Mon intime conviction

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  • TARIQ RAMADAN

    MON INTIME

    CONVICTION

    ARCHIPOCHE

  • Ce livre constitue une dition revue et aug-

    mente du livre Face nos peurs, publi

    par les ditions Tahwid en 2008.

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    Et, pour le Canada,

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    Montral, Qubec. H3N 1W3.

    ISBN 978-2-35287-184-2

    Copyright Presses du Chtelet, 2009.

  • Alain Gresh

    Franois Burgat

  • DU MME AUTEUR

    LAutre en nous, Presses du Chtelet, 2009.

    Islam, la rforme radicale, Presses du Chtelet, 2008.

    Un chemin, une vision. tre les sujets de notre histoire, Tawhid, Lyon, 2008.

    Faut-il avoir peur des religions ?, avec lie Barnavi, Mgr di Falco, ditions Mordicus/Panama,

    2008.

    Quelques lettres du cur, Tawhid, Lyon, 2008.

    Muhammad, vie du Prophte, Presses du Chtelet. 2006.

    Faut-il faire taire Tariq Ramadan ? entretiens avec Aziz Zemouri, LArchipel, 2005.

    La Mondialisation : rsistances musulmanes, Tawhid, Lyon, 2004.

    Peut-on vivre avec lislam ? entretiens avec Jacques Neirynck, Favre, Lausanne, 1999 (4e d.

    2004).

    Les Musulmans dOccident et lAvenir de lislam, Actes Sud, 2003.

    Jihad violence, guerre et paix en Islam, Tawhid poche, Lyon, 2002.

    Dar ash-shahada : lOccident. espace du tmoignage, Tawhid poche, Lyon. 2002.

    La Foi, la Voie, la Rsistance, Tawhid poche, Lyon, 2002.

    Musulmans dOccident. construire et contribuer, Tawhid poche, Lyon, 2002.

    De lislam, Tawhid poche, Lyon, 2002.

    LIslam en questions, avec Alain Gresh, Actes Sud, 2000 (2e d. Actes Sud Babel , 2002).

    Entre lhomme et son cur, Tawhid, Lyon, 2000.

    La Spiritualit, un dfi pour notre socit, avec Michel Bertrand, Michel Morineau, Luc Pareydt,

    Tawhid/Rveils publications, Lyon, 2000.

    La Non-Violence ? Des images idales lpreuve du rel, Fdrations nationales des enseignants

    de yoga, Dervy, 2000.

    La Mditerrane, frontires et passages, Thierry Fabre, (dir.), Actes Sud Babel , 1999.

    Etre musulman europen, Tawhid, Lyon, 1999 (traduit en 14 langues).

    LIrrationnel, menace ou ncessit ? Le Monde/ Seuil, 1999.

    Aux sources du renouveau musulman, Bayard-Centurion, 1998 (2e d. Tawhid, Lyon, 2001).

    La Tolrance ou la Libert ? Les leons de Voltaire et de Condorcet, Claude-Jean Lenoir (dir.),

    Complexe, Bruxelles, 1997.

    Islam, le face--face des civilisations. Quel projet pour quelle modernit ? Tawhid, Lyon, 1995

    (4e d. 2001).

    Pril islamiste ? Alain Gresh (dir.), Complexe, Bruxelles, 1995.

    Les Musulmans dans la lacit. Responsabilits et droits des musulmans dans les socits

    occidentales, Tawhid, Lyon, 1994 (3e d. 2000).

  • Prambule

    DE LA VISIBILIT

    Les controverses se suivent et se ressemblent. Durant les cinq dernires annes, je me suis

    retrouv au centre de polmiques qui, au-del de ma personne, rvlent la nature des problmes qui

    traversent les socits occidentales. Force est de constater que le pluralisme politique ne garantit point

    la gestion raisonnable et sereine du pluralisme culturel et religieux. En France comme aux tats-Unis,

    en Belgique, en Suisse, en Angleterre, en Italie, en Espagne, et rcemment aux Pays-Bas, jai fait face

    des controverses nationales dont le point commun tait, assez clairement, la nouvelle visibilit des

    citoyens occidentaux de confession musulmane. Chaque pays a sa culture, sa sensibilit propre, ses

    pointes de friction , et, ce faisant, sa liste spcifiquement ordonne de contentieux rgler avec

    lislam et les musulmans. Le foulard islamique vient en tte en France ou en Belgique, les questions

    lies lhomosexualit et aux murs aux Pays-Bas, les minarets en Suisse, etc. La violence, la femme, la

    shara (charia) sont, entre autres, des thmes qui reviennent partout et toujours : lislam fait

    question.

    Le point commun de tous ces dbats tient linstallation de gnrations successives de

    musulmanes et de musulmans, devenus citoyennes et citoyens de leur pays respectif. Installs, ils

    sortent de leur isolement gographique, de leurs ghettos sociaux, ou de leur marginalit sociopolitique.

    Ils sont dsormais visibles, comme le relevait, il y a des annes dj, la sociologue Nilfer Gle. Leur

    visibilit marque et prouve leur dcloisonnement : il ne sagit pas dune nouvelle communaut

    religieuse ou culturelle qui sinstalle, mais plutt de lmancipation dune ancienne catgorie socio-

    conomique (double dune appartenance majoritaire une mme origine culturelle et religieuse) qui

    avait t doublement marginalise, gographiquement et socialement.

    Au gr des controverses et des crises, des peurs salimentent et des perceptions se faonnent et

    sentretiennent. La crainte, la mfiance et le soupon sinstallent et tous les dbats sur la culture et la

    religion se transforment en polmiques nationales, polmiques qui se caractrisent par des crispations

    et des surdits inquitantes. Les mdias rapportent les faits, les ractions samplifient, les politiciens

    ragissent (ou parfois instrumentalisent) la controverse, et nous voil embarqus dans des

    dynamiques incontrlables. Des positionnements se dessinent, une sorte de clivage qui traverse tous les

    partis politiques, de gauche comme de droite, ainsi que les populations des socits occidentales. Alors

    que lon parlait hier dun ventuel clash des civilisations , jai dfendu trs tt lide dun clash des

    perceptions : un conflit dimages projetes sur soi et sur autrui, mlant des doutes (quant soi), des

    peurs (quant autrui), des prjugs, ou simplement de lignorance (vis--vis de soi et dautrui). On y

    trouve aussi parfois des positions idologiques et politiques peu claires. Dans la nbuleuse des propos

    tenus, face la visibilit de cet autre , les dbats rcurrents sur lidentit deviennent dangereux et

    produisent exactement le contraire de ce que lon pourrait esprer. lheure des crispations, nos

    identits deviennent ngatives et se forment par distinction (crispation ou rejet) de ce que lon croit tre

    lidentit de lautre . Il sagit ainsi dune identit soustraite , cloisonne et rigide, alors que nous

    aurions tant besoin daccder au sens dune identit multiple, ouverte et en constant mouvement.

    Dans la proximit, la prsence dautrui perturbe et gne. Cest la raison pour laquelle les crises se

    sont surtout multiplies autour de phnomnes visibles et spectaculaires : foulards islamiques, niqab

    (voile cachant le visage), burqa, minarets, auxquels il faut ajouter les expressions culturelles ou

    religieuses perues comme trangres , cest--dire diffrentes, inhabituelles ou trop visibles car

    pas encore normalises (voire neutralises , au sens de rendues neutres dans lespace public).

    La violence a bien sr t un facteur majeur damplification, avec le rejet dassassinats aveugles

  • perptrs contre des innocents au nom de la religion musulmane. Tous ces phnomnes cumuls

    expliquent la situation prsente, et la nouvelle visibilit des musulmans continue de provoquer son

    lot de crises cycliques. Gardons en tte que cette nouvelle visibilit est par nature une situation

    historique transitoire puisque ce qui est nouveau sera un jour ancien.

    Nous voici revenus au temps de la dangereuse politique motionnelle . Lautre nom de cette

    politique qui joue de lmotion est le populisme , et aucune socit contemporaine nen est

    dfinitivement protge. Les anciens racismes peuvent encore habiter notre avenir.

    Dans les dbats de socit sur lislam, jai souvent jou le rle de lintellectuel visible : jai

    souvent essuy des critiques trs motives et fait lobjet de projections qui mont parfois amus, parfois

    franchement inquit. Il nest pas facile dtre au paysage intellectuel ce que le minaret est la rue !

    Prsent, install, en nous mais apparemment si diffrent de nous . Un nous ractif, exclusif,

    parfois dogmatique qui me mettait lextrieur , tranger, autre, en un vous de la diffrence.

    Lors de la premire confrence dEstoril au Portugal en mai 2009, jai t interpell deux reprises

    comme un tranger alors mme que mon sujet tait notre Europe. Lancien prsident du

    gouvernement espagnol Jos Maria Aznar, en affirmant quil ny avait qu une seule civilisation [] des

    gens civiliss , ne savait plus vraiment o me placer dans ce paysage. Entre le nous restrictif et le

    nous dominant, o peut-on bien situer celles et ceux que lon considre comme les trangers peu

    civiliss dominer, dompter, domestiquer ? Ces trangers de lintrieur, les citoyens immigrs

    ou les immigrs citoyens , les allochtones jamais vraiment autochtones (selon la terminologie

    nerlandaise) : on peine traduire des perceptions qui en fait dfient les catgories les plus

    lmentaires du droit.

    Les perceptions sont aussi des faits et il faut compter avec leur prgnance sur lensemble des

    dbats contemporains. Un rapport de linstitut amricain Gallup (mai 2009i) montre lincroyable foss

    entre les populations europennes en gnral et leurs concitoyens musulmans. Prs des trois quarts des

    musulmans se sentent et se disent loyaux envers leur pays (France, Allemagne, Royaume-Uni pour le

    sondage) tandis que seulement un quart de la population gnrale les peroit comme tel. En Allemagne,

    le pourcentage de musulmans qui sidentifient