Les Individus Collectifs

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Les Individus Collectifs, Vincent Descombes

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  • LES INDIVIDUS COLLECTIFS1

    par Vincent Descombes

    PHILOSOPHIES DE LINDIVIDU

    Sintresser aux individus collectifs peut dabord sembler aussi saugrenuque de soccuper de cercles carrs. Comment ce qui est individuel pour-rait-il tre en mme temps collectif? Dj ltymologie parat lexclure :un individu est un atome, un tre indivisible.

    Il est vrai que lemploi aujourdhui courant du mot ne correspond plus la signification initiale de ce terme chez les philosophes, celle que lonretrouve en faisant appel ltymologie. Dans le langage ordinaire, lindi-vidu nest plus ce qui termine une ligne danalyse ou une classification : letode ti, ou celui-ci comme terme ultime dune descente des descrip-tions plus gnrales vers les plus particulires. Par exemple, on progressedu gnral vers lindividuel au sens du philosophe chaque fois quon se voitassigner une place individuelle (cette place, ce sige) dans un transport olon navait encore retenu quune place (indtermine). Mais depuis leXVIIe sicle, lorsquon parle sans plus dun individu , on veut dire par lune personne indtermine, un chantillon de lespce humaine.

    Les philosophes tendent suivre lusage commun quand ils traitent dela politique et de la morale. Ils ont plus de mal le faire en logique et enmtaphysique. Rien du point de vue logique ne justifie la restriction delindividualit aux seuls tres humains. Ce qui compte ici est la possibilitdindiquer un principe dindividuation. La philosophie de la logiqueappellera individu tout ce qui est susceptible dune individuation, cest--dire dune diffrenciation donnant lieu un dnombrement. Par cons-quent, on a des individus partout o, dans un genre de choses donn, on peutdnombrer, dire sil y a un ou plusieurs chantillons du genre considr.Nous pouvons donc individuer non seulement les personnes, les btes oules choses (cest--dire des tres classiquement rangs dans la catgorie dela substance), mais aussi des tres tels que les actions ou les relations. Pourle logicien, le critre de lindividualit sera la possibilit dutiliser unterme singulier pour dsigner ce dont on veut parler ( savoir, un nom propre,une description dfinie ou un terme dictique). Csar et Napolon sont doncpour lui des individus, puisquon peut les nommer. Mais le passage du Rubi-con (par Jules Csar), le 18 Brumaire (de Napolon Bonaparte) ou la batailledAusterlitz ne sont pas moins des individus. De mme, la relation de mariagepeut tre dfinie en gnral (pour un couple indtermin), mais elle peut

    1. Ce texte de Vincent Descombes est tir de Philosophie et Anthropologie, centre GeorgesPompidou, coll. Espace international, Philosophie , 1992.

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  • aussi tre individue (il nexiste quune seule relation de mariage qui soitle mariage de cet homme et de cette femme).

    Le sens commun moderne scarte donc de lusage des logiciens et desmtaphysiciens lorsquil oppose avant tout lindividuel au collectif (et nonplus au gnral ou labstrait). Dsormais, lindividu est moi (chacun denous) face la socit, laquelle est apprhende sous deux aspects oppo-ss : tantt comme une pluralit indfinie dtres semblables ego (autrui,les autres), tantt comme un antagoniste menaant dusurper mes prroga-tives de sujet conscient et responsable. Dans ce dernier cas, on dit volon-tiers la socit, larticle dfini oprant ici comme une totalisation du domainedu non-moi en un Lviathan formidable.

    Si lon senferme dans cet emploi vulgaire du mot, il nous est videm-ment impossible de parler dindividus collectifs sans susciter des ractionsde dfense. Quand lindividualit est fixe au moi et lautrui, la collecti-vit doit rester une pluralit. Il lui est interdit de se donner pour unifiableou intgrable, sous peine de passer pour un organisme monstrueux, pourquelque super-individu dot dune conscience et de pouvoirs suprieurs ceux de ses membres.

    Les philosophes font profession de critiquer librement le sens com-mun. Ils devraient donc tre les premiers rappeler que notre conceptionde lindividuel est particulire et rcente. Et sils ngligeaient de le fairedeux-mmes, les anthropologues seraient l pour les rveiller. Ainsi,Louis Dumont [1975, p. 30-31] oppose l univers de lindividu (luni-vers dans lequel nous nous sentons chez nous) et l univers structural des socits traditionnelles :

    [] Notre notion de lindividu reprsente le choix dun niveau privilgido considrer les choses, tandis que dans un univers structural, il ny a pasde niveau privilgi, les units des divers ordres apparaissent ou disparaissentau gr des situations. Entre lunit la plus vaste et la subdivision la plusmenue, o sarrter? Une caste, cest un peu comme une maison : elle estune du dehors, comme un btiment au milieu dautres btiments; vous entrez,et de mme que la maison se dploie en un ensemble de pices, de mmela caste se segmente en sous-castes (etc.) lintrieur desquelles on se marieet rend la justice. Tout est toujours virtuellement un et multiple, cest lasituation du moment qui ralise lunit et laisse ltat virtuel la multiplicit,ou linverse.

    Dumont oppose ici non des doctrines savantes, mais des reprsentationscommunes. Notre notion , cela doit sentendre de la notion dont se satis-fait lentendement commun daujourdhui. Pour un philosophe, il sagit (ouil devrait sagir) dune simple doxa. Il lui revient dexaminer cette opinionpour laccepter telle quelle ou la corriger selon quelle favorise ou non laclart conceptuelle.

    Or le moins qu lon puisse dire est que les questions du tout et de lapartie, de lensemble et de lindividu, du plusieurs et de lun, sont des

    TRAVAILLER EST-IL (BIEN) NATUREL ?306

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  • questions controverses dans la pense contemporaine. Certains philosophessont atomistes ou nominalistes : ils diront que les concepts corres-pondant ce que Dumont appelle l univers de lindividu sont plusclairs que ceux de l univers structural . Ces philosophes crditent donclentendement moderne dun progrs gnral sur les faons de penser tra-ditionnelles. Dautres philosophes sont holistes : pour eux, les notions structurales sont plus rationnelles que les notions atomistes . Ces phi-losophes font donc cause commune avec les anthropologues de la com-paraison radicale [Dumont, 1983, p. 17] : il sagit pour les uns et les autresde contester la fausse vidence (ou le sociocentrisme ) des notions dontest quip un entendement moderne.

    Dans ce texte, jessaierai darticuler quelques raisons philosophiquesqui militent en faveur dune rforme de lentendement moderne. Dans sonarticle sur la valeur [ibid., p. 241, note 34], Louis Dumont dplorait la fai-blesse des philosophies contemporaines sur un sujet quil leur appartientpourtant dlucider :

    Si lon se tourne vers nos philosophies avec cette simple question : quelleest la diffrence entre un tout et une collection, la plupart sont silencieuses,et lorsquelles donnent une rponse, elle a chance dtre superficielle oumystique comme chez Lukacs.

    Le contexte montre que les philosophies ici vises sont les doctrinesnokantiennes ou hglianisantes. En fait, les hgliens comme les no-kantiens ne reconnaissent le problme ici pos que sous les formules de latotalisation et de la concidence du sujet et de lobjet. Mais nous ne sommespeut-tre pas condamns ressasser indfiniment les apories de lida-lisme allemand. Rien ne nous oblige penser toute chose en termes du sujet,de lobjet, de leur opposition et de leur rconciliation ventuelle dans une totalit (qui a toute chance dtre idale ). Il y a, dans la philosophiedaujourdhui, la possibilit doffrir mieux que des rponses superficiellesou mystiques la question du statut des individus collectifs.

    ONTOLOGIE DES INDIVIDUS POLITIQUES

    Y a-t-il une diffrence entre un tout et une collection, et si oui, quelleest cette diffrence ? La question peut tre pose sur le terrain de lalogique. On demandera : y a-t-il une diffrence (affectant la forme logique)entre une proposition dont le sujet est un tout (par exemple, Paris ) etune proposition collective dont le sujet, forcment au pluriel, est lensembledes parties (par exemple, les vingt arrondissements de Paris , les Pari-siens )? Le problme est de savoir si la diffrence grammaticale du sin-gulier et du pluriel a galement une signification logique. On se demanderadonc si le passage du singulier au pluriel est toujours possible, ou bien sinous ne devons pas reconnatre certaines prdications comme ayant pour

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  • sujet le tout et non la collection des parties. Paris est la capitale de la France,mais peut-on le dire des vingt arrondissements, ou plus forte raison desParisiens? La question peut aussi tre pose sur le terrain de la mtaphy-sique, comme question ontologique (en entendant ici par mtaphysique lessai de prciser ce qui correspond in rebus nos faons de parler et depenser). On retrouve alors la discussion classique autour de laxiome letout est plus que la somme de ses parties .

    On pourrait croire que ces questions sont trop spculatives pour avoirune incidence sur la rflexion en sociologie et en thorie politique. En fait,cest le contraire qui est vrai. Tout raisonnement sur la socit et ltat pr-suppose une certaine ontologie, cest--dire une certaine faon de donnerun objet aux concepts mmes de socit et d tat . Chez les grandspenseurs, le moment philosophique devient explicite. Je nen donnerai quunexemple tir du Contrat social de Rousseau. Dans sa dmonstration, il arrive Rousseau de faire appel des raisons dordre ontologique. Ainsi, il pr-sente un argument contre la doctrine de la reprsentation du peuple par unsouverain individuel :

    Je dis donc que la souverainet ntant que lexercice de la volont gnralene peut jamais saliner, et que le souverain, qui nest quun tre collectif,ne peut tre reprsent que par lui-mme [livre II, chap. 1; je souligne].La phrase de Rousseau suppose quil y ai