Les tribulations d'un Chinois en Chine · PDF fileJules Verne 1828-1905 Les tribulations...

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Transcript of Les tribulations d'un Chinois en Chine · PDF fileJules Verne 1828-1905 Les tribulations...

  • Jules Verne

    Les tribulations dunChinois en Chine

    BeQ

  • Jules Verne1828-1905

    Les tribulations dunChinois en Chine

    roman

    La Bibliothque lectronique du QubecCollection tous les vents

    Volume 26 : version 2.0

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  • Du mme auteur, la Bibliothque :

    Famille-sans-nomLe pays des fourrures

    Un drame au Mexique, et autres nouvelles

    Docteur OxUne ville flottanteMatre du mondeMichel Strogoff

    De la terre la luneLe Phare du bout du

    mondeSans dessus dessousLArchipel en feuLes Indes noires

    Le chemin de FranceLle hlice

    Clovis Dardentor

    Lcole des RobinsonsCsar Cascabel

    Le pilote du DanubeHector ServadacMathias Sandorf

    Le sphinx des glacesVoyages et aventures du capitaine HatterasLes cinq cent millions

    de la BgumUn billet de loterie

    Le ChancellorFace au drapeauLe Rayon-Vert

    La JangadaLle mystrieuse

    La maison vapeurLe village arien

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  • Les tribulations dunChinois en Chine

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  • I

    O la personnalit et la nationalit des personnages se dgagent peu peu

    Il faut pourtant convenir que la vie a du bon ! scria lun des convives, accoud sur le bras de son sige dossier de marbre, en grignotant une racine de nnuphar au sucre.

    Et du mauvais aussi ! rpondit, entre deux quintes de toux, un autre, que le piquant dun dlicat aileron de requin avait failli trangler !

    Soyons philosophes ! dit alors un personnage plus g, dont le nez supportait une norme paire de lunettes larges verres, montes sur tiges de bois. Aujourdhui, on risque de strangler, et demain tout passe comme passent les suaves gorges de ce nectar ! Cest la vie, aprs tout !

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  • Et cela dit, cet picurien, dhumeur accommodante, avala un verre dun excellent vin tide, dont la lgre vapeur schappait lentement dune thire de mtal.

    Quant moi, reprit un quatrime convive, lexistence me parat trs acceptable, du moment quon ne fait rien et quon a le moyen de ne rien faire !

    Erreur ! riposta le cinquime. Le bonheur est dans ltude et le travail. Acqurir la plus grande somme possible de connaissances, cest chercher se rendre heureux !...

    Et apprendre que, tout compte fait, on ne sait rien !

    Nest-ce pas le commencement de la sagesse ?

    Et quelle en est la fin ? La sagesse na pas de fin ! rpondit

    philosophiquement lhomme aux lunettes. Avoir le sens commun serait la satisfaction suprme !

    Ce fut alors que le premier convive sadressa directement lamphitryon, qui occupait le haut

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  • bout de la table, cest--dire la plus mauvaise place, ainsi que lexigeaient les lois de la politesse. Indiffrent et distrait, celui-ci coutait sans rien dire toute cette dissertation inter pocula.

    Voyons ! Que pense notre hte de ces divagations aprs boire ? Trouve-t-il aujourdhui lexistence bonne ou mauvaise ? Est-il pour ou contre ?

    Lamphitryon croquait nonchalamment quelques ppins de pastques ; il se contenta, pour toute rponse, davancer ddaigneusement les lvres, en homme qui semble ne prendre intrt rien.

    Peuh ! fit-il.Cest, par excellence, le mot des indiffrents.

    Il dit tout et ne dit rien. Il est de toutes les langues, et doit figurer dans tous les dictionnaires du globe. Cest une moue articule.

    Les cinq convives que traitait cet ennuy le pressrent alors darguments, chacun en faveur de sa thse. On voulait avoir son opinion. Il se

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  • dfendit dabord de rpondre, et finit par affirmer que la vie navait ni bon ni mauvais. son sens, ctait une invention assez insignifiante, peu rjouissante en somme !

    Voil bien notre ami ! Peut-il parler ainsi, lorsque jamais un pli de

    rose na encore troubl son repos ! Et quand il est jeune ! Jeune et bien portant ! Bien portant et riche ! Trs riche ! Plus que trs riche ! Trop riche peut-tre ! Ces interpellations staient croises comme

    les ptards dun feu dartifice, sans mme amener un sourire sur limpassible physionomie de lamphitryon. Il stait content de hausser lgrement les paules, en homme qui na jamais voulu feuilleter, ft-ce une heure, le livre de sa propre vie, qui nen a pas mme coup les premires pages !

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  • Et, cependant, cet indiffrent comptait trente et un ans au plus, il se portait merveille, il possdait une grande fortune, son esprit ntait pas sans culture, son intelligence slevait au-dessus de la moyenne, il avait enfin tout ce qui manque tant dautres pour tre un des heureux de ce monde ! Pourquoi ne ltait-il pas ?

    Pourquoi ?La voix grave du philosophe se fit alors

    entendre, et, parlant comme un coryphe du chur antique :

    Ami, dit-il, si tu nes pas heureux ici-bas, cest que jusquici ton bonheur na t que ngatif. Cest quil en est du bonheur comme de la sant. Pour en bien jouir, il faut en avoir t priv quelquefois. Or, tu nas jamais t malade... je veux dire : tu nas jamais t malheureux ! Cest l ce qui manque ta vie. Qui peut apprcier le bonheur, si le malheur ne la jamais touch, ne ft-ce quun instant !

    Et, sur cette observation empreinte de sagesse, le philosophe, levant son verre plein dun champagne puis aux meilleures marques :

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  • Je souhaite un peu dombre au soleil de notre hte, dit-il, et quelques douleurs sa vie !

    Aprs quoi, il vida son verre tout dun trait.Lamphitryon fit un geste dacquiescement, et

    retomba dans son apathie habituelle.O se tenait cette conversation ? tait-ce dans

    une salle manger europenne, Paris, Londres, Vienne, Ptersbourg ? Ces six convives devisaient-ils dans le salon dun restaurant de lAncien ou du Nouveau Monde ? Quels taient ces gens qui traitaient ces questions, au milieu dun repas, sans avoir bu plus que de raison ?

    En tout cas, ce ntaient pas des Franais, puisquils ne parlaient pas politique !

    Les six convives taient attabls dans un salon de moyenne grandeur, luxueusement dcor. travers le lacis des vitres bleues ou oranges se glissaient, cette heure, les derniers rayons du soleil. Extrieurement la baie des fentres, la brise du soir balanait des guirlandes de fleurs naturelles ou artificielles, et quelques lanternes

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  • multicolores mlaient leurs ples lueurs aux lumires mourantes du jour. Au-dessus, la crte des baies senjolivait darabesques dcoupes, enrichies de sculptures varies, reprsentant des beauts clestes et terrestres, animaux ou vgtaux dune faune et dune flore fantaisistes.

    Sur les murs du salon, tendus de tapis de soie, miroitaient de larges glaces double biseau. Au plafond, une punka , agitant ses ailes de percale peinte, rendait supportable la temprature ambiante.

    La table, ctait un vaste quadrilatre en laque noire. Pas de nappe sa surface, qui refltait les nombreuses pices dargenterie et de porcelaine comme et fait une tranche du plus pur cristal. Pas de serviettes, mais de simples carrs de papier, orns de devises, dont chaque invit avait prs de lui une provision suffisante. Autour de la table se dressaient des siges dossiers de marbre, bien prfrables sous cette latitude aux revers capitonns de lameublement moderne.

    Quant au service, il tait fait par des jeunes filles, fort avenantes, dont les cheveux noirs

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  • sentremlaient de lis et de chrysanthmes, et qui portaient des bracelets dor ou de jade, coquettement contourns leurs bras. Souriantes et enjoues, elles servaient ou desservaient dune main, tandis que, de lautre, elles agitaient gracieusement un large ventail, qui ravivait les courants dair dplacs par la punka du plafond.

    Le repas navait rien laiss dsirer. Quimaginer de plus dlicat que cette cuisine la fois propre et savante ? Le Bignon de lendroit, sachant quil sadressait des connaisseurs, stait surpass dans la confection des cent cinquante plats dont se composait le menu du dner.

    Au dbut et comme entre de jeu, figuraient des gteaux sucrs, du caviar, des sauterelles frites, des fruits secs et des hutres de Ning-Po. Puis se succdrent, courts intervalles, des ufs pochs de cane, de pigeon et de vanneau, des nids dhirondelle aux ufs brouills, des fricasses de ging-seng , des oues desturgeon en compote, des nerfs de baleine sauce au sucre, des ttards deau douce, des jaunes de crabe en ragot, des

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  • gsiers de moineau et des yeux de mouton piqus dune pointe dail, des ravioles au lait de noyaux dabricots, des matelotes dholothuries, des pousses de bambou au jus, des salades sucres de jeunes radicelles, etc. Ananas de Singapore, pralines darachides, amandes sales, mangues savoureuses, fruits du long-yen chair blanche, et du lit-chi pulpe ple, chtaignes deau, oranges de Canton confites, formaient le dernier service dun repas qui durait depuis trois heures, repas largement arros de bire, de champagne, de vin de Chao-Chigne, et dont linvitable riz, pouss entre les lvres des convives laide de petits btonnets, allait couronner au dessert la savante ordonnance.

    Le moment vint enfin o les jeunes servantes apportrent, non pas de ces bols la mode europenne, qui contiennent un liquide parfum, mais des serviettes imbibes deau chaude, que chacun des convives se passa sur la figure avec la plus extrme satisfaction.

    Ce ntait toutefois quun entracte dans le repas, une heure de farniente, dont la musique

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  • allait remplir les instants.En effet, une troupe de chant