LES ECHOS DE SAINT-MAURICE - digi- .Ils n'ont plus assez de leurs bras armés de pelles et de pio

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  • LES ECHOS DE SAINT-MAURICE

    Edition numrique

    Marcel MICHELLOD

    Le vieillard Simon : conte de la Chandeleur

    Dans Echos de Saint-Maurice, 1961, tome 59, p. 26-33

    Abbaye de Saint-Maurice 2012

  • LE VIEILLARD SIMON Conte de Chandeleur

    Le Haut-Pays dormait genoux dans la neige. A tra-vers la fentre, le vieillard Simon le contemplait au re-pos sous la lumire bleute de l'hiver. Demain, la terre reprendra floraison. Elle lvera ses moissons vers le so-leil. C'est dans le cycle ininterrompu des saisons que Simon avait tenu tte la douleur. Depuis longtemps, il avait perdu sa jeune femme. Mais maintenant, son fils continuait la ligne de sa race montagnarde. Tous les secrets paysans, il les lui avait appris avec son parler terrien. Il pouvait s'en aller. Il ne mourrait pas. Des mains pareilles aux siennes avaient repris les mancherons de la charrue. Son cur fatigu battait dj dans la jeunesse d'un autre sang, celle de Jrme, son unique enfant. Ce soir, il redescendra de la valle. Il sera devant lui debout, comme un autre Simon de vingt ans. Face sa vieille chair, songe gar en plein jour, Jrme se dressera de toute sa vie ardente. Il lui dira que l'avalanche des Montis est coupe et que les habitants du haut village de Fion-nay sont enfin dbloqus.

    Le poids du silence emplissait la maison. Pour tromper son attente, Simon s'est retourn vers le fourneau de pierre ollaire et il commence un soliloque avec les ombres des tres marques sur la serpentine grise. Que de fois n'avait-il pas racont ses exploits de berger ! A cette heure, il recommenait. Tout l-haut, c'est le ptu-rage de Nichlyri. L'alpage de Sery monte prs de trois mille mtres. La montagne hurle travers les temptes de neige. Un vrai temps d'hiver, en plein mois d'aot. Pas d'abri. Impossible de descendre vers les tables, cause du danger des prcipices. Tenaill par la faim, bat-tu par le froid, le troupeau se rvolte. Trois cents cornes

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  • de la race belliqueuse des vaches d'Hrens vous cernent menaantes. Il faut ruser pour sauver la situation. D'un moment l'autre, les btes risquent de forcer le passage de descente et ce sera la course la catastrophe. Alors, Simon a pris la tte du troupeau, comme lorsqu'il le con-duisait la pture, et il le fait tourner en rond sur les prairies escarpes. En pitinant assez, les vaches ont mis nu un peu d'herbe et elles se sont calmes un instant. Il tait temps, car les bergers n'en pouvaient plus, et Si-mon allait choir devant la horde animale qui l'aurait cra-s. Le soleil chassa enfin la tourmente et vint attiser les ardeurs taurines de la race des vaches guerrires. Partout des luttes mort, comme au jour de l'inalpe. Des yeux de braise flamboient et la neige se tache de sang.

    La nuit est tombe sur la maison du vieillard Simon et le matre berger d'antan continue de dialoguer avec les tnbres, parce que son fils Jrme n'est pas encore revenu.

    Pierres clates, troncs de mlzes saignants, sapins bri-ss, racines en l'air encombrent l'avalanche des Montis, lave gante qui s'tire le long du ravin jusqu' la Dranse. Pelles, pioches, tintent dans la tranche de neige travers laquelle s'enfoncent les hommes comme des tarires. Bientt, la masse de glace sera sectionne et les vivres pourront parvenir par la route aux reclus de Fionnay. Les ouvriers travaillent avec fivre, car la montagne gronde par-dessus leurs ttes. Sur l'autre rive de la valle, un guetteur veille la tempte qui balaye les sommets. Nul-le crainte d'une avalanche de fond, mais la poudreuse, plus terrible encore, reste toujours possible. L-haut, une tornade de neige monte en vrille vers l'horizon qui fume. Un bruit de tonnerre emplit les espaces. Alarme ! Le fu-sil du guetteur claque pour donner le signal du danger aux camarades. Trop tard. La poudreuse fond dj sur la pente. Sauve qui peut ! A peine ont-ils pris la fuite, que le cyclone s'abat sur les montagnards et les emporte, f-tus de paille prcipits dans l'abme.

    La tornade passe, les hommes se recherchent, se regroupent.

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  • Il faut poursuivre la tche. Hlas, trois compa-gnons manqueront l'appel : Camille Maret, Joseph Mi-chaud et Jrme de Simon. Pas de temps perdre. Rien cder la peur. Les rescaps se remettent rageusement au travail. Ils ont jet un dfi aux colres de l'alpe en ru-meur. Une seule volont les tient : arracher les trois jeu-nes gens la mort blanche. On dpche une estafette au prochain village pour chercher du secours. Une colonne de volontaires est bientt l qui fouille la neige. Des falots errent dans la nuit, rapace qui tend ses ailes d'ombre sur une frle esprance. L'angoisse treint les dernires heures de cette vigile de Chandeleur.

    Enfin, les sauveteurs ont pu dgager les corps de Ca-mille Maret et de Joseph Michaud. Hlas, ils n'taient plus que des cadavres. Fiat voluntas tua , ont dit am-rement les hommes avant d'incliner leur front ttu devant le mystre de Dieu, qui venait de les frapper dans leurs amis. Jrme de Simon restait toujours trouver. On ne s'en irait pas avant de le ramener au jour. Le matin blan-chissait dj et l'espoir semblait avoir fui avec la nuit. Un nouveau cercueil s'ajouterait-il aux autres ? Les monta-gnards n'osaient s'interroger du regard, tout en cherchant sans relche la dernire victime. Le guetteur affirmait avoir vu disparatre Jrme du ct du rocher, l'endroit mar-qu d'une croix dans la pierre. Les hommes s'y portrent. Fallait-il encore croire quelque chance ? L'abri rocheux tait rempli de neige. Jrme aurait-il t souffl dans ce trou, o il serait emmur vivant ? Le malheur les accroche au plus fol des espoirs.

    Pendant que les sauveteurs s'acharnent lutter de vi-tesse contre la mort, Maurice d'Antoine descend triste-ment la valle. Il doit porter la tragique nouvelle au vieil-lard Simon. Sans rien dire, tte baisse, il traverse les hameaux en deuil, car on sait dj le malheur qui est tom-b du haut de la montagne. L-bas, le village de Ch-blires joint la prire de ses toits autour de l'glise. A l'ombre du clocher, Simon attend dans l'anxit son fils qui n'est toujours pas rentr.

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  • En passant prs du sanctuaire, Maurice s'est arrt. La lampe du Saint Sacrement allume un coin de vitrail du chur. On clbre les offices de la Chandeleur. Le chant sacr parvient jusqu' lui. Maurice coute un instant l'an-tienne de la procession des lumires qui monte comme une invincible esprance le long de la flche gothique. Orne, Sion, ta demeure nuptiale pour accueillir le Christ Roi ; ouvre ton cur Marie, porte du ciel ; car elle tient entre ses bras le Roi de gloire qui nous devons une lumire nouvelle. Voici que la Vierge offre de ses mains un Fils que le Pre engendra bien avant la cra-tion de tous les luminaires. Simon le reut sur son cur, en annonant aux peuples qu'il est le Matre de la vie et de la mort, le Sauveur du monde .

    Qu'est devenu mon fils ? demanda Simon suppliant Maurice qui entrait dans le dsert de la chambre.

    L'avalanche poudreuse est descendue et l'a em-port.

    L'a-t-on retrouv ? Hlas, on a cherch toute la nuit et on le cherche

    encore. Il y a bien peu de chance... Un instant de silence crasa le tte tte des deux

    hommes avec le malheur. Alors, s'cria le vieillard dans un sanglot, je serai

    donc seul dsormais. Perdu jamais mon unique espoir. Maurice ! Maurice ! dit-il en tendant ses mains trem-blantes, Dieu ne peut pas permettre que cette goutte de sang qui me vient de lui soit irrmdiablement anantie, le jour mme o mon saint patron a port son Fils dans ses bras. Dtruite ma race terrienne ? Quelqu'un d'autre que les miens s'installera dans cette maison ? prendra pos-session de mes champs ? de mes btes ? Mon fils mort sans les prires de l'agonie ? Cela, Dieu ne peut pas le permettre non plus. Moi, son fidle serviteur, qu'ai-je donc fait au ciel pour mriter tant de malheurs la fois ?

    Le vieillard Simon secoua son cur us et se dressa de toute sa vigueur paysanne contre la cruaut du destin. Ses restes de chair humaine se levrent le long du four-neau de pierre ollaire. Simon voulait partir l-haut aux Montis. Son fils, il le retrouverait vivant. A peine eut-il

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  • essay un pas, qu'il retomba, masse impotente sur le plan-cher de mlze. Maurice ramassa ce grand corps vaincu et le dposa dans le fauteuil. Simon sanglotait comme un enfant. Au milieu de ses pleurs, il appelait Jrme par tous les noms de tendresse qu'un pre peut donner son petit en le berant pour l'endormir. Tout coup, Simon releva la tte. Maurice vit une nouvelle esprance qui mangeait les yeux du vieil homme.

    Ecoute, Maurice, dit-il. Toi, tu es encore fort. La montagne n'a pas de secret pour toi. Tu sais comment il faut sonder mthodiquement une avalanche. Tu le trouve-ras mon Jrme. Tu me le ramneras vivant, vivant... Re-monte jusqu'au couloir des Montis. Va, pendant qu'il en est encore temps. Va ! Va !

    Nul n'aurait pu rsister cette suprme prire du vieil-lard et Maurice d'Antoine reprit le chemin de la haute valle.

    La sonde d'avalanche vient de rencontrer la rsistance d'un corps travers la neige engouffre sous l'abri ro-cheux des Montis.

    Il est l, crie le sondeur. Tous les sauveteurs se prcipitent au lieu indiqu. Ils

    n'ont plus assez de leurs bras arms de pelles et de pio-ches pour creuser, ils y vont de leurs gros souliers ferrs. Il faut faire vite. Toutes les minutes valent une vie. Bientt, une forme humaine se dessine dans la neige. a y est. Le corps de Jrme est compltement dgag. On le re-tourne face au ciel. Un camarade lui dplie les bras qui emprisonnent la tte. Les montagnards revoient un de leurs visages amis. Les dents mordent encore le rebord des manches du veston. L'infirmier Luisier s'est mis l'-coute de la vie. Il a coll son oreille sur le cur de J-rme.

    Il bat ! Il bat faiblement, mais il bat ! a-t-il annonc aussitt, en saisissant les bras du gisan