N5081 Georges-Brassens BAT - ecriture · PDF filePour cela, il faut une guitare qui chante,...

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Transcript of N5081 Georges-Brassens BAT - ecriture · PDF filePour cela, il faut une guitare qui chante,...

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    Prface

    Joel Favreau joue sur des cordes nylon avec un mdiator.

    Le nylon, cest fait pour Segovia, le tabouret sous le pied gauche, tricoter Asturias, la noblesse du classique, cest fait pour balancer des sambas, faire onduler des hanches et raconter ses malheurs, pour le flamenco fier et la chanson texte.

    Le mdiator, cest pour le mtal, le dur, llectrique, lampli dans le garage, le gitan des Puces et le manchard du mtro, cest fait pour aller vite et fort, mais cest aussi la mandoline.

    Joel Favreau joue sur des cordes nylon avec un mdiator, Brassens jouait sur des cordes acier avec les doigts, ces deux paradoxes taient faits lun pour lautre, complmentaires.

    Je ne peux pas affirmer quil joue comme a depuis toujours, je ne lai rencontr quen 1966, du ct de chez Bernadette, o schouait la fin de la tourne quotidienne la fine fleur de la Rive gauche. On en sortait parfois le jour, Moustaki passait en voisin, Coluche faisait la vaisselle, je vous parle dun temps

    Parmi les formules simples et efficaces pour accompagner des chansons, celle deux guitares est

  • particulirement sympathique. Linstrument est lger, transportable et permet de jouer partout en toute indpendance. Les rles y sont en gnral distribus comme suit.

    Le chanteur, nayant quun seul cerveau, quand il fonctionne, doit se souvenir du texte et penser plein dautres choses. Il jouera donc quelque chose de mcani-sable, de rptitif, autrement dit de rythmique.

    lautre les fioritures, les rponses, les ritournelles, les contre-chants, les nuances. Pour cela, il faut une guitare qui chante, cest vrai que le mdiator sur du nylon a fait une voix originale, et voil comment Joel Favreau sest naturellement trouv accompagner des potes qui tous jouaient avec leurs doigts sur des cordes en acier. Je sais, Duteil joue sur du nylon, mais il est arriv plus tard.

    Cependant, Joel crivait des chansons, jen sais encore par cur, La souris a peur du chat , Vivre lenvers , des chansons quil fait bon chanter des gens qui aiment la finesse et lintelligence. Nous en avions mme produit un album, sorti en pleine grve des artistes, la promo a fondu dans la solidarit professionnelle, je ne sais plus les revendications, mais jespre quelles valaient la peine, elles ont priv le public de quelques merveilles.

    Aujourdhui, Joel le discret, laccompagnateur, parle enfin de lui. Il tait temps.

    Maxime Le Forestier

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    Prologue

    La Supplique, a parle de la mort, alors tu fais des contre-chants ironiques.

    Javais du mal raliser : quinzeans, au milieu des annes1950, javais dcouvert les chansons de Georges Brassens en mme temps que la guitare, mais je nessayais mme pas den imaginer lauteur, pour moi inac-cessible, un personnage presque virtuel comme Molire ouVoltaire. Je navais, lpoque, ni stro ni tlvision, et je ne connaissais de lui quune photo, celle qui figurait sur les petits formats , les partitions de ses chansons.

    Et voil qu vingt-septans, lautomne 1966, je me retrouvais dans sa loge, et que lui, bien rel, solidement incarn, me donnait des conseils pour laccompagner. Voil quil me confiait, alors quil me connaissait peine, son projet de renregistrer avec moi la deuxime guitare, non seulement la chanson, mais tout lalbum de la Supplique, le seul qui avait t publi dans lurgence, sans les fameux contre-chants.

    Sa maison de disques, dans laffolement de ne pas avoir de nouvel album prt pour sa rentre Bobino, avait prfr commercialiser une bande de travail quil avait enregistre Crespires, dans sa maison de campagne, juste accompagn par Pierre Nicolas la contrebasse.

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    Dans la quasi-totalit de ses spectacles, Brassens faisait engager une premire partie qui offrait des artistes moins connus la chance de montrer leurs uvres et leur talent son public. Ctait lun des derniers le faire, mais il tenait rendre dautres ce quil avait reu en gravissant lui-mme tous les degrs de la hirarchie du music-hall : lever de rideau, puis vedette anglaise avec un peu plus de chansons, puis vedette amricaine juste avant lentracte.

    Pour cette tourne, Georges avait pris Jean-Pierre Lang avec ses chansons, puis Colette Chevrot que nous accompagnions, Jean-Pierre et moi, dans un style un peu folk genre Peter, Paul & Mary. Le prsentateur tait Martial Carr qui, par la suite, a dirig le Caveau de la Rpublique, clbre cabaret ddi ses collgues chansonniers qui brocardaient les politiciens sur des parodies de chansons la mode. Enfin, Boby Lapointe clturait cette premire partie.

    Sitt notre courte mais chatoyante prestation termine, jallais rejoindre Brassens dans sa loge. Comme chaque jour, il avait mis des cordes neuves sa guitare, et jouait depuis des heures pour les faire , les stabiliser afin quelles tiennent laccord. Il avait une guitare de secours, prte en cas de problme, mais il tenait malgr tout changer de cordes avant chaque reprsentation.

    Alors, jai mis un pied dans sa loge, puis deux, comme le renard de Saint-Exupry. Devant la bienveillance de son accueil, jai apport ma guitare, et jai commenc risquer quelques petites rponses, quelques contre-chants, parce que je ne peux pas men empcher. Une sorte de manie.

    Pendant des heures, avant dentrer en scne, il fredonnait des chansons, surtout celles des autres, mais

  • parfois les siennes. Il en savait par cur des centaines de Paul Misraki, Mireille, Charles Trenet, Jean Tranchant, et je ne me dbrouillais pas trop mal pour trouver des contre-chants sur des chansons que je dcouvrais. Je le dis sans fausse modestie, sans vraie non plus, du reste.

    Le projet de renregistrer lalbum de la Supplique est rest dans les tiroirs, car il ntait videmment pas question de faire des infidlits Barthlemy Rosso, son guitariste officiel lpoque. Par la suite, aprs la mort de Mimi , en 1971, lorsque je suis devenu mon tour son accompagnateur attitr, Georges ne ma plus reparl de cet enregistrement, sans doute parce quil se consa-crait en priorit ses nouvelles chansons, toujours plus urgentes que les anciennes. Mais, quarante-cinqans plus tard, en 2011, jai ralis ce projet tout seul, en partant de la bande originale de lalbum que nous connaissons, puis en y glissant quelques rponses et contre-chants. Cest donc tout un nouvel album, sorti chez Universal, qui fait partie de lintgrale dernire dition, et qui, provisoirement, hlas, a mme t publi sparment sous le titre Supplique pour tre enterr la plage de Ste (version 2011). Ctait lide de Georges et je suis heureux et fier davoir pu la mener bien. Mais, si je pensais lui rendre un peu de ce quil ma donn, jy ai pris tant de plaisir que ma dette sest encore alourdie.

    Je nai jamais fait de plan de carrire, et il faudrait avoir une foi bien nave pour croire au hasard. Mais comment expliquer la chance qui ma conduit, par une succession de rencontres tonnantes avec des artistes parfois clbres, mais jamais people, jusqu cet incroyable privilge de partager les chansons et lamiti du Bon Matre ? Tout ntait pas jou ds le dpart, loin de l.

  • AVANT

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    Premiers pas

    Radio-Paris mentRadio-Paris mentRadio-Paris est allemand.

    Sur lair de La Cucaracha et avec des paroles de Pierre Dac, ctait une chanson quon entendait souvent sur Radio-Londres, la radio de la Rsistance, sous lOccupation. Il tait interdit et dangereux de lcouter, et ceux qui se faisaient prendre risquaient la prison ou la dportation, sans oublier les interrogatoires spciaux de la Gestapo.

    Ctait en 1943. Le jeune Georges Brassens, dans lindiffrence gnrale, tait pouss manu militari dans le train qui lemmenait vers Basdorf dans un camp de travailleurs contraints par le STO, Service du travail obligatoire, exig par loccupant allemand, et organis obsquieusement par le gouvernement deVichy.

    La mme anne, javais troisans environ et dj une bonne oreille. La police franaise, aux ordres des Allemands, est venue perquisitionner notre appartement parisien, proche de lOdon, et moi, cabotin, tout fier de montrer mon talent un nouveau public, en toute innocence et toute inconscience, jai entonn cette chanson minemment subversive, dj.

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    Aussitt, jai t exfiltr du salon en vitesse, sous lil bovin des flics qui navaient rien entendu, officiellement.

    Cette premire prestation na pas t franchement ovationne, mais je ntais pas pour autant guri de mon attirance pour la musique. Comme je parvenais plus ou moins reproduire au piano les airs que jentendais, ma mre ma fait prendre des cours, dabord avec une sorcire acaritre qui, coups de rgle sur les doigts, a bien failli me dgoter dfinitivement de la musique.

    Heureusement, ma mre, bien inspire, men a dlivr en me conduisant chez Madeleine Martenot, la sur de linventeur des fameuses ondes du mme nom, mais aussi dune mthode dapprentissage du solfge trs ludique, base de loto, qui me faisait trouver ce travail presque agrable.

    Sous ses airs de vieille demoiselle trs convenable de Neuilly, Mlle Martenot tait une fine mouche qui a laiss le gamin de cinqans turbulent et hyperactif que jtais se rouler sur son tapis. Une fois mon stress vacu, elle me jouait plusieurs morceaux, puis moffrait de choisir mon prfr pour le travailler. Personne, jusqualors, ne mavait trait avec autant de respect, et navait montr autant de considration pour mes gots et mes sentiments.

    Bien sr, je trichais loreille et je nai donc jamais t un trs bon lecteur, ni a fortiori un virtuose du dchiffrage vue, que javais fort mauvaise, du reste. Je lui demandais de me jouer les passages difficiles et je les rptais en faisant semblant de lire. Mais javais plaisir jouer, je ne rechignais pas trop faire mes gammes et mes exercices. Souvent, il marrivait de confier mes tats dme au piano, dans de longues improvisations.

    Avec de la persvrance, disait Mlle Martenot,