Méthode intuitive chez Bergson

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  • ARTIGO ORIGINAL DOSSI DOI

    PHILSOPHOS, GOINIA, V.17, N. 1, P. 31-54, JAN./JUN. 2012 31

    DE LIMMDIATEMENT DONN AU DTOUR DE LEXPRIENCE MYSTIQUE. REMARQUES SUR LUNIT DE LA MTHODE INTUITIVE CHEZ

    BERGSON1

    Anthony Feneuil (Universit de Genve)2 anthony.feneuil@unige.ch

    Rsum: Bergson avait-il prvu ds 1903, dans un article qui annonait la possibilit de passer par approfondissement de lintuition du moi celle dune ternit de vie, la suite de son uvre, et en particulier son grand livre de 1932, Les Deux Sources de la morale et de la religion? Oui, si rien, dans sa mthode philosophique intuitive, na chang en trente ans. A la suite de Jean Nabert (1941), cet article veut montrer que la mthode philosophique bergsonienne subit un changement majeur en 1932, contrainte dabandonner limmdiatet qui la caractrisait et dcouvrant la mdiation.

    Mots-cls: Bergson; intuition; immdiatet; mdiation; mysticism.

    Le cheminement de Bergson, depuis lEssai sur les donnes immdiates de la conscience (1889) jusquaux Deux Sources de la morale et de la religion (1932), tait imprvisible: tous les grands lecteurs de Bergson, pourtant attentifs chercher lunit de luvre, saccordent le dire. Comment pour-raient-ils faire autrement? Ce serait aller trop explicitement

    1 Recebido: 15-03-2012/Aprovado: 28-05-2012/Publicado on-line: 15-09-2012. 2 Anthony Feneuil doutorando e Assistente de ensino da Universit de Genve, Genebra, Suia.

  • Anthony Feneuil

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    contre la pense du matre3. Et pourtant, il tait prvu. Par Bergson lui-mme, dans lun de ses plus clbres articles, paru en 1903 dans la Revue de mtaphysique et de morale, In-troduction la mtaphysique. Qutait-il prvu exacte-ment? Que la mthode philosophique dcouverte par Bergson, lintuition (BERGSON 1903, 181), permettrait de passer, par un effort (BERGSON 1903, 210), de la con-naissance du moi qui dure (BERGSON 1903, 182) celle dune ternit de vie (BERGSON 1903, 210) qui consti-tue nen pas douter la prfiguration du Dieu enfin acces-sible la philosophie des Deux Sources. Comment le permettrait-elle?

    [] de mme quune conscience base de couleur, qui sympathise-rait intrieurement avec lorang au lieu de le percevoir extrieure-ment, se sentirait prise entre du rouge et du jaune, pressentirait mme peut-tre, au-dessous de cette dernire couleur, tout un spectre en lequel se prolonge naturellement la continuit qui va du rouge au jaune (BERGSON 1903, 210).

    Tout ntait-il pas dit du mouvement dapprofondissement de la dure qui constitue, pour Camille Riquier dans sa belle Archologie de Bergson, le mou-vement mme de luvre Bergsonienne (RIQUIER 2009, 105-117)? Un grand pas tait en tout cas dj fait, et il fal-lait vraiment que la mauvaise conscience lgard de Berg-son ft grande pour quaucun de ses commentateurs nentreprt de dcrire lvolution de son uvre aprs 1903 comme la ralisation dun plan tabli lavance. On sen est tenu la prsentation que Bergson, mais avant dcrire

    3 Comment concevez-vous, par exemple, la grande uvre dramatique de demain? Je me rappel-lerai toujours la surprise de mon interlocuteur quand je lui rpondis: Si je savais ce que sera la grande uvre dramatique de demain, je la ferais. (BERGSON 1930, 110)

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    REMARQUES SUR LUNIT DE LA MTHODE INTUITIVE CHEZ BERGSON

    son dernier livre, donnait de sa propre pense4. On a cher-ch lunit de luvre, plutt que dans un plan prtabli, dans lunit de limpulsion initiale, acte devenu mthode, dans lintuition5. Mais peut-on vraiment, une fois situe lunit du bergsonisme dans cette mthode intuitive si pro-fondment rflchie en 1903, chapper au doute que le bergsonisme serait dj tout entier dans lIntroduction la mtaphysique, et que Bergson naurait fait ensuite quen suivre les grandes lignes, si bien que tout le bergsonisme se-rait une contradiction performative? A moins que lapparente proximit entre ce texte de 1903 et celui des Deux Sources ne relevt de lillusion rtrospective, mais alors il faudrait montrer en quoi.

    En 1941, lanne mme de la mort de Bergson, Jean Nabert publie un article trop peu cit6, qui met prcisment en cause lunit de la thorie lintuition dans le bergso-nisme, et pointe au contraire un tournant qui soprerait dans Les Deux Sources, ou du moins une tension qui sy rv-lerait, quoiqu bas bruit et sans que toutes les cons-quences en soient explicitement tires. Aprs avoir voulu fonder sa philosophie, et lesprance en la philosophie en gnrale, sur la mthode intuitive7, et fond la validit de la 4 Henri Bergson, Introduction I, La Pense et le mouvant, Paris, PUF, 2010, p. 20. 5 Citons, parmi les plus importants, Gilles Deleuze dabord, et plus rcemment Camille Riquier et Frdric Worms: De fait, on peut dabord dire, avec Bergson lui-mme dans le rsum rtrospec-tif quil donne de son uvre dans La pense et le mouvant que, malgr leur diversit, tous ses livres reprennent avant tout la surprise initiale dans son contenu le plus propre (lcart entre le temps ou plutt la dure et lespace, entre lacte et ses rsultats) et dans sa porte mthodologique essen-tielle, qui permet den parler comme dune intuition, ou de parler de lintuition comme dune mthode (Frdric Worms, Bergson ou les deux sens de la vie, Paris, PUF, 2004, p. 347). 6 Mentionn par Frdric Worms dans son introduction ldition critique des Deux Sources. 7 Linsistance de Bergson sur la diffrence entre lintuition et un instinct vague ou une pense imprcise a t souligne par la plupart de ses commentateurs. Voir BERGSON 1922, 95. Cf. DELEUZE 1998, 1: Lintuition nest pas un sentiment ni une inspiration, une sympathie con-fuse, mais une mthode labore, et mme une des mthodes les plus labores de la philoso-Cont.

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    mthode intuitive sur son caractre direct et immdiat, sa capacit nous faire suivre le rel dans toutes ses sinuosi-ts et ter tout jeu (BERGSON 1907, 362) entre lesprit et les choses, Bergson aurait finalement accept, dans son dernier grand livre, de perdre le contact et den passer par le dtour de lexprience mystique (NABERT 1941, 351). Dintroduire ainsi, avec la mystique8, ce qui jusque l avait t consciemment et rsolument exclu de la philosophie: la mdiation.

    Un mouvement traverse le bergsonisme: il commence avec la dcouverte de la dure, quexpose lEssai sur les don-nes immdiates de la conscience. Cette dcouverte en entrane dautres, mais dabord celle de la puissance potentielle dune philosophie qui penserait en dure9, autrement dit qui chercherait toujours saisir limmdiatement percep-tible et par consquent le rellement donn. La philosophie nest plus un procd de construction de modles tho-riques, mais un acte de dvoilement du donn dans la conscience, habituellement dissimul par le langage et la pense naturelle (BERGSON 1889, VII). Dans cet imm-diat dvoil, cest la chose elle-mme qui est saisie. Dabord la conscience qui dure, dans lEssai sur les donnes immdiates de la conscience. Ensuite, dans Matire et mmoire, avec lexamen de la perception, la relation de la conscience au corps. Et l, probablement, une digue se rompt et une nou-velle dcouverte a lieu, relative encore la puissance de la philosophie. Avec la saisie du lien entre la perception et

    phie. 8 Si japporte, dans ces pages, quelque chose de nouveau, cest cela. Je tente dintroduire la mys-tique en philosophie, comme procd de recherche philosophique (Bergson apud J. Chevalier, CHEVALIER 1959, 152). 9 Penser intuitivement est penser en dure. (BERGSON 1922, 30)

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    lutilit, et par l du fameux tournant de lexprience (BERGSON 1896, 206), cest--dire de la conscience hu-maine comme simple driv dune forme de conscience plus large, lambition peut natre dtendre ce mode de pense que Bergson appelle de plus en plus facilement in-tuition, jusquaux racines non seulement de la conscience individuelle, mais de lespce et de la vie, dans le mouve-ment mme par lequel elle cre la matire: ce sera Lvolution cratrice10.

    Mais ce mouvement dapprofondissement de la dcou-verte initiale est lui-mme, et ds le dbut, en tension. Car mesure que la philosophie de Bergson dcouvre sa puis-sance propre, puissance de rsolution des problmes et de saisie de labsolu non seulement du moi, mais du monde, elle dcouvre aussi la ncessit de sapproprier des connais-sances qui lui sont extrieures. Ce sont, dans lEssai, les donnes de la psychologie empirique. Dans Matire et M-moire, de la psychopathologie. Dans Lvolution cratrice, o ce travail dappropriation va le plus loin11, les donnes de la biologie. Lintuition nest pas un relchement solipsiste du moi sur lui-mme, mais un effort impliquant le recours des donnes objectives:

    Car on nobtient pas de la ralit une intuition, cest--dire une sym-pathie spirituelle avec ce quelle a de plus intrieur, si lon na pas gagn sa confiance par une longue camaraderie avec ses manifesta-tions superficielles. Et il ne sagit pas simplement de sassimiler les faits marquants ; il en faut accumuler et fondre ensemble une si norme masse quon soit assur, dans cette fusion, de neutraliser les

    10 Pour une tude pousse de lvolution de luvre de Bergson comme mouvement dapprofondissement, on se reportera de nouveau RIQUIER 2009, Deuxime partie. 11 Ldition critique remarquable dA