Les usages stylistiques de l’imparfait -...

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    FRANOIS HEENEN UNIVERSIT DISLANDE

    Les usages stylistiques de limparfait

    Introduction

    epuis presquun sicle dj limparfait du franais ne cesse dattirer la curiosit des chercheurs, quils soient smanti-

    ciens, pragmaticiens, grammairiens ou spcialistes en didactique du franais langue trangre. Les thories sont aujourdhui trs nom-breuses et ce nest pas lobjectif ici den faire un inventaire complet. Un problme fondamental et incontournable pos par cette catgo-rie verbale est la variation de ses valeurs temporelle et aspectuelle. Tout chercheur en smantique du verbe franais y est confront. Pas de nouvelle thorie sur limparfait qui nait t teste sur les usages stylistiques comme limparfait narratif, limparfait contre-factuel, limparfait de clture ou limparfait hypochoristique, pour ne citer que quelques exemples.1 La plasticit de limparfait et son habilit prendre la place dautres temps comme le prsent, le pass simple, le pass compos ou le conditionnel, sont pour lui des ca-ractristiques lgendaires qui lui ont dailleurs valu quelques appella-tions cocasses, telles que le coucou ou bernard-lermite .2 Cette difficult des linguistes expliquer les variations de sens de limparfait se rpercute dans le domaine de lapprentissage du fran-ais langue trangre. Nombreux sont les chercheurs en didactique des langues qui pointent linadquacit des manuels o lemploi de

    1 Lusage du terme stylistique pour dsigner globalement les usages non-temporels, mo-daux ou perfectifs est attest dans Jacques Bres, Limparfait : lun et/ou le multiple? , Nou-veaux dveloppements de limparfait, textes runis par Emmanuelle Labeau et Pierre Larrive, Amster-dam-New York : Rodopi, 2005, pp. 132, ici p. 6.

    2 Termes trouvs dans Jacques Bres, Master 1 sciences du langage, UE 2 V12SL1. Smantiques dis-cursives, p. 60, http ://asl.univ-montp3.fr/L108-09/S2/E21SLL1_Gram1/E21.pdf [tir le 26/02/2014].

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    limparfait est dfini par des indications disparates comme semploie dans une description , exprime une habitude...une hypothse ou semploie dans une formule de politesse .3

    Dans les sections qui vont suivre nous allons voir comment trois approches diffrentes, celle de Pierre Le Goffic, celle de Louis de Saussure et Bertrand Sthioul, et celle dAnne-Marie Berthonneau et Georges Kleiber, nous aident mieux comprendre les origines de cette inconsistance smantique de limparfait. Les fondements tho-riques de ces approches vont tre prciss et nous examinerons la manire dont elles expliquent les usages marginaux de ce tiroir ver-bal. Pour conserver une vision objective de chacune delles, ces ap-proches ne seront pas values lune par apport aux autres et on ne tiendra pas non plus compte des critiques dont elles ont fait lobjet chez dautres chercheurs. Une analyse de leurs points communs sera expose dans une section spare.

    Un obstacle vident pour les lecteurs qui ne connaissent pas lavance toute lhistorique des recherches sur limparfait est de faire la diffrence dans les analyses dont ils prennent connaissance, entre ce qui est dict par des principes thoriques et ce qui est empiri-quement vrifi, cest--dire bas sur des rflexions objectives sur cette catgorie. Le choix des approches dans cet expos est juste-ment justifi par le fait que sur certains points essentiels de sman-tique et de pragmatique, elles ont une vision identique qui ne peut provenir dune prise de position thorique dtermine puisque cha-que approche a sa propre position. Cette vision commune doit au moins en partie provenir de rflexions objectives et intuitives sur limparfait et cest la raison pour laquelle cette vision sera particu-lirement mise en vidence dans la dernire section.

    Brve prsentation de limparfait

    Limparfait du franais est un temps simple (radical suivi des termi-naisons -ais, -ais, -ait, -ions, -iez, -aient, comme par exemple 1sg. Je chantais ... 2pl. Vous chantiez) gnralement dcrit comme poss-

    3 Liste demplois adapte daprs Yvonne Delatour, Dominique Jennepin, Maylis Lon-Dufour, A. Mattl-Yeganeh et Brigitte Teyssier, Grammaire du Franais. Cours de civilisation fran-aise de la Sorbonne, Vanves : Hachette F.L.E., 1991, p. 46.

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    dant une double valeur smantique de temps pass et daspect im-perfectif, diffrente donc de celle du pass simple ou du pass compos considrs eux comme perfectifs. Si on se base sur un ma-triel suffisamment vari on voit pourtant que ces valeurs sont su-jettes des carts trs importants. En langue crite comme parle limparfait est rgulirement utilis avec des valeurs temporelles et aspectuelles compltement diffrentes de celles quon lui attribue dans les manuels de grammaire. La tche des chercheurs est alors de dterminer si le contexte est responsable de ces variations, ou sil faut attribuer limparfait dautres valeurs que le pass et limperfectif. Parmi les grands courants de recherche il y a une ap-proche polysmique qui pose comme prmisse que le sens de base dun verbe peut se modifier en langue, et une approche monosmi-que qui dtermine un sens fondamental de limparfait et qui spcifie comment ce sens sadapte aux usages en question.4 La multiplicit des usages de limparfait nest pas non plus au got de tous les grammairiens. Certains dnoncent une volution dangereuse de la catgorie, un glissement vers le domaine du pass simple ou du pas-s compos.5

    Variation de valeur temporelle pass

    Pour argumenter la valeur fondamentale pass de limparfait il suffit de constater que lorsque le contexte est minimal, on a tendance imaginer laction comme se droulant dans le pass. Si le verbe in-dique une activit dynamique, comme dans lexemple ci-desssous, laction est mme considre comme non-valide au moment de lconc: 1) Je rentrais chez moi. Force sera de croire que le locuteur nest plus en train de ren-trer chez lui au moment de lnonc. Si le verbe exprime un tat,

    4 Pour une discussion sur les problmes de lapproche monosmique voir Emmanuelle La-beau, Lunit de limparfait : vues thoriques et perspectives pour les apprenants du fran-ais langue trangre , Travaux de linguistique 45(2)/2002, pp. 157184, ici p. 160.

    5 Pour plus de dtails concernant les rticences de grammairiens vis--vis de certains usages de limparfait voir Louis de Saussure et Bertrand Sthioul, Imparfait et enrichissement pragma-tique , Nouveaux dveloppement de limparfait, Textes runis par Emmanuelle Labeau et Pierre Larrive, Cahier Chronos 14/2005, pp. 103120, ici p. 103.

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    moins quune information affirme le contraire, on imagine aussi cet tat comme rvolu. Ce serait le cas si quelquun rpondait Jtais sportif la question Tu es sportif ? , bien que la rponse sui-vante soit aussi possible : 2) Jtais sportif, et je le suis encore. Les exemples ci-dessous illustrent cependant des usages cou-rants de limparfait qui nencouragent pas linterprtation de laction comme passe parce que dans la situation de communication telle quon limagine intuitivement, le procs est valide au moment de lnonc. Le problme pos par ces exemples, appels non-temporels, est donc que la valeur pass de limparfait y est appa-remment impertinente : Limparfait de politesse ou dattnuation : 3) A sadresse B qui il veut lui demander un service : Je voulais vous demander un service. Limparfait dit stylistique : 4) A parlant dun vase dans un magasin, quil a finalement dcid de ne pas acheter : Dommage, il tait beau ce vase. Le discours indirect : 5) A parlant B : On ma dit que vous tiez l. Dautres usages sont appels contre-factuels ou modaux par-ce que le procs exprim limparfait est fictif et ne sest jamais d-roul dans le pass. Limparfait hypothtique : 6) A imaginant une action et ses consquences : Si tu faisais cela, je te harais. Limparfait contre-factuel ou dimminence contrecarre : 7) A se rendant compte quil allait tomber dans un pige : Encore un peu et je tombais dans le pige.

    Variation de la valeur aspectuelle

    Anne-Marie Berthonneau et Georges Kleiber rsument trs bien ce que lon entend gnralement par aspect imperfectif de limparfait:

    Solidement ancre dans les travaux antrieurs (Guillaume ; Sten, 1952 ; Klum, 1961 ; Imbs, 1965), [loption aspectuelle] exprime la diffrence

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    fondamentale entre limparfait et le pass simple (et, de faon plus com-plexe, le pass compos) en postulant que limparfait est imperfectif, parce quil prsente la situation dnote dans sa phase mdiane, en droulement, abstraction faite de son dbut et surtout de sa fin, alors que le pass sim-ple est perfectif, parce quil la prsente dans sa totalit, dbut et fin com-pris.6

    Dans lexemple suivant nous pouvons apprcier leffet de la valeur imperfective en comparaison de leffet perfectif du pass compos : 8) Les voyageurs montaient/sont monts dans lautobus. Avec limparfait on imagine des voyageurs montant dans le bus, sans penser ni au dbut ni la fin de lembarquement, alors que le pass compos insiste sur laction globale. Les principaux cas de variation de la valeur aspectuelle sont limparfait narratif et limparfait de rupture o le procs exprim limparfait semble conu dans sa globalit. Cette interprtation glo-bale est suggre par le contexte ou le co-texte, cest dire les l-ments du texte qui prcdent ou suivent le verbe limparfait. Dans la majeure partie des exemples ci-dessous il serait possible de subs-tituer le pass simple ou le pass compos limparfait. 9) Je dit-il tout contre son oreille, et, ce moment, comme par erreur, elle tourna la tte et Colin lui embrassait les lvres. a ne dura pas trs longtemps. 7 Le pronom a faisant rfrence laction de embrassait , il est clair que laction du baiser est vue comme complte. 10) Et lorsque le notaire arriva avec M. Jeoffrin, ancien raffineur de sucre, elle les reut elle-mme et les invita tout visiter en dtail. Un mois plus tard, elle signait le contrat de vente et achetait en mme

    6 Voir Anne-Marie Berthonneau et Georges Kleiber, Pour une nouvelle approche de limparfait. Limparfait, un temps anaphorique mronomique , Langages 112/1993, pp. 5573, ici p. 55. Dans la note 2 en bas de la mme page les auteurs citent brivement dautres manires dexpliquer limperfectivit de limparfait comme la thorie de laspect scant ou de lintervalle ouvert droite. Sappuyant sur une remarque dans Paul Imbs, Lemploi des temps verbaux en franais moderne, Paris : Klincksieck, 4e d., 1965, p. 90, ils sont davis que ces diff-rences dans la formulation ne sont pas importantes dans le cadre dune dfinition gnrale de laspect de limparfait.

    7 Boris Vian, Lcume des jours, exemple cit originellement dans Jacques Bres, Limparfait dit narratif, Paris : CNRS ditions, 2005, p. 7.

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    temps une petite maison bourgeoise sise auprs de Gauderville, sur la grand-route de Montivilliers, dans le hameau de Batteville. Puis, jusquau soir, elle se promena toute seule dans lalle de petite mre, le cur dchir et lesprit en dtresse []. 8 Jacques Bres explique lui-mme comment les exemples dimparfait dans ce passage contredisent la dfinition de laspect imperfectif. Selon lui, chaque procs limparfait rfre un v-nement postrieur lvnement auquel rfre le procs au pass simple ( signait par exemple est postrieur invita ) ce qui contredit le fait que laction limparfait na en principe ni de borne initiale, ni de borne finale.9 11) Bonjour Mercds, cria Irne au passage. Je vous ai apport des pamplemousses, Monsieur adore a, vous les trouverez dans la voiture. Toujours courant, elle se dbarrassait de sa veste, laccrochait au passage une patre du vestibule, sautait dun bond dans le jardin en appelant : H ! Ho ! et savanait de son grand pas vers la tonnelle, en faisant gicler les cailloux. Monsieur Ladmi-ral, rveill, eut un mouvement et fit tomber le journal qui abritait sa tte. 10 Dans cet exemple les actions limparfait semblent senchaner les unes aux autres alors que limparfait nest pas sens exprimer leurs bornes finales. Sur le plan du texte on remarque ga-lement que limparfait fait progresser le rcit, une fonction rserve en principe au pass simple. 12) Le commandant [...] se jeta sur linterphone] et hurla quil avait parler Mr Chisnutt. Trois minutes plus tard, Mr Chisnutt se prsentait chez le commandant. 11

    8 Guy de Maupassant, Une Vie, exemple cit originellement dans Jacques Bres, Limparfait dit narratif. Paris : CNRS ditions, 2005, p. 64.

    9 Voir ibid. 10 Bost, Monsieur Ladmiral va bientt mourir, exemple cit originellement dans Christian Surcouf,

    Lopposition Imparfait/Pass simple : approche thorique et application didactique par le film en franais langue trangre, p. 200, http://tel.archives ouvertes.fr/docs/00/66/08/76/PDF/SURCOUF-_Christian_2007_These_Imparfait_PS.pdf [tir le 26/02/2014].

    11 Exemple cit originellement dans Arie Molendijk, Le pass simple et limparfait : une approche rei-chenbachienne, Amsterdam : Rodopi, 1990, p. 203.

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    Ce dernier exemple illustre un usage rpandu de limparfait appel imparfait de clture. Il est caractris par la prsence dans la mme phrase dun complment circonstanciel qui indique une p-riode relativement brve et marque le fait que laction exprime limparfait est vue comme se ralisant immdiatement aprs cette priode. On remarque de surcrot que se prsentait exprime une action pratiquement ponctuelle ce qui empche la vision de lintrieur caractristique de laspect imperfectif. Le moins quon puisse dire est que la valeur imperfective de limparfait ne joue dans ces exemples aucun rle pour linteprtation gnrale du texte. Malgr lapparente facilit avec la-quelle on le remplacerait par le pass simple, la question reste de sa-voir si limparfait napporte pas dans ces usages un supplment de sens ou sil nentrane pas tout simplement une autre interprtation de lnonc.

    Lapproche inactuelle de Pierre Le Goffic12

    Lapproche inactuelle a t initialement propose par Jacques Da-mourette et douard Pichon qui introduisent le concept toncal pour dcrire une valeur invariable de limparfait, en opposition au noncal du prsent :

    Notre langue conoit que les phnomnes, avec leur dure propre, avec leur caractre de procs de droulement, cest--dire avec ce que nous ap-pelons leur caractre actuel, peuvent tre conus : soit en synchronie et en coralit avec le moi-ici-maintenant, ce qui constitue le centre actuel de lactualit noncale, exprim par le savez [=Prsent] ; soit en dehors de cet-te synchronie et de cette coralit, ce qui constitue le centre actuel de lactualit toncale, exprim par le saviez [=Imparfait]. Il ny a donc quune seule re noncale, celle dont lorigine est le moi-ici-maintenant, mais une infinit dres toncales possibles.13

    12 Deux des principaux articles de ces auteurs sur limparfait sont Pierre Le Goffic, Que limparfait nest pas un temps du pass , Points de vue sur limparfait prsent par Pierre Le Goffic, Caen : Centre de Publications de lUniversit de Caen, 1986, pp. 5569 et Pierre Le Goffic, La double incompltude de limparfait , Modles linguistiques XVI(1)/1995, pp. 133148.

    13 Voir Jacques Damourette et douard Pichon, Des mots la pense, vol. 5, Paris : DArtrey, 1970, p. 246, 1749.

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    Daprs cette remarque, la conception noncale nous fait voir le d-roulement des procs en parallle avec notre propre conception du monde au moment de lnonc. Quand je dis il court je conois chaque tape du procs il, courir comme synchronise avec les autres sensations que je ressens au moment de la parole (le moi-ici-maintenant). Ladjectif toncal qualifie un ensemble de concep-tions diffrentes de la conception noncal. Affirmer que limparfait exprime le toncal permet donc dexpliquer la multitude de ses usa-ges, mais cela revient galement lui confisquer sa valeur temporel-le, puisque nimporte quelle autre poque que le prsent peut tre toncale. Certains linguistes comme Emmanuelle Labeau14 et Lau-rent Gosselin15 ont justement fait remarquer que cette dfinition tait trop large car elle accordait limparfait lexpression du futur ce qui nest pas justifiable. Une autre critique est que si limparfait nindique aucune poque prcisment, comment expliquer cette in-tuition de laction rvolue dans des exemples dcontextualiss comme je rentrais chez moi .16

    Lapproche inactuelle est donc utile pour comprendre les usa-ges contre-factuels ou modaux de limparfait mais ne convient pas de la mme manire pour dcrire ses usages temporels. Voyons maintenant comment Pierre Le Goffic dcrit le sens dlivr par limparfait en se basant sur cette approche inactuelle :

    Inaccompli certain non-prsent, limparfait situe le procs verbal dans un cadre rfrentiel quil ne dtermine par lui-mme que faiblement[], et qui tire toutes ses dterminations du contexte. Ce domaine peut par consquent tre le pass (pass rel de hier il faisait beau), mais aussi un pas-s fictif (linstant daprs le train draillait, au sens de aurait draill), ou un pr-sent transpos, de style indirect (il a dit quil ne pouvait pas venir), un prsent-futur hypothtique aprs si (si jtais riche, ), [] Nous considrons que limparfait est bien le mme dans tous ces emplois sans quaucun deux

    14 Voir Emmanuelle Labeau, Lunit de limparfait : vues thoriques et perspectives pour les apprenants du franais langue trangre , p. 166.

    15 Voir Laurent Gosselin, Temporalit et modalit, Louvain-la-Neuve : Duculot, 2005, p. 160.

    16 Ibid., p. 3

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    soit considrer en droit comme premier, au pont de dpart dune exten-sion vers les autres.17

    On voit ici comment Pierre Le Goffic exploite la notion toncale de Jacques Damourette et douard Pichon pour expliquer le lien entre le sens de base de limparfait et ses diffrents usages : limparfait est non-prsent, son procs doit donc tre situ dans un cadre rfren-tiel autre que celui du moi-ici-maintenant, et cest l que ce procs acquiert ses caractristiques temporelles et modales propres. Un progrs par rapport la dfinition de Jacques Damourette et douard Pichon est quen incluant le mode du certain dans sa dfi-nition, Pierre Le Goffic arrive expliquer la diffrence entre limparfait et le futur ou le conditionnel. Limparfait exprime tou-jours une assertion des faits, que ceux-ci soient conus dans un ca-dre rel ou irrel. Leffet de vridicit, ou effet dramatique, comme certains lappellent, caractrise son usage. On peut dailleurs appr-cier cette diffrence de style en comparant un imparfait dimminence contrecarre qui laisse imaginer le procs comme rel, alors quun conditionnel insiste sur son irralit : 13) Encore un peu et je tombais dans le pige / Encore un peu et je serais tomb dans le pige.

    Voyons maintenant avec un des exemples cits par Pierre Le Goffic comment cette notion de cadre rfrentiel en partie indfini permet dexpliquer quun procs exprim limparfait peut tout aussi bien prendre des caractristiques de pass rel que de pass fictif : 14) Sans vous je mennuyais. 18

    Le fait que limparfait nindique pas prcisment de cadre rf-rentiel incite le destinataire de cet nonc en chercher un. Il est naturel que cette recherche lencourage interprter laction je mennuyais travers la situation la plus accessible, offerte par le co-texte, celle dsigne par le syntagme sans vous . Si cette situa-tion dsigne par sans vous est conue comme relle, la lecture

    17 Le Goffic, Que limparfait nest pas un temps du pass , pp. 5556. 18 Ibid., p. 64.

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    de je mennuyais sera un pass rel. Ce serait le cas par exemple si le destinataire venait darriver et mettait fin la solitude du locu-teur. Mais si les deux interlocuteurs taient ensemble depuis dj un certain temps, sans vous reprsenterait une situation fictive et la consquence serait une lecture galement fictive de je mennuyais .

    Dans une publication ultrieure Pierre Le Goffic prcise les conceptions de non-prsent et de cadre rfrentiel en introduisant celle de monde inaccessible au moi-ici-maintenant : Tous les emplois de limparfait, temporels ou non, ont en commun une ca-ractristique de renvoyer des mondes en un certain sens inacces-sibles pour le moi-ici-maintenant du locuteur .19 Cette nouvelle no-tion lui permet dexpliquer facilement limparfait hypothtique et limparfait de discours indirect o il sert selon lui signaler un monde inaccessible et tranger.

    Lapproche procdurale de Louis de

    Saussure et Bertrand Sthioul20

    Louis de Saussure et Bertrand Sthioul basent leur analyse de limparfait sur les principes de la smantique procdurale selon les-quelles certaines expressions linguistiques, au lieu de communiquer des informations conceptuelles, encodent des instructions dont le destinataire se sert pour construire le sens de lnonc.21 Selon eux limparfait encode une procdure en incluant dans son sens des va-riables quil faut dterminer, en respectant certaines coordonnes. Ces lments sont un point de vue P partir duquel est vu un v-nement E et qui est dtach du moment de lnonc S. Le destina-taire voulant identifier P cherche dans le contexte ou la situation du discours une rfrence temporelle passe, car cest daprs Louis de

    19 Le Goffic, La double incompltude de limparfait , p. 138. 20 Deux de leurs principaux articles sur limparfait sont Louis de Saussure et Bertrand Sthioul,

    Limparfait narratif : point de vue (et images du monde) , Cahiers de praxmatique 32/1999, p. 167188 et Louis de Saussure et Bertrand Sthioul, Imparfait et enrichissement pragmati-que , Nouveaux dveloppement de limparfait, Textes runis par Emmanuelle Labeau et Pierre Larrive, Cahier Chronos 14/2005, pp. 103120.

    21 Pour la smantique procdurale voir Diane Blakemore, Semantic Constraints on Relevance, Ox-ford : Blackwell, 1987.

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    Saussure et Bertrand Sthioul la faon la plus naturelle de diffren-cier P de S : 15) Lanne dernire, jtais Genve.

    Le complment de temps Lanne dernire constitue une va-leur potentielle de P puisquil reprsente une priode antrieure et donc diffrente de celle de lnonc et dans les limites de laquelle il est facile dimaginer le procs tre Genve .

    Ce type dinterprtation de base est appel par Louis de Saussu-re et Bertrand Sthioul usage descriptif , un terme emprunt la thorie de la pertinence, et qui signifie que lnonc est la descrip-tion dun tat de fait. 22 Si le destinataire nest pas satisfait de cette interprtation il conclura que lnonc reprsente une pense at-tribue . Illustrons cette deuxime possibilit avec un exemple dimparfait dattnuation :

    3a) (A sapprtant demander un service son voisin B) je voulais vous demander un service 23

    B sait que le procs vouloir demander un service est valide au moment de lnonc et il lui importe peu dtre inform quil tait dj vrai un moment du pass. Abandonnant donc lide que A soit en train de dcrire un tat de fait, il conclut que lnonc re-prsente une pense et que P fait rfrence au moment o cette pense a t formule.

    Ce second type dinterprtation, appel usage interprtatif dans la terminologie de la thorie de la pertinence, rend compte de tous les usages de limparfait o lidentification de P comme rf-rence temporelle, pour des raisons contextuelles ou pragmatiques, ne convient pas au destinataire. Voici un exemple o cet usage est justifi parce quil permet de communiquer quelque chose de plus quune simple indication sur le schma temporel de lnonc : 16) Judith ne reconnut pas le joyeux colporteur qui la quittait quelques semaines plus tt 24

    22 Pour la thorie de la pertinence, voir Dan Sperber et Deirdre Wilson, Relevance : Communica-tion and Cognition, Cambridge MA : Blackwell, Oxford and Harvard University Press, 1986.

    23 Voir ibid., p. 3. 24 Andr Schwarz-Bart, Le dernier des justes, exemple cit originellement dans Arne Klum, Verbes

    et adverbes, Uppsala : Almqvist et Wiksell, 1961, p. 258.

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    En lisant ce passage on comprend que ce nest pas partir de lintervalle du pass indiqu par quelques semaines plus tt quil faut imaginer lvnement le colporteur quitte Judith quelques semaines plus tt , mais bien partir de la pense de Judith au moment o elle reconnut lhomme en question. Cette subtilit naurait dailleurs pas t ressentie si lauteur avait utilis le plus que parfait : Judith ne reconnut pas le joyeux colporteur qui lavait quitte quelques semaines plus tt .

    Lavantage de la thorie de Louis de Saussure et Bertrand Sthioul est dexpliquer que les variations de sens de limparfait sont le produit dune opration pragmatique universelle, en loccurrence lenrichissement pragmatique : les apparentes contradictions entre valeurs sinscrivent non pas dans une opposition complexe mais plutt dans des types denrichissements pragmatiques, raliss des conditions contextuelles bien identifiables 25. Les cas o lnonc comprenant le verbe limparfait voque des faits contre-factuels, sont expliqus par Saussure et Sthioul de la manire suivante. Re-prenons ici un exemple caractristique de cet usage : 7a) A se rendant compte quil allait tomber dans un pige : Encore un peu et je tombais dans le pige. 26

    Le destinataire est alors amen se reprsenter une situation, par ailleurs non avre, dans laquelle ces conditions auraient t remplies. Cet imparfait de consquence non ralise , qui ne peut tre compris dans une lecture descriptive, fait postuler un sujet de conscience qui observe une scne dans un autre monde possible .27

    25 Saussure et Sthioul, Imparfait et enrichissement pragmatique , p. 117.

    26 Exemple dj cit p. 46. 27 Ibid., pp. 116117.

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    Lapproche anaphorique de Anne-Marie Berthonneau et Georges Kleiber28

    Lapproche anaphorique est parallle lapproche aspectuelle.29 Sans se contredire, elles mettent chacune en vidence des caractris-tiques diffrentes de limparfait. Lhypothse de cette approche est que limparfait renvoie toujours une entit temporelle prsente dans le co-texte ou accessible dans la situation immdiate. Pour ar-gumenter la ncessit de ce renvoi on a notamment fait remarquer que sans une telle entit temporelle linterprtation de la phrase res-tait incomplte : 17) Jean achetait des fruits

    La phrase en elle-mme ne suffit pas. Le lecteur/auditeur reste en attente. Il suffit dajouter une autre phrase, par exemple il vit une grosse araigne entre deux oranges , pour que lnonc adopte un sens. Un autre argument des anaphoristes est le fait quil est presquimpossible de formuler une question avec quand si le verbe est limparfait : 18) Quand est-ce que Jean achetait des fruits ?

    Le seul contexte possible serait que la question porte sur un an-tcdent temporel dj mentionn et quon demande de rpter : Quest-ce que tu as dit ? Quand est-ce que Jean achetait des fruits ?

    Un autre point important de lhypothse anaphorique est que la relation entre limparfait et son antcdent est une relation de cor-frence ou en dautres termes de simultanit globale : 19) Paul rentra chez lui. Marie faisait la vaisselle.

    Laction de Paul est vue comme entirement synchronique celle de Marie. Un argument important pour la simultanit globale est quil est impossible de diviser lentit rfrentielle en intervalles

    28 Leur premier article sur limparfait est Anne-Marie Berthonneau et Georges Kleiber, Pour une nouvelle approche de limparfait. Limparfait, un temps anaphorique mronomique , Langages 112/1993, p. 5573. Pour les rfrences de leurs autres ouvrages sur limparfait jus-quen 2000 voir Anne-Marie Berthonneau et Georges Kleiber, Un imparfait de plus et le train draillait , Modes de reprages temporels, textes runis par Sylvie Mellet et Marcel Vuillaume, Am-sterdam-New York : Rodopi, 2003, p. 124, ici p. 2224.

    29 Voir les rfrences des principaux articles sur cette approche dans Berthonneau et Kleiber, Pour une nouvelle approche de limparfait. Limparfait, un temps anaphorique mronomi-que , p. 56.

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    alors que cela ne pose pas de problme si le verbe est au pass compos : 20) *Lanne dernire il faisait chaud Paris, en mai. Lanne dernire il a fait chaud Paris, en mai.

    Linnovation apporte par Anne-Marie Berthonneau et Geor-ges Kleiber dans lapproche anaphorique est de considrer lantcdent comme porteur de caractristiques conceptuelles et non pas uniquement temporelles :

    le statut anaphorique dun temps grammatical ne peut plus se limiter au seul temps : Puisque le rfrent est la situation elle-mme, dune certaine faon cest aussi celle-ci qui, dans le cas dun temps anaphorique, est ana-phorique, cest--dire quelle est en relation avec un tat de choses dj mentionn ou manifeste dune autre faon. Il est alors normal que cette relation danaphoricit ne se limite plus seulement au temps, puisquil sagit de situations ayant leurs caractristiques propres qui sont en rapport, mais quil faille encore un autre type de continuit rfrentielle.30

    Ils constatent avec justesse que la seule prsence dun circonstant temporel dans la phrase ne suffit pas pour justifier lemploi de limparfait : 21) Hier, je dmnageais.

    Linterprtation de la phrase reste incomplte malgr la prsen-ce du complment hier . En se basant sur cette nouvelle concep-tion de lanaphore, Anne-Marie Berthonneau et Georges Kleiber redfinissent la valeur de limparfait de la manire suivante :

    (i) limparfait est un temps anaphorique, mais lantcdent nest pas un moment dans le pass, mais une situation dans le pass ; (ii) la relation anaphorique qui unit limparfait son antcdent nest pas une relation de corfrence globale (et donc de simultanit temporelle), sur le modle de lanaphore pronominale, mais une relation mronomique : limparfait pr-sente le procs auquel il sapplique comme une partie, un ingrdient dune situation passe saillante. 31

    30 Voir Berthonneau et Kleiber, Pour une nouvelle approche de limparfait. Limparfait, un temps anaphorique mronomique , p. 66.

    31 Voir Berthonneau et Kleiber, Un imparfait de plus et le train draillait , p. 21.

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    Afin de nous rendre compte de la diffrence entre cette dfinition et lancienne, considrons lexemple suivant : 22) Jean se mit en route dans sa nouvelle Mercedes (El). Il attrapa une contravention (E2). Il roulait trop vite (E3) 32

    La question est de comprendre quel est lantcdent de roulait trop vite . Ni E1 ni E2 selon lancienne vue, car aucune de ces deux actions ne rentrent globalement dans E3 : E1 est au moins en partie postrieur E3 et E2 lui est antrieur. La rponse serait que lantcdent est une phrase implicite comme Jean se dplace en voiture que lon peut facilement dduire de E1, mais lassociation entre cette phrase et E3 est contre-intuitive. Comme le disent An-ne-Marie Berthonneau et Georges Kleiber lexplication doit mani-festement introduire un lien entre le fait davoir attrap une contra-vention et celui davoir roul trop vite .33 Si lon admet maintenant que E3 est ingrdient dune situation saillante, comme la dfinition ci-dessus nous suggre de faire, on naura aucun mal tablir un lien entre E3 et E2 savoir que le fait de rouler trop vite est la cau-se de celui dattraper une contravention. Anne-Marie Berthonneau et Georges Kleiber prcisent encore que leur thorie permet dexpliquer pourquoi la variante suivante serait dviante : 23) Jean se mit en route dans sa nouvelle Mercedes (El). Il attrapa une contravention (E2). ? I1 roulait avec plaisir (E3) 34

    Daprs eux elle est dviante parce quon ne voit pas en quoi rouler avec plaisir peut tre considr comme une partie anapho-rique de attraper une contravention. 35

    La thorie de lanaphorique mronomique rend facilement compte des diffrents usages de limparfait en discours.36 Selon An-

    32 Berthonneau et Kleiber, Pour une nouvelle approche de limparfait. Limparfait, un temps anaphorique mronomique , p. 68.

    33 Ibid., p. 69. 34 Ibid., p. 69. 35 Ibid., p. 69. 36 Pour leur analyse de limparfait de rupture voir Anne-Marie Berthonneau et Georges Klei-

    ber, Pour une ranalyse de limparfait de rupture dans le cadre de lhypothse anaphorique mronomique , Cahiers de praxmatique 32/1999, pp. 119166. Pour limparfait contre-factuel voir Berthonneau et Kleiber, Un imparfait de plus et le train draillait , et pour leur analyse de limparfait de politesse voir Anne-Marie Berthonneau et Georges Kleiber, Imparfait et politesse : rupture ou cohsion ? , Travaux de linguistiques 29/1994, pp. 5992.

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    ne-Marie Berthonneau et Georges Kleiber, dans tous ces usages, limparfait est utilis pour sa fonction de base qui est dinciter le lec-teur/auditeur identifier une situation saillante dont la situation limparfait reprsente une partie. Que dans certains exemples cette situation antcdente soit relle et que dans dautres elle soit fictive ne dpend pas de la valeur de limparfait mais du contexte. Nous pouvons illustrer cette position dAnne-Marie Berthonneau et Georges Kleiber en comparant deux usages stylistiques de limpar-fait, limparfait de clture et limparfait contre-factuel. Reprenons les exemples de ces deux catgories, dj cits page 4 et 6 : 12a) Le commandant (...) se jeta sur linterphone] et hurla quil avait parler

    Mr Chisnutt. Trois minutes plus tard, Mr Chisnutt se prsentait chez le commandant. 37 7b) Encore un peu et je tombais dans le pige.

    Dans le premier exemple la situation de Mr Chisnutt se prsen-tant chez le commandant est un lment tout fait compatible avec la situation du commandant hurlant pour que ce Mr Chisnutt vien-ne le voir, exprime par la premire phrase. Cette situation antc-dente contient certes des lments sous-entendus comme par exemple le moment o Mr Chisnutt a appris quon lappelait ou son dplacement jusqu lendroit o se trouvait le commandant. Mais ces lments forment une chane logique avec le restant du rcit. Dans le second exemple, A tombant dans le pige est galement compatible avec la situation passe dans laquelle B a essay de faire tomber A dans un pige. La diffrence est quici cette situation an-tcdente contient un lment qui contredit en partie la situation de communication, le fait imagin que B ait finalement fait tomber A dans le pige, alors que la tromperie na en ralit jamais abouti. On voit donc que limparfait nest pas responsable de la diffrence de modalit entre ces deux exemples mais que cette variation est due un rapport diffrent entre ce que le locuteur/auditeur sait et tient pour vrai et ce que limparfait lincite concevoir. Ce rapport chan-ge effectivement dun exemple un autre.

    37 Berthonneau et Kleiber, Pour une ranalyse de limparfait de rupture dans le cadre de lhypothse anaphorique mronomique , p. 146.

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    Les points communs des trois analyses

    Ces trois analyses ne semblent en principe pas comparables puis-quelles sont bases sur des approches diffrentes : inactuelle, pro-cdurale, ou anaphorique. Elles dterminent le sens fondamental de limparfait de faons diffrentes : un temps inaccompli certain non-prsent pour la premire, une procdure pour la seconde, un temps anaphorique mronomique pour la troisime. Nanmoins el-les prsentent des points communs importants que nous allons mettre en vidence dans ce chapitre. Une premire chose est que toutes les trois relativisent dune manire gnrale limportance de la valeur temporelle des temps verbaux. Ainsi pour Pierre Le Gof-fic, les temps peuvent exprimer le temps, mais ne le signifient pas et il nest ... pas de tiroir verbal dont il soit vident... que son signifi serait de localiser dans une chronologie. 38 Louis de Saussu-re et Bertrand Sthioul partent du principe que la signification dun temps est procdurale : dcrire la signification dun temps verbal revient tablir la procdure que lallocutaire applique lorsquil in-terprte un nonc contenant ce temps. 39 Limparfait donnerait donc une procdure pour construire un schma temporel, mais la construction mme dpendrait des lments contextuels. Anne-Marie Berthonneau et Georges Kleiber vont encore plus loin dans cette remise en question de la valeur temporelle, en affirmant que les temps grammaticaux nont pas comme but de rfrer des mo-ments mais plutt didentifier des procs, des tats ou des vne-ments.40

    Autre point commun important, les trois approches saccordent sur le fait que le sens de limparfait comporte un ou plusieurs lments dterminer. Ces lments sont, dans la thorie de Pierre Le Goffic, un monde inaccessible partir du moi-ici-maintenant, dans celle de Louis de Saussure et Bertrand Sthioul ce

    38 Voir les deux citations dans Le Goffic, La double incompltude de limparfait , pp. 145146.

    39 Voir Saussure et Sthioul, Imparfait et enrichissement pragmatique , p. 105. 40 Voir Berthonneau et Kleiber, Pour une nouvelle approche de limparfait. Limparfait, un

    temps anaphorique mronomique , p. 66.

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    sont les variables E, P et S, et dans celle de Anne-Marie Berthon-neau et Georges Kleiber cest un tat de chose dont le procs ex-prim limparfait est une partie. Puisque, comme laffirment ces auteurs, ces entits dterminer sont indissociables du sens de limparfait, il faut conclure quelles sont encodes par le morphme de ce tiroir verbal et que le destinataire ne peut les contourner. Cela signifie galement, et surtout, que le raisonnement dont se sert le destinataire pour dfinir ces entits est automatique.

    Comprendre les emplois stylistiques

    travers les trois approches

    Aucune de ces trois approches na pour objet principal dexpliquer les emplois stylistiques de limparfait. Elles cherchent avant tout dfendre une conception gnrale de ce tiroir verbal et les emplois non-temporels, modaux ou perfectifs, ny sont analyss quaccessoirement. Il y a donc invitablement dans ces analyses une part darbitraire. On le constate notamment dans le cas de limparfait de politesse par le fait que chaque auteur dfini leffet de politesse sa manire : pour Louis de Saussure et Bertrand Sthioul la politesse mane du fait que lnonc reprsente une pense, et non directement un fait alors que pour Anne-Marie Berthonneau et Georges Kleiber la courtoisie consiste prsenter linterlocuteur comme linstigateur de la demande .41 Pourquoi deux effets diffrents ? On ne peut sempcher de penser que ces dfinitions soient influences par les conceptions gnrales de limparfait que ces auteurs dfendent.

    Forcment plus objectifs, puisquils sont communs aux trois approches, les deux points de vue mis en vidence dans la section prcdente nous offrent des indices importants pour comprendre ces emplois stylistiques. Nous allons voir comment il serait possible uniquement sur base de ces opinions de concevoir une explication pour limparfait de politesse. Reprenons, pour illustrer cette explica-tion, lexemple cit page 3 :

    41 Voir Saussure et Sthioul, Imparfait et enrichissement pragmatique , p. 110 et Berthonneau et Kleiber, Imparfait et politesse : rupture ou cohsion ? , p. 82.

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    3b) (A sadressant B qui il veut demander un service) Je voulais vous demander un service.

    Rappelons que dans cet emploi, la valeur temporelle pass de limparfait nest pas pertinente puisque le procs est valide au mo-ment de lnonc. On peut dduire de cela que limparfait dans cet exemple ne contribue pas la construction du schma temporel et que sa fonction est pragmatique. Par ce dernier terme il faut com-prendre quen obligeant B expliciter les variables incluses dans le sens de limparfait, A compte le laisser infrer lui-mme leffet de politesse. Pour prouver que cette explication ne contredit aucune des trois approches nous allons imaginer trois scnarios diffrents : dans le premier, B va expliciter les variables E, P et S et infrer que E est une pense, en accord avec les opinions de Louis de Saussure et Bertrand Sthioul, dans le second il va chercher un monde diff-rent du moi-ici-maintenant comme le prconise Pierre Le Goffic, et dans le troisime il va suivre la trajectoire anaphorique mronomi-que de Anne-Marie Berthonneau et Georges Kleiber, et dcouvir quil est linstigateur de la demande.

    Dans le premier de cas, la forme expliciter doit tre : il y a un vnement E, vu partir dun point de perscpective P qui est diffrent de S . Imaginons que B attribue dans un premier temps E la valeur A veut me demander un service et P la valeur maintenant . Cest la trajectoire la plus conomique puisquelle lie les entits dfinir avec des concepts directement accessibles dans la situation de lnonc. B se rendra compte cependant que cette in-terprtation est fausse puisquelle implique P ( maintenant ) = S qui contredit une partie de la forme dcode. Donc il va remettre en question son interprtation de E qui ne sera plus A veut me demander un service mais la pense de cette proposition et de l il trouvera que P est un moment diffrent de S, celui o il imagine que cette pense fut faite.42

    Pour tester notre explication sur le schma propos par Pierre Le Goffic nous avons plus de libert car leffet de politesse nest

    42 Ce nouveau choix de B sexpliquerait par la notion de cot dinterprtation propose par la thorie de la pertinence (v. Extent condition 2 dans Sperber et Wilson, Relevance : Communication and Cognition, p. 145) : Leffort dimaginer A veut me demander un service comme vu dun moment du pass est plus important pour B que celui dassigner une nouvelle rfrence E.

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    pas dfini dune manire fixe dans le cadre de cette approche. Nous devons simplement imaginer une forme de politesse que B dcou-vrirait en cherchant expliciter la forme dcode suivante : il y a un moment dans un monde inaccessible partir du moi-ici-maintenant durant lequel il y a A qui veut me demander un servi-ce . B va probablement se demander pourquoi cette proposition A veut me demander un service nest pas dans le monde du moi-ici-maintenant. Il peut faire trois hypothses pour expliquer cette incompatibilit :

    a) A nest pas lagent de veut demander un service . b) A ne veut rien. c) A ne veut pas demander un service. Il considre probablement les hypothses b. et c. comme trop

    contradictoires avec la situation de lnonc puisquil est clair que A va demander un service. Il opte donc pour la premire hypothse et imagine un agent qui est diffrent de A dans le moi-ici-maintenant. Sa conclusion sera que lagent est A dans le pass. Il imaginera le monde de A dans le pass et dterminera un moment dans ce monde auquel correspond la proposition A dans le pass veut demander un service. Si on considre que leffet dattnuation r-side dans le fait que A se dresponsabilise vis--vis de limpact de sa phrase, on peut dire quici aussi cet effet est li au raisonnement en-clench par lentit indfinie de limparfait, le monde dans lequel le procs vient se placer.

    Pour le troisime scnario, conforme aux dfinitions dAnne-Marie Berthonneau et Georges Kleiber, nous allons suivre la des-cription que ces auteurs font eux-mmes du fonctionnement de limparfait de politesse : le locuteur, en employant limparfait, jus-tifie en fait sa demande t0 en renvoyant, par je voulais, ..., une si-tuation du pass, accessible linterlocuteur o les signes de son d-sir taient perceptibles avant quil les mentionne lui-mme .43 La valeur anaphorique de limparfait oblige B joindre la situation de communication avec une situation passe saillante. Il peut sagir du bref instant o B a aperu A avant quil narrive, ou dun change verbal pralable. Le seul critre pour dterminer cet antcdent est

    43 Berthonneau et Kleiber, Imparfait et politesse : rupture ou cohsion ? , pp. 8182.

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    que le dsir de A de demander un service y soit inclus ou en dautres mots que ce dsir soit compatible avec cette situation. En lui faisant chercher lantcdent de je voulais vous demander un service A communique donc B quil y a effectivement une situa-tion quil est sens connatre, et dans laquelle A tait dj reconnu comme demandeur de service. De ce fait la phrase de A lui semble dune banalit renversante, cest comme sil lavait formule lui-mme, et cest de cette manire que lui vient cette impression dtre linstigateur de la demande . Ce scnario respecte les coordon-nes tablies par Anne-Marie Berthonneau et Georges Kleiber et confirme, comme les deux prcdents, notre hypothse que limparfait incite le destinataire infrer lui-mme leffet de polites-se.

    Lhypothse que limparfait prenne une fonction procdurale dans les cas o ses valeurs temporelles et/ou aspectuelles sont im-pertinentes devra certainement tre teste sur dautres emplois sty-listiques. Le but de cette section tait avant tout de montrer quune telle hypothse tait compatible avec les approches en question.

    Conclusions et perspectives

    Il y a deux manires de mesurer les progrs raliss dans les analy-ses des emplois stylistiques de limparfait : soit valuer individuel-lement chaque approche qui a trait directement ou indirectement du problme, soit rechercher les points communs entre ces appro-ches pour constituer les bases dune thorie gnrale qui servirait expliquer ces emplois marginaux. Le problme de la premire m-thode est quil ny a aucun critre objectif qui permet de prouver que lune des approches soit plus juste ou meilleure que les autres, ni dans sa conception gnrale de limparfait, ni dans sa manire danalyser les emplois stylistiques. Par contre, ce que cet article a tent de prouver, cest quau-del des diffrentes conceptions tho-riques, les travaux sur limparfait de ces trente dernires annes ont mis en vidence certaines caractristiques fondamentales de ce tiroir verbal. Les approches qui ont t prsentes dans cet expos insis-tent toutes sur le fait que la forme dcode dune expression qui a t communique avec un verbe limparfait comporte systmati-quement une variable saturer. La nature de cette variable reste un

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    sujet de controverse puisque chaque approche la dfinit selon sa propre conception gnrale du tiroir verbal. Mais ce que cette opi-nion commune implique ncessairement, est que limparfait oblige systmatiquement le destinataire effectuer des oprations infren-tielles spcifiques pour interprter la forme propositionnelle de lnonc. Ce dernier point semble llment le plus important que lon peut dgager de la lecture des diffrentes approches de limparfait. Lhypothse que lon peut faire partir de cette obser-vation est que dans ses emplois stylistiques limparfait a une fonc-tion pragmatique. Sachant que le destinataire va raliser des opra-tions infrentielles particulires pour trouver la forme proposition-nelle de lnonc, le locuteur peut anticiper sur les effets cognitifs engendrs par ces oprations et sen servir dans un but communica-tif. Pour argumenter cette hypothse il faudra sinterroger sur ce qui incite un locuteur utiliser un imparfait dans les emplois stylistiques plutt quun prsent, un conditionnel ou un pass simple. De quelle manire ce choix est-il sens influencer positivement linterprtation de lnonc ? Y a-t-il une caractristique cognitive qui serait com-mune ces emplois et compatible avec les emplois standards ? En essayant de rpondre ces questions on sera peut-tre oblig de remettre en cause lexistence dune variable dans le sens de limparfait et de dsigner plutt la valeur imperfective, la vision de la situation dnote dans sa phase mdiane, en droulement , comme lopration infrentielle en question, celle qui influence linterprtation gnrale de lnonc et dont un locuteur se servirait pour faire faire au destinataire des implications quil considre per-tinentes.

    Frnsk lsingart n horfs- og tarmerkingar

    greininni er fjalla um hvernig kenningar Pierre Le Goffic, Louis de Saussure, Bertrand Sthioul, Anne-Marie Berthonneau og Geor-ges Kleiber geta gagnast vi a skilja afbrigilega notkun frnsku lsingartinni imparfait, ar sem tarmerking og loki horf virist ekki taka gildi. Ger er grein fyrir hverri kenningu fyrir sig srkflum og san eru sameiginleg vihorf eirra skou. Allar essar kenningar leggja herslu a merkingu frnsku lsingar-tarinnar s breyta sem arf a kvara. Til a finna gildi essarar

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    breytu arf vimlandinn a draga srstakar vibtarlyktanir sem bi mlandinn og vimlandinn geta mynda sr fyrir fram. grundvelli essa sameiginlega vihorfs ofangreindra frimanna er s tilgta sett fram hr a essari afbrigilegu notkun ar sem l-singartin ntist ekki til a tmasetja verknainn s hlutverk hen-nar pragmatskt. Me v er tt vi a imparfait-tin s srstakle-ga notu slkum tilvikum til a hafa hugrn hrif me v a tlast til ess af vimlandanum a hann dragi lyktanir. Tilgtan er skr me dmi r svokallari kurteisislsingart (fr. imparfait de politesse) ar sem vimlandinn uppgtvar sjlfur kurteisismer-kingu setningarinnar me v a leita a gildi breytunnar. Lykilor: frnsk mlfri, merkingarfri, mlnotkunarfri (pragmatk), tarmerking, horfsmerking

    French imparfait without aspecto-temporal value

    This paper deals with some special uses of the French imperfect (Fr. imparfait) where past meaning and imperfective aspect seem ir-relevant. First we examine one by one the different explanations proposed by Pierre Le Goffic, Louis de Saussure, Bertrand Sthioul, Anne-Marie Berthonneau and Georges Kleiber, and then we consi-der what they have in common. All these approaches emphasize the fact that the constitution of the propositional form of a sentence whose verb is in imparfait always involves a variable that needs to be determined. Based on this opinion, the article makes the hypothesis that the function of imparfait is sometimes pragmatical. When it does not serve to situate an event in time, it is used to produce a desired cognitive effect through the inferential operations which it forces the interlocutor to perform. This hypothesis is illustrated with an example of the imperfect of politeness (Fr. imparfait de poli-tesse) where the interlocutor discovers the politeness of the sentence by searching for the value of the variable himself. Keywords: French grammar, semantics, pragmatics, semantics of ten-ses, semantics of aspects