign ses pieds aux roches les chercher dans les soirs maints,

    Ah ! lon lan laire, Elle a meurtri ses pieds aux roches ; On lui disait : Fouille tes poches. Nenni, sont vers les cieux romains ; Je veux trouver les cloches, cloches,

    Je veux trouver les cloches Et je les aurai dans mes mains ; Ah ! lon lan laire et lon lan la.

    129

  • II

    Or vers les heures vesprales Elle allait, solitaire, aux bois. Elle rvait des cathdrales Et des cloches dans les beffrois ;

    Ah ! lon lan laire, Elle rvait des cathdrales, Puis tout coup, en de fous rles Slevait tout au loin sa voix : Je veux trouver les cloches, cloches,

    Je veux trouver les cloches Et je les aurai dans mes mains ; Ah ! lon lan laire et lon lan la.

    130

  • III

    Une aube triste, aux routes croches, On la trouva dans un foss. Dans la nuit du retour des cloches Lidiote avait trpass ;

    Ah ! lon lan laire, Dans la nuit du retour des cloches, leurs mtalliques approches Son rve dor fut exauc : Un ange mit les cloches, cloches

    Lui mit toutes les cloches, L-haut, lui mit toutes aux mains ; Ah ! lon lan laire et lon lan la.

    131

  • Le buf spectral Le grand buf roux aux cornes glauques Hante l-bas la paix des champs, Et va meuglant dans les couchants Horriblement ses rles rauques. Et tous ont tu leurs gais colloques Sous lorme au soir avec leurs chants. Le grand buf roux aux cornes glauque Hante l-bas la paix des champs. Gare, gare aux desseins mchants ! Belles en blanc, vachers en loques, Prenez votre cou vos socques ! travers prs, buissons tranchants, Fuyez le buf aux cornes glauques.

    132

  • Tristia

    133

  • Le lac Remmore, mon cur, devant londe qui fuit De ce lac solennel, sous lor de la vespre, Ce couple malheureux dont la barque plore Y vint sombrer avec leur amour, une nuit. Comme tout alentour se tourmente et sanglote ! Le vent verse les pleurs des astres aux roseaux, Le lys sy mire ainsi que lazur plein doiseaux, Comme pour y chercher une image qui flotte. Mais rien nen a surgi depuis le soir fatal O les amants sont morts enlaant leurs deux vies, Et les eaux en silence aux grves dor suivies Disent quils dorment bien sous leur calme cristal. Ainsi la vie humaine est un grand lac qui dort Plein, sous le masque froid des ondes dployes, De blonds rves dus, dillusions noyes, O lEspoir vainement mire ses astres dor.

    134

  • Lultimo angelo del Correggio Les yeux hagards, la joue plie, Mais le cur ferme et sans regret, Dans sa mansarde dItalie Le divin Corrge expirait. Autour de latroce grabat, La bonne famille du matre Cherche un peu de sa vie mettre Dans son cur peine qui bat. Mais la vision crbrale Fomente la fivre du corps, Et son me quagite un rle, Sonne de bizarres accords. Il veut peindre. Trs lentement De loreiller il se soulve, Simulant quelque archange en rve En oubli du Ciel un moment.

    135

  • Son il fouille la chambre toute, Et soudain se fixe, tonn. Il voit son modle, il na doute, Dans le berceau du dernier n. Son jeune enfant prs du panneau Tout rose dans le linge orange, A joint ses petites mains dange Vers le cadre du Bambino. Et sa filiale prire celle de lden fait lien : Dans du soir dor italien, Vision de blanche lumire. Vite quon mapporte un pinceau ! Mes couleurs ! crie le vieil artiste, Je veux peindre la pose triste De mon enfant dans son berceau.

    136

  • Mon pinceau ! dlire Corrge, Je veux saisir en son essor Ce sublime idal de neige Avant quil retourne au ciel dor ! Comme il peint ! Comme sur la toile Le gnie coule flot profond ! Cest un chrubin au chef blond, En chemise couleur dtoile. Mais le peintre, pris tout coup Dun hoquet, retombe. Il expire. Tandis que la sueur au cou Sest fige en perles de cire. Ainsi mourut lartiste trange Dont le cur didal fut plein ; Qui fit de son enfant un ange, Avant den faire un orphelin.

    137

  • Nol de vieil artiste La bise geint, la porte bat, Un Ange emporte sa capture. Nol, sur la pauvre toiture, Comme un De Profundis, sabat. Lartiste est mort en plein combat, Les yeux rivs sa sculpture. La bise geint, la porte bat, Un Ange emporte sa capture. Paradis ! puisquil tomba, Tu pris piti de sa torture. Quil dorme en bonne couverture, Il eut si froid sur son grabat ! La bise geint, la porte bat...

    138

  • La cloche dans la brume coutez, coutez, ma pauvre me ! Il pleure Tout au loin dans la brume ! Une cloche ! Des sons Gmissent sous le noir des nocturnes frissons, Pendant quune tristesse immense nous effleure. quoi songez-vous donc ? quoi pensez-vous tant ?... Vous qui ne priez plus, ah ! serait-ce, pauvresse, Que vous compareriez soudain votre dtresse la cloche qui rve aux anglus dantan ? Comme elle vous geignez, funbre et monotone, Comme elle vous tintez dans les brouillards dautomne, Plainte de quelque glise exile en la nuit, Et qui regrette avec de sonores souffrances Les fidles quittant son enceinte qui luit, Comme vous regrettez lexil des Esprances.

    139

  • Christ en croix Je remarquais toujours ce grand Jsus de pltre Dress comme un pardon au seuil du vieux couvent, chafaud solennel geste noir, devant Lequel je me courbais, saintement idoltre. Or, lautre soir, lheure o le cri-cri foltre, Par les prs assombris, le regard bleu rvant, Rcitant Eloa, les cheveux dans le vent, Comme il sied lphbe esthtique et belltre, Japerus, adjoignant des dbris de parois, Un gigantesque amas de lourde vieille croix, Et de pltre croul parmi les primevres ; Et je restai l, morne, avec les yeux pensifs, Et jentendais en moi des marteaux convulsifs Renfoncer les clous noirs des intimes Calvaires !

    140

  • Srnade triste Comme des larmes dor qui de mon cur sgouttent, Feuilles de mes bonheurs, vous tombez toutes, toutes. Vous tombez au jardin de rve o je men vais, O je vais, les cheveux au vent des jours mauvais. Vous tombez de lintime arbre blanc, abattues et l, nimporte o, dans lalle aux statues. Couleur des jours anciens, de mes robes denfant, Quand les grands vents dautomne ont sonn lolifant. Et vous tombez toujours, mlant vos agonies, Vous tombez, mariant, ples, vos harmonies. Vous avez chu dans laube au sillon des chemins ; Vous pleurez de mes yeux, vous tombez de mes mains.

    141

  • Comme des larmes dor qui de mon cur sgouttent, Dans mes vingt ans dserts vous tombez toutes, toutes.

    142

  • Tristesse blanche Et nos curs sont profonds et vides comme un gouffre, Ma chre, allons-nous-en, tu souffres et je souffre. Fuyons vers le castel de nos Idals blancs Oui, fuyons la Matire aux yeux ensorcelants. Aux plages de Thul, vers lle des Mensonges, Sur la nef des vingt ans fuyons comme des songes. Il est un pays dor plein de lieds et doiseaux, Nous dormirons tous deux aux frais lits des roseaux. Nous nous reposerons des intimes dsastres, Dans des rythmes de flte, la valse des astres. Fuyons vers le chteau de nos Idals blancs, Oh ! fuyons la Matire aux yeux ensorcelants.

    143

  • Veux-tu mourir, dis-moi ? Tu souffres et je souffre, Et nos curs sont profonds et vides comme un gouffre.

    144

  • Roses doctobre Pour ne pas voir choir les roses dautomne, Clotre ton cur mort en mon cur tu. Vers des soirs souffrants mon deuil sest ru, Paralllement au mois monotone. Le carmin tardif et joyeux dtonne Sur le bois dolent de roux ponctu... Pour ne pas voir choir les roses dautomne, Clotre ton cur mort en mon cur tu. L-bas, les cyprs ont laspect atone ; leur ombre on est vite habitu, Sous terre un lit frais souvre situ ; Nous y dormirons tous deux, ma mignonne, Pour ne pas voir choir les roses dautomne.

    145

  • Mon sabot de Nol

    I Jsus descend, marmots, chez vous, Les mains pleines de gais joujoux. Mettez tous, en cette journe, Un bas neuf dans la chemine. Et soyez bons, ne pleurez pas... Chut ! voici que viennent ses pas. Il a pouss la grande porte, Il entre avec ce quIl apporte... Soyez heureux, chrubins ! Chefs de Corrge ou de Rubens... Et donnez bien parmi vos langes, Ou vous ferez mourir les anges.

    146

  • Dormez, jusquaux gais carillons Sonnant lheure des rveillons.

    II Pour nous, fils errants de Bohme, Ah ! que lEnnui fait Nol blme ! Jsus ne descend plus pour nous, Nous avons trop eu de joujoux. Mais cest mainte affre nouveau-ne Dans linfernale chemine. Nous avons tant de dsespoir Que notre sabot en est noir. Les meurt-de-faim et les artistes Nont pour tout bien que leurs curs tristes.

    147

  • La passante Hier, jai vu passer, comme une ombre quon plaint, En un grand parc obscur, une femme voile : Funbre et singulire, elle sen est alle, Reclant sa fiert sous son masque opalin. Et rien que dun regard, par ce soir cristallin, Jeus devin bientt sa douleur refoule ; Puis elle disparut en quelque noire alle Propice au deuil profond dont son cur tait plein. Ma jeunesse est pareille la pauvre passante : Beaucoup la croiseront ici-bas dans la sente O la vie la tombe prement nous conduit ; Tous la verront passer, feuille sche la brise Qui tourbillonne, tombe et se fane en la nuit ; Mais nul ne laimera, nul ne laura comprise.

    148

  • Sous les faunes Nous nous serrions, hagards, en silencieux gestes, Aux flambloyants juins dor, pleins de relents, lasss, Et tels, rvassions-nous, longuement enlacs, Par les grands soirs tombs, triomphalement prestes. Debout au perron gris, clair-obscur dagrestes Arbres vaporant des parfums opiacs, Et do lon constatait des marbres dplacs, Gisant en leur orgueil de massives siestes. Parfois, clotrs au fond des vieux kiosques proches, Nous coutions clamer des peuples fous de cloches Dont les voix aux lointains se perdaient, toutes tues, Et nos curs semplissaient toujours de vague moi Quand, devant lil pierreux des funbres statues, Nous nous serrions, hagards, ma Douleur morne et moi.

    149

  • Tnbres La tristesse a jet sur mon cur ses longs voiles Et les croassements de ses corbeaux latents ; Et je rve toujours au vaisseau des vingts ans, Depuis quil a sombr dans la mer des toiles. Oh ! quand pourrai-je encor comme des crucifix treindre entre mes doigts les chres paix anciennes, Dont je nentends jamais les voix musiciennes Monter dans tout le trouble o je geins, o je vis ? Et je voudrais rver longuement, lme entire, Sous les cyprs de mort, au coin du cimetire O gt ma belle enfance au glacial tombeau. Mais je ne pourrai plus ; je sens des bras funbres Masservir au Rel, dont le fumeux flambeau Embrase au fond des Nuits mes bizarres Tnbres !

    150

  • La romance du vin Tout se mle en un vif clat de gat verte. le beau soir de mai ! Tous les oiseaux en chur, Ainsi que les espoirs nagures mon cur, Modulent leur prlude ma croise ouverte. le beau soir de mai ! le joyeux soir de mai ! Un orgue au loin clate en froides mlopes ; Et les rayons, ainsi que de pourpres pes, Percent le cur du jour qui se meurt parfum. Je suis gai ! je suis gai ! Dans le cristal qui chante, Verse, verse le vin ! verse encore et toujours, Que je puisse oublier la tristesse des jours, Dans le ddain que jai de la foule mchante ! Je suis gai ! je suis gai ! Vive le vin et lArt !... Jai le rve de faire aussi des vers clbres, Des vers qui gmiront les musiques funbres Des vents dautomne au loin passant dans le brouillard.

    151

  • Cest le rgne du rire amer et de la rage De se savoir pote et lobjet du mpris, De se savoir un cur et de ntre compris Que par le clair de lune et les rands soirs dorage ! Femmes ! je bois vous qui riez du chemin O lidal mappelle en ouvrant ses bras roses ; Je bois vous surtout, hommes aux fronts moroses Qui ddaignez ma vie et repoussez ma main ! Pendant que tout lazur stoile dans la gloire, Et quun hymne sentonne au renouveau dor, Sur le jour expirant je nai donc pas pleur, Moi qui marche ttons dans ma jeunesse noire ! Je suis gai ! je suis gai ! Vive le soir de mai ! Je suis follement gai, sans tre pourtant ivre !... Serait-ce que je suis enfin heureux de vivre ; Enfin mon cur est-il guri davoir aim ?

    152

  • Les cloches ont chant ; le vent du soir odore... Et pendant que le vin ruisselle joyeux flots, Je suis si gai, si gai, dans mon rire sonore, Oh ! si gai, que jai peur dclater en sanglots !

    153

  • Pices retrouves

    154

  • 1896

    Rve fantasque Les bruns chneaux altiers traaient dans le ciel triste, Dun mouvement rythmique, un bien sombre contour ; Les beaux ifs langoureux, et lypran qui sattriste

    Ombragaient les verts nids damour. Ici, jets deau moirs et fontaines bizarres ; Des Cupidons dargent, des plants taills en cur, Et tout au fond du parc, entre deux longues barres,

    Un cerf bronz daprs Bonheur. Des cygnes blancs et noirs, aux magnifiques cols, Foltrent bel et bien dans leau et sur la mousse ; Tout prs des nymphes dor l-haut la lune douce !

    Vont les oiseaux en gentils vols. Des sons lents et distincts, faibles dans les rallonges, Harmonieusement rsonnent dans lair froid ; Lopaline nuit marche, et dalanguissants songes

    Comme elles envahissent lendroit.

    155

  • Aux chants des violons, un cho se rveille ; L-bas, jentends gmir une voix qui nest plus ; Mon me, soudain triste ce son qui lveille,

    Se noie en un chagrin de plus. Quil est doux de mourir quand notre me safflige, Quand nous pse le temps tel quun cuisant remords, Que le dsespoir ou quun noir penser lexige

    Quil est doux de mourir alors ! Je me rappelle encor... par une nuit de mai, Mlancoliquement tel que chantait le hle ; Ainsi jcoutais bruire au-del du remblai

    Le galop dun noir Bucphale. Avec ces vagues bruits fantasquement charmeurs Rentre dans le nant le rve romanesque ; Et dans le parc imbu de soudaines fracheurs,

    Mais toujours aussi pittoresque,

    156

  • Seuls, les chneaux plis tracent dans le ciel triste, Dun mouvement rythmique, un moins sombre contour ; Les ifs se balanant et lypran qui sattriste

    Ombragent les verts nids damour.

    157

  • Silvio pleure Je ne suis quun tre chtif : Tout jeune, ma laiss ma mre ; Je vais errant et maladif Je nai pas damis sur la Terre. Seul soutien et seul compagnon Gagne-pain de mes jours trs drle Je nai quun pauvre violon ; Pour gte, lombrage dun saule. Grand comme les cieux est mon cur ; Et bien que mon il soit sans flamme, Je lis dans la vie un bonheur, Et ce bonheur, jen cherche lme. Le soir, je veille au clair de lune Jouant des airs tristes et vieux Qui charment un oiseau nocturne Ou consolent quelque amoureux.

    158

  • Ainsi rvant lavenir, Je songe mon printemps qui tombe : Mon pass nest quun souvenir, Mais, hlas ! il sera ma tombe.

    159

  • La chanson de louvrire

    Denys Lanctt

    Les heures crvent comme une bombe ; lespoir notre jour qui tombe

    Se mle avec le confiant. Pique aiguille ! assez piqu, piquant !

    Les heurs crvent comme une bombe

    Ici-bas tout geint, casse ou pleure ; Rien de possible ne demeure ce qui demeurait avant.

    Pique aiguille ! assez piqu, piquant !

    Ici-bas tout geint, casse ou pleure.

    Je suis lasse de cette vie, Je veux dormir, bonne amie, Laisse-moi reposer, assez !

    160

  • Non, pique aiguille ! assez piquant, piqu !

    Je suis lasse de cette vie.

    Hve par ma forte journe, Je blasphme ma destine, Feuille livide au mauvais vent ; Un peu de sang sur mes doigts coule Lheure rle, pleure et scoule. Ah ! mon pain me rend suffocant.

    Nimporte, pique aiguille ! piqu, piquant

    Lheure rle, pleure et scoule. Pourquoi donc Dieu me rend-il malheureuse ? Je suis trs pauvre et je vis presque en gueuse. Hlas ! la peine est un fardeau pesant. Nimporte, pique aiguille ! piqu, piquant ! Pourquoi donc Dieu me rend-il malheureuse ?

    161

  • Tout dans labandon je le passe Mon gagne-pain passe et repasse Dans un seul mme tournement.

    Nimporte, pique aiguille ! piqu, piquant !

    Tout dans labandon je le passe.

    162

  • Nocturne

    Denys Lanctt Cest lheure solennelle et calme du silence, LAnglus a sonn notre prire Dieu ; Le cur croyant sommeille en un repos immense, Noy dans les parfums languissants du Saint-Lieu. Cest lheure du pardon et de la pnitence, Cest bien lheure o lon fait notre plus chaste aveu, O nos yeux ruisselants, pleurs de reconnaissance, Retrouvent la fin lardeur du premier feu. Soir si consolant pour mon cur ravag, Soir de misricorde au pcheur afflig Qui demande son Dieu la manne bienfaisante, Pntre de ton ombre une me la tourmente, Recueillement subit du pass dans ton sein, Pour quelle puisse avoir paix et joie au Matin.

    163

  • Curs blass Leurs yeux se sont teints dans la dernire Nuit ; Ils ont voulu la vie, ils ont cherch le Rve ; Pour leurs curs blasphmants do lespoir toujours fuit Ils nont jamais trouv la vraie et bonne sve. En vain ont-ils tu lme dans la dbauche, Il reste encore effroi ! les tourments du Remords. LAnge blme se dresse et se place leur gauche, Leur dchire le cur rlant jusqu la Mort.

    164

  • Mlodie de Rubinstein Cest comme lcho dun sacr concert Quon entend soudain sans rien y comprendre ; O lme se noie en hachich amer Que fait la douleur impossible rendre. De ces flots trs lents, curs ayant souffert De musique pris comme un espoir tendre Qui sen va toujours, toujours en mandre Dans le froid nant o dorment leurs nerfs, Ils nont rien connu sinon quun grand rve Et la mlodie veille sans trve Quelque sympathie au fond de leurs curs. Ils ont souvenance, aux mlancoliques Accords, quil manquait leurs chants lyriques La douce passion qui fait les bons heurs.

    165

  • Charles Baudelaire Matre, il est beau ton Vers ; ciseleur sans pareil Tu nous charmes toujours par ta grce nouvelle, Parnassien enchanteur du pays du soleil, Notre langue frmit sous ta lyre si belle. Les Classiques sont morts ; le voici le rveil ; Grand Rgnrateur, sous ta pure et vaste aile Toute une re est groupe. En ton vers de vermeil Nous buvons ce poison doux qui nous ensorcelle. Verlaine, Mallarm sur ta trace ont suivi. Matre, tu nes plus mais tu vas vivre encore, Tu vivras dans un jour pleinement assouvi. Du Pass, maintenant, ton sicle ouvre un chemin O renatront les fleurs, perles de ton dclin. Voil la Nuit finie lveil de lAurore.

    166

  • Batrice Dabord jai contempl dans le berceau de chne Un bb tapageur qui ne pouvait dormir ; Puis vint la grande fille aux yeux couleur dbne, Une brune enfant ple insensible au plaisir. Son beau front est rveur ; et, quelque peu hautaine Dans son costume blanc qui lui sied ravir, Elle est bonne et charmante, et sa douce me est pleine Dinnocente candeur que ne peut rien tarir. Chre enfant, laisse ainsi couler ton existence, Espre, prie et crois, console la souffrance. Que ces courts refrains soient tes plus belles chansons ! Jlve mon regard vers la vote azure O nagent les astres dans la nuit thre, Plus pure te trouvant que leurs plus purs rayons.

    167

  • 1897

    Vieux piano

    Plein de la voix mle autrefois la sienne, Et triste, un clavecin dbne que domine Une coupe o se meurt, tendre, une balsamine Pleure les doigts dfunts de la musicienne.

    Catulle MENDS

    Lme ne frmit plus chez ce vieil instrument ; Son couvercle baiss lui donne un aspect sombre ; Relgu du salon, il sommeille dans lombre Ce misanthrope aigri de son isolement. Je me souviens encor des nocturnes sans nombre Que me jouait ma mre, et je songe, en pleurant, ces soirs dautrefois passs dans la pnombre, Quand Liszt se disait triste et Beethoven mourant. vieux piano dbne, image de ma vie, Comme toi du bonheur ma pauvre me est ravie, Il te manque une artiste, il me faut lIdal ;

    168

  • Et pourtant l tu dors, ma seule joie au monde, Qui donc fera renatre, dtresse profonde, De ton clavier funbre un concert triomphal ?

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  • Moines en dfilade Ils dfilent le long des corridors antiques, Tte basse, grenant dnormes chapelets ; Et le soir qui sen vient, du sang de ses reflets Empourpre la splendeur des dalles monastiques. Lheure a vers dj ses flammes extatiques Au fond de leurs grands curs o bouillent les secrets De leur dgot humain, de leurs mornes regrets, Et du frisson dompt des chairs cnobitiques. Ils marchent dans la nuit et rien ne les meut, Pas mme leffrayante, horrible ombre du feu Qui les suit sur le mur jusquau seuil des chapelles, Pas mme les appels de linfernal esprit, Suprme Tentateur des passions rebelles De ces silencieux Spectres de Jsus-Christ.

    Juin 1897

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  • Rythmes du soir Voici que le dahlia, la tulipe et les roses Parmi les lourds bassins, les bronzes et les marbres Des grands parcs o lAmour foltre sous les arbres Chantent dans les soirs bleus ; monotones et roses

    Chantent dans les soirs bleus la gat des parterres, O danse un clair de lune aux pieds dargent obliques, O le vent de scherzos quasi mlancoliques Trouble le rve lent des oiseaux solitaires,

    Voici que le dahlia, la tulipe et les roses, Et le lys cristallin pris du crpuscule, Blmissent tristement au soleil qui recule, Emportant la douleur des btes et des choses ;

    Voici que le dahlia, comme un amour qui saigne, Attend dun clair matin les baisers frais et roses, Et voici que le lys, la tulipe et les roses Pleurent les souvenirs dont mon me se baigne.

    Montral, 1897

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  • Le voyageur

    mon pre

    Las davoir visit mondes, continents, villes, Et vu de tout pays, ciel, palais, monuments, Le voyageur enfin revient vers les charmilles Et les vallons rieurs quaimaient ses premiers ans.

    Alors sur les vieux bancs au sein des soirs tranquilles, Sous les chnes vieillis, quelques bons paysans, Graves, fumant la pipe, auprs de leurs familles coutaient les rcits du docte aux cheveux blancs.

    Le printemps refleurit. Le rossignol volage Dans son palais rustique a de nouveau chant, Mais les bancs sont dserts car lhomme est en voyage.

    On ne le revoit plus dans ses plaines natales. Fantme, il disparut dans la nuit, emport Par le souffle mortel des brises hivernales.

    Montral, septembre 1897

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  • Sculpteur sur marbre Au fond de latelier, titanique sculpture, Se dresse une statue au pidestal marbr, Et laube rose imprime un reflet empourpr travers le vitrail sur sa noble stature ; Oh ! quil fallut de nuits, lesprit la torture, De labeur pour atteindre un semblable degr ! Et un grand tourbillon, le visage effar, Se voit lallgorie emportant sa capture ; Vo