Michel MAFFeSOli MORALE, ÉTHIQUE, DÉ .Michel Maffesoli, Le Temps des tribus, le déclin de...

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  • Michel MAFFeSOliMORALE, THIQUE, DONTOLOGIE

    Octobre 2011

    www.fondapol.org

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  • MORALE, THIQUE, DONTOLOGIE

    Michel MAFFESOLI

  • La Fondation pour linnovation politique est un think tank libral, progressiste et europen.

    Prsident : Nicolas BazireVice-prsident : Charles Beigbeder

    Directeur gnral : Dominique Reyni

    La Fondapol publie la prsente note dans le cadre de ses travaux sur les valeurs.

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    Cest un refus de penser, et souvent hrit, qui gouverne ce peuple dombres Alain, Souvenirs concernant Jules Lagneau, Paris, Gallimard, 1925, p. 144.

    DU PARADOXE AU PARADIGME

    Du dogmatisme et de la confusion smantique au principe de discernement

    Il y a un rapport entre lart de comprendre et celui de rendre compr-hensible les choses de la vie. Ces choses sont ce quelles sont. Et il est bien naf de croire que cest nous qui les crons. Naf ou prtentieux, cest selon. En tout cas, voil ce qui est lorigine de lembrouillamini : confusion des mots, confusion de sentiments, propre au climat mental de lpoque. Certes, il ne faut jamais se lasser de le rpter, le vivre ensemble est tributaire de la manire dont nous lexprimons. Do la ncessit doprer ce constant travail de sape consistant dsobstruer la pense de nos habituels conformismes et autres mots dogmatiques, afin de revenir au sens originaire des paroles fondatrices.

    MORALE, THIQUE, DONTOLOGIE

    Michel MAFFESOLIInstitut universitaire de France, professeur la Sorbonne (Paris 5),

    administrateur du CNRS, directeur du Centre d'tude sur l'Actuel et le Quotidien (CEAQ)

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    Ncessaire, mais pas ais, tant de multiples dogmatiseurs tiennent le haut du pav. Il convient, en effet, de savoir se librer de lopinion dominante, ce que dantique mmoire on nomme doxa, pour penser, le plus justement possible, ce qui est. Voil qui nest pas ais, tant ce que Durkheim nommait le conformisme logique est la pense naturelle de toute vie en socit. Arrtons cet gard de parler de pense unique, car la pense nest pas au rendez-vous. Il serait plus juste de nommer plat unique ce qui tend susciter lassitude, voire indigestion.

    Caton lAncien, temps et contretemps, ponctuait ses discours du fameux Delenda Carthago est 1 . Signifiant par l une imprieuse exi-gence pour la survie de Rome. Peut-tre est-ce une telle exigence quil faut reprer : en la matire, montrer linanit du discours moraliste, si lon veut saisir avec justesse et lucidit le vivre ensemble contemporain. Et cela, il faut le rpter, tant le babil moraliste se retrouve dans tous ces discours politiques, ces articles journalistiques, voire ces livres universi-taires, tous ptris de bons sentiments. Tous obnubils par une logique du devoir tre , qui nest pas la meilleure manire pour apprcier ce qui est.

    En fait, pour reprendre une image de Nietzsche, cette scrtion de moraline traduit, tout simplement, le dphasage des lites sociales face la vraie vie. Ou encore le fait que celle-ci, au nom dun principe de ralit (politique, conomique, social) bien rachitique, se soit abstraite dun rel autrement plus complexe et plus riche. Rel o les passions, les motions communes jouent un rle indniable. Rel o le ludique, le festif et lonirique ne peuvent plus tre cantonns derrire le mur de la vie prive, ou tre limits au fameux 1% culturel , mais contaminent, le dveloppement technologique aidant, lensemble de la vie sociale.

    Disons le tout net, cest un tel dphasage qui permet de comprendre cette tonnante inversion des valeurs, o, sous couvert dune biblio-thque rose , le cogito ergo sum cartsien devient un dliquescent odi ergo sum , je hais donc je suis. Haine traduisant dans les histoires humaines quune circulation des lites est en cours. En effet, quand la socit officieuse nest plus reprsente par la socit officielle, celle-ci tend saigrir, et exprimer ses mauvaises humeurs. Nest-ce point cela la dfinition, toute simple, des vieillards cacochymes, qui au dclin de leur vie, sont impuissants percevoir la virilit inpuisable de la vie en son perptuel recommencement ?

    1. Il faut dtruire Carthage .

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    Ainsi, pour ceux qui, au-del ou en de de la posture catastrophiste quil est biensant dafficher, veulent tre attentifs au vitalisme des murs actuelles, il convient de saisir la forme intrieure les faonnant. En effet, malgr laspect erratique du phnomne, il y a un principe assurant la cohrence profonde et obstine. Principe quil convient de reprer, principe rgulant laction et dlimitant limaginaire caractri-sant l tre ensemble . Cest ce que saint Thomas dAquin nommait habitus 2. Principe rgulateur faisant que le clerc du quartier latin portait tel habit induisant ses habitudes de vie. Alors que le juriste de la Cit, ayant un autre habit, pouvait avoir dautres manires dtre. Cest pour saisir lhabitus de ce que jai nomm en son temps les tribus post-modernes 3 quil faut faire des distinctions entre des termes que lon emploie frquemment les uns pour les autres : morale, thique, donto-logie. Et pour cela penser, rsolument, contre-courant. Sopposer aux gnreux poncifs tenant lieu danalyses. Dpasser lexhortation grati-fiante, essentiellement, pour celui qui la profre. De tout temps, il y eut des livres protreptiques, livres dincitation la vertu. Ils ont, certes, leur utilit. Mais lon sait que linflation est contre-performante. Ou pour le dire plus familirement : cause toujours, tu mintresses .

    En bref, les niagaras deau tide dverss par les livres ddification, saturs de bons sentiments, ne font que favoriser, a contrario, lindif-frence, voire, par raction, limmoralisme. Ce qui, on en conviendra, ne peut quinquiter. Cest pour cela quau-del des facilits et autres penses convenues, il faut, sans pusillanimit, mettre en uvre une luci-dit ouvrant la voie la sagacit. Sagesse humaine, on pourrait presque dire humaniste, sachant de longue tradition, que lhumain, justement, est ptri dhumus. Ce qui incite avoir lhumilit daccepter le clair-obscur de toute existence. Voil bien le fondement de ce qui fut, dantique mmoire, le caractre essentiel, tout la fois de la pense savante et de la connaissance ordinaire : le discernement. En son tymologie latine, dis-cretio. Cest--dire ce sens de la mesure prfrant une justesse concrte labstraite justice. Discrtion du point trop nen faut , de ce dlicat rien de trop rfutant les fanatismes et autres intolrances lorigine des diverses inquisitions et tribunaux populaires familiers tous les totalitarismes. En ce sens le discernement est bien le fondement de cette virt, telle que Machiavel en parle et qui, loin dune vertu quelque peu

    2. Thomas dAquin, Summa Theologica, I-II, qu. 49, art.3, A, Principium importans ordinem ad actum .

    3. Michel Maffesoli, Le Temps des tribus, le dclin de lindividualisme dans les socits de masse (1988), 4me dition, Paris, La Table Ronde, 2000.

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    rancie, assure sur la longue dure tenue et solidit ce qui est le principe essentiel de toute socit : le vivre ensemble.

    Il sagit l dune banalit de base que lon ne se lassera jamais de rpter. Les prjugs fussent-ils issus des meilleures intentions confor-tent les vidences intellectuelles, ne permettant pas de voir ce qui est, tout simplement, vident. Les jugements a priori sont cause et effet des mimtismes sociaux, de cette pulsion animale servant de fondement ce que Gabriel Tarde nommait, justement, les lois de limitation . Il ny a rien l que de trs naturel. Linstinct grgaire tant, on le sait, un constant moteur de notre espce animale. Et de tout temps, il fallait avoir lodeur de la meute pour participer la vie commune.

    Voil qui est donc comprhensible. Ce qui lest moins, cest quand ceux qui ont pour fonction dtre des veilleurs, cest--dire dtre atten-tifs aux fourmillements de la vie, aux grouillements culturels, se conten-tent, aveugls par leurs prsupposs, de jouer les pompiers des bonnes murs, teignant, de leur tranquille certitude, les vibrantes effervescences socitales. Ce faisant, ils favorisent lasepsie sociale, source dennui et de dgot existentiel. Qui plus est, cest un tel conformisme logique , propre une intelligentsia tout la fois suffisante et non ncessaire, qui ne permet pas de saisir les tendances de fond en gestation. Ce qui peut faire penser lavertissement de saint Augustin ceux qui ne voyaient pas la survenue dune barbarie allant submerger lEmpire : caecus atque improvidus futurorum 4 , autrement dit, aveugle et incapable de prvoir les vnements futurs , voil bien ce quest lobservateur social, qui nest plus veilleur, qui nveille plus, mais qui se contente de ronronner quelques incantations convenues.

    Vers une pense audacieuse : le paradoxe devenu paradigme

    Depuis Gide, on sait bien que lon ne fait pas de bonne littrature avec des bons sentiments. Ces derniers, a fortiori, risquent dtre totalement inefficaces pour rendre compte de cette rhtorique sociale constituant la vie de tous les jours. Nest-ce point cela quoi nous rend attentif Max Weber ? Sil est une chose que nous nignorons plus, cest quune chose peut tre sainte non seulement bien quelle ne soit pas belle, mais encore parce que et dans la mesure o elle nest pas belle. [] De mme une chose peut tre belle, non seulement bien quelle ne soit pas bonne, mais prcisment en quoi elle nest pas bonne. Nietzsche nous la rappris,

    4. Saint Augustin, La Cit de Dieu, III, 30.

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    mais avant lui Baudelaire lavait dj dit dans Les Fleurs du Mal Enfin, la sagesse populaire nous ensei