Platon : mode d’emploi - dialogues-de- .PLATON : MODE D’EMPLOI (version du 6 décembre 2016)

download Platon : mode d’emploi - dialogues-de- .PLATON : MODE D’EMPLOI (version du 6 décembre 2016)

of 208

  • date post

    29-Sep-2018
  • Category

    Documents

  • view

    220
  • download

    0

Embed Size (px)

Transcript of Platon : mode d’emploi - dialogues-de- .PLATON : MODE D’EMPLOI (version du 6 décembre 2016)

  • PLATON : MODE DEMPLOI (version du 6 dcembre 2016)

    moins que les philosophes ne deviennent rois dans les cits ou que ceux qui sont pour lors appels rois et puissants ne se mettent philosopher sin-crement et adquatement, et que cela ne se trouve runi dans la mme per-sonne, savoir, la puissance politique et la philosophie, ceux en grand nombre que leur nature porte vers l'un l'exclusion de l'autre ayant t car-ts par la contrainte, il n'y aura de cesse aux maux des cits, mon cher Glau-con, ni mme, je crois, ceux de l'espce humaine Platon, Rpublique, V, 473c11-d61

    Je compris que ce n'est pas le monde physique seul qui diffre de l'aspect sous lequel nous le voyons ; que toute ralit est peut-tre aussi dissemblable de celle que nous croyons percevoir directement et que nous composons l'aide d'ides qui ne se montrent pas mais sont agissantes, de mme que les arbres, le soleil et le ciel ne seraient pas tels que nous les voyons, s'ils taient connus par des tres ayant des yeux autrement constitus que les ntres, ou bien possdant pour cette besogne des organes autres que des yeux et qui donneraient des arbres, du ciel et du soleil des quivalents mais non visuels. M. Proust, Le ct de Guermantes

    Par rapport la premire version de ce mode demploi , mise en ligne le 27 janvier 2015, cette nouvelle version de dcembre 2016 a t revue pour y prendre en compte le rsultat dune nouvelle lecture du Sophiste suscite par la lecture de deux livres dAlain Sguy-Duclot, Le Parmnide de Platon ou le jeu des hypothses (Belin, 1998) et Dialogue sur le Thtte de Platon (Belin ,2008), dans lesquels il prtend trouver dans le Parmnide lontologie sur laquelle, selon lui, Platon entendait fonder la philosophie. Cette nouvelle lecture du Sophiste ma fait comprendre que Platon ne cherchait pas fonder la philosophie sur une quelconque ontologie, mais sur une rflexion sur le pouvoir, les mcanismes et les limites du logos ( parole, discours ), et plus spcifiquement du dialegesthai ( le [fait de] dialo-guer ), qui doit prcder toute tentative de discours philosophique qui ne peut faire autrement que dutiliser le logos et doit donc avoir compris dans quelle mesure il peut nous donner accs autre chose qu des mots. tant donn limportance de cette manire de voir, qui mavait jusque l chapp, pour la comprhension de Platon, jai dcid de dvelopper sensiblement les sections consacres au Sophiste et au Thtte qui y prlude et dajouter la fin, dans des annexes, des dveloppements plus arguments qui tayent cette comprhension. Par ailleurs, comme je mappuyais largement sur quelques textes majeurs de la Rpublique (la mise en parallle du bon et du soleil, lanalogie de la ligne et lallgorie de la caverne), jai dcid den inclure ma traduction au dbut de leur analyse. (Note : une table des matires sous forme de signets affichables sur la gauche est disponible dans Adobe Reader)

    Synthse (pour donner envie de lire la suite) La thse que jessaye dargumenter dans cet article est que Platon na pas crit ses dialogues

    comme des ouvrages autonomes parsemant cinquante ans de rflexion et proposant chacun les rponses quil donnait, lui, ce moment de sa vie, aux questions quil se posait alors, rponses qui auraient volues au fil des ans en fonction de lavancement de sa rflexion, mais un unique ouvrage en 28 volumes rigoureusement structur par un matre en pdagogie la lumire de sa

    1 Toutes les traductions littrales de Platon dans cet article sont de moi. Les rfrences aux dialogues sont don-

    nes selon le systme universellement accept, qui renvoie ldition de 1578 en trois volumes des uvres compltes de Platon par Henri Estienne (Stephanus en latin), dont la pagination est reproduite dans presque toutes les ditions et traductions des dialogues. Pour ceux qui ne sont pas familiers avec ce mode de rfrence, il est expliqu en dtail dans la page de mon site Internet http://plato-dialogues.org/fr/faq/faq007.htm. Lorsque les rfrences vont jusquaux numros de lignes, ce sont celles de ldition du texte grec des uvres compltes de Platon en cinq volumes dans les Oxford Classical Texts par John Burnet.

  • Platon : mode demploi

    2015, 2016 Bernard SUZANNE 2

    propre volution antrieure et de son exprience denseignant lAcadmie, lcole quil avait fonde Athnes pour former de futurs dirigeants, destin accompagner ltudiant (et plus gnralement le lecteur) qui se destine une carrire politique dans sa progression, non pas en lui fournissant des rponses premballes, mais au contraire en suscitant sa rflexion sur les bonnes questions, en mettant en vidence les limites et les faiblesses de rponses trop htives et simplistes et en montrant comment toutes les questions quil convient de se poser se relient les unes aux autres et appellent un ensemble de rponses cohrentes entre elles et avec les don-nes de lexprience. La question qui suscite toute cette rflexion, pose ds le premier dialogue et restant en toile de fond de tout lensemble, est la suivante : Quest-ce qui habilite un tre humain gouverner ses semblables ? Quelles comptences doit-il avoir pour jouer ce rle ? Au terme du parcours, qui devrait nous avoir permis dy voir un peu plus clair sur cette question et davoir quelques pistes de rponses, que nous aurons labores nous-mme au fil de la lec-ture, Platon ne donne pas sa rponse, mais propose seulement un exemple, ncessairement dat, du travail qui attend un lgislateur, en insistant plus sur lesprit dans lequel ce travail doit tre men que sur la lettre des prescriptions auxquelles il aboutit.

    Parler des comptences attendues dun dirigeant, cest supposer des connaissances qui lui seraient ncessaires, ce qui pose le problme du savoir et conduit la question : Quest-ce que lhomme peut savoir ? Et lorsquon prend conscience que tout savoir, et plus gnrale-ment toute pense de lhomme, est tributaire des mots et du logos ( parole, discours ) au moyen desquels elle sexprime, aussi bien intrieurement que vocalement, la question devient celle des rgles, du pouvoir et des limites du logos2 et de la relation qui peut exister entre les 2 Je ne traduis pas dans la suite de cet article le mot grec logos, dont le registre de sens est trop vaste pour tre

    rendu en franais par un seul mot sans perdre une partie de sa richesse, quil est important de conserver pour bien comprendre la problmatique de Platon. Que le lecteur qui nest pas familier avec le grec ancien sache seulement que, parmi ses sens possibles, on trouve parole , discours , rcit , dfinition , compte(-rendu) , raison (au sens psychologique aussi bien que mathmatique), explication , bref, peu prs tout ce qui peut sexprimer avec les mots du langage. Dans le mot logos et dans ses drivs, dont les verbes legein ( parler ) et dialegesthai ( dialoguer ), laccent est mis sur le langage humain en tant que porteur de sens. Lorsque Platon veut mettre laccent sur la parole comme phnomne sonore, il utilise le verbe phtheggesthai, qui peut aussi signifier parler , mais qui a un sens beaucoup plus gnral de mettre un son, faire du bruit , applicable non seulement lhomme, mais aussi aux animaux et mme des tres inanims. Le fait dtre dou de logos est, pour Platon avant mme Aristote, ce qui distingue lhomme de tous les autres animaux.

    Plus gnralement, je demande au lecteur ne parlant pas le grec ancien de mexcuser pour la multiplicit des mots grecs que jutiliserai dans cet article sans les traduire, mais il me semble que cest le prix payer pour bien comprendre Platon. Il y a certains mots grecs utiliss par Platon qui sont intraduisibles en franais par un seul mot franais sans perdre une bonne partie de ce quil veut faire comprendre (logos en est lexemple le plus frappant). Platon ne cherchait pas rgenter le langage en prtendant imposer chaque mot un unique sens pour se forger un vocabulaire technique , mais au contraire prendre le langage comme il tait et jouer de ses ambiguts en toute connaissance de cause pour parvenir ses fins. On en verra un autre un exemple avec le mot politeia, quil a choisi comme titre du dialogue central de son parcours (appel en franais la Rpublique) justement du fait de sa multiplicit de sens, que ne rend absolument pas le mot franais rpublique . On verra au fil de ce papier que cest le cas aussi pour dautres mots centraux dans ce que les commentateurs appellent la thorie des formes ou thorie des ides quils prtent Platon. Le rsultat est quil faut se mfier de toutes les traductions de Platon, qui, toutes, vhiculent travers les choix de mots faits par le traducteur pour rendre en franais ces mots pigs en grec, la comprhension et les hypothses, implicites ou explicites, qui sont les siennes sur ce que Platon cherche dire. De ce fait, la moins mauvaise solution, pour un lecteur qui veut faire plus que survoler les dialogues, cest de se munir de plusieurs traductions pour au moins, en les confrontant sur les passages dlicats, tre alert par leurs diffrences sur le fait quil se cache peut-tre derrire ces phrases des problmes de traduction et ne pas trop htivement construire des thories sur ce que voulait dire Platon partir de traductions fautives ou biaises. Il est important, pour bien comprendre Platon, de pouvoir reprer les multiples usages quil fait dun mme mot dans des contextes diffrents, car cest souvent par les rsonnances savamment orchestres par lui entre les diffrents sens dun mme mot quil cherche nous faire comprendre ce quil veut nous aider com-prendre. Or il est illusoire de vouloir toujours traduire le mme mot grec par le mme mot franais dans tous les contextes : il ny a aucune raison a priori pour quil existe, pour chaque mot grec, un mot franais qui recouvre exactement la mme multiplicit de sens que ce mot grec et, de fait, ce nest pas le cas. Et je ne parle pas l

  • Platon : mode demploi