Les passions de l’âme de Descartes : les limites d'un type ...· philosophiques, vol. xxiv, n0

download Les passions de l’âme de Descartes : les limites d'un type ...· philosophiques, vol. xxiv, n0

of 15

  • date post

    28-Jan-2019
  • Category

    Documents

  • view

    212
  • download

    0

Embed Size (px)

Transcript of Les passions de l’âme de Descartes : les limites d'un type ...· philosophiques, vol. xxiv, n0

Document gnr le 4 fv. 2019 04:36

Philosophiques

Les passions de lme de Descartes : les limites d'un typedexplicationPaule-Monique Vernes

Volume 24, numro 2, automne 1997URI : id.erudit.org/iderudit/027447arhttps://doi.org/10.7202/027447arAller au sommaire du numro

diteur(s)Socit de philosophie du Qubec

ISSN 0316-2923 (imprim)1492-1391 (numrique)

Dcouvrir la revue

Citer cet articleVernes, P. (1997). Les passions de lme de Descartes : les limites d'untype dexplication. Philosophiques, 24(2), 231243. https://doi.org/10.7202/027447ar

Rsum de l'articleCet article analyse les Passions de l'me pour mettre en relief lesstratgies cartsiennes : Descartes montre les limites de l'explicationmcaniste des passions par leurs causes prochaines et dernires, lesesprits animaux. Cette explication se doublant d'une thorie de l'objetaffectif, de l'importance des objets passionnants qui sont les causespremires et principales des passions, se termine par l'exaltation de lagnrosit, vertu et passion de la libert. Ce n'est que parce que levocabulaire de l'intentionnalit et de la morale se rflchit sur levocabulaire mcaniste abstrait qu 'il lui donne un sens. Aussi l'ouvragedevrait-il tre parcouru l'envers, en commenant par la fin.

Ce document est protg par la loi sur le droit d'auteur. L'utilisation des services d'rudit (ycompris la reproduction) est assujettie sa politique d'utilisation que vous pouvez consulter enligne. [https://apropos.erudit.org/fr/usagers/politique-dutilisation/]

Cet article est diffus et prserv par rudit.rudit est un consortium interuniversitaire sans but lucratif compos de lUniversit deMontral, lUniversit Laval et lUniversit du Qubec Montral. Il a pour mission lapromotion et la valorisation de la recherche. www.erudit.org

Tous droits rservs Socit de philosophie du Qubec, 1997

PHILOSOPHIQUES, VOL. XXIV, N0 2, AUTOMNE 1997, P. 231-243

ARTICLES

LES PASSIONS UE LWE DE DESCARTES : LES LIMITES D'UN TYPE D'EXPLICATION

PAR

PAULE-MONIOUE VERNES

RESUME : Cet article analyse les Passions de l'me pour mettre en relief les stratgies cartsiennes : Descartes montre les limites de l'explication mcaniste des passions par leurs causes prochaines et dernires, les esprits animaux. Cette explication se doublant d'une thorie de l'objet affectif, de l'importance des objets passionnants qui sont les causes premires et principales des passions, se termine par l'exaltation de la gnrosit, vertu et passion de la libert. Ce n'est que parce que le vocabulaire de l'intentionnalit et de la morale se rflchit sur le vocabulaire mcaniste abstrait qu 'il lui donne un sens. Aussi l'ouvrage devrait-il tre parcouru l'envers, en commenant par la fin.

j\BSTRACT: The article analyses the Passions de l'me (The Passions of the SoulJ to bring out Cartesian strategies. Descartes demonstrates the limits of the mechanistic explanation of passions through their immediate and final causes: animal spirits. This explanation, coupled with a theoiy of affective objects, of the importance of passion-inspiring objects which are the first, principal causes of passions, ends in an exaltation of generosity, virtue and passion for freedom. Abstract mechanistic vocabu/a/y has meaning only because the vocabularies of intentionality and ethics reflect on it. Thus perhaps the work should be read backwards, beginning with the end.

En 1645, au moment o Descartes commence composer les Passions de l'me, il est en possession du langage propre dcrire les corps, les phnomnes du monde physique qui, du point de vue de la science, ne sont que matire rduite l'tendue et au mouvement ; il

232 PHILOSOPHIQUES

est aussi en possession du langage propre dcrire l'me part, le langage du Cogito, qui, tout au long des Mditations, ne revendique pas autre chose que le droit pour l'esprit parler pour lui-mme comme esprit. Les Principes de la Philosophie ont t tirs d'une mtaphysique acheve qui conduit affirmer l'tre parfait dont les qualits, toute-puissance, immutabili t, vracit, permet tent d'noncer les principes d'une physique gnrale.

Rien de plus comprhensible que cette alliance d'une science mcaniste et d'une mtaphysique. Pourquoi ? Descartes a une conscience aigu de ce que sont les limites d'un type d'explication : il sait qu'un homme de science n'a pas le droit de prtendre plus que ne le permet sa science, au niveau de cette science ; il a donc donn sa physique la mtaphysique qu'elle exigeait. Une physique mcaniste ignorante des questions de fins et d'origine se fonde quasi naturellement sur une mtaphysique (chrtienne en l'occurence) de la cration et des fins. En termes kantiens, la rflexion sur le savoir use de concepts qui ne renvoient pas un con tenu exprimentalement vrifi, le recours la raison totalisante est impos par l'usage mme de l 'entendement, cause de son abstraction. Une mthode qui veut se rflchir dbouche presque ncessairement sur une thorie des fins et de la conduite concrte. Cependant si l'exigence est relle, donc s'il est lgitime de s'y plier, il peut y avoir diffrentes faons, plus ou moins lgitimes, d'y faire face.

Dans l'entreprise des Passions de rame, Descartes, comme l'crit Christophe Giolito dans L'radication d 'une argumentation cartsienne1 , [...] est protg autant qu'embarrass par l 'armure d'une thorie constitue . Descartes, en effet, veut situer la science et la mthode par rapport la totalit donne de l'existence concrte et non plus sur la totalit fictive d'un tre absent et quand bien mme Dieu rapparat dans l'institution de la nature , c'est le rapport entre la physiologie mcaniste et la passion telle qu'elle est vcue qu'il tente d'tablir. Ce qui frappe la lecture du livre, c'est la diversit des modes d'interprtation qui s'entrecroisent : il n'y a pas de langage univoque propre exprimer la nature humaine, l'union de l'me et du corps.

On peut s'tonner qu'un ouvrage sur les passions qui commence de faon rvolutionnaire comme une anticipation du pavlovisme (compte tenu des rserves faites par Georges Canguilhem sur La

formation du concept de rflexe au 17e et au 18 e sicle2) s'achve dans le vocabulaire le plus classique de la morale. Ce n'est en ralit ni une inconsquence, ni un accident, c'est prcisment parce qu'il commence l'analyse des passions en termes de force et de mouvement que Descartes finit en parlant d 'admiration, de

1. Dans Descartes et Cargumentation philosophique, sous la clir. de Frdric Cossutta, PUF, collection L'Interrogation philosophique , Paris, 1991, p. 210.

2. G. Canguil hem, La formation du concept de rflexe au 17 e et au 18e sicle, PUF, Paris, 1955.

LESPASSIONS : LES LIMITES D'UN TYPE D'EXPLICATION 233

gnrosit, de vertu et de libert. Le plan de l'analyse mcaniste ne peut tre que provisoire parce qu'il reste abstrait et parce que cette abstraction est radicalement incapable d'entamer la dimension humaine de la passion.

Trois desseins s'entremlent dans les Passions de Vaine : le premier est l'explication physiologique des passions par leurs dernires et plus prochaines causes, les esprits animaux ; le deuxime est de montrer le dnombrement et la composition progressive des passions, paralllement une recherche de la causalit largie : nous assistons une qute de la signification ; le troisime dessein est moral, il se situe sur le plan de l'usage, bon ou mauvais, des passions et culmine dans l'exaltation de la gnrosit. Ces trois desseins correspondent une vritable progression : la gnrosit, cette admiration l'gard de soi-mme comme sujet d'une volont libre, n'est pas justifie par l'analyse mcaniste qui y introduit, elle en est plutt la cl.

I. Le premier dessein, l'explication physiologique, est le plus manifeste et correspond Ia dclaration d'intention de la Lettre du 14aot 1649 : [...] mon dessein n'a pas t d'expliquer les passions en Orateur, ni mme en Philosophe moral, mais seulement en Physicien3 . Le ton polmique de Y article 1 des Passions de l'me : C'est pourquoi je serai oblig d'crire ici en mme faon que si je traitais d'une matire que jamais personne avant moi n 'eut touche dment la fausse humilit du seulement en physicien.

Les principes directeurs de l'analyse sont poss ds l'article 2 de la premire partie4 :

Un axiome : nous devons penser que ce qui est dans l'me une passion est dans le corps communment une action .

Une vrit d'exprience : Puis aussi je considre que nous ne remarquons point qu'il y ait aucun sujet qui agisse plus immdiatement contre notre me, que le corps auquel elle est jointe .

Les articles 30, 31 , 32 explicitent cette remarque d'ex-prience : l'me est ubiquitairement prsente toutes les parties du corps, bien qu'elle n'ait en tout le corps d'autre lieu5 que la glande pinale, o elle exerce ses fonctions. Le concept de fonction (du corps et de l'me) modifie le contexte traditionnel o taient penses l'action et la passion. L'homme, comme compos humain, se dfinit par des fonctions qu'il exprimente tre en lui. Que l'me ait un lieu

3. Je cite cette lettre dans l'dition de Genevive Rodis-Lewis : Descartes, les Passions de l'me, introduction et notes, Vrin, Paris, 1966. Pour des raisons de commodit, toutes les autres citations de Descartes sont tires de Descartes, uvres et lettres, textes prsents par Andr Bridoux, Gallimard, Bibliothque de la Pliade , Paris, 1953.

4. Nous n ' indiquerons pas la page pour les articles des Passions de l'me, leur numrotation permet aisment de les retrouver.

5. Soulign par nous.

234 PHILOSOPHIQUES

implique qu'elle ait aussi une matire et une extension que Descartes, dans la Lettre du 28 juin 1643, supplie Elisabeth de bien vouloir librement lui attribuer : [...] car cela n'est pas autre chose que de la concevoir unie au corp