Malraux Camus Sartre

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  • 7/31/2019 Malraux Camus Sartre

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    Emmanuel MOUNIER[1905-1950] Philosophe franais

    (1953)

    Malraux,Camus,Sartre, Bernanos.

    LESPOIR DES DSESPRS.

    Un document produit en version numrique par Jean-Marie Tremblay, bnvole,professeur de sociologie au Cgep de ChicoutimiCourriel: [email protected]

    Site web pdagogique :http://www.uqac.ca/jmt-sociologue/

    Dans le cadre de: "Les classiques des sciences sociales"Une bibliothque numrique fonde et dirige par Jean-Marie Tremblay,

    professeur de sociologie au Cgep de ChicoutimiSite web:http://classiques.uqac.ca/

    Une collection dveloppe en collaboration avec la Bibliothque

    Paul-mile-Boulet de l'Universit du Qubec ChicoutimiSite web:http://bibliotheque.uqac.ca/

    mailto:[email protected]://www.uqac.ca/jmt-sociologue/http://classiques.uqac.ca/http://bibliotheque.uqac.ca/http://bibliotheque.uqac.ca/http://classiques.uqac.ca/http://www.uqac.ca/jmt-sociologue/mailto:[email protected]
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    L'accs notre travail est libre et gratuit tous les utilisa-teurs. C'est notre mission.

    Jean-Marie Tremblay, sociologueFondateur et Prsident-directeur gnral,LES CLASSIQUES DES SCIENCES SOCIALES.

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    Emmanuel Mounier, Malraux, Camus, Sartre, Bernanos (1953) 3

    Cette dition lectronique a t ralise par Jean-Marie Tremblay, bnvoleprofesseur de sociologie au Cgep de Chicoutimi partir de :

    Emmanuel Mounier (1905-1950)

    Malraux, Camus, Sartre, Bernanos.Lespoir des dsesprs.Paris: ditions du Seuil, 1953, 191 pp. Collection : Points. Impression, 1970.

    Polices de caractres utilise :

    Pour le texte: Times New Roman, 12 points.Pour les citations : Times New Roman, 12 points.Pour les notes de bas de page : Times New Roman, 12 points.

    dition lectronique ralise avec le traitement de textes Microsoft Word2004 pour Macintosh.

    Mise en page sur papier format : LETTRE (US letter), 8.5 x 11)dition numrique ralise le 21 septembre 2010 Chicoutimi,Ville de Saguenay, province de Qubec, Canada.

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    OEUVRES COMPLTES D'EMMANUEL MOUNIERAUX DITIONS DU SEUIL

    TOME I

    La pense de Charles Pguy, 1931.De la proprit capitaliste la proprit humaine, 1934.Rvolution personnaliste et communautaire, 1935.Manifeste au service du personnalisme, 1936.Anarchie et personnalisme, 1937.Personnalisme et christianisme, 1939.Les chrtiens devant le problme de la paix, 1939.

    TOME II

    Trait du caractre, 1946.

    TOME III

    L'affrontement chrtien, 1944.Introduction aux existentialismes, 1947.Qu'est-ce que le personnalisme ? 1947.L'veil de l'Afrique noire, 1948.

    La petite peur du XXe sicle, 1949.Le personnalisme, 1949.Feu la chrtient, 1950.

    TOME IV

    Les certitudes difficiles, 1951.L'espoir des dsesprs, 1953.Mounier et sa gnration, Correspondance, 1954.Bibliographie.

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    Emmanuel MOUNIER (1953)

    Malraux, Camus, Sartre, Bernanos.Lespoir des dsesprs.

    Paris: ditions du Seuil, 1953, 191 pp. Collection : Points. Impression, 1970.

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    Table des matires

    Quatrime de couvertureNote de l'diteur Andr Malraux, Le conqurant aveugleAlbert Camus, L'appel des humilisSartre, Perspectives existentialistes et perspectives chrtiennesGeorges Bernanos, Un surnaturalisme historique

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    Malraux, Camus, Sartre, Bernanos.Lespoir des dsesprs.

    QUATRIME DE COUVERTURE

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    Malraux, Camus, Sartre, Bernanos

    Quatre tudes o Meunier cherche moins faire uvre de critique littrairqu' proposer une lecture dynamique, nous rvlant l'orientation et les voiequ'empruntent ces crivains, tout en les confrontant sa propre pense et spropres choix.

    Emmanuel Mounier.

    N en 1905. Licence et agrgation de philosophie. Fonde en 1932 la revue Eprit qu'il dirigea jusqu' sa mort en 1950.

    Auteur de nombreux ouvrages, parmi lesquels :Trait du caractreet Qu'est-ce que le personnalisme ?

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    Malraux, Camus, Sartre, Bernanos.Lespoir des dsesprs.

    NOTE DE LDITEUR

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    Emmanuel Mounier avait lui-mme choisi le titre de ce recueil et remis soditeur les quatre essais dont il se compose, tous quatre crits et publis en reventre janvier 1948 et janvier 1950.

    Ces tudes sur des contemporains dont l'ouvre et la pense se sont dvelop

    pes depuis lors (ou, dans le cas de Bernanos, se sont enrichies de publicationposthumes), n'ont rien perdu de leur valeur. L'acte de Mounier face l'ouvre d'atrui n'est pas, proprement parler, acte de critique littraire, mais recherche d'udialogue, o des deux interlocuteurs c'est encore lui, Mounier, qui - malgr modestie de ses intentions - retient le lecteur.

    Dans ces dernires annes de sa vie, qui furent la fois celles de la plnitudatteinte et d'une interrogation plus inquite que jamais, il est remarquable quMounier ait prouv le besoin de ces grandes confrontations. Quel chemin pa

    couru depuis son Pguy de 1931 ! Jadis, sa prsence face l'ouvre interrogtait toute rceptive ; maintenant, devant Malraux, Sartre, Camus - sinon faceBernanos mort - Mounier continue chercher, se chercher, certes, mais s'il chosit de suivre pas pas des dmarches trangres, c'est pour je connatre diffreautant que pour en recevoir un enseignement. Signe de la maturit atteinte : choix qu'il fait de ses interlocuteurs, pour ces dialogues attentifs, est beaucou

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    moins dict par un jugement que Mounier porterait sur eux, que par le fait mmde la diffrence qui le spare d'eux. Arriv ce point de son volution personnelo, toujours aussi libre [8] de toute doctrine, il se connat des exigences et d

    affirmations dsormais cohrentes, Mounier prouve le besoin d'entrer en dbavec les hommes de sa gnration (ou peu prs) avec lesquels il se sent, sur cetains points au moins, en opposition irrductible.

    Mais ici prcisment apparat la raison la plus profonde pour laquelle les esais sur Malraux, Sartre, Camus, demeurent valables bien qu'ils soient antrieuaux Voix du Silence, Saint Genet, L'Homme rvolt : la mthode critique dMounier - si c'est une mthode, et non plutt un geste congnital - consiste jamais arrter sous son regard scrutateur la vie mouvante d'une personne. Il essa

    de saisir avant tout le rythme, l'orientation, les chances de cette prgrinatioqu'est ses yeux toute existence, toute pense d'homme vivant. Face Malraudont les options politiques le heurtent, Camus, qu'il voit hsiter et peut-tre fablir, Sartre, auquel il lui faut opposer de nets refus, Mounier n'en reste jamais ascandale prouv, l'objection. Spontanment, il cherche aussitt saisir ce qva lui permettre de ne pas dsesprer de Malraux, de Camus, de Sartre. En chacd'eux, il s'applique dceler le point d'o jaillit l'espoir, et il se dfend soigneusement de dfinir ce point selon son exprience propre. C'est bien l'attente de l'atre qu'il lui importe de dcouvrir, pour pouvoir admirer une fois de plus ce qu'ila toujours d'absolument personnel, d'inalinable - et donc de merveilleux - dal'adhsion de tel ou tel homme son ultime raison de vivre.

    Mais alors, si Emmanuel Mounier s'affronte autrui pour finalement arriverlui faire confiance, cette gnrosit rattache son procd critique sa vocatiopersonnelle, qui tout entire peut se dfinir par ce double prcepte : ne jamadsesprer personne ; ne jamais dsesprer de personne. Comment des essais point enracins dans le cur de celui qui les a crits pourraient-ils tre frapps dprescription ? Chacun d'eux, avec plus ou moins de certitude, plus ou moins dcrainte, exprime la courbe d'esprance que Mounier voit se prolonger au-del dterme atteint l'heure o il en tudie le trac. chaque fois, Mounier fait un pafavorable, qui ne saurait [9] gure tre dmenti par l'volution de lauteur tud(et de fait, la prvision, jusqu'ici, s'est largement vrifie). Le propre de ce pari efaveur d'une personne humaine est justement de ne pouvoir que se renouvelsans cesse, puisque c'est le pari d'une esprance qui, pour Mounier, ne peut t

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    que surnaturelle. L'espoir des dsesprs ; au monde moderne, sa philosphie, ses aventuriers et ses penseurs athes, Mounier n'oppose pas sa propexigence. Il commence par rejoindre, sans rticence, l'espoir que l'homme d'a

    jourd'hui se donne en dehors de toute attente du salut, et mme contre cette attete. Il ne va pas, comme tant d'autres l'ont tent, baptiser de force cette promessMais lui-mme, pour lui-mme et pour la vie de sa propre esprance, sait qu'il ybeaucoup apprendre d'une qute poursuivie sur des voies diffrentes. Il connala joie de mettre sa confiance dans ceux qui durement, refusant les facilits de tohritage, triomphent humainement d'un dsespoir d'abord assum.

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    Malraux, Camus, Sartre, Bernanos.Lespoir des dsesprs.

    IANDR MALRAUXle conqurant aveugle

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    [12] Cet essai a paru dans la revue Esprit en octobre 1948 sous le titre Andr Malraux ou l'impossible dchance .

    [13] Malraux cite dansle Muse imaginaire,ce mot de Goethe : Dsormais,les crivains criront leurs uvres compltes. Sans doute le vieux Gthe exagrait et s'exagrait-il la continuit deWerther au secondFaust. Mais s'il est desuvres (et des vies) o l'on peut dgager en plein cours l'unit prconue - oprsume - d'une construction progressive, nulle uvre, nulle vie autour de non'chappe plus que celle de Malraux cette commodit critique. Sans doute parque Malraux n'est pas d'abord un crivain, mais un artiste et un homme d'actio

    doubls d'un crivain. Or l'action ne se pense, dit Garcia, qu'en termes d'ation . Avant mme d'tre pense, elle ne se droule, elle ne s'exprime qu'en strutures d'action. Assaillie par l'vnement chaque carrefour obscur de la pensemoins qu'elle ne se livre au sommeil de l'automatisme, elle riposte, dans un unvers tranger la logique, par des choix partiellement aveugles, qui se dtachesur le tissu du pass en rupture d'autant plus brutale que la dcision est plus arr

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    che, plus aventureuse. Une oeuvre noue sur l'action comme celle de Malrauune vie comme la sienne jete au pari de l'extrme, est faite pour nous secoud'tonnements, de paradoxes et de questions plus que pour nous satisfaire de d

    ductions heureuses. Ne soyons pas surpris d'tre surpris par lui.Il est dans l'ordre que son dernier choix, celui du gaullisme, prsente dans l

    cours de sa vie et de son uvre cette soudainet syncope qui est le style mme l'homme. N'attendons pas qu'il nous l'explique. Expliquer, c'est rattacher un[14] ide, ou par une ide, une cause. Il fait peu de cas des ides. Il dirait volotiers qu'elles servent luder ou trahir la dcision, difier des dialogues posches entre des tres ou des groupes qui, en fait, n'ont rien se dire1. On neconnat pas les tres par des causes, et les causes que l'on saisit restent sans us

    ge : Nous ne prvoyons gure les actes vraiment importants de nos proches. One prvoit pas, on ne connat pas : on reconnat2... Les personnages de Malrauxne se commentent gure ils s'affrontent, et de leur lutte nat quelque lumire, obeaucoup de nuit ; les images montes de leur pass viennent les exalter ou leinquiter, ils ne s'encombrent pas d'introspection. Croyons-nous toucher quelqumots-cls : faites-en l'exprience, chaque coup ils s'organisent sur une imprcsion tranchante qui nous enlve tout espoir de leur tirer une signification dfinive. Approchons-nous de l'ide : l'expression haletante, souvent elliptique forde syncope, laisse, sur un champ de clarts trop gnrales et d'images trop dvrantes, un hrissement d'obscurits que viennent encore noyer les grandes nappmontantes du lyrisme. Malraux ne s'est pas expliqu, je ne dis pas sur ses postions politiques concrtes, mais sur le lien profond de son oeuvre son choix. ne s'expliquera que par des actes ou par des oeuvres.

    Alors, si ce n'est qu'une explication : un secret qui se drobe ? Quand le vieuWalter, de sa voix prcieuse, l'Altenburg, murmure : Que savoir jamais ? Pol'essentiel, l'homme est ce qu'il cache , Dietrich Berger, porte-parole de Malraule coupe presque avec brutalit : L'homme est ce qu'il fait ! Dans l'ordre secret, reprend-il d'un ton plus modr, les hommes sont un peu trop facilemegaux3. S'agit-il de rduire l'homme l'apparence de ses actes ? Malraux, qui donn une nouvelle dimension l'action, y incline moins que quiconque. Rien

    1 Les Noyers de l'Altenburg, d. du Haut Pays, II, 124.2 Ibid., 100.3 Ibid., 78.

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    nous laisse entendre qu'il dsavoue Alvear : L'homme n'engage dans une actiqu'une part limite de lui-mme, et plus l'action se prtend totale, plus la part egage est [15] petite4. Mais cette troitesse de l'action est tourne par l'action

    mme. Il appartient chacun, en multipliant les incidences de son action, de mutiplier sa mesure avec son expression, et de livrer ainsi de lui-mme, tout en scrant et en crant, plus qu'un blanc-seing dcevant sur un inaccessible secret. EEspagne, Malraux a men de front la guerre froide de Garcia, la guerre lyriqud'Hernandez, la guerre mystique de Guernico et la guerre historique d'Alvear. n'est pas d'autre secret de sa guerre d'Espagne que la guerre de ces guerres fratenelles et incompatibles. Le secret de l'action est ml ses dmarches comme lombres au visage et, n comme les ombres d'une concurrence de formes, il n'eperu que sur le model mouvant de ces formes. Parce que, plus qu'aucun romacier, Malraux s'est divis lui-mme et parl lui-mme entre ses personnages, nopourrons recueillir dans leurs voix l'cho de ses voix intrieures, le suivre piste dans un monde qu'il n'a jamais entirement dtach de lui.

    Que nous importe ! diront certains. Malraux reste pour nous Malraux, c'es-dire beaucoup plus que le citoyen qui pose un acte politique discutable dans upriode incertaine. S'il se trompe, en quoi son oeuvre en serait-elle affecte Quelle surestimation de l'ordre politique ! - Quelle mconnaissance de Mlraux ! Pour beaucoup d'crivains, un choix politique, c'est un accident, une dtraction, une navet, une faiblesse, quelquefois un calcul, les uns et les autreinsignifiants. Que Claudel ait tour tour versifi Ptain et de Gaulle, cela nougne, mais se droule si loin de ses vraies richesses que nous pouvons oublinotre gne quand il nous emporte dans son oeuvre. Mais Malraux ! Il aime rapeler ce mot de Napolon : La tragdie, maintenant, c'est la politique. L'troifusion qu'il ralise depuis vingt ans entre l'aventure politique, l'aventure esthque et l'aventure mtaphysique, nous invite jeter toute la longueur de la sonsous chacune de ses adhsions politiques. Et sans doute sa connaissance en sera

    elle ds maintenant enrichie sur d'autres plans que le politique.[16] Cet homme qui n'est que dbat, et - c'est sa grandeur - perptuelle mis

    en question, il n'est pas moins paradoxal de vouloir refuser son adhsion gaullite cette richesse problmatique et contradictoire qui fut celle de ses engagemen

    4 L'Espoir , Gallimard, 286.

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    antrieurs. Que des adversaires cherchent la dvaloriser, on le comprend rigueur. Que ses amis veuillent la rabattre sur une plate vidence et fassent minde se scandaliser de ce qu'on y suppose la permanence du drame de Malraux,

    peut s'en tonner davantage. Adversaires ou amis, s'ils trouvent l'affaire tellemevidente, que ne l'ont-ils prdite il y a quinze ans ! Si l'on ne veut pas qu'il fasquestion de voir Malraux gaulliste, tant l'univers entier y trouve son achvemenque dire de ces quinze ans de solidarit communiste ? Ou veut-on les oublier pace qu'entre deux hauts solitaires, on cherche quelque part le regard rconfortant Doumergue ou de Ptain, et qu'on ne veut pas rencontrer les yeux vides des mode l'Espoir ?

    D'autres, que je ne suppose point tous de mauvaise foi, me diront que j'ai tor

    Que les problmes intrieurs de Malraux sont sans importance devant le faqu'objectivement, par ses anges ou par ses dmons, il sert la contre-rvolution. L jour o ces dmons auront chass les mains tendues dans l'ombre des compagnode la Sierra, effac dans leurs derniers regards vers le camarade qui s'en va, udernier dsespoir, vous regretterez va-t-on me souffler, de n'avoir pas ds aujoud'hui, quand il est encore temps, tranch par tous les moyens, contre la justice dl'esprit, pour la justice de la rvolution. Et la justice de la rvolution, c'est de svoir, physiquement ou moralement, tuer temps. - Peut-tre, peut-tre. Peut-tl'efficacit veut-elle de ces basses oeuvres. Peut-tre aussi n'est-ce vrai que de vrit provisoire d'une folie dont l'humanit doit encore gurir. Mais il y a tou jours assez de tueurs pour tuer, et de tcherons pour crire que Malraux n'a plde gnie. Nous prfrons voquer et suivre l'exemple d'un Georges Mounin, communiste, qui a cru meilleur de tenter, son point de vue, de comprendre et de pas se diminuer pour diminuer. Quant l'efficacit, on [17] nous permettra ddouter de celle-l qui russit avec un bonheur si soutenu carter progressivemede la rvolution pour la justice tous ceux qui croient qu'on ne fera point la promtion du peuple en le dshabituant de l'intelligence, de la bonne foi, de la passi

    de vrit. vouloir toujours tuer temps, on tue l'espoir mme et bientt chacus'effraye de son ombre. dnoncer sans cesse les fatalits, on les creuse. Il ydans l'homme Malraux des pentes mortelles, et mortelles non seulement pour lseul. Mais si l'on invoque le pendant qu'il est temps encore , prcisment, il etemps encore, au-dessus de ces pentes, de dgager les forces qu'il a dj dress

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    contre leur vertige et de faire fond sur ses promesses plutt que de le pousser l'abme.

    La premire pente de l'esprit est de ramener l'inconnu au connu. Il existe dal'Europe moderne un itinraire classique de l'enthousiasme rvolutionnaire l'amertume ractionnaire, du communisme ou de ses environs, sinon toujours fascisme dclar, du moins des mentalits qui en sont proches, et y collaboreparfois. Quand elles n'ont pas de plus basses ou de plus molles raisons, ceconversions expriment souvent un temprament pour qui l'aventure, l'exaltatiocomptent plus que les fidlits rvolutionnaires et le patient dbrouillage de l'hitoire quotidienne. Malraux lui-mme nous tend la perche, dans la phrase souvecite de Manuel : Un homme actif et pessimiste la fois, c'est ou ce sera un faciste, sauf s'il a une fidlit derrire lui5. Formule bien malrauxienne : l'clairprcis d'une lame s'teignant, sitt jet, dans le fondu d'une forte imprcision lyrque, dont on peut tout tirer, ou rien. Peut-tre est-ce la place de la libert. Il n'epas facile en tout cas de rsister l'impression d'un aveu lucide, d'une sord'avertissement que Malraux, derrire son personnage, se donnerait lui-mmDifficile de contester la force avec laquelle cette formule claire des plans esse

    tiels de l'oeuvre de Malraux, mme travers le model des oeuvres rcentes.

    [18] Depuis une gnration, le pessimisme politique a renvers ses positionLe politique , catgorie aussi lche que le moral , le social , toutes lcatgories de la dcadence librale, laisse aujourd'hui ressortir ses deux comp

    santes matresses : une composante conomique, une composante spirituelle. L'atention (capitale) que l'on porte la premire fait oublier la seconde. Tous les patis politiques au XIXe, des libraux aux socialistes, des constitutionnels auanarchistes, se nourrissaient, du moins en Occident, d'une philosophie optimisde l'homme et de l'histoire. Seul faisait exception un mince courant traditionalis

    5 Ibid., 152.

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    de Maistre Maurras. Depuis trente ans, le pessimisme politique a dbord. Musolini se rclame de Sorel, premier pourfendeur des illusions du progrs, Hitler ce pessimisme une exception prs, le racisme. Si l'existentialisme (celui de He

    degger et de Sartre) n'a pas encore de rle politique notable, la sensibilit qutraduit imprgne largement l'Europe blesse et le monde incertain : une gnratis'y forme et s'en informe*. Tout le problme Malraux tient en ceci : y a-t-il au- jourd'hui une politique pessimiste autre qu'un fascisme ?

    Revenons sa formule. Jusqu'o va chez lui l'activisme ? Jusqu'o le pessmisme ? Quelles fidlits en neutralisent le syndrome ?

    Pourquoi agit-on ? Si ce n'est que pour agir, nous voil jets au dlire d'actio- un des dlires fascistes. Si l'action se dvoue quelque fidlit - nous y somm- eue subit une rgle autre qu'elle-mme, elle se rationalise par la comparaisoelle se spiritualise par l'ascse.

    [19] Or, il semble bien un premier regard que toutes fidlits nous soient rfuses. Les ides ? Garine, chez les bolcheviks, aime la technique et le got dl'insurrection, le fatras doctrinal qui les chargeait l'exasprait6 . Les intellec-tuels croient toujours qu'un parti se runit autour d'une ide : Un parti ressembbien plus un caractre agissant qu' une ide , il organise une constellation dsentiments contradictoires7. Une cause ? Servir, c'est toujours une chose que

    j'ai eue en haine , proteste Garine. Il est rvolutionnaire, mais sa passion rvlutionnaire, il ne veut pas de justification : Il tait de ceux pour qui l'esprit rvlutionnaire ne peut natre que de la rvolution qui commence, de ceux pour quiRvolution est avant tout un tat de choses. Je ne tiens pas la socit poumauvaise, affirme-t-il encore, pour susceptible d'tre amliore ; je la tiens pouabsurde. C'est bien autre chose... Absurde. Je ne veux nullement dire draisonnble. Qu'on la transforme, cette socit, ne m'intresse pas. Ce n'est pas l'absende justice en elle qui M'atteint, mais quelque chose de plus profond, l'impossibit de donner une forme sociale, quelle qu'elle soit, mon adhsion. Je suis

    * Il est noter qu' l'exception de Camus, la premire quipe de Combat, don

    les attaches l'atmosphre idologique dveloppe par Sartre taient videntes, est passe au gaullisme, de Raymond Aron Pascal Pia, Albert OlliviePaul Bodin et Jean Chauveau.

    6 Les Conqurants, Grasset, 70.7 L'Espoir , 344.

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    social comme je suis athe, et de la mme faon8. Cette rgle extrieure d'une cause , que Garine repousse par une sorte d'absolu intrieur de la rvolte, d'atres y rpugnent par pudeur virile, ou par le sentiment d'un rapport plus profon

    entre les hommes que la cause commune, ft-ce la plus noble*. Une grande ac-tion, certes, est un but de vie, mais une grande actionquelconque 9. Descendonsplus prs de la vie : les hommes, la passion des hommes, la misre des hommesLes premiers rvolutionnaires de Malraux s'en dfendent, et leur accent sonne dur que les voix del'Espoir ne sont pas encore parvenues le couvrir. [20] soncompagnon qui le cerne un peu trop de son admiration, Garine veut enlever toespoir de lui trouver un culte. ... Je n'aime pas les hommes. Je n'aime pas mmles pauvres gens, le peuple, ceux en somme pour qui je vais combattre10. Il yen a qui veulent travailler au bonheur de l'humanit : Ces crtins-l veuleavoir raison. En l'occurrence, il n'y a qu'une raison qui ne soit pas une parodiel'emploi le plus efficace de sa force11. Aprs tout, qu'importe, rpond-il agac un idaliste impuissant : Qui l'enfant doit-il prfrer, de la nourrice qui l'aime le laisse se noyer ou de celle qui ne l'aime pas, mais sait nager et le sauve12 ? Plus troite encore est la passion du terroriste. Hong le Tueur a la nause des bosentiments, il hait les idalistes parce qu'ils prtendent arranger les choses. Il veignorer l'avenir des hommes, le sacrifice, il hait et tue pour ainsi dire devant syeux, sa haine est et se suffit : bien que son univers ait plus d'ampleur que c

    ordre sauvage et que sa tactique lui soit oppose, Garine avoue qu'il est peu d'enemis qu'il comprenne mieux13. - Foi, dvotion, fraternit, tous les appuis del'action extrieurs l'action mme cdent l'un aprs l'autre. En est-il d'autres ? Lsens de l'ordre ? Nouvelle alination ! La soumission l'ordre de l'homme sa

    8 Les Conqurants, 67-68.* L'Espoir,224 ; 286 : Alvear : Je veux avoir des rapports avec un homme

    pour sa nature, et non pour eu ides. Je veux la fidlit dans l'amiti, et nol'amiti suspendue une attitude politique. Je veux qu'un homme soit responsable devant lui-mme - vous savez bien que c'est le plus difficile, quoqu'on en dise, monsieur Scali - et non devant une cause, ft-elle celle deopprims.

    9 Ibid., 74.10 Ibid., 74.11 Ibid., 62.12 Ibid., 147.13 Ibid., 154-156.

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    enfants et sans dieu est la plus profonde des soumissions la mort14. Ce n'estpas par obissance qu'on se fait tuer. Ni qu'on tue. Sauf les lches15. Les atta-chements privs, la famille ? Les hros desConqurants, de la Voie royale, de la

    Condition humaineont des matresses, au plus. Le seul qui possde une famille,Hemmelrich, en est littralement accabl. Jusqu' ce jour o une grenade l'en dchargera d'un coup, elle l'avilit, le retient au bord de chaque audace, l'encombd'un remords impuissant au royaume amer de la lchet.

    Sur ce dsert de toute fidlit que reste-t-il ? Celui qui les regarde. Qu'est-il Un homme ? Quelques gnrations l'ont cru, dcrte la mort de Dieu. L'humnisme, un humanisme ingnu, enthousiaste, et comme toute navet un peu lcdans le fond, les consola pour un temps des paradis perdus. [21] Le solitaire d

    XXe sicle s'en dbarrasse d'une secousse de mpris. C'est le lieu de souligncombien une fois de plus le pote a prophtis le philosophe. Je ne sais si Mlraux, en 1925, avait lu Heidegger. Peu importe d'ailleurs ; et-il reu quelquechos de ce Pascal athe, il n'et fait qu'en nourrir une exprience imprieuse primitive. Quoi qu'il en soit, tous les thmes que Sartre, quinze ou vingt ans plutard, acclimatera sous un plus lourd appareil, fulgurent dj dans son oeuvre, avune tonnante prcision. Et d'abord ce ddaigneux cong l'humanisme : Lralit absolue a t pour vous Dieu, puis l'homme ; maisl'homme est mort , aprsDieu, et vous cherchez avec angoisse celui qui vous pourriez confier son tranhritage. Vos petits essais de structure pour des nihilismes modrs ne me semblent plus destins une longue existence16... Cette formule qu' l'aube de sonuvre Malraux plaait dj sous la plume imaginaire de Ling le Chinois, le hanavec une significative continuit. Vingt ans aprs laTentation, nous la retrouvonsdans la confrence de l'U.N.E.S.C.O.*, et dansl'Adresse aux intellectuels **. Le

    14 Claude, La Voie royale, Grasset, 54.15 Tchen, La Condition humaine, Gallimard, 175.16 La Tentation de l'Occident, Grasset, 174-175.* la fin du XIXe sicle, la voix de Nietzsche reprit la phrase antique en

    tendue dans l'archipel : Dieu est mort !... et redonna cette phrase touson accent tragique. ... Le problme qui se pose pour nous, aujourd'hui, c'ede savoir si, sur cette vieille terre d'Europe, oui ou non, l'homme est mort.

    ** Le drame actuel de l'Europe, c'est la mort de l'homme.

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    sentiment d'absurdit commence par l'ordre social, il finit par envahir l'ordre hmain tout entier17.

    La mort de l'homme , c'est l'quivalent lyrique de la ngation moderne (singulirement existentialiste) d'une nature humaine subsistant comme une commune mesure travers les ges de l'humanit. Les Conqurantsn'taient dj pastendres pour le bavardage dmocratique18 des droits de l'homme. Les textesrcents sont dcisifs : la culture de l'Europe, ce n'est ni le rationalisme, ni l'optmisme, ni le progrs (valeurs russes et amricaines, dit la confrence dl'U.N.E.S.C.O., non sans lgret, car tout de mme qui les [22] a penses, si n'est l'Europe franco-anglaise du XVIIIe ?). Aprs la bombe atomique, crit pl justementl'Adresse aux intellectuels(et mme avant) le monde est redevenu dua-

    liste. Une fois acquise cette rupture centrale, tout s'effondre. Or la dmocratidepuis deux sicles, vivait de cet humanisme de la raison et du bonheur. S'il eruin, elle en est branle, comme le christianisme parut dsax quand se rvcaduque cette physique d'Aristote laquelle il avait nou ses reprsentations. Ol'a crue lie l'individualisme : il apparat au contraire qu'elle est une croyandans les possibilits de communication et les forces spontanes d'organisation dl'humanit. Si cette croyance s'effondre, que reste-t-il, si ce n'est un combat lmentaire de solitudes aveugles, ou un ordre de contrainte sur leur sombre anachie ?

    Il est superflu de rappeler combien en effet l'exprience abrupte, dvorante, dla solitude domine sans exception les personnages de Malraux : tueurs ou mysques, chrtiens ou athes, chefs, hommes du peuple, communistes mmes qui voilent peine de quelque pudeur professionnelle, elle les hante tous, se fait tou tous, inluctable comme un chtiment venu du fond des ges : Tchen parmi sassassinats, Manuel au commandement, le vainqueur dsol parmi la foule ethousiaste de sa victoire, l'aventurier contre l'humanit entire comme une mete 19. Au plus laisse-t-elle, entre ces possds, mais entre eux seuls, une sorte dfraternit aveugle du destin : On ne pense pas sans danger contre la masse dhommes. Vers qui irais-je, sinon vers ceux qui se dfendent comme moi. - Ou q

    17 Les Conqurants, 170 ; La Voie royale, 261-262.18 Les Conqurants, 25.19 Voir notamment Les Conqurants, 216 ; La Voie royale, 20 ; La Condition

    humaine, 44, 70, 116-18, 125, 154, 177-78, 277 ; L'Espoir , 357-358.

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    attaquent20... Une communaut ngative, sans communion : on a les mmeennemis21. Une amiti serve de prisonniers du mme tyran : le destin22. (Imagesemblable chez Heidegger, chez Sartre : la fraternit des galriens lis la mm

    chane.) Il est difficile de ne pas voquer Sartre encore quand Kyo, partag entle sentiment exalt de son affirmation absolue, sauvage, et l'inquitude de soexistence en autrui, tout spcialement chez la femme aime, dclare : ... Pour lautres, je suis ce que j'ai fait... les hommes ne sont pas mes semblables, [23] isont ceux qui me regardent et nie jugent23. Pour toute une face de l'univers deMalraux, l'chec de la communication est absolu.

    Parfois il semble l'effet d'une dcision responsable* bien plus souvent, d'unecondition commune pour chacun, l'angoisse de n'tre qu'un homme, que lu

    mme24 : ce que les existentialistes nommeront la facticit de l'homme, unetare originelle que la condition humaine nous livre avec l'existence mme. Eln'est pas, comme le pch des chrtiens, surmontable. Chacun de nos actel'alourdit. Dcidment, les luthriens de l'athisme sont parmi nous ! Si parfoelle clate comme un fruit (et nous devons ces dtentes quelques-unes des plbelles pages de Malraux), c'est en dehors de toute communication, de toute humnit, de toute prsence, dans une vision mauve de l'indiffrence de la terre dans la paix dpeuple d'une srnit gologique , dans une vague effusiopanthiste hante de retours historiques ou de pices de muse, une sorte de doumort collective qui n'est qu'une forme merveille et sommeillante de l'impassibsolitude. Entre ces rares claircies, mirages d'une distraction ou d'une lassitude, vie durcit contre nous, jusqu' la solitude suprme, celle de la mort, sanction dtoutes les autres. La chose capitale de la mort, c'est qu'elle rend irrmdiable qui l'a prcde, irrmdiable jamais. La tragdie de la mort est en cequ'elle transforme la vie en destin, qu' partir d'elle rien ne peut plus tre compe

    20 La Voie royale, 83-84 ; ou encoreTchen, La Condition humaine, 277 : ... ilest difficile celui qui vit hors du monde de ne pas rechercher les siens. 21 La Condition humaine, 80.22 Ibid., 177-78.23 Ibid., 67.* ... Celui qui n'a pas voulu vivre dans la communaut des hommes... La

    Voie royale,21-2.24 Ibid., 177.

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    s **. Sommant toutes les alinations antrieures, [24] elle m'aline d'un coutout entier. Du coup, elle donne son sens, ou plutt son non-sens la vie, irrftable preuve de son absurdit . Elle n'est pas seulement l'vnement final : mo

    rir, tre tu ; elle s'insinue dans la vie comme un cancer, l'envahit irrvocablement, anne par anne : l'isolement puis l'impuissance, vieillir25... Elle est laconscience totale du monde26 . Une conscience atroce. Heureux l'homme orien-tal qui en supporte le regard, qu'elle dlivre par paradoxe d'elle-mme et de vie 27 ! Pour nous, il nous excite hurler qu'aucune pense divine, qu'aucunrcompense future, que rien ne peut justifier la fin d'une existence humaine28 :cette dcouverte de la mort et de son mal est le drame principal des Orientaux qudans le monde de Malraux, se convertissent la rvolution de l'Occident, le resort de cette fureur dsespre qu'ils mettent dans leur foi. La fatalit de la moreproduit la fatalit de la naissance*** : l'homme est cern, non pas entre deuxabmes, mais entre deux murs.

    Un pessimisme ne saurait connatre d'expression plus absolue. Et cependanles oeuvres de Malraux s'appellentles Conqurants, l'Espoir, la Lutte avec l'ange.De ce dsespoir cette frnsie (et parfois ce chant) d'action, y a-t-il un hiatushiatus suprme d'une oeuvre hache de fissures tanches, - ou quelque passag

    ** Moreno, Hernandez,l'Espoir,224-225 ; 294-295. Sartre(l'tre et le Nant, 625) , se rfre explicitement ce passage del'Espoir dans son analyse de lamort. Cf. encore 627 : La vie morte... est faite. Cela signifie que, pour ellles jeux sont faits et qu'elle subira dsormais ses changements sans en traucunement responsable... Rien ne peut plus lui arriver de l'intrieur, elleest entirement close, on n'y peut plus rien faire entrer. Sartre se spare dMalraux en ce qu'il refuse de donner la mort aucun sens, aucune valeuque ce soit. Elle est l'absurde l'tat pur, elle ne peut qu'ter la vie toutsignification .

    25 Perken, La Vole royale, 158.26 La Tentation de l'Occident, 175.27 Gisors, aprs la mort de son fils, La Condition humaine, 400 s.28 La Voie royale, 268.*** Sartre, op. cit., 630 : C'est l'identit de la naissance et de la mort que nou

    nommons facticit. Rapprochezla Voie royale,84-85 : Je vous souhaitede mourir jeune, Claude, comme j'ai souhait peu de choses au monde.Vous ne souponnez pas ce que c'est que d'tre prisonnier de sa propre viela certitude que vous serez cela et pas autre chose, que vous aurez t cela pas autre chose...

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    secret ? Nous conduit-il l'humanisme de l'action, ou l'affirmation mprisandes forts ?

    Quand un philosophe avait port assez loin la critique de la connaissance, scontinuait penser, il devait d'abord se justifier de ne pas s'abmer dans le silencUne vie qui se pense dpourvue de signification et de but doit d'abord se justifide ne pas conclure au suicide. Le pessimisme contemporain le rejette avec ununanimit singulire. Camus, [25] comme un consentement absurde l'absurdeSartre, comme une contradiction ; Malraux, comme une duperie : Celui qui tue court aprs une image qu'il s'est forme de lui-mme : on ne se tue jamais qupourexister.Je n'aime pas qu'on soit dupe de Dieu29.

    Vivons donc. Mais pourquoi, si ce n'est pour rien ? Et comment, si la vie esans prise ? Nous touchons ici un des paradoxes de ce pessimisme : non seulment vouloir assurer la volont de vivre dans une vie absurde, mais vouloir ranmer la valeur dans une vie sans valeurs, en proposant le souci de vivre d'uncertaine faon (Perken) - sur un mode authentique , dira l'existentialisme. C la vie est une matire, il s'agit de savoir ce qu'on en fait - bien qu'on n'en fas jamais rien - mais il y a plusieurs manires de n'en rien faire30 . C'est par l qu'ilfaut commencer. Tous les personnages de Malraux sont des mtaphysiciens, oplutt, le mot manque, il faudrait dire des mtapracticiens : ni des pragmatist

    obsds d'efficacit, ni des agits fivreux de divertissement, mais des explorteurs de l'inconnu par la voie de l'action (o d'autres choisissent la connaissancedes passionns de la situation-limite, mordus finalement d'un seul souci : donnun sens leur non-sens. Ils le font par un singulier renversement puisqu'ils prtendent fonder une action plus rsolue et cratrice sur le non-sens que sur la signfication. Si l'on essaye d'expliciter ce paradoxe, on y lit ce postulat mal et rarment exprim : tout monde qui se veutdou d'une signification se livre un ger-me de mort effective sous une vaine promesse d'ternit. Sans doute les portparole de Malraux pensent-ils alors ce relchement pieux de l'homme qui objetive la promesse de rconciliation,se reposesur la grce,se consoleavec la foi,s'assure sur l'ternit. Un monde absurde et inexorablement limit par la morabsolue, au contraire, tend toutes nos nergies sur cette aventure unique de la v

    29 Ibid., 20.30 Perken, ibid., 159.

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    sans recours, sans lendemain. Sa vie unique, ne pas la perdre31. Si prcieuse,mortelle, qu'elle devient une valeur inapprciable par ce seul fait qu'elle n'a d'atre valeur que son miracle [26] phmre : Une vie ne vaut rien, mais rien n

    vaut une vie32. Dans ce renversement du pour au contre, ne cherchons pas,comme chez Pascal, une articulation de pense, la rvlation d'un incomprhenble, contrainte pour la raison, mais lumire pour l'me engage ; cherchons plutun nud de sentiments presss, une force vitale qui emporte le dsespoir de raison. Car l o le regard, suivant la pense, affronte et soutient seul le visage dnant, aucune vie n'est possible : Il n'y a pas de compassion profonde pour cedont la vie n'a pas de sens. Vies mures. Le monde se reflte en elles en grimant, comme une glace tordue. Peut-tre montre-t-il l son vritable aspect ; pimporte ; cet aspect-l personne, personne, entends-tu, ne peut le supporter. Opeut vivre en acceptant l'absurde, on ne peut pas vivre dans l'absurde33. Tanttla vie bondit dans une dfense d'aveugle contre sa captivit, contre cette isupportable tideur de la vanit de toute chose34. Tantt elle se grise au contrairede la libert folle que distribue le dsespoir : Pas de force, mme pas devraieviesans la certitude, sans la hantise de la vanit du monde*... Tantt, loin d'trecomme on le croit livre au hasard et au dsordre par l'abandon des certitudes, e jouit de la frmissante prsence, de l' harcelante prmditation de l'inconnu35 .Quelle action fonder sur cette existence traque qui bondit au hasard d'un bout

    l'autre de sa cage ?

    Mme tumulte de sentiments contradictoires devant la mort. Mais tous orients au dfi, l'attaque de front contre l'inattaquable. La curiosit est le plus fable 36 : ngligeable. Celui qui vit selon Malraux boit un alcool plus fort : un

    31 Hong, Les Conqurants, 159. De mme Rebecci, ibid., 37.32 Garine, ibid., 216.33 Garine, ibid., 229-31.34 Claude, La Voie royale, 55.* Garine,les Conqurants,229. ou encore Perken,la Voie royale,159 s. :

    Vous ne connaissez pas l'exaltation qui sort de l'absurdit de la vie, lorsqu'on est en face d'elle comme d'une femme d... Il fit le geste d'arrache Dshabille. Nue, tout coup... Ici, c'est Camus qui s'annonce dix fois.

    35 Claude, ibid., 54.36 Alvear, L'Espoir , 284.

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    conscience intense, sans faiblesse, et aussitt, la contre-attaque. Aucune contemplation morose : Ce n'est pas pour mourir que je pense ma mort, c'est pouvivre37. Exister [27] contre la nuit, exister contre la mort, c'est la mme dmar

    che furieuse de la vie. Que l'agonie se prsente, et dchane l'irrductible humliation de l'homme traqu par sa destine , il se jette sur elle dans une sorte dfureur sexuelle38 ; pour peu qu'il soit oriental, avec extase39. Lui, ou quelquechose en lui de plus fort que lui40, le sait-il mme ? Nous sommes dans le do-maine des forces lmentaires : et cependant bondit encore en lui un puissant dsir d'tre vraiment celui qui dcide et mne le combat, qui par son seul dfi nl'ennemi au moment mme d'tre terrass, comme Perken mourant : Il n'y pas... de mort... Il y a seulement...moi... moi... qui vais mourir 41. Comment yparvenir sinon en donnant la mort, par l'attitude avec laquelle nous l'abordons,sens mme qu'elle refuse. Nous manquons presque tous notre mort : le premibut de la vie, ou du moins le signe d'une haute vie, c'est de russir sa mort, d faire sa mort , peut-tre plus important que de faire sa vie42. Du moins enfaire sa mort, une mort qui ressemble sa vie43, et comme vivre c'est vivre enhauteur : mourir le plus haut possible44 . Ainsi, par une de ces chimies dontMalraux ne nous donne pas la clef, cette chose absurde, que la vie nie en vain, p peu fascine la vie au point qu'elle apparat au sens propre comme un sacremede vie : celui qui la donne - le tueur, le terroriste, l'assassin, en reoit comme un

    grce d'lection, une pubert spirituelle (Tchen : Ceux qui ne tuent pas : les pceaux ), un orgueil, une certitude, une douceur ; l'amant peut l'offrir son amate comme la forme totale de l'amour, celle qui ne peut tre dpasse. Communiavec elle, c'est accder au sens de la vie, connatre un amour viril que n'offre ptoujours la vie. Devant les cadavres pars des miliciens, ce moment, peu aprsbataille, o les morts se mettent chanter , un vieux marxiste dcouvre un

    37 Perken, La Voie royale, 161.38 Perken, ibid., 197.39 Tchen, La Condition humaine, 179.40 La Voie royale, 53.41 Ibid., 268.42 Perken, Ibid., 242.43 Kyo, La Condition humaine, 360.44 Tchen, ibid., 74-75.

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    fraternit qui ne se trouve que de l'autre ct de la mort . De ce ct, elle lie dles hommes qu'elle obsde45.

    Ce renversement de l'absurde et de la solitude peut apparatre dj comme unvictoire sur l'absurde et sur la solitude. [28] Mais ce n'est qu'une demi-victoire, une victoire de l'homme isol. De cette vague communion des condamns, de paroxysme de la vie devant la vanit du destin, surgit-il un style d'action, valabou nfaste, pour d'autres hommes que quelques solitaires ramasss sur une aveture mtaphysique ? Pour revenir la formule dont nous sommes partis, d'uncertaine manire d'tre pessimiste surgit-il une certaine faon d'tre actif qui, pr se diffuser, puisse apparatre, ce moment, comme un espoir ou comme udanger public ?

    Si l'on attendait ici une sorte de consquence infaillible, certes non. S'il evrai que l'on ne s'engage pas tout entier dans une action, il est aussi vrai qu'on sengage avec bien autre chose que sa passion mtaphysique, et que tant d'influeces draines sur le long chemin qui va de l'une l'autre peuvent d'une mme cimmener aux quatre directions de l'espace. Au point d'origine o nous nous sommplacs, il n'y a pas encore de diffrence notable dans la vision primaire de condition humaine entre Malraux, Sartre, Merleau-Ponty, Camus. L'un est chez Gaulle, l'autre socialiste anticommuniste, le troisime fut presque communisa

    pendant quelque temps, le dernier oscille (politiquement) entre Trotsky (qus'loigne), Tolsto et Georges Duhamel. Malraux, cependant, diffre des trois atres en ce qu'il a tir toute sa mditation d'une action, et d'une action politiqutandis qu'ils sont venus des livres ou de l'exprience intime. Les nuds en sochez lui plus serrs entre la vision du monde et les engagements publics.

    45 Voir par exemple, propos deTchen, La Condition humaine,70 s., 177 s.,221 s., Les Conqurants, 73 : la faiblesse des romanciers russes, ils n'onttu personne. - Hemmelrich ( La Condition humaine, 303) : On peut tueravec amour. Avec amour, nom de Dieu ! - Ibid., 229, 244, 362 ; L'Espoir ,326 ; La Voie royale, 53.

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    Dans un style et sous des noms modernes, on a dj reconnu dans sa voix vieille rvolte anarchiste. L'Espoir manifeste assez son inaptitude rgler les pro-blmes de l'action dans les structures savantes du monde moderne. Mais il ne

    jamais arrache de lui. Garine contre Borodine, Tchen contre Kyo, le Ngucontre Manuel, Scali contre Garcia, Perken contre tout le monde, et il faudradire : [29] Kyo contre Kyo, Manuel contre Manuel... - il se l'oppose sans cesse moment mme o il la matrise par raison. Garine : Impossibilit de donnerune forme sociale, quelle qu'elle soit, mon adhsion46. Hong : Tout tat so-cial est une saloperie 47. Perken : Son indiffrence se dfinirsocialement48. La moiti del'Espoir.Depuis Valls, la littrature anarchiste n'apas connu un tel nombre de hros, une telle ampleur de dbats. Le mot d'anarchcependant soutient de telles associations qu'il nous satisfait mal en parlant de Mlraux. Deux fois, l'anne dernire, Pleyel et l'U.N.E.S.C.O., il a rpt la fomule : L'Europe ne se pense plus en termes de libert, mais en termes de detin. Anarchie est un mot de l'ge libral : l'anarchie des hommes au XIXe sictait une rvolte d'hommes libres, demandant d'tre rendus libres dans un mondlibre, et ingnument assurs qu'ils y parviendraient un jour ; l'anarchisme de Mlraux est l'incessante sortie d'hommes prdestins contre les fatalits qui les cenent, et dont ils pensent sourdement qu'elles ne leur laissent d'autre victoire qu'changement de fatalits49. L'anarchisme de 1860 dbouchait sur l'optimisme,

    l'anarchisme de Malraux se boucle sur son pessimisme.Il prend par suite de tout autres directions que le premier. Celui-ci s'appuyai

    sous la violence provisoire de l'action, des mythes de paix et de dtente : librtion, panouissement, abondance. De ce ct, Malraux n'a gard que quelqunotes : nous y reviendrons. Ses mythes dominants sont des mythes de lutte et dtension.

    La conscience, certes : - Dites donc, commandant, qu'est-ce qu'un hommpeut faire de mieux de sa vie, pour vous ? - Transformer en conscience une exp

    46 Les Conqurants, 67.47 Ibid., 159.48 La Voie royale, 20, et dix autres traits, par exemple Les Conqurants, 122,

    221.49 Qui donc est libre, ici, de l'Internationale, du peuple, de moi, des autres ?

    Les Conqurants, 207-208.

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    rience aussi large que possible, mon ami50. Les anarchistes aussi disaient :conscience. Mais remuez leurs images bucoliques et lumineuses : la conscienouvrait pour eux sur une sorte de printemps des peuples et des individus, de P

    ques spirituelles et politiques. La conscience de Malraux est plus sombre Qu'tait la libert de l'homme sinon la conscience [30] et l'organisation de sfatalits51 ? Une conscience mure, ardente, souvent forcene, qui doit tenir lplace de l'hrosme et de la saintet ; non pas lumire mais fulgurance, force drupture. Comme dans toute position de climat existentialiste, l'accent est plac sl'intensit de la conscience plus que sur son rapport une vrit. Les ides ne sopour la plupart que de la conscience refroidie, et celles qui vivent, mesure qu'les avancent, elles se heurtent la vritable aventure de conscience, l'incomprhensible, l'absurde, c'est--dire au point extrme du particulier : leur intesit nous fait vivre plus que leur sens52. Ce n'tait ni vrai ni faux, mais vcu ,dit un personnage dela Condition humaine 53. Voil du pain blanc pour Benda.On peut penser que ces intensits sans contenu, ces passions d'autant plus puissates qu'elles sont dsespres, ces fureur& qui tournoient dans le mot vague, l'peu-prs haletant, le geste convulsif de la main, pour balbutier une sorte d'extavide54, peuvent justifier, ct de quelques expriences-limites, les plus confuses exaltations. Ce que cherchait Garine parmi les anarchistes et les socialist c'tait une atmosphre spciale, l'espoir d'un temps de troubles55 . Il arrive

    l'intensit de bien choisir ses relations, il lui arrive de n'tre pas difficile. Une ation qui n'intresse l'acteur que par la haute frquence o elle le jette et le renaboulique l'gard de tout ce qui n'est pas elle, commencer par ses rsultats56 n'aboutit pas ncessairement au contenu fasciste, mais elle se place dans l'tmme d'exaltation aveugle o nat la mentalit fasciste. S'il reste des contenuprofesss, car il faut bien parler, dire, nommer, ils ne sont plus que des prtextesla recherche de l'intensit.

    50 Garcia, L'Espoir , 347-48.51 Le Temps du mpris, Skira, 74.52 La Tentation de l'Occident, 168, 174.53 La Condition humaine, 295.54 Garine, Les Conqurants, 68 et le monologue deTchen, La Condition hu-

    maine, 178-81.55 Les Conqurants, 62.56 Ibid., 215.

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    Par exemple la Rvolution. L'un s'y sent li parce que ses rsultats sont lointains et toujours en changement : il la joue, et se joue avec elle ; fini le jeu (rass les buts), il serait dpossd. Chez l'autre ( moins que ce ne soit le mme), l

    sentiments rvolutionnaires tiennent la place que le got de l'arme tient chez llgionnaires, un refuge contre la vie sociale. Pour un troisime, elle offre les vcances [31] de la vie. Celui-ci aimera le got du triomphe, cet autre dgustera s atmosphre spciale dans le sens mme du jeu, la frnsie de perdre57 .Une fidlit ? Plutt une sorte de collage La Rvolution, on ne peut pas l'evoyer dans le feu tout ce qui n'est pas elle est pire qu'elle, il faut bien le dire, mme quand on en est dgot... Comme soi-mme ! Ni avec, ni sans58. Et j'ima-gine bien que l'on trouve toutes ces psychologies, plus d'autres, dans n'imporquelle rvolution, dans n'importe quelle action : le risque attire les excentriquavec les grands caractres. Mais une actionnourrie, par un esprit, une philoso-phie, des buts, dispose d'une rgle pour ces intensits anarchiques. Hitler ausoffrait les joies fortes du jeu, de l'arme, de la puissance, de la vie dangereuse du beau dsespoir.

    Faut-il souligner quelques dtails inquitants ? Garine n'hsite pas camouflen assassinat, pour des besoins politiques, la mort d'un chef populaire, donnun ordre de torture, falsifier des disques d'interrogatoires59 : autant l'actif del'intensit rvolutionnaire ; et pourquoi se gner si la vie, pas plus que la rvoltion, n'a de contenu ? Comme dit Katow, avec une lucidit prophtique : Uhomme qui se fout de tout, s'il rencontre rellement le dvouement, le sacrificun quelconque de ces trucs-l, il est foutu. - Sans blagues ! Alors qu'est-ce qufait ? - Du sadisme60. Malraux n'en ignore rien et veille sans doute aux effetsde cette passion insense. Mais il l'a peinte, de Garine Perken, de Hong Tchet de Grabst Claude, avec tant de prdilection, avec tant de persuasion qu'il edifficile de douter qu'elle l'obsde, et que, menant hors de lui son chemin par lvoies toujours dgradantes de l'imitation, elle puisse jeter beaucoup de jeune

    dsuvrs du dsespoir l'aventure sans but et au mpris des hommes.

    57 Ibid., 22, 232 ; La Condition humaine, 288.58 Les Conqurants, 171.59 Ibid., 182-84, 189, 224.60 La Condition humaine, 247.

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    La recherche du paroxysme n'est cependant que le plus bas degr de son exprience. Son thique de l'action commence avec la volont de dfi la mort etl'obstacle. Volont ? Il y a dans le marxisme le sens d'une fatalit et l'exaltatio

    d'une volont. Chaque fois que la fatalit passe [32] avant la volont, je me mfie 61. Le marxisme se pense comme volont, mais volont classique d'organistion progressive sur un terrain prpar. C'est pour se penser - et vivre - autremenque la plupart des hros de Malraux, comme Garine*, ne sont pas marxistes, oune le sont qu'avec trois mes de rechange. L'action, pour les marxistes, est tantouverte et gnreuse comme un labour, tantt contraignante, mais comme une lextrieure et raisonnable**. Pour Malraux, elle est rue sur un mur, derrire le-quel un nouveau mur, l'infini. Le mur s'appelle fatalit, destin. Il n'appelle pal'effort de raison. Il ne nous laisse qu'une issue : foncer. L'allure du char de guere : scurit derrire soi, danger devant, qui fuit le salut, pique sur le dangeaveugle, dans une exaltation aussi forte que le dsir sexuel62. Foncer contre lamort63, contre la torture64, contre la souffrance65, ds qu'elles s'annoncent, aulieu de fuir. Une fatalit qui pointe, la penser et la pousser l'extrme, corpperdu66. En aveugle parce qu'il n'y a rien voir, nous nous jetons la nuitAveugles aussi sur nous, inattentifs bien jouer le rle pour ne songer quvaincre67. La pure volont de vaincre, c'tait dj, pour Ling le Chinois, la mar

    61 Kyo, ibid., 166.* Que l'on compte : sur des dizaines de personnages, un seul marxiste ne fa

    pas dhistoires : Borodine ; il apparat peine, en fond de tableau. Garcia Manuel, certes, sont des purs, mais, ils n'ont plus de fivres fleur de peauils compriment mal la fivre plus profonde de leur problmatique.Tous lesautres...

    ** Ce qu'exprime crment un homme de police. Il n'est pas communiste, vol. Moi, je m'en fous, mais tout de mme Borodine est logique : il n'y a pade place dam le communisme pour celui qui veut d'abord... tre lui-mm

    enfin exister spar des autres... (LesConqurants,225).62 Les Noyers de l'Altenburg, 219, qui rappellela Voie royale, 81. Mme ima-ge sexuelle dansle Temps du mpris, 72.

    63 La Voie royale, 197.64 Ibid., 209.65 lbid., 144.66 La Condition humaine, 73.67 La Voie royale, 18.

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    que mme de l'Occidental68. Dans les Malraux de la premire poque, elle estencore une sorte d'orgueil hautain69 , d'obsession rsolue*. Plus tard il y voit unaspect de la responsabilit, la loi du combat et pour finir, bien qu'on veuille le

    opposer, la forme mme de la gnrosit70. Une fois de plus, il chappe par lehaut : le [33] got de vaincre, sans raisons de vaincre, conduit, dans la moyennela fureur.

    Ailleurs encore. Quelque peine que l'on prenne expulser les contenus de l'ation, la victoire est toujours grosse, mme pour le pessimiste, d'un btard : la puisance. Le besoin de puissance, Garine le sentait en lui tenace, constant commune maladie71 . Diriger. Dterminer. Contraindre. La vie est l72. C'estGarine qui parle. Et Perken : Exister dans un grand nombre d'hommes, et peu

    tre pour longtemps. Je veux laisser une cicatrice sur cette carte... Je voulais cecomme mon pre voulait la proprit de son voisin, comme je veux des femmes73. Le premier grand mythe de Malraux, c'est le mythe du conqurant**.Son dernier hros, Vincent Berger, est encore un conqurant. Il faut bien le direune maladie. Besoin d'anantir ce que la puissance ne peut jamais possder, c on ne possde que ce qu'on aime , besoin de s'anantir dans la possession*** -la puissance, arme de lutte contre le nant, aspire au nant sitt suscite. Nouapprochons des zones dangereuses. Tant qu'il s'agit d'exalter le combat lucidl'affrontement offensif du danger et de la mort, Malraux s'aligne sur les profeseurs d'nergie dont on ne prtendra pas que ce temps soit combl. Lui, Monthelant, Bernanos - et puis ? Quand prdomine l'obsession de vaincre, morbide com

    68 La Tentation de l'Occident, 44.69 Par exemple : Garine, Les Conqurants, 211.* Le mot est sur Tchen ( La Condition humaine, 76). C'est la dcision rso-

    lue de Heidegger, avec une note passionnelle en plus.70 L'Espoir , 190, 225, 348.71 Les Conqurants, 62. Aussi 75, 208-209.72 Ibid., 242.73 La Voie royale, 87.** La Tentation de l'Occident,217 , dj : Europe, grand cimetireo ne dor-

    ment que des conqurants ;les Conqurants,225-27 , qui oppose les rvo-lutionnaires conqurants aux rvolutionnaires romains, organisateurs deconqutes.

    *** La Voie royale,232, 87. on reconnat l les deux issues - sadiqueet maso-chiste - de l'chec de la possession selon Sartre. Nouvelle convergence.

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    me le got d'tre vaincu, quand mord la passion de puissance, la passion amre la puissance vaine, nous rdons bon gr mal gr vers les chemins de l'oppressiode l'homme par l'homme. Malraux le sent. Nietzschen, c'est vite dit. Tout Niet

    sche vibre en lui. Mais il se dbat, comme toujours. Ou plutt, il donne l'image quelqu'un qui, voulant faire jeu de toute force, plutt que de rien condamner [3en soi par dcision pralable, fonce avec ses tentations dans l'espoir d'atteindune limite au-del de laquelle elles tomberont comme des peaux et le laisserotransfigur, aprs lui avoir ouvert le chemin. Un chef communiste, Manuel, anom de l'Occident, un ami des communistes, au nom de l'Orient, parlent ici poMalraux74. Les hommes bavardent beaucoup de puissance : au fond, beaucousont indiffrents au pouvoir. Ce qu'ils prennent pour un got du pouvoir ou usens de l'autorit, ce n'est pas le pouvoir rel, c'est l'illusion du bon plaisi L'homme n'a pas envie de gouverner : il a envie de contraindre... D'tre pluqu'homme, dans un monde d'hommes. chapper la condition humaine, vodisais-je. Non pas puissant : tout-puissant. La maladie chimrique, dont la volonde puissance n'est que la justification intellectuelle, c'est la volont de dit : tohomme rve d'tre dieu. C'est pourquoi les fascistes croient toujours finalemen la race suprieure de celui qui commande. Tout fasciste commande de drodivin. Autre traduction du mot d'Alain : le pouvoir rend fou.

    Nous saisissons Malraux, une fois de plus, en pleine conscience du dlire qumenace toute thique de l'action exclusivement dveloppe sur le pathos de victoire, de l'autorit, de la puissance. N'chappons-nous la tradition rsigne christianisme et l'usage nonchalant de la libert que pour nous jeter la passiode contraindre et de soumettre ? Ici encore, la lucidit de Malraux, brouille pl'incessant tumulte de ses hantises, retiendra-t-elle les dmons emports d'embaler son influence ? Que faire d'une me, s'il n'y a ni Dieu ni Christ ? De l'hrosme, rpond-il75. Mais l'hrosme est rare, abrupt et solitaire. Ceux - le grandnombre - qui ne recevront que sa fivre sans la qualit intransmissible de l'homm

    risquent de rpondre : de la frnsie. Toute morale achoppe deux fois : sur la ligde ses exigences extrmes, l o l'on mesure sa force et ses valeurs, et dans style qu'elle offre la vie quotidienne. Une des grandeurs du christianisme est dlancer un appel qui, du mme mouvement, peut envoyer au dsert un Pre [35]

    74 L'Espoir , 152 ; La Condition humaine, 272.75 Ibid., 79.

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    Foucauld, et d'une humble vieille femme rangeant ses armoires faire une femmde Dieu. La faiblesse de l'appel de Malraux, sa haute et royale faiblesse, c'est n'tre qu'un appel au paroxysme, de nous laisser dmunis et proprement ds

    vrs devant la continuit modeste de la vie. Pourquoi n'a-t-il pu peindre, jamaique des hommes la veille de leur mort ? Tous ceux-l qui fuyaient dans unconqute lointaine leur indiffrence se dfinir socialement , les Garine, lPerken, les Grabst, qu'eussent-ils fait, rentrs dans une Europe reconstruire paspas, chec par chec ? Comment auraient-ils survcu, Kyo, Hernandez, Scadans un tat socialiste, parmi les organisateurs, les patients, les romains : les atres ? - Les autres, je sais bien qu'ils deviendraient abjects ds que nous auriotriomph ensemble : Garine rpond pour eux. N'y a-t-il donc point d'univeentre l'extase hroque et l'abjection ?

    Nous heurtons ici la rpugnance de toute thique de l'intense pour le quotdien, pour les mdiations progressives qui relient les hautes priodes de l'existece. L non plus nous ne trouvons Malraux en dfaut de lucidit. Son regard, sodur et inquiet regard, il l'a jet comme un fouet dans tous les recoins de lui-mmIl ne nous a pas (ou pas encore) donn sonCur de campagne :je veux dire que,sensible l'immense orgueil primitif 76 qui hante toute thique de l'extrme etde l'extraordinaire, il ne nous a pas encore donn le roman de l'humilit, cette prente mystrieuse de la rvolte77. Il ne nous laisse que de rares signes d'une sen-sibilit, sinon au merveilleux du quotidien, du moins au quotidien du merveilleuCependant, c'est l'un des problmes - irrsolu - del'Espoir .

    Nulle part on ne voit mieux qu'ici combien peu simple est le rapport de l'thque au politique. Dduire la psychologie d'un homme de l'expression de soparti, a me fait le mme effet que si j'avais prtendu dduire la psychologie d

    mes Pruviens de leurs lgendes religieuses, mon bon [36] ami78. Une tentationfasciste chez Malraux, on pourrait l'accrocher une nouvelle illusion lyrique, dlire d'un effort surhumain qui pour refuser l'humanit - l'humilit - dchire

    76 La Voie royale, 145.77 La fin de la rvolte : l'humilit. Les Noyers de l'Altenburg, 78.78 Garcia, L'Espoir , 344.

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    raison, - un Nietzsche qui flotterait entre le second Faust et Caligula, dialoguanpar-dessus les foules molles, avec on ne sait quel rve la Detaille, quelle cavacade exaltante de tous ses mythes dsols. Mais elle pourrait tre aussi, comme

    dure discipline totalitaire que se sont donne d'autres curs anarchiques, une tetative de sortie vers un ordre, vers une solidit autoritaire qui chasse les dmonNous parlions du second Faust. Lui aussi, aprs avoir voulu la passion totale, buau dsordre :

    Mphisto :L'Empire est tomb dans l'anarchie. Le petit et le gros se querelleninextricablement ; le frre bannit le frre ou le tue ; le chteau se dresse contre chteau, la ville contre la ville, les Corporations contre la Noblesse, le Chapitrela Paroisse contre l'vque. Il suffit de l'change d'un regard pour devenir ennmis... L'audace crot dans tous les curs : vivre, c'est se dfendre. Enfin, a va.

    Faust : a va ! Non, a boite, a culbute, a se relve, a roule pniblementa se bute en tas.

    Mphisto :Et personne ne se plaignait ; chacun pouvait, voulait se faire va

    loir ; le plus misrable se prenait pour quelqu'un. la fin pourtant, les meilleurles plus capables se rvolteront contre cette folie gnrale, criant que le seul vrMatre c'est celui qui donne la paix, que, puisque l'Empereur n'en avait pas la vlont ni la puissance, il fallait en lire un autre qui insufflt une me nouvellel'Empire, qui assurt sa place chacun, qui crt un ordre nouveau et unt la traquillit la justice.

    Au sein de ce dsordre, Faust se sent une vaste ambition nouvelle et imprciencore : c'est Mphisto, qui nagure le sduisit jusqu'au dlire, qui va l'en accocher aujourd'hui.

    Mphisto : quoi tu aspires, je le devine. Dsir noble et [37] hardi. Toi qui asvol vers les rgions lunaires, c'est cet astre qui t'attire.

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    Faust : Tu te trompes du tout au tout. Le globe terrestre, je le trouve encoreassez grand pour de grandes actions capables d'tonner le monde par leur russiJe sens en moi une force prte s'employer courageusement.

    Mphisto :La gloire ! Tu cherches la gloire. On voit bien que tu as frquentchez les hrones...

    Faust : Non, je veux conqurir la puissance, la possession. L'action est tout, lgloire n'est rien.

    Laisser une cicatrice sur cette terre. L'expression revient plus d'une foaux lvres des personnages de Malraux. La passion faustienne n'est Pas morteelle se gographise. Nous verrons plus loin comment. Garine, Perken, VinceBerger, et, dans l'autre monde, le colonel Lawrence (fantme familier de Mlraux), cherchaient se tailler une puissance dans les terres lointaines. Mais voisous la main un pays qui se dfait, colonie prsomptive de quelque conquramoderne. Pourquoi s'attarder l'exotisme politico-potique, quand ce pays appede toutes ses faiblesses la puissance informatrice ?

    Toute ma vie, j'ai couru le monde ; chaque dsir, je l'ai saisi aux cheveux, cqui ne me suffisait pas, je l'abandonnais ; je n'ai fait que dsirer et accompliraprs je dsirais nouveau et, ainsi, je me suis puissamment dchan travers vie, tout d'abord grand et fougueux, maintenant plus sage, plus mesur. Je connaassez bien ce qui appartient la terre. Sur l'Au-del la vue nous est ferme ; isens celui qui dirige vers lui un regard clignotant et cre dans les nues une illsion son image. Qu'il s'affermisse plutt sur ses jambes et regarde autour de luLe monde rpond l'homme plein de courage. Pourquoi voguer dans l'ternitCe qu'on connat, on peut le saisir. Qu'il accomplisse donc son voyage terrestre

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    Si des spectres rdent, qu'il poursuive son chemin ; qu'il trouve, dans cette marcen avant, [38] son bonheur et sa peine, lui qu'aucune minute ne rassasie79.

    Il faut la guerre pour rtablir l'ordre. peine hsite-t-il.

    Guerre ou paix, la sagesse c'est de se dbrouiller et de tirer profit de tout, dfaire attention, d'observer l'instant favorable. Voici l'occasion, Faust, vas-tu lsaisir ?

    Il la saisit. Il marche l'Ordre sur les cadavres de l'adversaire.Souci- l'inqui-tude, le tourment sacr et dvorant - essaye de le retenir. Il le chasse. L'Inquitus'loigne, le maudit, et lui lance en partant ce froce adieu : Pendant tout temps de leur vie, d'ordinaire, les hommes sont aveugles ;toi, Faust, tu le seras la fin.

    L'action ne saurait-elle que balancer entre deux ccits ? Aveugle aux ncessts des choses dans l'illusion lyrique, aveugle aux exigences des hommes dans fureur constructive ? Une certaine obsession de l'ordre, comme de l'intensit, eindiffrente ses objets : Karlitch, lui, aimait l'ordre, il tait blanc ; maintenannous avons l'ordre et la force chez nous, et il est rouge80. Malraux se serait-il

    ralli cette indiffrence du pouvoir, ayant chapp l'indiffrence du dsir ?On a cit htivement, pour l'affirmer, la confrence de l'U.N.E.S.C.O. : Il e

    profondment indiffrent, pour qui que ce soit d'entre vous, tudiants, d'trcommuniste, anticommuniste, libral, ou quoi que ce soit... Devant des tudiantrop disposs dj se pencher au-dessus du destin commun des hommes, la fomule est assez dangereuse sans qu'on l'aggrave en oubliant qu'elle s'adresse, daun public ml, une catgorie particulire et lui rappelle sa tche propre, untche qui, loin de tout brouiller, force tous les choix : ... parce que le seul pr

    blme vritable est de savoir, au-dessus de ces structures, sous quelle forme noupouvons recrer l'homme . Toujours la dfiance des mdiations, ides, partimais pour un choix jug plus essentiel, et finalement plus dterminant.Choisir n'est pas [39] moins consubstantiel l'tre de Malraux que foncer.Claude Mau- 79 Second Faust, actes IV et V.80 L'Espoir , 70.

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    riac constate que, loin de diminuer cet accent, les Noyersle renforcent. S'il choisitl'ordre contre la ferveur, ou, comme le second Faust, l'ordre travers la ferveuce ne peut donc tre pour substituer une confusion une autre, mais pour taler

    passion du choix sur plus de ralit.Soyons honntes. Nulle part nous ne percevons encore dans son oeuvre, dan

    ses paroles, cette sorte d'immobilit soudaine, si sensible travers le lger excdes justifications, qui saisit l'homme transitant, vers la quarantaine, de la rvoltion la conservation. Le got de l'ordre ne vient pas chez lui relever la passiolyrique - pour l'touffer, ainsi que chez le vieux Goethe, ou dans la phase csrienne des rvolutions, ou pour s'quilibrer avec elle dans un partage d'influencC'est leur conflit irrsoluble, fcond par son irrsolution mme, qui frmit dan

    son action et dans sa voix. Il n'est pas Scali plutt que Garcia, plutt Manuqu'Hernandez. La guerre l'illusion lyrique n'en veut pas au lyrisme. Malraux mne moins, de toute vidence, comme une guerre juste que comme une guerncessaire. Quant ce que nous entendons par la fentre, monsieur Magnic'est l'Apocalypse de la fraternit. Elle vous meut. Je le comprends bien, c'eune des choses les plus mouvantes qu'il y ait sur la terre, et on ne l'y voit psouvent. Mais elle doit se transformer,sous peine de mort 81. Garcia parle Magnin, Malraux parle Malraux, une sorte d'adieu soi-mme pleure sous rsolution virile, s'accroche une fidlit qui ne peut se renoncer. Ah ! que victoire demeure avec ceux qui auront fait la guerre sans l'aimer ! Ce cri de Noyers 82 il porte bien des souvenirs : le cur crisp de Manuel devant lesfuyards puiss de Tolde - et tout de mme il faut briser leur droute, choisentre la victoire et la piti ; la nostalgie d'Alvear pour une amiti qui ne soit psuspendue l'attitude politique - et cependant il faut l'abstraction du parti poassurer la discipline de la lutte ; l'enfance qui se dbat chez ceux qui ont peur dcommandement - et pourtant il faut tuer cette maladie ; la dcision de Garcia[40] Garcia, le plus marxiste des marxistes - de ne pas tenter la bte en l'hom

    me en laissant croire aux Madrilnes que les bombes jetes par leurs voisinfascistes sur les queues de femmes et d'enfants sont tombes d'un avion ; le dgot de Vincent Berger devant cet officier de renseignements qui joue du sent

    81 Garcia,ibid.,108.82 Les Noyers de l'Altenburg, 223.

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    ment maternel pour obtenir un aveu83. Pas plus que la piti, l'enfance, la gnro-sit, le cur fou, les marxistes de luxe qui se font dansl'Espoir les avocats del'organisation n'liminent dans la conduite de l'homme la part de Dieu, mme s'

    ne croient pas en Dieu (autant qu'il est possible un Espagnol). - L'attaque dervolution par un intellectuel qui fut rvolutionnaire, dit Scali, c'est toujours mise en question de la politique rvolutionnaire par... son thique, si vous vouleSrieusement, commandant, cette critique, souhaitez-vous qu'elle ne soit pas fate ? - Comment le souhaiterais-je84 ! Celui mme qui dnonce le plus violem-ment l'action objectivement dissolvante de Tcheng-Da, le Gandhi chinois, s'apprte le laisser assassiner, se heurte sa force comme un mur. Ici, leforces morales, c'est aussi vrai, aussi sr que cette table ou ce fauteuil. L'duction politique de Malraux, en vrit, s'est faite dans les deux pays les plus relgieux du monde : lEspagne et la Chine. La politique y a trouv des curs singlirement labours.

    Si singulirement que le danger tait plutt inverse : contre l'ordre et la discpline, le got de l'Apocalypse. L'Apocalypse veut tout, tout de suite ; la rvoltion obtient peu - lentement et durement. Le danger est que tout homme porte soi-mme le dsir d'une apocalypse. Et que, dans la lutte, ce dsir, pass un temassez court, est une dfaite certaine, pour une raison trs simple : par sa natumme, l'Apocalypsen'a pas de futur 85. C'est la revendication du Ngus : Vivre comme la vie doit tre vcue, ds maintenant, ou dcder86. Faire exi-ge des sacrifices, des compromissions, des amnagements. Les communistes velent fairequelque chose. Les anarchistes (et tout homme porte en soi-mme... veulenttre quelque chose. Le chrtien et [41] le communiste, chacun de sonpoint de vue*, savent que l'homme est trop petit pour agir sans rien perdre, etqu'il n'y a pas de pertes, dans une victoire, que sur le champ de bataille. Et cepedant il ne faut pas que le faire tue l'tre. Il ne faut pas touffer l'Apocalypse, maisl'organiser et la transformer en moyens, lui donner, l o c'est utile, les formes d

    83 L'Espoir , 286, 342 ; Manuel. ibid., 153 ; ibid., 271 ; Les Noyers de l'Alten-burg, 132 s.

    84 Scali-Garcia, L'Espoir , 344.85 Garcia, ibid., 110.86 Ibid., 181.* Le chrtien : Ximns, le communiste : Heinrich,l'Espoir , 357, 360.

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    l'action87. Ces demi-chrtiens qui compromettent l'action n'ont pas tort derver ou de croire ; ce qu'il y a de dangereux en eux, c'est leur got fatal du sacfice : Ils sont prts aux pires erreurs, pourvu qu'ils les payent de leur vie... Et i

    sont prts mourir aprs quelques jours d'exaltation - ou de vengeance, suivantcas - o les hommes auront vcu suivant leurs rves. Ils meurent en effet beacoup quand ils essaient de se battre : Les hommes les plus humains ne font pla rvolution, mon bon ami ; ils font les bibliothques ou les cimetires. Malhereusement... Regardez encore Tcheng-Da : me et expression d'un peuple d'oprims il s'est si bien identifi son rle qu'il arrive le prfrer au triomphe dce qu'il dfend. aucun d'eux, Malraux ne reproche la hauteur qu'ils prennent sl'action, mais de la prendresur l'action, et non pour l'action. On ne chasse pas lesphoques en sifflant sur la montagne, dit un proverbe esquimau que Paul-miVictor, l'an dernier, rappelait obstinment aux congressistes des Rencontres dGenve. Contre une organisation, il faut une organisation, contre une possibilitune possibilit, et non pas un dsir, un rve ou une apocalypse88. En change decette concession, l'action limitera ses prtentions l'gard de l'Apocalypse. On ncombat pas dans l'attente du gouvernement des plus nobles, on combat pour chager la condition de vie des paysans espagnols. La rvolution est charge de rsoudre ses problmes et non les ntres. Les ntres ne dpendent que de nousAucun tat, aucune structure sociale ne cre la noblesse du caractre ni la quali

    [42] de l'esprit ; tout au plus pouvons-nous attendre des conditions propices. c'est beaucoup89. Entre des exigences intrieures que l'action militante jamaisne satisfera et brimera souvent - et les ncessits inluctables de l'action, la tension reste irrsoluble. L'action est injuste. L'action est risque. L'action est tragque.

    L'Espoir,capital de ce point de vue, louvoie fermement ainsi entre l'illusionlyrique et le fanatisme technique, l'une capable de produire un fascisme chau(aussi bien qu'une aimable pagae), l'autre un fascisme froid, la pire combinaiso

    tant celle qui les marie. Depuis ? Malraux et pu continuer, au-del de Garcia, son humanit grave, un peu douloureuse, aussi pitoyable aux hommes qu'imp

    87 Ibid., 110, 191, 243.88 Dialogue Garcia-Hernandez, ibid., 187-93. Cf. aussi Manuel, ibid., 82, 8

    Garcia, 107. Pour Tcheng-Da, Les Conqurants, 93 s.89 Garcia, L'Espoir , 347 s.

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    toyable aux actes, le chemin qui va d'Hernandez Garcia, pousser pour son comte jusqu' Borodine. S'il a chang, il avouerait plutt un crochet inverse, sans totefois que les leons de l'action soient oublies. Il est dansl'Espoir un personnage

    obstin, entier, qui passe vite et meurt jeune : le Ngus. Il devait faire une plulongue carrire dans la carrire de Malraux que dans ses livres. C'est lui sans dote qui a couvert, aujourd'hui, la voix de Garcia : Nous ne sommes pas du todes chrtiens ! Vous, vous tes devenus des curs. Je ne dis pas que le communisme est devenu une religion, mais je dis que les communistes sont en train ddevenir des curs. tre rvolutionnaires, pour vous, c'est tre malins. Pour Bakonine, pour Kropotkine, a n'tait pas a, a n'tait pas a du tout. Vous tes boufs par le parti. Bouffs par la discipline. Bouffs par la complicit : pour celqui n'est pas des vtres, vous n'avez plus ni honntet, ni devoirs, ni rien. Voun'tes plus fidles90. C'est, sous forme de craintes pour l'avenir, la mme pro-testation qu'exprimait Alvear devant Scali, Scali devant Garcia. Garcia rpondaalors : Qui peut tre sr de sa puret future ? Faut-il pour autant renoncer agir91 ? Garcia-Malraux a continu d'agir et rendu les armes Scali. La rcentexplication qu'il donnait Burnham. de l'abandon du communisme par certaiintellectuels, ses compagnons [43] de route92 , n'est que la transposition sa-vante de l'apostrophe du Ngus : ces intellectuels (o il se compte de toute vdence) qui ne pouvaient, artistes, que rompre avec la bourgeoisie, ont t sdu

    dans le communisme par la dernire mtamorphose du mythe chrtien , erobe dans la passion slave de la fraternit . Au surplus, ses dbuts, ils y trovrent la libert. Depuis, d'anne en anne, la ralit sovitique contraint ceux qla connaissent admettre qu'elle s'organise sur un tat policier et totalitaire. Lgaullisme de Malraux est foncirement une raction anti-totalitaire. Ce qu'exprme bien le mythe qu'il propose del'hrosme libral.Le libralisme politique ap-partient au XIXe sicle. Il mne au compromis et la confusion. La libert dl'esprit ne lui est pas lie et n'exclut ni la force de l'esprit ni la force de l'tat. Qne s'entendrait sur ces gnralits ? En tout cas, l'hrosme libral, que cela sonnHernandez ! Non, dcidment, s'il est une route vers le fascisme par la passion l'ordre, ce n'est pas sur celle-l que nous trouverons Malraux.

    90 Ibid., 181.91 Ibid., 285, 348 s.92 Le Rassemblement , 17 avril 1948.

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    ... Sauf s'il a une fidlit derrire lui.Nous avons vu non pas l'opportunismepolitique, ou la lassitude, ou la versatilit, mais la force corrosive d'une passiomtaphysique ininterrompue disloquer l'unit fragile des faux styles d'action o politique et l'homme moderne cherchaient se rejoindre dans l'abstraction ratinaliste ou dans le convenu de l'idylle. Nous sommes au bout d'un acadmismpolitique mort, comme nous tions il y a cinquante ans (la politique retarde mmsur la peinture) au bout d'un acadmisme plastique agonisant. Le moment est vepour la politique de sortir des coles, et de celle qui les unit toutes, l'cole de sduction ; d'abandonner les mthodes exclusives d'entranement et de propagade qui poussent la pit , pour enfin nouveau tre dans la foi* . Toute[44] la question est de savoir si Malraux a bien choisi son instrument pour ce rtour de la politique au style, c'est--dire au rel, mais au rel total d'un homme eperspective sur son destin. Quant au projet lui-mme, il est manifeste. Et si noucomptons toujours surl'Espoir pour retenir Malraux au bord de l'illusion, ce n'estpas seulement parce qu'il n'a pas coup, nous voulons le croire, ces mains plqui se tendent vers lui depuis l'pave toujours errante de l'honneur espagnol, c'eparce que ces mains sont des mains leves pour l'appel et pour la dtresse comm

    pour le salut ou la prire, et qu'elles ont port l'uvre de Malraux une hauteur le cur peut clater, d'o rarement il dchoit.

    Les Conqurantset la Voie royaleparlaient surtout d'aventure, d'nergie, d'in-tensit. Mais si le mot de dignit, que l'on rencontre dix fois dansla Conditionhumaine,n'y apparat pas encore explicitement, on a trop oubli que l'ide en esdj prsente et vivante ds le dbut, non chez Garine, mais chez des camaradde la base, militants et terroristes, prcurseurs des hommes del'Espoir.C'est pourelle qu'ils se font tuer, c'est elle que les combattants de la rvolution veulent redre chaque homme, un un, du jour o ils ont fait cette merveilleuse dcouvete, que ne comprendra jamais l'homme qui n'a pas, avec le lait, suc la misre et servitude : ... qu'ils existent, simplement qu'ils existent93. Leur dignit n'est pas

    * Nous faisons ici allusion au tableau de la crise moderne de la peinture danle Muse imaginaire,Skira, 100-101. Ses harmoniques dans l'thique deMalraux sont videntes mais n'ont pas t dgages.

    93 Les Conqurants, 20, 57, 154 ; La Condition humaine, 80, 271.

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    un slogan appris, un mot de parti, mais la fleur d'une morsure profonde. Interropourquoi il est avec les rouges, un milicien rpond : Pour tout dire, voil : je nveux pas qu'on me ddaigne... a, c'est la chose. Le reste, c'est autour... Et voi

    ce que je peux te dire : le contraire de a, l'humiliation, comme il dit, c'est pal'galit. Ils ont compris quand mme quelque chose, les Franais, avec leuconnerie d'inscription sur les mairies : parce que, le contraire d'tre vex, c'est fraternit94. La dignit n'est pas non plus un mythe nouveau - et vain commeles autres - pour s'arracher au destin. Avec elle, l'univers est transfigur. L'aventre, l'intensit, l'nergie, la puissance, le commandement creusaient la solitude. Ldignit de [45] l'homme, ds qu'elle est pressentie, apporte l'esprance de la disper. Elle ne brise pas le cercle tragique, mais dj, travers elle, il s'enfonce etremblotant, image fondante, vers la nuit d'un mauvais rve. D'abord, on ne saisit que dans le miroir sinistre de son absence : Qu'appelez-vous la dignita ne veut rien dire, demande le policier Kyo. - Le contraire de l'humiliatioQuand on vient d'o je viens, a veut dire quelque chose95. On meurt seul !criait Garine. Aux portes de la mort, parmi ses camarades agonisants, Kyo dcovre que mourir pour la dignit des hommes, ce n'est pas mourir seul : Il auracombattu pour ce qui, de son temps, aurait t charg du sens le plus fort et dplus grand espoir ; il mourait parmi ceux avec qui il aurait voulu vivre ; il morait, comme chacun de ces hommes couchs, pour avoir donn un sens sa v

    Qu'et valu une vie pour laquelle il n'et pas accept de mourir ? Il est facile dmourir quand on ne meurt pas seul. Mort sature de ce chevrotement fraterneassemble de vaincus o des multitudes reconnatraient leurs martyrs, lgendsanglante dont se font les lgendes dores ! Comment, dj regard par la mort, pas entendre ce murmure de sacrifice humain qui lui criait que le cur viril dhommes est un refuge morts qui vaut bien l'esprit96 ? Nous parlions plus hautdes Pques politiques de l'anarchisme. Dans le dur univers de Malraux, solitai jusqu' la mort, du dsolement de l'humanit crucifie qu'claire seulement lueur d'une conscience nouvelle du drame, d'une promesse possible et encore vcillante, le climat de la fraternit veille plutt une sorte d'enchantement du ve 94 L'Espoir , 91.95 La Condition humaine, 343 ; L'Espoir , 186, et Puig, 36 : On n'enseigne

    pas tendre l'autre joue des gens qui depuis deux mille ans n'ont jamaireu que des gifles.

    96 La Condition humaine, 362.

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    dredi saint, mlange encore accablant, dj frmissant, o l'angoisse et la fratenit se rejoignent inextricablement97 . Du geste simple d'une milicienne diffor-me apportant de l'eau aux combattants et sortant ainsi de sa solitude, la comm

    nion dans l'horreur d'un corps mutil, humili, du lien profond, physiologiququi unit les meilleurs communistes leur parti jusqu' cette dcouverte, par uofficier marxiste, d'une fraternit qui ne se trouve que de l'autre ct de lmort98 , [46] la fraternit virile (le mot apparat dansle Temps du mpris,com-me dignit dansla Condition),la fraternit qui consent prendre la forme del'action99, n'avilit pas, comme l'esprit de foule et l'esprit de parti. Elle n'est paseulement tendresse mais ascse : Les hommes unis la fois par l'espoir et pl'action accdent, comme les hommes unis par l'amour, des domaines auxqueils n'accderaient pas seuls. L'ensemble de cette escadrille est plus noble qupresque tous ceux qui la composent100. Il est peine paradoxal de dire que lafraternit, chez Malraux, lve plus encore qu'elle n'unit. Elle ne rompt pas srment la solitude : coup sr, elle brise la mdiocrit. Elle est le merveilleux de cunivers de l'action qui n'a pas voulu, comme l'univers surraliste, chercher le meveilleux en coupant les amarres. Un Malraux ayant connu cette fraternit-l, l'oubliant, apparat comme une impossibilit spirituelle.

    Le grand public, jusqu' cette anne 1948 , ne l'a gure suivi au-del del'Es- poir. Il le voit en gros, communiste avant guerre, aujourd'hui pass dans le camadverse. Ce lecteur lointain est tent de penser que l'uvre rcente, qu'il n'a plue, porte les marques de ce renversement. On le lui a suggr. Georges Mouncrivait nagure dansles Lettres franaises, propos des Noyers de l'Alten-burg 101 : Tout ce dont Malraux semblait s'tre dlivr - angoisse au regard dudestin de l'homme, absurdit du monde, obsession de la mort - fait irruption dason oeuvre de nouveau, sans opposition que de fragiles motions, que de brv vidences fulgurantes , comme chez Sartre... Dansles Noyers,Pascal a repris

    97 Les Noyers de l'Altenburg, 199.98 L'Espoir , 145, 197, 326 ; Le Temps du mpris, 84.99 L'Espoir , 243.100 Scali, ibid., 287. Dj Les Conqurants, 58.101 27 juin 1946.

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    nommment possession de Malraux tout entier. Un recul sur Pascal ! GeorgMounin est gnreux pour les oeuvres qu'il veut tuer. Le contexte, il est vrai, laise vaguement entendre que Pascal est le nom d'une maladie de la conscience q

    se produit la pubert et au retour d'ge. Voyons donc de plus prs ce recul . Ni les Noyersni les textes qui font groupe avec eux : la [47] confrence de

    l'U.N.E.S.C.O., l'appel de Pleyel, les articles du Rassemblement,a fortiori- laPsychologie de l'art excepte - n'ont l'ampleur des grands romans. Ils voquentplutt la prparation de l'orchestre au concert, lorsque entre deux morceaux, dale dsordre du quatuor, surgissent quelques thmes prcurseurs de l'excutioattendue. Mais prcisment ils sonnent comme une annonce. L'illusion de rbroussement est donne par le mouvement spiral qui ramne en effet certain

    thmes de la premire assise de l'uvre, mais un niveau, dans un clairage, udensit, une perspective radicalement diffrents de ceux que dsormais ils suplombent. Ils dcouvrent l'univers o s'enfonce Malraux la limite de l'effort dconscience, dans des clairs qui ressemblent en effet des merveillements : forme ternelle des expriences frontires, quand l'effort humain n'y a pas encoapport l'ordre, la dtermination, l'habitude. Il n'y a pas de retour Pascal : Pascest prsent d'un bout l'autre de l