Les Thaumaturges de la folle avoine

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Les Thaumaturges de la folle avoineDU MÊME AUTEUR
Don Quichotte de Sainte-Énimie. J.-M. Laffont, Lyon 1981.
Nouvelles parues dans la revue « Minuit », Nos 29, 32, 35, 37, 40, 42, 43, 44, 47 et 49.
© ÉDITIONS J.-L. LESFARGUES & MARTIN DAUBRÉE, 1983 5, rue Alexandre-Boutin 69100 VILLEURBANNE
PIERRE ALIX
LES THAUMATURGES
à l'amitié de Monique Pinto et de Jean Rome
PREMIÈRE PARTIE
Les eaux anguleuses des torrents percutaient le serpent mou que faisait le cours de la Dore entre Ambert et Vertolaye. La rivière était accompagnée d'une ligne de chemin de fer désaffectée et d'une route rapiécée, aux voies de circulation rajoutées d'années en années.
Une départementale s'infiltrait perpendiculairement à la Dore, dans la vallée d'un affluent, festonnant à mi-pente entre les arbres. Elle semblait dédaigner le ruisseau.
A mi-chemin entre la dépression des gorges de la Dore et les crêtes des montagnes, parrallèles entre elles, un entablement couvert de prés offrait sa rotondité incongrue dans les aspérités du paysage. C'était une sorte de coussin duveteux sur lequel reposaient trois fermes. Cette étendue pelée, durant l'hiver, offrait alors une apparence de cul de casserole renversée, avec les charbons gris calcinés des trois maisons.
Il faisait du brouillard. Tombaient des feuilles et montait l'odeur du purin. Un soc de charrue écornait la laitance froide et ouatée de l'air.
Les plantes à microprocesseurs étaient endormies derrière la haie du jardin. Quand s'éveilleraient les mini-ordinateurs, le beau temps reviendrait-il ?
Joséphine se disait qu'il n'était peut-être pas si mal qu'il y ait un peu de brume. D'autant plus qu'entre les couches blanches parvenait la lumière diffuse du soleil prêt à ressurgir.
Elle envahirait les trois fermes de Brunetières, et permettrait d'apercevoir Ambert, au loin. Or d'Ambert, la Josphine ne savait plus que penser ? Il s'y passait des choses en dehors de son entendement. Elle désapprouvait. Encore aurait-il fallu savoir ce qu'elle désapprouvait ? Elle ne savait pas exactement quoi et cela la gênait.
Ne pas voir Ambert trop tôt, aujourd'hui, pensa-t-elle. La cathédrale ambertoise avait commencé à fléchir sur ses
pilotis. Elle était surtout utilisée pour des concerts. Équipée d'une sono sophistiquée, il s'y faisait autant de boucan que dans une boîte de nuit. Mais les boîtes étaient mieux isolées phoniquement que la basilique. Les célébrations musicales y perpétraient des bruits d'enfer, et la rumeur publique soupçonnait des orgies et des crimes au pied de l'autel.
Au lieu de réfectionner les soubassements défectueux de l'édifice, on avait procédé à son élévation sur des piliers d'acier filetés. La cathédrale s'élevait donc sur ses pieds en quinconce jusqu'à trois cents mètres au-dessus de son parvis. Celui-ci restait au ras du soubassement près d'un ensemble mécanique hypersophistiqué. Notre-Dame rayonnait. Quand jouait l'or- gue, on n'en percevait qu'un murmure aérien tamisé par les nuages ou filtré par les brumes hivernales. Dans le soleil les échos des trompettes vibraient de sonorités paradisiaques. Chacun voulait monter dans la cathédrale les jours d'éléva- tion. Des balises la protégeaient des avions de tourisme et des hélicoptères. Au 15 août des alpinistes décoraient les filetages des vérins, sur lesquels ils s'accrochaient au moyen d'agrès.
Joséphine n'avait pas reçu le baptême de l'air rédempteur de la cathédrale. Elle laissait cette fantaisie aux touristes et à ceux qui avaient de l'argent. Et qui étaient en dehors de son air et des ses préoccupations, et de Brunetières qu'ils avaient dédaigné. Les miracles se faisaient ailleurs qu'à Brunetières où le dernier homme du lieu-dit, Jean Terme venait de mourir. Joséphine avait été à son enterrèment. On avait ramené le corps du mort à travers prés en évitant les bois. Ils étaient peuplés de microprocesseurs agressifs et irradiants.
A Brunetières, les microprocesseurs affectaient diverses appparences. Certains étaient des sosies de la faune auto- chtone, lièvres, lapins, perdrix ou faisans. Leurs ressem- blances étaient flagrantes, mais la structure interne des corps des microprocesseurs animaux était constituée de modules cellulaires artificiels perfectionnés, qui faisaient penser ces bestioles du sommet de l'occiput jusqu'au bout des griffes. La faune cynégétique d'antan avait disparu. On ne chassait que rarement, car un microprocesseur agressé pouvait se retourner contre un nemrod. Aussi ceux qui avaient ramené Jean Terme décédé en cherchant des champignons avait-ils avancé d'un pas vif, et les fesses coincées l'une contre l'autre. Charlotte Terme les suivait de sa jambe traînante. Ses deux voisines, Joséphine et Félicie restaient à ses côtés, jetant des regards biais. A travers les airs ou à ras de terre le danger pouvait fondre sur les porteurs.
Qu'était devenue la campagne ? se demandaient-elles. Un camp militaire. Une zone sinistrée, où poussaient des végétaux délaissés, paissaient quelques vaches entre des micro- organismes expérimentaux échappés des laboratoires secrets. Comme les habitants des zones périphériques des centrales atomiques, les habitants du Forez ne payaient pas l'électricité, étaient exempts de certaines taxations, mais rejetés dans l'insalubrité omnipotente.
Le jour de l'enterrement, la chasse était fermée. Les androïdes des bois, laissés en paix par les chasseurs se contentaient de digestions intellectuelles. Ils analysaient des formes de vies propres à la sylve, et retransmettaient les résultats de leurs investigations, analyses, à l'hyperordinateur d'Ambert, dont l'antenne était fixée sur le paratonnerre de la cathédrale.
Quand des chasseurs dérangeaient les microprocesseurs, ceux-ci volaient en l'air, tombaient des branches ou allu- maient des incendies, dans lesquels dépourvus d'à propos, ils grillaient avec des embrasements du plus bel effet. Dans ces forêts brûlées, des reliquats de matière cervicale artiflcielle se ressoudaient entre eux, et se régénéraient en des entités aux formes incongrues. Aux maléfiques pouvoirs attribués à ces néo-intellects difformes s'ajoutaient des cortèges de
peurs. Il y avait dans l'année autant d'incendies dans le Forez, au kilomètre carré, qu'antan dans le midi. Ce dernier, devenu touristique on y avait pallié les sécheresses. On vendait son soleil et on le préservait de tous les accidents possibles. Les expérimentations scientifiques y étaient artisanales, surveillées, encadrées par des vigiles de la quiétude des villégiatures.
On ne passait pas de vacances dans le Forez, ou alors équipé de harnachements protecteurs.
Quant à l'enterrement de Jean Terme, il avait eu lieu au Brugeron. Quatre voitures avaient suivi le corbillard.
Fleurisse, elle, n'avait pas participé aux obsèques. Dix-huit ans passés à Brunetières ne lui avaient peut-être pas permis de saisir la vie, la naissance et son corrélat, la mort ? Elle ne s'était apparement pas rendu compte du décés de son père nourricier. Le corps froid ne l'avait pas inspirée. Elle était retournée auprès des lapins chinchillas du clapier. Leur fourrure était chaude.
Quand Charlotte Terme était revenue de la cérémonie, Fleurisse lui avait tendu un lapin blanc albinos qu'elle avait rapporté vivant dans la maison. Peut-être pensait-elle réchauffer tonton avec le doux pelage de la bête. Tata s'était mise à pleurer. Fleurisse couchait parfois avec un lapin dans son lit. La bête se calait dans l'édredon, luisante, satinée, comme un ornement.
La vieille Joséphine rentra dans sa ferme. Au bout du chemin apparaissait Félicie. Tonton Terme était enterré de la veille.
- Bonjour. - Bonjour. Tu es allée les voir ? - Oui, elles sont en train de soigner leurs bêtes. - Rentre pour le café. Félicie était corpulente. Des bas reprisés, gris, mal
maintenus, faisaient des bourrelets de superpositions sombres sur ses jambes. Elle portait à la main un petit bout de bois dont elle ne se désaisissait jamais. Certains ont une pipe ou une canne. Elle, elle avait ce petit bout de bois de noisetier, de quinze centimètres, écorcé et patiné par son éternel contact. Elle le posait pour boire le café, puis le reprenait
Achevé d'imprimer en avril 1983
pour le compte des Editions J.-L. Lesfargues & Martin Daubrée,
5, rue Alexandre-Boutin, 69100 Villeurbanne
sur les presses de la Société des Imprimeries Maury 21, rue du Pont-de-Fer,
12102 Millau.
N° d'imprimeur : B83/8071
Les microprocesseurs sont devenus sauvages sous des formes naturelles (lapins, plantes, spermatozoïdes...). Ils hantent la campagne, encerclant le hameau où naît Fleurisse avec trois langues. Son infirmité rend son lan- gage incompréhensible et la fait passer pour « demeurée ».
Avec humour, Pierre Alix nous invite à suivre les aventures de la jeune fille dans un décor, qui ne se lasse pas de surprendre...
Couverture