Madame de La Fayette - La Princesse de Cleves

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  • La Princesse de ClvesMadame de la Fayette

    Publication: 1678Catgorie(s): Fiction, RomanSource: http://www.gutenberg.org

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  • Le Libraire au Lecteur

    Quelque approbation qu'ait eu cette Histoire dans les lectures qu'on en afaites, l'Auteur n'a p se resoudre se dclarer, il a craint que son nomne diminut le succs de son Livre. Il sait par exprience, que l'oncondamne quelquefois les Ouvrages sur la mdiocre opinion qu'on a del'Auteur, et il sait aussi que la rputation de l'Auteur donne souvent duprix aux Ouvrages. Il demeure donc dans l'obscurit o il est, pour lais-ser les jugements plus libres & plus quitables, & il se montrera nan-moins si cette Histoire est aussi agrable au Public que je l'espre.

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  • Partie 1

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  • La magnificence et la galanterie n'ont jamais paru en France avec tantd'clat que dans les dernires annes du rgne de Henri second. Ceprince tait galant, bien fait et amoureux; quoique sa passion pour Dianede Poitiers, duchesse de Valentinois, et commenc il y avait plus devingt ans, elle n'en tait pas moins violente, et il n'en donnait pas des t-moignages moins clatants.

    Comme il russissait admirablement dans tous les exercices du corps,il en faisait une de ses plus grandes occupations. C'taient tous les joursdes parties de chasse et de paume, des ballets, des courses de bagues, oude semblables divertissements; les couleurs et les chiffres de madame deValentinois paraissaient partout, et elle paraissait elle-mme avec tousles ajustements que pouvait avoir mademoiselle de La Marck, sa petite-fille, qui tait alors marier. La prsence de la reine autorisait la sienne.Cette princesse tait belle, quoiqu'elle et pass la premire jeunesse; elleaimait la grandeur, la magnificence et les plaisirs. Le roi l'avait pouselorsqu'il tait encore duc d'Orlans, et qu'il avait pour an le dauphin,qui mourut Tournon, prince que sa naissance et ses grandes qualitsdestinaient remplir dignement la place du roi Franois premier, sonpre.

    L'humeur ambitieuse de la reine lui faisait trouver une grande dou-ceur rgner; il semblait qu'elle souffrt sans peine l'attachement du roipour la duchesse de Valentinois, et elle n'en tmoignait aucune jalousie;mais elle avait une si profonde dissimulation, qu'il tait difficile de jugerde ses sentiments, et la politique l'obligeait d'approcher cette duchessede sa personne, afin d'en approcher aussi le roi. Ce prince aimait le com-merce des femmes, mme de celles dont il n'tait pas amoureux: il de-meurait tous les jours chez la reine l'heure du cercle, o tout ce qu'il yavait de plus beau et de mieux fait, de l'un et de l'autre sexe, ne manquaitpas de se trouver. Jamais cour n'a eu tant de belles personnes etd'hommes admirablement bien faits; et il semblait que la nature et prisplaisir placer ce qu'elle donne de plus beau, dans les plus grandes prin-cesses et dans les plus grands princes. Madame lisabeth de France, quifut depuis reine d'Espagne, commenait faire paratre un esprit surpre-nant et cette incomparable beaut qui lui a t si funeste. Marie Stuart,reine d'cosse, qui venait d'pouser monsieur le dauphin, et qu'on appe-lait la reine Dauphine, tait une personne parfaite pour l'esprit et pour lecorps: elle avait t leve la cour de France, elle en avait pris toute lapolitesse, et elle tait ne avec tant de dispositions pour toutes les belleschoses, que, malgr sa grande jeunesse, elle les aimait et s'y connaissaitmieux que personne. La reine, sa belle-mre, et Madame, sur du roi,

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  • aimaient aussi les vers, la comdie et la musique. Le got que le roi Fran-ois premier avait eu pour la posie et pour les lettres rgnait encore enFrance; et le roi son fils aimant les exercices du corps, tous les plaisirstaient la cour. Mais ce qui rendait cette cour belle et majestueuse taitle nombre infini de princes et de grands seigneurs d'un mrite extraordi-naire. Ceux que je vais nommer taient, en des manires diffrentes,l'ornement et l'admiration de leur sicle.

    Le roi de Navarre attirait le respect de tout le monde par la grandeurde son rang et par celle qui paraissait en sa personne. Il excellait dans laguerre, et le duc de Guise lui donnait une mulation qui l'avait port plu-sieurs fois quitter sa place de gnral, pour aller combattre auprs delui comme un simple soldat, dans les lieux les plus prilleux. Il est vraiaussi que ce duc avait donn des marques d'une valeur si admirable etavait eu de si heureux succs, qu'il n'y avait point de grand capitaine quine dt le regarder avec envie. Sa valeur tait soutenue de toutes lesautres grandes qualits: il avait un esprit vaste et profond, une menoble et leve, et une gale capacit pour la guerre et pour les affaires.Le cardinal de Lorraine, son frre, tait n avec une ambition dmesure,avec un esprit vif et une loquence admirable, et il avait acquis unescience profonde, dont il se servait pour se rendre considrable en dfen-dant la religion catholique qui commenait d'tre attaque. Le chevalierde Guise, que l'on appela depuis le grand prieur, tait un prince aim detout le monde, bien fait, plein d'esprit, plein d'adresse, et d'une valeur c-lbre par toute l'Europe. Le prince de Cond, dans un petit corps peu fa-voris de la nature, avait une me grande et hautaine, et un esprit qui lerendait aimable aux yeux mme des plus belles femmes. Le duc de Ne-vers, dont la vie tait glorieuse par la guerre et par les grands emploisqu'il avait eus, quoique dans un ge un peu avanc, faisait les dlices dela cour. Il avait trois fils parfaitement bien faits: le second, qu'on appelaitle prince de Clves, tait digne de soutenir la gloire de son nom; il taitbrave et magnifique, et il avait une prudence qui ne se trouve gure avecla jeunesse. Le vidame de Chartres, descendu de cette ancienne maisonde Vendme, dont les princes du sang n'ont point ddaign de porter lenom, tait galement distingu dans la guerre et dans la galanterie. Iltait beau, de bonne mine, vaillant, hardi, libral; toutes ces bonnes qua-lits taient vives et clatantes; enfin, il tait seul digne d'tre compar auduc de Nemours, si quelqu'un lui et pu tre comparable. Mais ce princetait un chef-d'uvre de la nature; ce qu'il avait de moins admirable taitd'tre l'homme du monde le mieux fait et le plus beau. Ce qui le mettaitau-dessus des autres tait une valeur incomparable, et un agrment dans

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  • son esprit, dans son visage et dans ses actions, que l'on n'a jamais vu qu'lui seul; il avait un enjouement qui plaisait galement aux hommes etaux femmes, une adresse extraordinaire dans tous ses exercices, une ma-nire de s'habiller qui tait toujours suivie de tout le monde, sans pou-voir tre imite, et enfin, un air dans toute sa personne, qui faisait qu'onne pouvait regarder que lui dans tous les lieux o il paraissait. Il n'yavait aucune dame dans la cour, dont la gloire n'et t flatte de le voirattach elle; peu de celles qui il s'tait attach se pouvaient vanter delui avoir rsist, et mme plusieurs qui il n'avait point tmoign de pas-sion n'avaient pas laiss d'en avoir pour lui. Il avait tant de douceur ettant de disposition la galanterie, qu'il ne pouvait refuser quelques soins celles qui tchaient de lui plaire: ainsi il avait plusieurs matresses,mais il tait difficile de deviner celle qu'il aimait vritablement. Il allaitsouvent chez la reine dauphine; la beaut de cette princesse, sa douceur,le soin qu'elle avait de plaire tout le monde, et l'estime particulirequ'elle tmoignait ce prince, avaient souvent donn lieu de croire qu'illevait les yeux jusqu' elle. Messieurs de Guise, dont elle tait nice,avaient beaucoup augment leur crdit et leur considration par son ma-riage; leur ambition les faisait aspirer s'galer aux princes du sang, et partager le pouvoir du conntable de Montmorency. Le roi se reposaitsur lui de la plus grande partie du gouvernement des affaires, et traitaitle duc de Guise et le marchal de Saint-Andr comme ses favoris. Maisceux que la faveur ou les affaires approchaient de sa personne ne s'ypouvaient maintenir qu'en se soumettant la duchesse de Valentinois; etquoiqu'elle n'et plus de jeunesse ni de beaut, elle le gouvernait avec unempire si absolu, que l'on peut dire qu'elle tait matresse de sa personneet de l'tat.

    Le roi avait toujours aim le conntable, et sitt qu'il avait commenc rgner, il l'avait rappel de l'exil o le roi Franois premier l'avait en-voy. La cour tait partage entre messieurs de Guise et le conntable,qui tait soutenu des princes du sang. L'un et l'autre parti avait toujourssong gagner la duchesse de Valentinois. Le duc d'Aumale, frre duduc de Guise, avait pous une de ses filles; le conntable aspirait lamme alliance. Il ne se contentait pas d'avoir mari son fils an avec ma-dame Diane, fille du roi et d'une dame de Pimont, qui se fit religieuseaussitt qu'elle fut accouche. Ce mariage avait eu beaucoup d'obstacles,par les promesses que monsieur de Montmorency avait faites made-moiselle de Piennes, une des filles d'honneur de la reine; et bien que leroi les et surmonts avec une patience et une bont extrme, ce conn-table ne se trouvait pas encore assez appuy, s'il ne s'assurait de madame

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  • de Valentinois, et s'il ne la sparait de messieurs de Guise, dont la gran-deur commenait donner de l'inquitude cette duchesse. Elle avait re-tard, autant qu'elle avait pu, le mariage du dauphin avec la reined'cosse: la beaut et l'esprit capable et avanc de cette jeune reine, etl'lvation que ce mariage donnait messieurs de Guise, lui taient in-supportables. Elle hassait particulirement le cardinal de Lorraine; il luiavait parl avec aigreur, et mme avec mpris. Elle voyait qu'il prenaitdes liaisons avec la reine; de sorte que le conntable la trouva dispose s'unir avec lui, et entrer dans son alliance, par le