Mystères de Shanghai

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Dix nouvelles fantasmagoriques sur Shanghai.

Transcript of Mystères de Shanghai

Yohan Radomski ~~~ Mystres de Shanghai(nouvelles)

Ces nouvelles ont t crites Shanghai en 2011 et 2012. Dessins de lauteur.

yohanradomski.blogspot.com

Les Passantes ~ Shanghai Lily ~ Le Moustique ~ La Fille-fort ~ Les Bottes en Cuir ~ Le Tourne-vices ~ La Femme sur le Sofa ~ La Langue au Chat ~ La Cage aux Fantasmes ~ Les Voleurs

Les Passantes

Ceci est une mise en garde aux voyageurs imprudents. Il leur est en effet conseill de sortir de lIllusion. Chose peu aise, tant les charmes de lIllusion surpassent infiniment ceux de la Ralit. Ces derniers temps Shanghai, le nombre de belles filles que lon croise dans les rues a atteint une proportion considrable. Malheur alors au voyageur qui se laisserait effleurer par leurs robes lgres, fasciner par leurs regards mprisants et qui dfaillirait devant leurs longues jambes. Il serait pris dans leurs rets et entrerait dans une autre dimension, faite de soupirs, de susurrements, de fantasmes et dtranges langueurs. Mais ces cratures de rves sloignent dj, hautaines et impassibles, laissant notre voyageur son amertume et sa mlancolie. Or, ces beauts qui ont toute lapparence de Shanghaiennes sont en ralit des fantmes, esprits perdus entre la vie et la mort qui ne peuvent sortir de leur triste condition, et se vengent en sduisant des mortels. Bnficiant dun entranement perfectionn, ces fantmes savent mieux que quiconque susciter le dsir. Et rien nest plus terrible que dtre tourment sans cesse par un dsir quon ne peut assouvir ! Le cur bless, le

voyageur naf risquerait de dprir, voire mme de mettre fin ses jours pour faire cesser ses souffrances. Il ne faut donc pas se fier ces passantes dfuntes, qui sont et doivent demeurer fantasmes. Mieux vaut simplement feindre de ne pas les avoir vues, et passer son chemin. Voyageurs, mfiez-vous des apparences trompeuses : cest la Mort qui passe !

Shanghai Lily

Shanghai Lily se prlasse lascivement sur une chaise longue dplie au coin dune rue, lombre lourde dun immeuble poussireux. Elle porte des chaussures noires talons hauts et lanires qui montent lassaut de la cheville, couvertes de dizaines de faux brillants aux teintes pastel. Cest laprs-midi en t, lair est pais et moite, le tee-shirt de Lily aux aisselles sest par dauroles. Elle frotte ses cuisses lune contre lautre, dplie un bras, change de position, et sassoupit enfin, laissant son imagination vagabonder.

Quand elle tait petite fille, Lily culotte fendue aimait pisser sur le trottoir devant les passants. Elle aimait prendre une douche, que leau coule sur sa peau, que le soleil la sche et que le vent la dore. A ladolescence, elle adorait les regards des hommes qui se posaient sur elle, lenveloppaient, la caressaient. Elle se sentait en confiance, ctait comme un massage, une douceur, elle voluait avec grce sous leurs regards. Plus tard, parfois, un ami lemportait sur une bicyclette rouille ou un scouteur dfonc parcourir les rues du quartier. Elle sasseyait la cavalire, exhibant ses jambes longues et fines, ses bas mi-cuisses, aux regards blass des

automobilistes. Maintenant, Lily se promne le soir main dans la main avec son petit ami. Ils portent tous les deux des pyjamas assortis, saluent le voisinage, et parfois mangent des brochettes dans la rue. Son petit ami est parfaitement ennuyeux et Lily songe en changer.

Comme lancinemment Lily se laisse aller ses songes, un spasme soudain vient la faire frmir des pieds la tte, un inquitude presque, signe certain quelle a pass la premire porte, avant que de nouveau son corps ne sapaise, que ses muscles ne se relchent, et que sa rverie ne reprenne son cours, sans que la ralit ne vienne linterrompre. Depuis quelques temps, ces spasmes au moment de lassoupissement se sont fait violents et Lily sen inquite, car elle ne parvient pas vacuer son trop-plein de tension nerveuse. Cest que sa vie savre frustrante, elle a parfois limpression que ceux quelle connat sont autant daraignes, et quelle avance entoure de toiles qui se collent sa peau, brident ses mouvements, lempchent dvoluer. Alors, il ne reste quun chappatoire : entrer dans les ruelles obscures du dsir.

La chaleur moite couvre sa peau de gouttelettes et elle nentend bientt plus les bruits de la circulation, elle ne peroit plus les passants qui la frlent. Dans son corps pourrissant naissent des rues et des immeubles poussent

tendrement en elle. Les platanes de la Concession franaise slvent le long de ses flancs, des persistantes dun vert sombre et des orchides envahissent sa chevelure tale, et les plantes aquatiques qui prolifrent au bord du Huangpu se glissent sous son dos et la soutiennent dans sa drive. Elle arpente langoureusement le Bund en jupe trs courte et talons hauts, sans culotte, et se dvoile parfois aux hommes qui la suivent. Elle est htesse dun bar japonais et griffe le visage de clients qui rient et commandent encore boire. De ses cuisses cartes nat le fleuve Huangpu, o se mlangent lhuile des petits restaurants, le parfum des femmes entre deux ges, la bile des ftards qui vomissent, la sueur des honntes gens, le sperme des jouisseurs, les larmes des adolescentes, le sang des travailleurs, la pisse et la merde de millions de Shanghaens.

Elle songe se suicider, elle se laisserait couler l dans le fleuve Huangpu et son corps chang en algues lentement rejoindrait locan. Cette mort inattendue ferait souffrir son ami, il pleurerait peut-tre, il aurait mauvaise conscience, et cette pense la fait frmir de ravissement. Cependant, quelque chose la retient dans son geste : elle nest pas sre que son esprit errant passe encore dans les rues de Shangha, elle nest pas sre dtre l pour assister au spectacle. Des marins japonais repcheraient son corps, et ltaleraient nu sur le pont de leur navire. Le jeune mdecin du bord se pencherait sur

elle, collerait son oreille contre son coeur, lui ferait du bouche--bouche sans succs et dclarerait son dcs.

Soudain, le corps de Lily serait agite de spasmes et le mdecin aurait un espoir vite du. Cependant, posant sa main sur elle, il percevrait un flux, une tension sourde, un battement qui irait peu peu en sattnuant. Ainsi, aprs ce quil est convenu de nommer mort physique, arrt du coeur, de lactivit du cerveau, se manifeste parfois un flux de vie qui dpasse lentendement scientifique. Battement dailes de papillon, dploiement de bourgeon, frmissement de paupires, il semble que les frontires entre la vie et la mort ne soient pas encore traces avec certitude.

Elle souvrirait entirement, et le plaisir monterait en elle, un plaisir contre lequel elle ne pourrait pas rsister. Elle prendrait conscience de sa respiration, tout en sentant la vague aller et venir, de plus en plus puissante, le corps agit de spasmes, ne penserait plus, et entrerait dans un espace lumineux o son nom aurait t effac. Puis, il ne serait plus possible de mesurer espace et temps, et son esprit quitterait son corps, peine encore reli par un fil tnu, et elle soublierait totalement. Peu peu, elle reviendrait elle, ouvrirait les yeux, mettant un instant intgrer la situation dans laquelle elle se trouvait, quil convenait de nommer sa vie .

Une pluie bienfaisante vient la tirer de ses songes, une des ces averses abondantes et communes la fin de lt, qui ne durent pas. Elle replie sa chaise longue et sabrite sous la devanture de lpicerie ouverte vingt-quatre heures sur vingt-quatre, ct des joueurs dchecs.

Le regard absent, Shangha Lily observe les gouttes qui tombent sans but, et de nouveau plonge en elle.

Le Moustique

moustique, ennemi de mes nuits, me laisseras-tu jamais en paix ? songe Renoir en maugrant et en se retournant dans son grand lit moite. Mais impossible de fermer lil.

Les nuits de Shanghai sont humides. La ville, construite sur des marais, est peuple de moustiques qui ont mis en place une formidable organisation. Chaque soir, cette arme miniature se partage les appartements. Un combattant par dormeur et la messe est dite. Bien sr, il y a des moustiques qui meurent au combat, rduits en bouillie sanglante sur un mur ou un plafond par une paume excde ou un coup de serviette bien applique. Ceux-l sont en gnral les sots, qui se font reprer en dbut de soire. Dautres, plus malins, attendent planqus la faveur de la nuit. Alors, ils sortent de leur tanire, pratiquent le vol plan jusquau visage du dormeur. Ils testent ses ractions en effectuant quelques vrombissements en rase-mottes. Sil ne bronche pas, linsecte se pose ppre sur un coin de peau de prfrence tendre et propre, et vas-y que je pompe, que je pompe : il se bourre labdomen dun beau sang bien gras.

A force dexpriences, Renoir avait mis au point plusieurs techniques pour venir bout de ces satanes bestioles. La plus spectaculaire consistait craser en vol la bte dune seule paume se repliant sur elle-mme. Cela lui avait demand des semaines dentranement aux castagnettes. Une autre technique avait ncessit de repeindre en blanc murs et plafond. Le terrain ainsi prpar laissait peu despoir de cachette linsecte intrusif qui finissait toujours par tre dcouvert. Noir sur blanc : la cible tait facile. Linconvnient tait que cela laissait des traces noires et rouges qui ntaient pas du meilleur got. Dans une technique plus prilleuse, on retrouvait Renoir nu, debout sur le lit, arm dun oreiller, dun tee-shirt ou dun livre, affichant un regard de tueur. Cest quand sa patience tait vraiment bout et que le moustique lavait nargu pendant une bonne heure alors quil cherchait vainement le sommeil que Renoir en venait cette extrmit. Il attendait que le moustique attaque en piqu, grognant et gesticulant, faisant songer King Kong en haut de lEmpire State Building. Et parfois, dun geste vif, il labattait en plein vol, et le moustique aux ailes froisses tombait en vrille sur les draps immaculs avant dtre achev dun pincement rageur du pouce et de lind