Mme Nouard et Petit-Poulet

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Roman en français, qui se passe dans le Bordeaux des années 1970, avec un sujet vaguement policier.Ecrit en 2002

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Daniel MACOUIN

Mme Nouard & Petit-Poulet**** roman

* dition dMc

Mme Nouard & Petit-Poulet DM,2002

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Glossaire BordelaisCavaillons : leve de terre autour des ceps de vignes quand on les chausse, quil faut taler quand on les dchausse. Opration autrefois faite la main : tirer les cavaillons . Chartron : ngociant en vin, du nom du quai des Chartrons o ce sont installs anciennement les chais des exportateurs. Cruchade : galette de mas, un peu fade, quon fait revenir dans une pole. Gardale : grand rcipient de cuisine. Gonze : garon. Gueille : serpillire ; au pluriel dsigne les habits avec un sens pjoratif. Place des Quinconces : immense place de Bordeaux donnant sur la Garonne, sur laquelle se trouve le monument aux Girondins. ***

Mme Nouard & Petit-Poulet daniel Macouin; 2002

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PRAMBULE Cela pourra vous paratre difficile croire, Mesdames, mais je n'ai pas toujours t cet honorable (mais lgant) quinquagnaire aux tempes argentes dont vous gotez les manires exquises. Mme, et je puis m'offrir la coquetterie de l'avouer aujourd'hui, je fus dirais-je nagure? un grand bent pouss en graine, gauche dans ses manires et si emprunt de son corps qu'on aurait cru qu'il se prenait les pieds dedans. Ce n'est point sans quelques hontes rtrospectives que je me remmore parfois cette priode o mon adolescence s'ternisait, mais l'vocation de mes ridicules d'alors est compense par le souvenir d'une femme qui fut dterminante pour l'avenir qui m'est advenu et je ne saurais sans quelque injustice l'effacer de ma mmoire, bien qu'elle me mlt des vnements auxquels j'tais si peu prpar que je faillis en perdre, outre ma vertu, mon honntet, mon honneur et ma vie. Ceci se passait dans le Bordeaux du dbut des annes soixante-dix, quand l'horizon de l'an 2000 semblait si loin qu'on le peignait l'image d'un Eldorado. J'avais eu seize ans en 1968, et les vnements m'taient passs au-dessus de la tte sans que j'en visse l'importance malgr l'agitation et les discussions que mes parents, d'ordinaires si peu engags , tenaient entre eux au cours de ces mois-l. Ayant grandi d'une bonne quinzaine de centimtres dans l'anne qui avait suivi, j'avais atteint la taille d'un mtre quatre-vingt-deux qui l'poque restait peu courante. Mais comme je n'tais pas, loin s'en faut, un athlte, je ne savais que faire de ces bras soudain trop longs, de ces jambes qui s'emmlaient, de cette colonne vertbrale qui faisait l'esse, et de cette gaucherie qu'une timidit exagre accentuait aux pires moments. Aprs un baccalaurat moyen obtenu avec un an de retard pour conclure des tudes moyennes dans un lyce d'Angoulme, j'avais opt pour des tudes comptables car je ne brillais en rien et que le droit paraissait s'adresser des couches sociales plus aises que celle dont j'tais issu. C'est pourquoi je me retrouvais alors Bordeaux o l'ombre de la cathdrale, place Pey-Berlan, je suivais sans bruit des cours l'Institut d'tudes suprieures comptables. Je logeais non loin de l dans un affreux btiment datant de Mathusalem (les Meubls Thomas) du ct de l'glise Saint-Pierre, o je disposais, une fois franchi un escalier en colimaon suintant l'humidit salptreuse et sentant tout la fois le graillon, l'urine et le dsinfectant (une fois par semaine), de l'intimit de 13 mtres carrs, d'un rchaud de camping, d'une table, d'un lit de 70 cm de large, et d'un trou dans le mur ferm par un rideau fleurs faisant office de lavabo, ainsi que richesse d'une armoire rescape des termites. Mais comme je gotais l'loignement de mes parents et le plaisir de dcouvrir une ville importante, je ne me plaignais pas du sort qui m'tait fait. Cependant les difficults pcuniaires qui commenaient tt dans le trimestre, la bourse alloue par l'tat obissant ce rythme, m'entranaient complter mes revenus par des petits boulots qui m'amenrent un jour dans les locaux d'une officine de dtective priv. L'annonce proposait ceux qui voulaient arrondir leurs fins de mois de s'adresser l'agence Nouard, place Gambetta. Excit par l'aspect romantique de Marlowe, je me prsentai au deuxime tage d'un immeuble de bureaux promettant plus en faade qu'il ne comptait tenir en son for intrieur. Aussi trompeur, le travail se rvla de la distribution publicitaire

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qu'un individu, qui on n'aurait pas achet une automobile d'occasion, me vanta comme l'affaire du sicle. Bruneau se prsenta-t-il publicitaire conseil. Il y a de l'argent gagner pour un jeune homme dynamique! Le reste l'avenant. Renvoyant ma carrire de Nestor Burma aux calendes grecques, et puisqu'il le fallait pour de vulgaires questions d'argent, je pris mes paquets de prospectus et m'en fus uvrer pdestrement au royaume des botes aux lettres. Mon stock puis (moi aussi) je revins pour la paye. Le marchand de papier n'tait pas l, mais sa place trnait, cigare au bec, pieds sur la table, un verre de quelque chose la main, une grande jument poulinire, la poitrine de nourrice bourguignonne, le crin raide mais l'il vif. Surpris, m'attendant voir le premier larron, j'hsitai entrer. Entre mon petit poulet, je ne vais pas te manger! mme si je te croquerais bien! Je rougis jusqu'aux oreilles. Que me vaut l'honneur de ta visite petit poulet? Je bredouillai une misrable bouillie. Doucement On recommence. Je voulais voir votre collgue, M.Bruneau, pour la paye. Ah! les prospectus. Mon petit, j'ai bien peur que tu te sois fait avoir. Toi, les autres, et moi aussi. Je la regardai interloqu. Et oui on s'est fait avoir : il est parti sans dire au revoir et m'a laiss une ardoise pour la location du bureau. Bruneau c'est pas un associ, juste un gars qui j'ai lou le bureau pour la journe. Je commenais comprendre moi aussi, car si j'tais timide, je n'tais pas compltement idiot. Ce qui ne m'empcha point dnoncer une remarque idiote : Ben! mais j'ai travaill, moi! Pour la peau. J'tais brutalement confront la filouterie et j'en restai comme deux ronds de flan. Oh! je le retrouverai ce saligaud dit-elle et il me paiera ce qu'il me doit et le pouce. J'eus le courage de dire qu' moi a ferait une belle jambe qu'elle soit rembourse, elle. Mon petit, si je l'attrape il paiera tout. Tu peux me croire. Je l'aurais crue bien volontiers si je n'avais pas eu besoin d'argent maintenant, et un pas entranant l'autre, je lui fis le reproche d'avoir mis ses bureaux la disposition de ce monsieur et d'avoir ainsi cautionn sa manuvre. Et comment je fais moi, pour manger? Tu sais taper la machine? Je rpondis par l'affirmative, pour la bonne raison que je savais faire. Et balayer? J'ai travaill pour Le Renard nettoyer le Suma du Pont de la Maye. Je prcise pour ceux qui n'ont pas connu le Bordeaux de ces annes-l que Suma tait alors une enseigne de grandes surfaces rparties autour de la ville, et que Le Renard tait une petite entreprise de nettoyage dont les locaux se situaient du ct du march des Capucins. J'avais pour elle assur pendant quelques mois l'entretien matinal du Suma de Talence, puis de celui du Pont de la Maye, m'initiant ainsi au maniement du balai-papillon, de la machine laver les sols et devins expert du balai-brosse et de la serpillre.

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J'ai besoin de quelqu'un pour un peu d'entretien, classer les papiers, taper quelques lettres et tenir la comptabilit. Trois heures par jour. Je jetai un regard autour de moi, mesurai l'tendue de la pagaille, des dossiers partout qui dgueulaient leurs feuillets, de la poussire datant de l're glacire, la machine crire qui avait sans doute t neuve un jour, le bureau de bois dont la cire brillait par son absence et je dis : daccord . C'est ainsi que j'entrai chez Mme Elizabeth Nouard, dtective prive, Bordeaux en 1972, en qualit de, de je ne sais trop quoi. Bon tout faire? Et je ne dcide toujours pas, trente ans aprs, si ce fut une bndiction ou si j'aurais mieux fait de me casser la jambe. ***

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CHAPITRE 1 Le bureau se ressentait de mon passage, les dossiers avaient retrouv leur contenu, le mobilier rutilait dune couche de cire dont lodeur luttait avec les relents de tabac froid (combat perdu), le courrier en retard avait t expdi, du moins celui que je pouvais traiter sans limprimatur de Mme Nouard, les critures comptables salignaient dans le grand-livre et javais mme lav les vitres comme on me lavait enseign la socit Le Renard . Car, si je ne faisais pas preuve dune imagination dbride, tout petit dj je possdais la vertu mnagre du comptable, du genre jeune garon qui fait lmerveillement des amies de sa maman par sa chambre bien en ordre et ses cahiers si soigns. Ces qualits sans clat trouvaient ainsi un lieu darwinien leur fonction dans ce troisime tage sans ascenseur o, la suite de son mari dcd dun arrt brutal de sa Ford Taunus contre un pin maritime sur la route dArcachon, Mme Nouard perptuait le louche travail de traque des femmes maries et des maris volages. Car le classement des dossiers mavait instruit sur la nature mme dun travail de dtective priv : pour deux ou trois recherches dans lintrt des familles (enfants fugueurs, hritiers inconnus) on dnombrait pas moins de quatre-vingts espionnages de femmes pour le compte de leur mari ou de maris pour le compte de leur femme. Le solde consistait en des enqutes de moralit sur des candidats salaris au profit de quelques entreprises, pour la plupart capitaux amricains. Communiste sabstenir. Mais le divorce par consentement mutuel nexistait pas encore et je navais pas dides politiques particulires, aussi ne trouvais-je rien redire aux activits de ma patronne. Et depuis un mois que jofficiais ici trois heures par jour, samedi compris, je mtais habitu aux fonctionnements de lagence. La plupart du temps jtais seul, Mme Nouard enqutant quelque part. Entre quelques coups de tlphone je moccupais aux tches quotidiennes, du m