M©moire Mise en sc¨ne d'op©ra

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UNIVERSIT PARIS-SORBONNE UFR DE MUSIQUE ET MUSICOLOGIE

LESPACE SONORE : METTRE EN SCNE DER RING DES NIBELUNGEN DE RICHARD WAGNER (1951-2010)

MILIE RAULTMMOIRE DE MASTER 2 PRPAR SOUS LA DIRECTION DE MME SYLVIE DOUCHE

JUIN 2011

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LESPACE SONORE : METTRE EN SCNE DER RING DES NIBELUNGEN DE RICHARD WAGNER(1951-2010)

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UNIVERSIT PARIS-SORBONNE UFR DE MUSIQUE ET MUSICOLOGIE

LESPACE SONORE : METTRE EN SCNE DER RING DES NIBELUNGEN DE RICHARD WAGNER (1951-2010)

MILIE RAULTMMOIRE DE MASTER 2 PRPAR SOUS LA DIRECTION DE MME SYLVIE DOUCHE

JUIN 2011

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Remerciements

Je remercie trs sincrement tous ceux qui, sans mnager leur peine, mont, en diverses occasions, apport leur aide. Pour son soutien permanent, je remercie humblement Sylvie Douche. Enfin, je tiens remercier ma famille et mes amis (Isabelle en particulier), sans lesquels ce mmoire naurait pas vu le jour. Je ddie ce mmoire mon pre.

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INTRODUCTIONJuillet 2007. Dans la cour ensoleille dun de ces ravissants difices qui font le charme de la vieille ville dAix-en-Provence, une trentaine dindividus accabls par la chaleur attendent patiemment larrive de Stphane Braunschweig, invit parler de sa mise en scne de Die Walkre, joue la veille au Grand thtre frachement inaugur loccasion du festival dart lyrique. Enfin apparu, le metteur en scne prononce quelques mots de remerciement puis, non sans laisser transparatre une certaine nervosit, se tait, attendant les questions de lauditoire. Premire question : Monsieur Braunschweig, dans La Walkyrie de Richard Wagner, Brnnhilde est sense sendormir sur un rocher. Or, dans votre mise en scne, il ny a pas de rocher mais trois chaises. Pourriez-vous mexpliquer votre choix ? Dailleurs, les chaises ne sont pas entoures dun vrai feu mais de projections de flammes sur le mur. Siegfried ne pourra donc pas accomplir son exploit de traverser le feu, qui devrait logiquement paratre infranchissable. Comment ferez-vous alors dans Siegfried ? Seconde question : Jai beaucoup aim votre travail, et jaimerais savoir comment vous comptez aborder dans Siegfried les scnes plus musicales, comme le dernier acte, o pour ainsi dire, il ne se passe pas grand-chose. Un an plus tard, une jeune Allemande stonne de la question que je posai alors moi-mme M. Braunschweig propos de son Siegfried : Puisque, selon vos propres mots, Brnnhilde est en fin de compte assez due face au caractre relativement primaire de celui qui la rveille, comment peut-elle tout de mme aimer Siegfried ? . La jeune femme, trs gentiment, me rpond elle-mme : Mais chez nous, en Allemagne, les choses sont beaucoup plus simples. Brnnhilde, elle aime Siegfried, parce quil est beau, il est grand, il est fort ! . Il nest absolument pas question ici de juger de la qualit de ces interrogations, mais seulement de montrer que le dbat propos de la mise en scne des drames wagnriens est toujours ouvert, que lon est encore loin de tout consensus, comme en tmoignent dailleurs les clats simultans dapplaudissements et de hues que lon peut entendre chaque anne au festival de Bayreuth.

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La mise en scne des drames wagnriens suscite des polmiques depuis leurs dbuts, Wagner ayant lui-mme toujours t insatisfait des reprsentations de ses uvres1. Adolphe Appia, Wieland Wagner, mais aussi Pierre Boulez, Patrice Chreau, Pierre Strosser pour ne citer que les plus scandaleusement reus ont contribu riger ces msententes au rang de tradition, tradition qui, daprs Wieland Wagner, trouve son origine dans la musique mme du matre. Ce grand rvolutionnaire de la mise en scne dopra explique :Et ainsi nous sommes arrivs au plus grand scandale de Wagner, de sa musique, ou mieux encore : des effets de celle-ci. [...] Lappel au sentiment qui sexhale de la musique de Wagner nest-il pas trop fort ? Au sens thique, Wagner, dans ses uvres, sadresse au cur et lintelligence, et cependant il agit presque exclusivement sur le sentiment. [...] Wagner a donn un thtre sauvage, non domestiqu. [...] Sa musique charrie au loin tout ce qui constitue le moi, ce qui, entre parenthses, donne souvent du fil retordre au metteur en scne. Et cest galement le cas lors dune excution imparfaite de sa musique2.

Au cur de cette problmatique : les quatre opras qui constituent Der Ring des Nibelungen ou La Ttralogie. Cest le pome de ma vie, de tout ce que je suis et de tout ce que je sens 3 crit Richard Wagner dans une lettre de 1852 Franz Liszt. Cest luvre par laquelle le compositeur voulut cristalliser ses thories, systmatisant le procd du leitmotiv au service du mythe4. Cest pour la reprsentation du Ring que Wagner a fait construire son fameux Festspielhaus qui devait imprativement dtruire toute barrire entre la scne et le spectateur. Le public, plong dans le noir pour la premire fois, se sentirait alors happ par la force magique du drame lyrique. Or, cette magie ne pouvait et ne peut encore oprer que lors de la reprsentation de luvre. Et lon pourrait dire quil sagit l du plus grand dfi laiss par le matre de Bayreuth. Comment porter la scne et la fosse la hauteur dune uvre aussi complexe que la Ttralogie ?

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Romain Rolland : Malwida von Meysenburg ma racont quaux ftes de 1876, Bayreuth, tandis quelle suivait attentivement dans sa lorgnette une scne du Ring, deux mains sappuyrent sur ses yeux, et la voix de Wagner lui dit, impatiente : Ne regardez donc pas tant, coutez ! ... cite dans Pierre Flinois, Les premiers pas : la Ttralogie de 1877 1896 , Revue Opra, Richard Wagner : centenaire du Ring, Paris, ditions de la Revue Opra, 1976, p. 29 ; ou encore Jai cr lorchestre invisible, si je pouvais maintenant inventer le thtre invisible ! , cit par Wieland Wagner dans son tude Tradition et re-cration , Actualit de Wagner, Bayreuth, ditions de la Festspielleitung, 1952, p. 231. 2 Wieland Wagner Richard Wagner : un ternel scandale ; Entretien entre Wieland Wagner et Walter Panofsky Musique en jeu, Spectacle Musique II : repartir de Wagner, 22, Paris, Seuil, 1976, p. 115. 3 Richard Wagner, Lettre de Richard Wagner Franz Liszt, 1852 , Correspondance, Paris, Gallimard, 1943, p. 27. 4 Mme si, comme Wieland Wagner le souligne dans cette mme interview avec Walter Panofsky : linventeur du mot leitmotiv doit avoir t le commentateur de Wagner, Hans von Wolzogen . 10

Il nest pas surprenant que Claude Lust, dans son fameux ouvrage Wieland Wagner et la survie du thtre lyrique, dclare : cest naturellement sur le Ring que vont tout dabord se centrer les recherches de Wieland Wagner et qui restera continuellement luvre de rfrence 5. Der Ring des Nibelungen, si souvent associ au terme ambigu d art total (Gesamtkunstwerk) prsente un rel dfi pour le metteur en scne, non seulement parce quil sagit de luvre centrale de Richard Wagner, miroir pique quil dsirait prsenter lhumanit6, mais aussi parce quelle comporte une imagerie ferique inscrite dans les indications prcises laisses par le compositeur dans sa partition, imagerie difficile reprsenter au thtre (filles du Rhin, nains, arc-en-ciel, feu, fort, dragon, oiseau, etc.). Comment porter la scne un Wurm (ver) menaant sans sombrer dans le ridicule ? La critique mordante de Claude Lust propos de la mise en scne dun autre opra La Flte enchante de Mozart par Felsenstein rsume parfaitement les difficults engendres par une telle imagerie lopra7. Doit-on accepter le ridicule quil dcrit sous prtexte de fidlit 8 absolue au compositeur, compositeur qui laissa effectivement tant dindications naturalistes pour le droulement scnique de son Bhnenfestspiel9 ? Wieland Wagner, face un Bayreuth fig dans la tradition du respect religieux des instructions laisses par le matre, tradition entretenue depuis le rgne de sa grand-mre Cosima (la femme de Richard Wagner), prend position :Le point de dpart de cette polmique ne peut tre que la question de savoir si, dans la totalit de luvre wagnrienne, les indications scniques si souvent cites ont la mme importance que la musique et la posie et si Wagner considrait ces prceptes de mise en scne et de dcor comme des obligations pour les gnrations futures. Lauteur reste muet face ces problmes dinterprtation, qui sont dune importance majeure pour la pratique thtrale. Des notices authentiques peine suffisantes, que les augures citent dhabitude ce propos, concernent des cas particuliers et ne peuvent par l mme revtir aucune signification de principe. cet gard il nexiste pas de dernires volonts engageant le monde posthume10.

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Claude Lust, Wieland Wagner et la survie du thtre lyrique, s.l., La Cit, 1970, p. 95. Terme employ par Wieland Wagner in Geoffrey Skelton, Wieland Wagner: the positive sceptic, London, Gollancz, 1971, p. 178. 7 Claude Lust, Wieland Wagner et la survie du thtre lyrique, op. cit., p. 53. 8 Jean-Jacques Nattiez, Ttralogies, Wagner, Boulez, Chreau : essai sur linfidlit, Paris, Christian Bourgeois, 1983. 9 Peut tre traduit littralement par festival de la scne . 10 Wieland Wagner, Denkmalschutz fr Richard Wagner ? , Richard Wagner und das neue Bayreuth, Mnchen, Paul List Verlag, 1962, p. 231, Ausgangspunkt dieses Streitgesprches kann nur die Frage sein, ob im Gesamtwerke Wagners die vielzitierten szenischen Angaben denselben Rang einnehmen wie Musik und Dichtung und ob Wagner diese Regie und Bildvorschriften auch ber seinen Tod hinaus fr knftige Generationen als verbindlich betrachtete. Der Autor selbst schweigt zu diesen fr die Praxis wesentlichen Interpretationsproblemen. Sehr sprliche authentische Bemerkungen, die in diesem Zusammenhang von den Auguren zitiert zu werden pflegen, beziehen sich auf spezielle Flle und knnen deshalb keine grundstzliche Bedeutung haben. Einen verbindlichen "letzten Wille" in dieser Beziehung gibt es nicht , traduction de Gisela Tillier, Wagner : un monument class ? , in Musique en jeu, Spe