Nourrir les hommes aujourd’hui et demaiN - .Nourrir les hommes aujourd’hui et demaiN Bernadette

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  • Nourrir les hommes aujourdhui et demaiN

    Bernadette Mrenne-SchoumakerProfesseur de gographie conomique lUniversit de Lige

    La gographie de lagriculture est une thmatique assez classique dans les cours de gographie que lon traite gnralement diffrents niveaux, du milieu local au niveau de grands ensembles spatiaux (par exemple, lAmrique latine, lAfrique subsaharienne) ou encore de certains pays (par exemple, les Etats-Unis). Laccent est souvent mis sur les structures de production (les exploitations ou lagriculture paysanne) ou les productions elles-mmes avec un intrt manifeste dans le cas des pays du Sud pour la dichotomie agriculture vivrire - agriculture dexportation. Les politiques agricoles sont aussi parfois voques comme dans le cas de lUnion europenne.La gographie de lalimentation est par contre moins traite sauf sous langle des problmes de la faim et de la sous-alimentation.Le propos de cette communication est de revisiter la thmatique de lagriculture et de lalimentation en repartant de cette dernire et en nous plaant dans une optique prospective, pensant que cette question, aujourdhui dactualit, est sans conteste un grand enjeu pour demain qui doit interpeller les lves. Cest sans doute pour cette mme raison que la France a choisi dinscrire le sujet Nourrir les hommes depuis cette anne 2008-2009 au programme des concours au CAPAES et lAgrgation, ce qui explique la multiplication douvrages fin 2008 et dbut 2009 sur cette question (voir bibliogra-phie).Notre objectif est ds lors triple : voquer dabord les spcificits de la crise alimentaire de 2007-2008, dvelopper ensuite quelques cls pour comprendre les problmes et les enjeux, puis nous interroger sur les futurs possibles.

    1. La crise alimentaire des annes 2007-2008

    Depuis le dbut de lanne 2008, la situation alimentaire mondiale a fait la une de lactualit. Les ar-ticles, les reportages et les publications sur le sujet se sont multiplis. Le terme de crise alimentaire mondiale , voire de choc alimentaire mondial (J.-Y. Carfantan, 2009) ont mme t utiliss. De quoi sagit-il exactement et quels sont les spcificits de ces vnements rcents ? Chacun sait que la prvalence de la sous-alimentation ne date pas de 2007-2008 : pour la priode 2001-2003, la FAO estimait 854 millions de personnes, soit un habitant sur sept, le nombre de ceux qui nont pas accs une quantit suffisante de nourriture, la part de sous-aliments pouvant mme atteindre dans certains pays un habitant sur trois (FAO, 2006). Ajoutons que ce mme rapport de 2006 soulignait quil ny avait pas eu de rduction de la faim dans le monde depuis 1996, date du Sommet mondial de lalimentation (SMA) qui stait fix pour objectif de rduire de moiti, en 2015 au plus tard, le nombre de personnes sous-alimentes.

    1.1. une hausse brutale des prixEn fait, la crise correspond dabord et avant tout une forte hausse des cours des matires premires qui contraste fortement avec la tendance la baisse de la plupart des produits de base dans les annes 1980 et 1990. Les prix ont beaucoup augment en 2006 et 2007 et accus une hausse plus marque encore au premier trimestre 2008. Lindice FAO des prix alimentaires a ainsi augment en moyenne de 8 % en 2006 par rapport lanne prcdente, de 24 % en 2007 par rapport 2006 et de 53 % pour le premier trimestre 2008 par rapport au premier trimestre 2007. Lenvole des prix est principalement due aux huiles vgtales qui ont enregistr une hausse de plus 97 % durant la priode allant du 1er jan-vier 2006 au 30 mars 2008, suivies par les crales hors riz (87 %), les produits laitiers (58 %) et le riz (46 %), le prix du sucre et de la viande ayant aussi augment mais dans une moindre proportion (FAO, 2008 a, p. 2).

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    Les fortes variations de prix la hausse comme la baisse, ne sont pas rares sur les marchs agricoles mme si les hausses sont souvent de courte dure par comparaison la chute des cours qui persiste plus longtemps. Ce qui distingue la crise rcente est que la hausse a touch quasi tous les produits.Pour expliquer cette envole des prix, on peut dabord voquer le dficit de loffre par rapport la demande, phnomne assez classique qui rsulte de la forte inertie des deux facteurs. Dans le cas pr-sent, la forte croissance de la demande rsulterait de deux faits principaux :

    - la demande croissante des pays mergents correspondant la fois une croissance dmogra-phique et une croissance des revenus, qui non seulement accrot la demande mais la rorien-te vers des produits riches en protines tels que la viande, le poisson, les huiles comestibles, les fruits et lgumes (voir ci-aprs 2.1.) ;

    - la monte en puissance des biocarburants qui accrot la demande en mas et en graines de colza principalement (voir ci-aprs 2.4.).

    Quant la faiblesse de loffre, elle dcoule partiellement de mauvaises conditions climatiques (sche-resse en Australie durant lt 2006, mauvaises conditions climatiques en Europe durant lt 2007) et aussi de la trop lente raction de loffre pour sajuster la demande.Mais la hausse trs forte des prix ne peut sexpliquer totalement par le dsquilibre offre-demande. Deux autres facteurs doivent encore tre invoqus (T. Helbling et al., 2008, pp. 5-6) :

    - des liens de plus en plus troits entre les matires premires : ainsi, la demande en biocar-burants a fait monter non seulement le prix du mas mais galement ceux dautres produits alimentaires car le mas sert dintrant leur production (viande, volaille, produits laitiers) ou de substitut proche ; aux Etats-Unis, par exemple, elle a entran une hausse des cours de la viande et de lhuile de soja car le mas et le soja taient en concurrence pour les mmes surfa-ces et les effets de substitution ont fait augment les prix des autres huiles comestibles ;

    - la faiblesse des taux dintrt et la dprciation du dollar : la faiblesse des taux dintrt a conduit les spculateurs investir dans les matires premires (agricoles et non agricoles dont le ptrole) liant ces dernires de plus en plus aux marchs financiers (voir ci-aprs 2.2.) tandis que la dprciation du dollar a fait baisser les prix pour les consommateurs extrieurs la zone dollar, stimulant du mme coup la demande.

    Ajoutons que, bien que les cours mondiaux des crales aient fortement chut au cours du deuxime semestre 2008, les prix des denres alimentaires sur les marchs intrieurs de nombreux pays en d-veloppement demeurent trs levs en ce dbut danne 2009 ce qui rduit laccs des populations faible revenu ces denres.

    1.2. les meutes de la faimComme le dit bien R.-E. Dagorn (2008, p. 24), on croyait les meutes de la faim rvolues, appartenant un autre sicle dsormais trs lointain, celui des manifestations de fvrier 1917 Saint-Ptersbourg et Moscou, celui des conflits du tiers-monde et de lexplosion dmographique des pays sous-dve-lopps des annes 1970. Dans la globalisation actuelle, les famines ntaient plus possibles ou alors volontairement provoques comme au DarfourEt pourtant (Ibidem, p. 25), depuis 2006, les meutes de la faim sont rapparues et, plus inquitant en-core, dans des pays o lon ne sattendait pas du tout les voir comme le Mexique, le Maroc, lEgypte, lArgentine (document 1). En effet, la crise ancienne qui renvoie la malnutrition rurale et qui concerne une grande partie des 854 millions de personnes sous-alimentes voques plus haut, se superpose une crise rcente qui touche les classes moyennes urbaines dont les revenus sont largement suprieurs aux salaires locaux mais qui, en raison de lexplosion des prix alimentaires, rencontrent des difficults pour se nourrir et sont dans lincapacit de faire face dautres dpenses.

    Par ailleurs, soulignons avec S. Brunel (2009, p. 268), que le problme de la faim est plus un problme de pauvret et de rpartition de la production que de dficit de la production elle-mme. En effet, si la production mondiale tait galement rpartie, chaque tre humain disposerait de 2 800 calories par personne et par jour, soit plus largement que ses besoins (2 100 calories), cela mme en enlevant la part de la production qui va lalimentation animale (voir ci-aprs 2.1.), aux semences et celle qui est perdue, gaspille ou abme que lon estime environ 20 %.

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    document 1 : Les meutes de la faim et linscurit alimentaire en 2008

    Source : S. Brunel, 2009, p.13.

    2. Quelques cls pour comprendre les problmes et les enjeux

    2.1. Lvolution des systmes agro-alimentaires et des rgimes alimentairesUn systme agro-alimentaire dsigne la faon dont les hommes sorganisent et organisent lespace aux diffrentes chelles afin de consommer et de produire leur nourriture (J.-P. Charvet, 2007b, p. 4). Ce concept peut tre illustr par le document 2 emprunt lconomiste J.-L. Rastoin et complt par J.-P. Charvet qui y a ajout la notion de food miles ou kilomtres alimentaires.

    document 2 : Les quatre stades dvolution des systmes agro-alimentaires

    Stade Mode de consommation (%)Rpartition du prix final du produit alimentaire

    entre les diffrents acteurs (%)Food miles

    ***

    DomicileRestauration

    hors foyerAgriculteurs Industriels Services

    Agricole 100 - 100 0 0 -

    Artisanal 90 10 70 20 10

    Agro-industriel 70 30 30 40* 30

    Agrotertiaire 50 50 10 35 55**

    * Premire, seconde, troisime transformations.** Publicit, transport, grande distribution, restauration rapide*** Distances parcourues par les produits alimentaires.

    Source : J.-P. Charvet, 2007b, p. 4 (daprs J.-L. Rastoin et G. Ghersi, La mondialisation des changes agro-alimentaires, Economies et socits, 10-11, 2000).

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    Dsigns respectivement dagricole, dartisanal, dagro-industriel et dagrotertiaire, ces quatre stades se distinguent par la rpartition des modes de consommation ( domicile et hors foyer) et du prix final du produit alimentaire entre les diffrents acteurs (agriculteurs, industriels et socits de services) et par les food miles correspo