Mohamed Bouazizi, bourgeon du Printemps tunisien

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Les quotidiens français ont-ils pu prédire la chute du Président Zine el-Abidine Ben Ali ?

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    Introduction

    L'acte dsespr de Mohamed Bouazizi, le 17 dcembre 2010 Sidi Bouzid, est souvent

    considr comme l'picentre du sisme appel Printemps arabes. Cependant, l'odeur de la rvolte

    des peuples tait-elle dj perceptible avant l'immolation du jeune marchand ambulant tunisien ?

    Plusieurs signes tangibles laissaient entrapercevoir une rvolution venir et ces derniers taient

    prsents tous les niveaux de lEtat et dans tous les domaines.

    Dans la premire partie de ce travail de fin dtudes, je vais tenter de dresser un portrait

    de la Tunisie avant le 17 dcembre 2010. Il sagira de faire un tat des lieux des points de vue

    politique, conomique et finalement social. Passer par cet tat des lieux pr-rvolutionnaire de la

    Tunisie est ncessaire afin de comprendre pourquoi le peuple tunisien sest soulev contre un Etat

    o la lgitimit de celui qui en tait sa tte a t de plus en plus remise en question.

    Lun des principaux points pour tenter de rpondre la question prcdemment pose est

    situer en janvier 2008 : un mouvement populaire impuls par les chmeurs de la ville de

    Redeyef, dans la rgion de Gafsa. Cest dans un contexte hautement inflammable que des

    revendications sociales fortes ont clat bien avant dcembre 2010.

    Cest travers cette pr-rvolution que je tenterai, tout dabord, de dresser un portrait

    de la Tunisie trois ans avant le basculement de son destin.

    Dans un second temps, je tenterai de remettre en contexte deux notions qui sont

    importantes pour le lecteur. Il sagira de dfinir les notions de rvolution et de printemps .

    Lobjet de mon travail tant de me rendre compte si la presse quotidienne franaise avait pu

    anticiper la rvolution qui tait en marche, il me semblait donc important dapprocher ces deux

    termes. De cette manire, le lecteur pourra en comprendre les enjeux et les rouages.

    Ensuite, une fois cette introduction sur ltat des lieux de la Tunisie et la dfinition des

    deux notions ncessaires pour la comprhension de mon travail faites, viendra la partie la plus

    importante. Pralablement introduite par quelques explications quant la mthodologie que jai

    applique, cette prochaine partie sera divise en deux. La premire sera consacre un corpus

    darticles parus dans les trois principaux quotidiens franais en version papier savoir Libration,

    Le Monde et Le Figaro. Ces derniers couvriront la priode allant du jour de limmolation de

    Mohamed Bouazizi, le 17 dcembre 2010, jusquau 27 dcembre 2010, soit une priode de dix

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    jours suivant lacte dsespr du jeune habitant de Sidi Bouzid. Cette partie se voudra exhaustive

    au sujet de tous les articles ayant trait lactualit tunisienne durant cette priode.

    Une fois lanalyse de ce premier corpus acheve figurera un second corpus. Celui-ci, au

    contraire du premier, nest volontairement pas exhaustif. Il vise regrouper des articles que jai

    pralablement slectionns en me basant principalement sur leur caractre anticipatif. Ces

    derniers ont t publis, cette fois-ci, non plus exclusivement dans le journal papier mais sur les

    trois sites internet des quotidiens. La priode de parution de ces articles stendra du 28

    dcembre 2010 au 12 janvier 2011, soit deux jours avant la fuite du Prsident Ben Ali, synonyme

    de chute du rgime.

    Ces deux corpus seront accompagns de deux lignes du temps et de deux cartes qui

    permettront au lecteur de sy rfrer tout moment. De cette manire, il pourra se rendre compte

    des vnements importants qui ont eu lieu au moment de la parution des articles soumis mon

    analyse mais galement de la propagation des heurts au travers tout le territoire tunisien.

    Aprs ces deux parties danalyse qui savrent tre le cur de mon travail, viendra le

    temps des conclusions. Cette partie tentera de rpondre la question principale de mon travail :

    les quotidiens franais ont-ils pu prdire la chute du Prsident Zine el-Abidine Ben Ali ?

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    1. Le pr-printemps tunisien

    1.1. Etat des lieux de la Tunisie avant la rvolution

    1.1.1. Etat des lieux politique

    Lpoque que nous vivons ne peut plus souffrir, ni

    prsidence vie ni succession automatique la tte de

    l'tat duquel le peuple se trouve exclu. Notre peuple

    est digne d'une vie politique volue et

    institutionnalise, fonde rellement sur le

    multipartisme et la pluralit des organisations de

    masse. 1

    Ben Ali pendant tenant un discours.

    (Photo : http://www.businessnews.com.tn)

    Suite la relecture de ses paroles,

    nous pouvons nous demander ce qui est

    arriv pour que le prsident et chef

    suprme des forces armes voit son

    rgime tre renvers par son peuple ?

    Non pas par des forces extrieures au

    pays mais par le peuple vivant sur ses

    terres.

    Le peuple tunisien rclame sa libert dans les rues.

    (Photo : http://www.tunisienumerique.com)

    1 Discours du 7 novembre 1987 prononc la radio nationale par Ben Ali lors de sa prise de pouvoir.

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    1.1.1.1. Accession au pouvoir

    Le 7 novembre 1987, Ben Ali accde aux plus hautes fonctions de lEtat tunisien en tant

    lu prsident. Juste avant cette passation de pouvoir, Bourguiba2 tait prsident de la Tunisie et

    secrtaire gnral du PSD3. Il avait nomm, en juin 1986, Ben Ali en tant que secrtaire gnral

    adjoint du parti. Ce statut a permis Ben Ali, alors premier ministre et dauphin de Bourguiba au

    sein du parti, de lui succder. En effet, Bourguiba tait alors trs malade et larticle 57 de la

    constitution tunisienne prvoit quen cas de problme de sant et dune incapacit exercer la

    fonction de prsident de lEtat, on puisse lui succder. Lheure tait donc arrive de cder les cls

    du palais prsidentiel Ben Ali.

    Sur cette photo de 1987, Ben Ali - alors

    secrtaire gnral adjoint du PSD - prend

    officiellement la succession de lancien

    prsident Habib Bourguiba au pouvoir depuis

    1957.

    (Photo : AFP)

    2 Militant au parti nationaliste Destour, il le quitte en 1934 pour fonder le No-Destour, au sein duquel il

    prne une version laque et dmocratique du nationalisme.

    En 1955-1956, aprs avoir triomph des oppositions au sein de son parti, il arrache la France lautonomie,

    puis lindpendance de la Tunisie et obtient en 1957 la destitution du bey pour proclamer la rpublique, dont

    il prend la prsidence.

    Bourguiba impose la Tunisie une lacisation autoritaire et une tatisation de lconomie. Mais ses rformes

    dinspiration socialiste (planification, coopratives agricoles, extension du secteur public, dveloppement des

    industries lgres) chouent en grande partie du fait de la trop forte concurrence trangre et dune

    mauvaise organisation interne. Sa diplomatie se dmarque de celle des autres pays arabes par son ouverture

    lOccident et son refus de lintransigeance face Isral.

    Rlu deux reprises la tte de ltat, Bourguiba modifie la Constitution pour se faire reconnatre Prsident

    vie en 1974 alors que sa sant dcline.

    Dans les annes 1980, le pays senfonce dans la crise et, malgr un retour au pluralisme politique, Bourguiba

    devient de plus en plus impopulaire et doit faire face la monte de lislamisme et de nouvelles meutes

    partir de 1984. Sa destitution en 1987 par le gnral Ben Ali est accueillie avec soulagement. Il reste en

    rsidence surveille jusqu sa mort en 2000.

    Source : Bourguiba Habib . In : Encyclopdie Larousse en ligne

    http://www.larousse.fr/encyclopedie/personnage/Bourguiba/109843

    (consult le 26/01/2013).

    3 Parti socialiste destourien qui a t rebaptis RCD (Rassemblement Constitutionnel Dmocratique).

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    Lors de son discours tenu au moment de sa prise de pouvoir, Ben Ali promet le

    multipartisme ainsi quune libert des organisations de masse. Il supprimera galement la

    prsidence vie et limitera le nombre maximum de mandats prsidentiels pouvoir briguer

    trois. Ces annonces arrivent dans un contexte o le pays est sous tension suite la monte de

    lintgrisme. Cette manuvre vise apaiser cesdites tensions.

    1.1.1.2. Premire lection de Ben Ali en 1989

    Aprs avoir succd Bourguiba en 1987 suite son incapacit mdicale, lheure de la

    premire lection prsidentielle arrive le 2 avril en 1989. Le mme jour ont lieu les lections

    lgislatives. Fort dune candidature unique la prsidentielle, Ben Ali sera lu 99,27% des voix.

    Cependant, le score aux lgislatives prouve quil existe une vraie opposition politique au sein des

    tendances islamistes. Dans certains quartiers de Tunis, les scores rcolts par des personnalits

    politiques islamistes atteignent 30% face des candidats du parti prsidentiel (RCD).

    Ben Ali est conscient de cette alternative politique quincarne le parti islamiste. Le 7

    novembre 1988, il avait pralablement interdit au parti islamiste de pouvoir tenir un rle dans

    lopposition. Il avait donc anticip cet engouement et, par cette manuvre, il avait empch une

    candidature aux prsidentielles qui ont suivi en 1989. Il en fera de mme avec le parti

    communiste dextrme gauche (PCO). Une srieuse organisation politique au sein dun parti peut

    mettre mal la gouvernance de Ben Ali. Sa stratgie sera dasscher, daffaiblir les partis

    politiques capables de runir des voix et de sorganiser en vrai parti dopposition. Cette incapacit

    du parti politique islamiste