Les Mots Sartre Texte

download Les Mots Sartre Texte

of 218

  • date post

    13-Oct-2015
  • Category

    Documents

  • view

    15
  • download

    1

Embed Size (px)

Transcript of Les Mots Sartre Texte

  • 5/23/2018 Les Mots Sartre Texte

    1/218

    Jean-Paul Sartre

    Les Mots

  • 5/23/2018 Les Mots Sartre Texte

    2/218

  • 5/23/2018 Les Mots Sartre Texte

    3/218

    A madame Z.

  • 5/23/2018 Les Mots Sartre Texte

    4/218

  • 5/23/2018 Les Mots Sartre Texte

    5/218

    I

    Lire

  • 5/23/2018 Les Mots Sartre Texte

    6/218

  • 5/23/2018 Les Mots Sartre Texte

    7/218

    En Alsace, aux environs de 1850, un instituteuraccabl d'enfants consentit se faire picier. Cedfroqu voulut une compensation: puisqu'il renonait

    former les esprits, un de ses fils formerait les mes; il yaurait un pasteur dans la famille, ce serait Charles.Charles se droba, prfra courir les routes sur la traced'une cuyre. On retourna son portrait contre le mur etfit dfense de prononcer son nom. A qui le tour?Auguste se hta d'imiter le sacrifice paternel: il entradans le ngoce et s'en trouva bien. Restait Louis, qui

    n'avait pas de prdisposition marque: le pre s'emparade ce garon tranquille et le fit pasteur en untournemain. Plus tard Louis poussa l'obissance jusqu'engendrer son tour un pasteur, Albert Schweitzer, donton sait la carrire. Cependant, Charles n'avait pasretrouv son cuyre; le beau geste du pre l'avait

    marqu: il garda toute sa vie le got du sublime et mitson zle fabriquer de grandes circonstances avec depetits vnements. Il ne songeait pas, comme on voit, luder la vocation familiale: il souhaitait se vouer uneforme attnue de spiritualit, un sacerdoce qui lui

    permt les cuyres. Le professorat fit l'affaire: Charleschoisit d'enseigner l'allemand. Il soutint une thse surHans Sachs, opta pour la mthode directe dont il se dit

  • 5/23/2018 Les Mots Sartre Texte

    8/218

    plus tard l'inventeur, publia, avec la collaboration de M.Simonnot, un Deutsches Lesebuch estim, fit une

    carrire rapide: Mcon, Lyon, Paris. A Paris, pour ladistribution des prix, il pronona un discours qui eut leshonneurs d'un tirage part: Monsieur le Ministre,Mesdames, Messieurs, mes chers enfants, vous nedevineriez jamais de quoi je vais vous parleraujourd'hui! De la musique! Il excellait dans les versde circonstance. Il avait coutume de dire aux runions

    de famille: Louis est le plus pieux, Auguste le plusriche; moi je suis le plus intelligent. Les frres riaient,les belles-surs pinaient les lvres. A Mcon, CharlesSchweitzer avait pous Louise Guillemin, fille d'unavou catholique. Elle dtesta son voyage de noces: ill'avait enleve avant la fin du repas et jete dans un

    train. A soixante-dix ans, Louise parlait encore de lasalade de poireaux qu'on leur avait servie dans un buffetde gare: Il prenait tout le blanc et me laissait le vert. Ils passrent quinze jours en Alsace sans quitter la table;les frres se racontaient en patois des histoiresscatologiques; de temps en temps, le pasteur se tournaitvers Louise et les lui traduisait, par charit chrtienne.

    Elle ne tarda pas se faire dlivrer des certificats decomplaisance qui la dispensrent du commerce conjugalet lui donnrent le droit de faire chambre part; elle

    parlait de ses migraines, prit l'habitude de s'aliter, se mit dtester le bruit, la passion, les enthousiasmes, toute lagrosse vie fruste et thtrale des Schweitzer. Cette

    femme vive et malicieuse mais froide pensait droit etmal, parce que son mari pensait bien et de travers; parce

    8 Les Mots

  • 5/23/2018 Les Mots Sartre Texte

    9/218

    qu'il tait menteur et crdule, elle doutait de tout: Ilsprtendent que la terre tourne; qu'est-ce qu'ils en savent?

    Entoure de vertueux comdiens, elle avait pris enhaine la comdie et la vertu. Cette raliste si fine, garedans une famille de spiritualistes grossiers se fitvoltairienne par dfi sans avoir lu Voltaire. Mignonne etreplte, cynique, enjoue, elle devint la ngation pure;d'un haussement de sourcils, d'un imperceptible sourire,elle rduisait en poudre toutes les grandes attitudes,

    pour elle-mme et sans que personne s'en apert. Sonorgueil ngatif et son gosme de refus la dvorrent.Elle ne voyait personne, ayant trop de fiert pour

    briguer la premire place, trop de vanit pour secontenter de la seconde. Sachez, disait-elle, vouslaisser dsirer. On la dsira beaucoup, puis de moins

    en moins, et, faute de la voir, on finit par l'oublier. Ellene quitta plus gure son fauteuil ou son lit. Naturalisteset puritains cette combinaison de vertus est moinsrare qu'on ne pense les Schweitzer aimaient les motscrus qui, tout en rabaissant trs chrtiennement le corps,manifestaient leur large consentement aux fonctionsnaturelles; Louise aimait les mots couverts. Elle lisait

    beaucoup de romans lestes dont elle apprciait moinsl'intrigue que les voiles transparents qui l'enveloppaient: C'est os, c'est bien crit, disait-elle d'un air dlicat.Glissez, mortels, n'appuyez pas! Cette femme de neige

    pensa mourir de rire en lisantLa Fille de feud'AdolpheBelot. Elle se plaisait raconter des histoires de nuits de

    noces qui finissaient toujours mal: tantt le mari, danssa hte brutale, rompait le cou de sa femme contre le

    ire 9

  • 5/23/2018 Les Mots Sartre Texte

    10/218

    bois du lit et tantt, c'tait la jeune pouse qu'onretrouvait, au matin, rfugie sur l'armoire, nue et folle.

    Louise vivait dans le demi-jour; Charles entrait chezelle, repoussait les persiennes, allumait toutes leslampes, elle gmissait en portant la main ses yeux: Charles! tu m'blouis! Mais ses rsistances nedpassaient pas les limites d'une oppositionconstitutionnelle: Charles lui inspirait de la crainte, un

    prodigieux agacement, parfois aussi de l'amiti, pourvu

    qu'il ne la toucht pas. Elle lui cdait sur tout ds qu'il semettait crier. Il lui fit quatre enfants par surprise: unefille qui mourut en bas ge, deux garons, une autrefille. Par indiffrence ou par respect, il avait permisqu'on les levt dans la religion catholique. Incroyante,Louise les fit croyants par dgot du protestantisme. Les

    deux garons prirent le parti de leur mre; elle lesloigna doucement de ce pre volumineux; Charles nes'en aperut mme pas. L'an, Georges, entra Polytechnique; le second, mile, devint professeurd'allemand. Il m'intrigue: je sais qu'il est rest clibatairemais qu'il imitait son pre en tout, bien qu'il ne l'aimt

    pas. Pre et fils finirent par se brouiller; il y eut des

    rconciliations mmorables. mile cachait sa vie; iladorait sa mre et, jusqu' la fin, il garda l'habitude delui faire, sans prvenir, des visites clandestines; il lacouvrait de baisers et de caresses puis se mettait parlerdu pre, d'abord ironiquement puis avec rage et laquittait en claquant la porte. Elle l'aimait, je crois, mais

    il lui faisait peur: ces deux hommes rudes et difficiles lafatiguaient et elle leur prfrait Georges qui n'tait

    10 Les Mots

  • 5/23/2018 Les Mots Sartre Texte

    11/218

    jamais l. mile mourut en 1927, fou de solitude: sousson oreiller, on trouva un revolver; cent paires de

    chaussettes troues, vingt paires de souliers culs dansses malles.Anne-Marie, la fille cadette, passa son enfance sur

    une chaise. On lui apprit s'ennuyer, se tenir droite, coudre. Elle avait des dons: on crut distingu de leslaisser en friche; de l'clat: on prit soin de le lui cacher.Ces bourgeois modestes et fiers jugeaient la beaut au-

    dessus de leurs moyens ou au-dessous de leur condition;ils la permettaient aux marquises et aux putains. Louiseavait l'orgueil le plus aride: de peur d'tre dupe elle niaitchez ses enfants, chez son mari, chez elle-mme lesqualits les plus videntes; Charles ne savait pasreconnatre la beaut chez les autres: il la confondait

    avec la sant: depuis la maladie de sa femme, il seconsolait avec de fortes idalistes, moustachues etcolores, qui se portaient bien. Cinquante ans plus tard,en feuilletant un album de famille, Anne-Marie s'aperutqu'elle avait t belle.

    A peu prs vers le mme temps que CharlesSchweitzer rencontrait Louise Guillemin, un mdecin de

    campagne pousa la fille d'un riche propritaireprigourdin et s'installa avec elle dans la triste grand-ruede Thiviers, en face du pharmacien. Au lendemain dumariage, on dcouvrit que le beau-pre n'avait pas lesou. Outr, le docteur Sartre resta quarante ans sansadresser la parole sa femme; table, il s'exprimait par

    signes, elle finit par l'appeler mon pensionnaire . Ilpartageait son lit, pourtant, et, de temps autre, sans un

    ire 11

  • 5/23/2018 Les Mots Sartre Texte

    12/218

    mot, l'engrossait: elle lui donna deux fils et une fille; cesenfants du silence s'appelrent Jean-Baptiste, Joseph et

    Hlne. Hlne pousa sur le tard un officier decavalerie qui devint fou; Joseph fit son service dans leszouaves et se retira de bonne heure chez ses parents. Iln'avait pas de mtier: pris entre le mutisme de l'un et lescriailleries de l'autre, il devint bgue et passa sa vie se

    battre contre les mots. Jean-Baptiste voulut prparerNavale, pour voir la mer. En 1904, Cherbourg, officier

    de marine et dj rong par les fivres de Cochinchine,il fit la connaissance d'Anne-Marie Schweitzer,s'empara de cette grande fille dlaisse, l'pousa, lui fitun enfant au galop, moi, et tenta de se rfugier dans lamort.

    Mourir n'est pas facile: la fivre intestinale montait

    sans hte, il y eut des rmissions. Anne-Marie lesoignait avec dvouement, mais sans pousserl'indcence jusqu' l'aimer. Louise l'avait prvenuecontre la vie conjugale: aprs des noces de sang, c'taitune suite infinie de sacrifices, coupe de trivialitsnocturnes. A l'exemple de sa mre, ma mre prfra ledevoir au plaisir. Elle n'avait pas beaucoup connu mon

    pre, ni avant ni aprs le mariage, et devait parfois sedemander pourquoi cet tranger avait choisi de mourirentre ses bras. On le transporta dans une mtairie que