Pierre Michon une autolégende - editions- · PDF fileNantes, puis revenu, puis...

Click here to load reader

  • date post

    11-Sep-2018
  • Category

    Documents

  • view

    212
  • download

    0

Embed Size (px)

Transcript of Pierre Michon une autolégende - editions- · PDF fileNantes, puis revenu, puis...

  • Pierre Michonune autolgende

  • e jeune libraire ouvre auhasard un livre couverturejaune. Vie de Joseph Roulin.Il le lit dune traite. Il ne

    connaissait de Joseph Roulin que lesportraits quen fit Van Gogh, enempereur des Postes la barbe fleu-rie. Il connaissait encore moins lau-teur de ce court texte. Simplement, cejour-l, il sut exactement pourquoi ilavait choisi dtre libraire.

    *

    Je ne me suis jamais remis de cettelecture et jai lu depuis avidementtout ce quavait publi Pierre Michon.Il est entr dans ma littrature. Ila pris corps au sens sacr, au sensdternit. Mais lautre corps, le corpsmortel, celui quil est parfois bien,parfois pas bien de connatre, jenavais jamais souhait le rencontrer.Je le savais l-bas du ct dOrlans,ou de sa Creuse natale.

    *

    Un jour linvitation de Jean-ClaudePinson et de lUniversit, il est venu Nantes, puis revenu, puis rest. Il estpass la librairie, repass, pris sesrepres, et entre le libraire muet detimidit et le grand crivain se sontinstalles des habitudes damiti.

    *

    Javais rencontr lauteur de ma vie.Plus jeune, jaurais rv en les lisanttre lami de Proust, Cline ou Rim-baud. Mais ceux-ci eussent sans doutet dimpossibles et fuyants compa-gnons, maugrant sans cesse, trs lasou trs furieux, que sais-je Celui-ltait proche, vrai, tendre, drle, pro-fond, se moquant des postures conve-nues. ( Alors quest-ce quil en pensede son grand crivain? mavait-ildit le premier soir, o ayant bu plusque raison, il brisait le pidestal o jele tenais, provoquant en moi un senti-ment confus de colre et de peine).

    *

    Il demande des nouvelles des enfants,des amis, de tous ceux auxquels ontient, et sinquitait de la sant de mamre qui, comme la sienne, tait aubout de son ge. Certains jours, cestun frre.

    *

    Relisant Matres et serviteurs, je lisceci : Le ciel tait pur. Il ny avaitplus de rose, on avait pass lheureo les cyprs lont bue Je suisboulevers par le chant de cet alexan-drin qui vient me surprendre audtour dune page. Il y a ainsi descadeaux somptueux qui sont lun dessecrets de la fascination quonprouve le lire. Je pense bien sr Toutes choses sont muables et

    L

    2

    Notes sur un carnetde libraire

    Alain Girard-Daudon

  • proches de l incertain . CommentMichon aptre dune certaine moder-nit peut-il exprimer une telle nostal-gie racinienne?

    *

    Nostalgie toujours, Booz endormi,nest-ce pas celle de nos enfances quenos mres bienveillantes et les colesrpublicaines nourrissaient, en nousforant un peu, de ces longs et lentspomes? Un jour que lUniversit lyinvite, plutt que de gloser sur Hugo,il se contente (et ce nest pas rien !) dedonner entendre le texte nu. Il raillevolontiers le got daujourdhui pourles colloques et rencontres en toutgenre, ce quil appelle les lubiesculturelles de la marchandise.

    *

    Un soir chez des amis que nous par-lions de Saint-Simon, moins que cene fut lui qui ait t en train de le lire ce moment-l, il sest plu, tout lereste du repas, jouer aux petits mar-quis, aux hommes de cour, lui qui lestsi peu. Une autre fois, ctait unprince chinois dune trs anciennedynastie qui linspira dans un caf. Iljoua longtemps, lui qui et aim treacteur, retrouvant gestes, mots, pos-tures dautrefois avec une parfaitejustesse et un irrsistible humour.Javais ce sentiment de vivre certainesbelles pages qui ne seraient jamaiscrites.

    *

    Il vient la librairie deux trois foispar semaine, il y donne ses rendez-

    vous comme il le faisait Orlanschez Catherine. Il y retrouve Yalavant de djeuner. La petite Louisecourt dans les escaliers. Parfois il sorten feignant dtre mcontent denavoir pas trouv lintrouvable.

    *

    Il dit certains jours de moral un peugris quil ne croit plus en rien, que lalittrature est inutile. Puis, pour unemre qui sen va, une petite fille quinat, il dit les mots quil porte en lui,des textes qui toujours laccompa-gnent. Et la littrature est l.

    3

    phot

    o:D

    .R.

  • Je lis encore beaucoup, cest quandmme ce que je fais le plus dans lavie1

    e me souviens bien dumoment o Pierre, en 1976,est venu la librairie pour lapremire fois : il me parut

    trs timide, dtermin nanmoinssur ce qu il venait chercher ce jour-l : le livre dun grand auteur2, un livre chic3. Il parla peu, ne cher-chant visiblement pas lchange,semblant mme le craindre. Pour-quoi le remarquai-je, pourquoi est-ce que jen garde aujourdhui encoreun souvenir si vif? tait-ce le choixde lauteur qu il avait fait, sesquelques paroles, son regard, sa che-velure dalors, blonde, lgre, bou-cle, une manire dtre? Sans doutetout cela la fois, mais trs certaine-ment dj une prsence, qui s impo-sait, mme dans lesquive.Lre de Pierre, ce fut, ds cesannes quatre-vingt lre de lagabardine (un talisman), de ceuxque nous appelions les hippopo-tames de la pense qu il lisait (lesauteurs irremplaables 4, maisqu il voulait un jour galer), desrencontres multiples aux TempsModernes , des chapeaux lgantsde Jacqueline5 pour les grands soirsde Pierre, des dners inoubliablesqui suivaient, du boulaouane et duSancerre rouge.En 1984, ayant peine terminla lecture des Vies minuscules,

    consciente de lvidence dun talentsingulier, de la radicale beaut desphrases, de leur puissance dmo-tion, de lclat qu il y avait le lire,je proposai Pierre une prsenta-tion la librairie.Peu enthousiaste, il se laissa nan-moins convaincre du moment quectait moi qui posais les questions,comme pour le protger de quelqueuniversitaire redout? La lectrice enmoi tait touche de cetteconfiance. La partie ntait pas facilemais je sais aujourdhui que cesmoments, concentrs sur lEssen-tiel, furent ma meilleure part dansce mtier. Son motion, la mienne,que forcment le public percevait,donnaient une fragilit notreambitieuse entreprise : les lecteurs

    J

    4

    Lre de PierreCatherine Martin-Zay

    Pierre prsente Les vies minuscules aux TempsModernes le 17 mars 1984. A sa gauche, ColetteOlive des ditions Verdier et Thierry Bouchard l initiative de Compagnies de Pierre Michon codi-tion Verdier/Thodore Balmoral 1993.

  • nen taient que plus dsireux de lelire, sduits aussi par la simplicit,le naturel de Pierre. Il dmystifiaitl ide que le public pouvait se fairede son travail dcriture mais sans ledsenchanter cependant. Ce qu ildit aujourdhui de cette grandeexultation intrieure quest pourlui le moment de lcriture, nouspouvions en constater sur lui leseffets : amaigri, flottant dans sesvtements, il semblait vid de touteforce, vou une seule tche qui lepossdait, incorruptible. Un mys-tre subsistait.Il venait souvent. Nous riions.Nous parlions. La vie littraire taitau centre de nos conversations. Leslivres aussi bien sr : jai un secretplaisir penser aujourdhui que

    tous ces Faulkner, Cingria, Pound,Roussel qu il magnifie dans seslivres de sa belle prose, ses doigtsde scribe les ont, un jour ordi-naire, choisis et sortis du rayonpoche des Temps Modernes , lentre du magasin alorsCertains nous revenaient toujoursdans la conversation : Bob6 avanttout et toujours, lami de toutes lessituations, lditeur accord Pierre,fin et habile stratge. Bernard Wal-let, Jean-Baptiste Pontalis7 qui avaitprsent Rimbaud le fils avec lui.Pierre Bergounioux, Franois Bon,Guy Walter qui avaient t parmises premiers auditeurs. Les nomsdes crivains que javais invits, ouinvitais : Echenoz, Rolin, Mac,Rouaud, Trassard, Nol, Grenier,

    5

    Librairie off : prsentation la bibliothque dOrlans o Georges Bataille fut conservateur, de La mort luvre de MichelSurya (d. Gallimard). Pierre est en compagnie de sa libraire, de Thierry Fourneau et de Jean Gilbert. (avril 1987)photos Librairie les Temps modernes.

  • toutes gnrations confondues, jene peux les citer tous. Quignard etPachet, invits pour les 30 ans de lalibrairie. Les Orlanais crivains :Claude Mouchard, Thierry Bou-chard, Jean-Baptiste Puech, ThierryFourneau, Gabriel Bergounioux eten dernier lieu Tonio 8 auquelPierre vouait admiration et affec-tion. Secret sur son travail, Pierre neltait pas sur ses amitis, essen-tielles pour lui, ni mme sur sa vie.Il avait choisi de venir le lundiaprs-midi, quand il ncrivait pas,jour plus calme la librairie, ou lejeudi aprs avoir achet Le Mondedes livres.Il venait en Homme libre9.Disposant de tout son temps, exi-geant du mien avec gentillesse maisfermet, il tait plutt gnralementpaisible, attentif, disponible, mali-cieux parfois. Lui dont je connais-sais les possibles et relles vio-lences, la force redoutable dunetoute puissance cache, japprciaiscette dlicatesse amicale mon

    gard, elle me touchait beaucoup,me touche encore.Curieux du moment prsent etsachant en jouir, y participant (ilrpondait parfois au tlphone lavie tait un jeu ), il regardait sur-tout les femmes, les belles clientesaux longues jambes dAva Gardner,qui taient aussi de potentielles lec-trices. Il sasseyait ct de moi,non loin de la caisse o il souhaitaitquun jour tombassent dabondanceles dollars que lui procurerait lavente de ses livres. Il surveillait les pilettes dores 10 qui devaient,selon lui, enluminer la librairie.Elles lenluminaient.

    jouir de tout et tout crire pour-tant, je le voulais, je le pour-rais 11

    Catherine Martin-Zay est la fondatricede la librairie Les Temps Modernes Orlans.

    Notes1. Rencontre avec Pierre Michon. Entretien Oli-vet en juillet 1993 avec Marianne Alphant (dos-sier Les Temps Modernes/il de la lettre).2. Il sagit de Georges Bataille, voir p. 114 Viedu Pre Foucault, in Vies minuscules.3. Voir p. 116, mme texte.4. Trois auteurs ditions Verdier.5. Sa premire pouse.6. Grard Bobillier directeur des ditions Verdier.7. Voir En marge des jours, p. 100 ditions Galli-mard: me promenant avec Pierre Michon enOrlans Jean-Baptiste Pontalis.8. Antoine Volodine.9. Corps du roi p. 97, ditions Verdier.10. Ddicace que Pierre me fit pour Vie de JosephRoulin le 7 mars 1988 : Pour C.M., cette Vie