(Pakistan) : territoires, protagonistes et rituels.

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  • Le plerinage de Sehwn Sharf, Sindh (Pakistan) :territoires, protagonistes et rituels.

    Michel Boivin

    Nombre de publications stigmatisent un Pakistan en proie lislamismeradical. Pourtant, la ralit religieuse y est bien plus complexe, comme entmoigne le succs des plerinages mineurs (ziyrat) consacrs au culte dessaints qui drainent des foules impressionnantes dans les diffrentes provincesqui composent cet tat rcent. Lun des plus importants, qui attire plusieurscentaines de milliers de dvots pour la fte annuelle, est celui de UthmnMarwand, connu ici sous le nom de Lal Shahbz Qalandar, un soufi persanqui stablit Sehwn Sharf, une bourgade du Sindh central, au XIIIe sicle 1 .

    Dans le contexte de lislam sud-asiatique, il est intressant de noter quesi le culte des saints, sous une quelconque de ses formes, a fait lobjet denombreuses publications, celles consacres aux plerinages demeurent rares.En revanche, cette problmatique est prdominante dans les tudes consacres lhindouisme. Il est vrai que dans lislam, le plerinage a reu une significationcanonique, puisque le hajj, le plerinage La Mecque, est lun des cinq piliersde lislam. En milieu shite, le dveloppement de cultes mineurs se confondavec le culte des imms (Hakami, 1977). Ce fait est signaler quand on saitque Sarah Ansari attribue le dveloppement du culte des saints dans le Sindh la domination que les Ismls exercrent sur la province pendant plusieurssicles (Ansari, 1992, p. 17). Notons ce propos que la seule gnalogiespirituelle attribue Lal Shahbz Qalandar le rattache aux imms shites,dont il est le descendant par Isml b. Jafar al-Sdiq, sans passer par aucunmatre de tarqat.

    La prsente contribution propose dapporter un premier clairage surun phnomne complexe : le plerinage de Sehwn Sharf. Son objectif estpar consquent limit. Il sagira de restituer les principaux enjeux quil

    1. La prsente contribution est tire de trois missions accomplies Sehwn Sharf : lune enoctobre 2000, lautre en mars 2002 et la dernire en octobre 2003. Je remercie Monik Kervran, quidirige la mission archologique franaise du Sindh. Les termes vernaculaires sont donns daprsle sindh.

  • 312 LES PLERINAGES AU MAGHREB ET AU MOYEN-ORIENT

    reprsente, les modalits dans lesquelles il se dcline, les principalessignifications que les intresss lui confrent et comment la figure charismatiquede Lal Shahbz Qalandar justifie leur affiliation religieuse. Le fil conducteursera donn par lide que le plerinage de Sehwn Sharf est un processusqui favorise lintgration de diffrents publics travers la ralisation de rituels.La premire partie tudiera le sanctuaire proprement dit du saint, ainsi que lessanctuaires secondaires qui y sont attachs. La seconde partie sera consacreaux diffrentes catgories de protagonistes, que ce soit le public proprementdit, cest--dire les plerins, ou les diffrents groupes de professionnels (sajjdanashn, renonants, fonctionnaires, etc.) qui sy rattachent. Enfin la dernirepartie sera consacre aux rituels : celui des noces mystiques (urs), lamtaphore nuptiale symbolisant la fusion du saint avec Dieu, celui dudhamml 2 , et celui du mtam. loccasion du urs, la figure charismatiqueconnue comme Lal Shahbz Qalandar devient Rj Bhartrhari, un ascteshivate du Ve sicle, pour les uns, et un soufi persan, Uthmn Marwand, pourles autres, pour ne parler que des figures charismatiques prdominantes.Ltude du plerinage de Sehwn Sharf permet dapporter une contributionponctuelle ltude de la religiosit sud-asiatique, sachant quil est trop ttpour dterminer sil en constitue un phnomne reprsentatif.

    LAL SHAHBZ QALANDAR ET LE CONTEXTE LOCAL

    LE PLERINAGE SHIVATE

    La tradition locale 3 rapporte que la tombe du qalandar fut construite surun temple shivate 4 . Limportance religieuse de la ville est atteste depuislantiquit 5 . On sait dautre part grce des sources concordantes que Lal

    2. Ce terme polysmique sera tudi infra. Dans plusieurs langues indo-aryennes, il signifie bruit, vacarme . Dans ce texte, il est employ pour dsigner la danse au son du tambour quiplonge les dvots dans un tat de transe.

    3. Lexpression de tradition locale dsigne le consensus biographique qui sest labor autourdu saint, une priode indtermine, et qui apparat dans la tradition orale ainsi que dans lespublications locales vendues aux alentours du sanctuaire. Il semble que les premires versionspublies ne remontent pas au-del du dbut du XXe sicle. Un exemple reprsentatif de ce typede littrature est Brjo, 1992.

    4. Shiva est une des grandes figures de lhindouisme. Sa reprsentation iconographique laplus rpandue est celle du Ntrj, le roi de la danse. Il est dcrit par le canon hindou commesenivrant avec sa femme, Dev, avant de se lancer dans une danse furieuse nomme tndava(Walker, 1968 I, p. 264). Il est dautre part frquemment reprsent avec un tambour (damaru).Enfin, Shiva est considr comme le grand ascte (mahyog) (Dowson, 1879, p. 298-9).

    5. Quelle tait la situation religieuse de Sehwn lors de la conqute arabe de 711 ? Lebouddhisme dominait le sud du Sindh, et lhindouisme le nord. Sehwn avait une populationmajoritairement hindoue, ou classe comme telle, alors que les classes dominantes, les marchandsen particulier, taient bouddhistes (MacLean, 1989, p. 57). Lancien nom de Sehwn, Swistn,proviendrait de Shiva. Lun des deux plus importants temples shivates de la province sy trouvait.

  • 313PLERINAGES ET CONCIDENCES

    Shahbz Qalandar tait, et est toujours, vnr par les Hindous sous le nomde Bhartrhari. On a fait de ce personnage le frre ou le neveu du roi Vikramditya(m. 78) 6 . Bhartrhari, qui est le prototype du renonant hindou, aurait tabli unermitage shivate Sehwn Sharf o il aurait rsid en permanence outemporairement. Quoi quil en soit, cest sur son emplacement que Lal ShahbzQalandar se serait install, ou que sa tombe aurait t construite.

    Un plerinage shivate existait par ailleurs dans le voisinage de SehwnSharf Lak. Cest un site rput pour sa source naturelle (Lak-j Tchashm),et il est devenu une poque recule un lieu de plerinage de premireimportance pour les Hindous. Burton, qui le mentionne sous le nom de DhraTirtha, compare le site aux sources dites bains de Nron de Fontaine deVaucluse. Il signale une coutume qui tait pratique lpoque o lebrahmanisme dominait la rgion. Des renonants, censs avoir atteint un degrspirituel lev, venaient ici pour commettre un suicide rituel (Burton, 1877,vol. II, p. 174-5).

    Cest Lak-j Tchashm que se droulait, avant la partition, lune destrois grandes ftes (mel) consacres Shiva dans le Sindh, avec Jhimpr etClifton (Karachi) (Thakur, 1959, p.110). On ne sera donc pas surpris par le faitque ctait aussi Lak que se trouvait le principal temple vou Kl, la consortde Shiva. Avant la partition, les dvots devaient ramper dans la grotte pourrendre le culte et le plerinage ce temple tait une tape essentielle avantdaller Hinglj (Thakur 1959, p. 119). Enfin, Lak tait pour les Hindous unlieu privilgi pour effectuer les rites funraires, qui les dispensent de se rendre Hardwar 7 pour jeter le corps dans le Gange (Thakur, 1959, p. 153).Aujourdhui, plus aucun Hindou nest tabli Lak. Prs de la source, situe environ un kilomtre de la bourgade, et blottie au pied de la montagne, on peutencore voir deux petits temples hindous. Un mel hindou a pourtant toujours

    Les Shivates appartenaient la secte des Pshupata. Leur pratique religieuse tait base surlasctisme, et la danse constituait lun de leurs rituels les plus fondamentaux (MacLean, 1989, p.17). Linitiation tait marque par la recherche du blme : celui-ci paraissait tre la meilleure voiepour se dtacher du monde. Au VIIe sicle, ils taient rputs pour leurs pratiques antinomiques etpour cela ils furent condamns par Sankara. Les Pshupata considraient que le but ultime delasctisme, o la mditation jouait elle aussi un rle de premier plan, tait la fusion avec Shiva(Walker, 1968 II, p. 193).

    6. Daprs une lgende nth, le roi Bhartrhari tua un cerf au cours dune partie de chasse, etce, malgr les suppliques de ses soixante-dix biches. son retour, le roi rencontra Gorakhnth,un ascte nth, qui lui dit quil avait tu un de ses disciples. Le roi lui rpliqua que sil avait unpouvoir spirituel, il navait qu ressusciter le cerf. Lascte jeta un peu de terre sur le corps delanimal qui revint la vie. Bhartrhari dcida de devenir yogi. Lanecdote est cite dans Bouiller(1997, p. 63). Le terme de nth ou ntha, seigneur , est une pithte attribue Shiva. Fondspar Gorakhnth, les Nth ou Nthpanth taient des Shivates qui pratiquaient des formes extrmesdasctisme. Le but de cette pratique tait de devenir lgal de Shiva. Les Pshupata sont lesprcurseurs directs des Nth (Walker, 1968 II, p. 194).

    7. Hardwar est un des grands centres de plerinage de lInde du nord, o le Gange sort delHimalaya pour parcourir la plaine. Cest lun des quatre sites sacrs o se produisent lekhumbamel, rassemblement religieux majeur qui se produit tous les trois ans.

  • 314 LES PLERINAGES AU MAGHREB ET AU MOYEN-ORIENT

    lieu chaque anne pour Shivrtr, en mars. Des Hindous se runissent parcentaines, venant de toute la province du Sindh.

    SQUENCE BIOGRAPHIQUE DE LAL SHAHBZ QALANDAR

    Les sources sont trs peu bavardes sur Lal Shahbz Qalandar. N Marwand prs de Tabriz en 1178, Sayyid Uthmn Marwand descendait delimm shite Jafar al-Sdiq par son fils Isml, ce qui explique quon ait pu enfaire un Isml. Aprs avoir visit lIrak o il aurait t initi au soufisme, LalShahbz Qalandar se rendit en Inde et Multn, il se livra une sance dedanse (sama ) mmorable en prsence du gouverneur local, qui ntait autreque le fils du sultan de Delhi (Digby, 1984, p. 71). Le gouverneur le supplia destablir dans la ville, et lui offrit monts et merveilles. En vain. Le qalandarrefusa et alla stablir Sehwn Sharf. Les raisons de son choix ne sont pasconnues mais il est probable quil y avait fort faire dans ce