Pavis Le-Theatre-contemporain Nathalie Sarraute

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    2Nathalie SarrautePour un oui ou pour un non, ou le tourniquet du langage

    Le hasard, qui nous amne commencer cette vocation de la drama-turgie des vingt dernires annes par Pour un oui ou pour un non1, fait bien les choses. Nathalie Sarraute, mme si le thtre nest pas lessentiel de son uvre immense, occupe une place originale dans la production dramatique et elle nous permet dvaluer toute la diff rence avec les autres expriences thtrales contemporaines. Elle constitue galement la csure la plus radicale entre le thtre de labsurde, le thtre du quoti-dien et les dramaturgies que nous abordons ici, depuis Vinaver et Kolts jusqu Novarina, Lagarce et Cormann, le moment o les nouvelles cri-tures dramatiques prennent de tout autres chemins, selon un itinraire et une diversit remarquables.

    Nathalie Sarraute est un des derniers auteurs dont luvre se partage entre les romans et les pices, alors que les autres reprsentants de notre corpus se consacrent presque exclusivement lart dramatique. Il nest pas possible chez elle de sparer les uvres dramatiques de la produc-tion romanesque et des essais thoriques. Si nous avons tout de mme, conformment notre ligne de conduite, choisi de nous limiter une seule uvre, cest parce que cette pice, la plus joue du thtre sarrau-tien, se prte le mieux une rfl exion sur les pouvoirs du langage dans une dramaturgie non mimtique pargne par lillusion rfrentielle. Elle est aussi la plus brillante mise en forme des ides de lauteur sur les tropismes, exposes ds 1939. Cre comme pice radiophonique en dcembre 1981, parue en 1982, mais reprsente en franais seulement

    1. Ldition cite de la pice et des autres uvres est celle des uvres compltes, Paris, Gallimard, 1996, sous la direction de J.-Y. Tadi et A. Rykner pour le thtre. Il existe une dition Folio thtre de la pice, prsente, tablie et annote par Arnaud Rykner, Paris, Gallimard, 1999.

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    en 1986, cette pice, la sixime de lauteur, est le rsultat dune rfl exion dune cinquantaine dannes sur toutes ces questions. Cest dire, au-del de ses videntes qualits, limportance quelle revt dans la rfl exion sur la dramaturgie de la fi n du xxe sicle.

    Cette uvre est pourtant loin dtre une pice thse illustrant des ides savantes sur le langage, les tropismes ou la communication. Elle possde son secret et son esthtique propre, elle nillustre aucune thorie, elle oblige le lecteur poser son regard, dcider sil veut la lire comme une pice psychologique sur lamiti ou un logodrame2 dans lequel le langage joue le rle de dtonateur.

    Chaque pice est une rencontre dans un labyrinthe, celle-ci plus que toute autre, puisquelle nous invite recevoir ce thtre comme une entre initiatique dans un parcours critique et thorique dune ton-nante sinuosit.

    I. ITINRAIRE : INTRIGUE, FABLE ET ACTANTS

    Pour une pice aussi courte, il est tentant deff ectuer une lecture linaire qui tienne autant de lexplication de texte dun trs court frag-ment que de lapproche synthtique globale. Attentive la chronologie et lenchanement des motifs, cette lecture indiquera les quelques outils thoriques ncessaires ltude ultrieure densemble. La pice se prsente comme un dialogue constitu de courtes rpliques entre deux hommes, H1 et H2. Aucune indication de changement de scne ou de segmentation de lintrigue ninterrompt le fi l du dialogue, hormis la mention de quatre silences (p. 1505, p. 1514). Cest donc au lecteur, et ventuellement lac-teur, de reprer les moments de transition o lon passe en douceur dun mouvement au suivant. La segmentation est ici, plus quailleurs, relative-ment arbitraire ou, pour le dire plus positivement, elle constitue dj un dcoupage scnique et une suite de propositions de jeu lintention des acteurs. On distingue une dizaine de moments (ou de mouvements) qui sont autant de segments entre deux incidents de langage.

    1) Premier mouvement : du dbut moi aussi gure-toi (p. 1498) : H1, venu rendre visite son ami H2, mne linterrogatoire ; il veut savoir pourquoi H2 sest loign de lui. Dabord sur la dfensive, celui-ci, dans un lan (p. 1498), nit par se trahir : lui aussi a de la peine. Tel est le premier incident de langage : lautre parle malgr lui.

    2) De Ah tu vois (p. 1498) Cest bien a (p. 1499) : H1 ne relche pas sa pression sur H2, lequel lassure que ce nest rien , que cest juste des mots (p. 1498), avant davouer quil a rompu cause de a , dun suspens entre cest bien et a (p. 1499).

    2. Selon le terme dArnaud Rykner dans : Nathalie Sarraute, Paris, Seuil, 1991.

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    3) a) De Ce nest pas vrai (p. 1499) Tu te rends compte ? (p. 1500) : ce suspens entre deux mots est en effet ce qui la pouss rompre. Il na toutefois pas obtenu la permission of cielle auprs des juges et il a mme t condamn pour tre celui qui rompt pour un oui ou pour un non , car le monde extrieur naccepte pas quon sisole de la socit pour de tels griefs.

    b) De Maintenant a me revient (p. 1500) le cas me semblait patent. (p. 1501) : les deux amis se remmorent les circonstances de la rupture et les raisons profondes du mpris suppos de H1 pour H2. Les reproches de H1 H2 se font plus insistants, ses complexes vis--vis de la russite de son ami, plus vidents.

    c) De Veux-tu que je te dise ? (p. 1501) Je vais les appeler. (p. 1502) : H1 met un nom sur cette intonation tranante : ctait de la condescendance. Il refuse cependant den assumer la responsabilit, provoquant un nouvel incident lorsquil accuse son ami dtre ceci ou cela . H2 lempche de d nir a priori ce qui est justement ind- nissable.

    4) De Voil Je vous prsente (1502) Laissez-nous, je men charge. (1505) : H2 consulte ses voisins sur la condescendance en gnral, mais ceux-ci comprennent mal la querelle des amis et leur vocabulaire ( marginal , souricire ). H2 se plaint davoir t pig par lattitude condescendante de son ami. Sa maladresse et son ner-vement indisposent les voisins qui, le trouvant agit voire cingl , se retirent du tribunal. Cet pisode est le tournant de la pice, car on comprend que la dispute na aucun fondement objectif et que ni lun ni lautre ne pourront prouver le bien-fond de leur position.

    5) De Alors tu crois (1505) il vaut mieux que je parte (p. 1508) : les deux hommes prcisent leur point de vue et saccablent de reproches. H2 accuse H1 dtaler son bonheur personnel et de ne croire quen des valeurs reconnues et nommables, tandis que lui se situe ailleurs en dehors (p. 1508). H1 ne voit dans la raction de son ancien ami que de la jalousie et, bless par toutes ses accusations, il menace de partir. Cet pisode con rme le sommet de la tension dramatique et le point de retournement de laction : prsent les deux hommes constatent quaucun accord nest possible.

    6) De Pardonne-moi (p. 1508) je nai pas pens Verlaine. (p. 1510) : H2 sexcuse davoir dit plus quon ne pense (p. 1508) et se lance dans une vocation lyrique de lendroit sordide o il vit, employant malencontreusement les mots de Verlaine la vie est l sans les citer explicitement. Cet emprunt non attest donne loccasion H1 de contre-attaquer en dmontrant H2 quil utilise lui aussi les lieux communs, alors quil se prtend ailleurs dehors (p. 1509).

    7) De Bon. Admettons (1510) Cest toi ou moi. (p. 1511) :

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    Le thtre contemporain, Patrice Pavis, Armand Colin 2011

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    la dispute senvenime lorsque H1 perd de nouveau lavantage peine repris en utilisant les mots potique et posie avec des guille-mets, et donc avec une distance mprisante et une ironie facile. Tous deux voquent des souvenirs en reprochant lautre davoir eu des mots insultants. Leurs rcriminations sont de plus en plus frquentes et accentues.

    8) De L tu vas fort. (p. 1511) Oui, je vois. (p. 1514) : le foss entre les deux camps adverses se creuse et les positions sont de plus en plus tranches. Il y aurait dun ct le camp de H1, celui des vainqueurs, des individus srs deux, tablis, stables et de lautre le camp de H2, celui des potes, des instables, des rats irrcuprables. Chacun avoue son incapacit vivre chez lautre, dans lespace uctuant de H2 ou dans ldi ce ferm de tous cts (p. 1514) de H1. En mme temps, on saperoit que chacun en arrive linverse de sa position de dpart : H2 nit par trouver les mots ( Si je vais le dire de lautre ct, il y a les rats (p. 1512) et H1 prend des allures de pote.

    9) De quoi bon sacharner ? (p. 1514) la n : cette incompatibi-lit nit paradoxalement par les rapprocher (9 a). La conclusion stablit en trois moments, spars par des silences. Cette fois-ci, cest H1 qui songe faire une nouvelle demande of cielle de rupture et cest H2 qui len dissuade, car ils seront sans aucune hsitation : dbouts tous les deux (p. 1515), accuss de rompre pour un oui ou pour un non (9 b) (p. 1515). Entre le oui et le non, il est bien dif cile de choisir, mais le dbat pourrait continuer lin ni, car lun, H1, dit oui la socit et lordre, tandis que H2 ritre son refus du conformisme (9 c).

    Tel est donc, en rsum, le droulement de la pice et des diff rentes tapes de lintrigue. Celles-ci nous mnent pas pas au constat fi nal, dune diff rence radicale : lopposition est fondamentale, la dispute est invitable, la pice est un mcanisme automatique que lon peut remonter et qui produira les m