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  • L'DUCATION

    AU FIL DU TEXTE CORNUCOPIEN :

    RASME, LES MOTS ET LES CHOSES

    Jean-Pascal ALCANTARA IUFM dAuvergne

    n ce quil a eu de sminal pour la modernit ducative, le discours

    pdagogique qui apparat au XVIe sicle rpondait dabord une im-

    prieuse ncessit, celle de former un homme nouveau capable de

    rcapituler la somme des savoirs antiques, ce afin de redonder la tradition

    lettre. Dans une mesure qui, aujourdhui, rclame encore une approche his-

    toriographique nuance, limprimerie, lart divin , que l'on aimait volon-

    tiers opposer la dcouverte, celle-l diabolique, de la poudre canon, a

    contribu puissamment la recollection des lettres et sciences anciennes.

    Bientt, on reconnatra aux langues vernaculaires une dignit au moins gale

    celle des langues antiques, changement d'attitude ncessaire pour concevoir

    leur codification grammaticale.

    Pourtant, cest lpoque mme o sinvente la perspective picturale,

    dans la Florence du Quattrocento, que Claude Lefort a situ la naissance du

    discours pdagogique moderne, et non au XVIe sicle

    1. Pralablement, ce

    discours rsulte pour lui dune modification de limage paternelle : avec une

    circonspection quasi philologique, 1auteur de ce texte de chair que dsor-

    mais reprsente lenfant va devoir interprter les signes daptitude qui ma-

    nent d une individualit, d'une nature particulire dont il lui faut suivre les

    virtualits afin qu'elle puisse s'actualiser au cours de 1'ducation.

    La signification de cette pratique, coup sr l'une des plus leves, s'en

    trouve bouleverse, puisque, l'adulte, ne s'oppose plus une matire

    'purile mallable volont alors que Platon, Werner Jaeger le rappelle

    dans Padeia, tait probablement l'origine de l'emploi du verbe plattein

    ( 'modeler ) en ducation, qui donne lieu une mtaphore inlassablement

    reprise par la suite. La voie est libre, dans le giron de cette premire Renais-

    1. Cf. son article remarquable Formation et autorit : l'ducation humaniste , dans

    crire l'preuve du politique (1992). Il renvoie en particulier au livre I du trait

    Della famiglia de Leo-Battista Alberti (1404-1472), plus connu comme architecte et surtout pour avoir mis en trait la construction lgitime 'de la perspective linaire,

    dans le De pictura de 1453.

    E

  • Jean-Pascal Alcantara

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    sance, pour commencer concevoir l'ducation la manire d'une auto-

    production du sujet. Pratique et non fabrication, comme on oppose parfois

    ces deux notions aujourd'hui, elle est comme de juste conditionne aux yeux

    des humanistes par la frquentation rgulire et directe de ces lettres an-

    ciennes qu'ils s'attachent restituer et diter.

    Ceci pos, n'admet-on pas unanimement que la pdagogie, entendue

    comme une entreprise systmatique de codification des pratiques ducatives

    et en particulier scolaires est constitue l'ge classique, lorsque l'affronte-

    ment idologique entre la Rforme et le catholicisme tridentin se prolonge en

    une lutte d'influence visant contrler les systmes de formation2 ? I1 n'en

    demeure pas moins que c'est au XVIe sicle que les noncs produits au nom

    de l'ducation se cristallisent autour de quelques thmes fondateurs qui insis-

    tent par la de suite la manire de vritables lieux communs rhtoriques,

    engageant de surcrot une tonalit thique encore perceptible.

    Nous reconnaissons au premier rang de ceux-ci l'impratif enjoignant de

    repousser toujours plus loin les limites de l'ducabilit ; si bien que les dci-

    sions thoriques qui conduisent en tendre sans cesse les limites, assorties

    des transformations institutionnelles parallles (ou de pratiques individuelles

    isoles), semblent finaliser l'histoire entire de la pense ducative. cette

    sollicitude envers l'enfance est encore associe une valorisation des moindres

    gestes ducatifs3. Citons finalement, parmi le rpertoire de cet ternel pda-

    2. Comme l'crivent encore rcemment Clermont Gauthier et Maurice Tardif : pour

    qu' une srie de conseils pratiques, de rgles et de mthodes systmatiques se dtache de la pratique, en d'autres termes, pour voir apparatre la pdagogie, il nous

    faut attendre [] le XVIIe sicle (dans La Pdagogie. Thories et pratiques de

    lAntiquit nos jours, 1996, p. 84. Aussi p. 92). En ce sens, il n'existe pas encore de

    pdagogie au Moyen-ge en dpit des quelques traits que mentionne Eugenio Gua-rin (voir L'ducation de l'homme moderne : la pdagogie de la renaissance, 1400-

    1600, rd. de 1995, p. 55). Ces auteurs suivent encore Durkheim (d'aprs L'volution

    de la pense pdagogique en France, cours de 1904-1905 publis en 1938), lorsqu'ils

    admettent qu'en tant que milieu moral , il n'existe pas proprement parler d'cole avant le Moyen-ge parce que, dans leur diversit, les apprentissages disciplinaires se

    trouvent alors subordonns et unifis par la foi chrtienne qui leur confre l'unit d'un

    sens.

    3. Cette rfrence la sollicitude pourrait se rapporter la thse clbre de Philippe Aris portant sur l'inexistence d'une considration spcifique de l'enfance avant l'en-

    tre de l'Occident en modernit. Mais, du ct des historiens, la suite notamment des

    recherches de Pierre Rich rassembles dans ducation et culture dans l'Occident

    barbare, VIe-VIIIe sicles (1962), maintes nuances ont d lui tre apportes au point que lon se demande ce qui peut subsister du fil conducteur de L'Enfant et la vie fami-

    liale sous lAncien rgime. Le travail engag par Bernard Jolibert dans Raison et

  • Lducation au fil du texte cornucopien : rasme, les mots et les choses

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    gogique , la critique d'une cole qui n'est jamais la hauteur de cette sollici-

    tude (l'cole vritable n'existe pas encore, affirment de concert Montaigne et

    Comnius), critique jointe la dnonciation des multiples guises de la souf-

    france ou de l'ennui d'apprendre.

    Sur un plan cette fois plus didactique, cette ghenne peut tre reconduite

    une conception tenue pour errone du rapport qui doit agencer l'ordre normal

    des mots et celui des choses.

    Quelques transformations exerces sur ce binme remarquable tant de

    titres rendent compte de l'approche durkheimienne des thories pdagogiques

    partir de la Renaissance jusqu' lmile. D'aprs L'volution pdagogique

    en France, la priorit de la connaissance des mots sur celle des choses carac-

    trise un verbalisme 'encore imputable l'enseignement secondaire clas-

    sique, rejeton de l'idal humaniste. En renversant cette prminence, on ob-

    tient le ralisme de Rabelais, que l'on peut encore composer avec un ency-

    clopdisme qu'expriment le registre de l'ivresse ou les ressources du gigan-

    tisme. Dans le premier cas, on en revient la priorit rasmienne des mots

    sur les choses, mais compose cette fois avec une restriction philologique

    apporte l'tendue des connaissances qui, finalement, donnent lieu des

    objets dapprentissage. Avec la fondation de la didactique comnienne

    comme art d'enseigner tout (encyclopdisme) tous (impratif d'du-

    cabilit transcendant les ingalits sociales et la discrimination sexuelle, du

    moins jusqu' certaines tapes de la scolarit), les choses redeviennent ce qui

    justifie le verbe, en thorie comme travers la pratique, comme le montre

    lintroduction des premiers manuels illustrs4.

    Entre ces avatars du binme, les rsurgences de la sceptique ancienne

    chez Montaigne, soit d'un courant de pense trs vivant depuis les traductions

    des Hypotyposes pyrrhoniennes de Sextus Empiricus (par H. Estienne en

    1562), engendrent une autre forme de la relation possible entre les mots et

    des choses : frappe d'indtermination d'aprs la thorie du langage affleurant

    dans les Essais, en pdagogie, cette forme emporte un 'nihilisme , estime

    Durkheim, lequel sape assurment d'avance toute institution scolaire comme

    milieu moral organis . Les rsurgences du scepticisme, explique Richard

    H. Popkin dans son grand livre Histoire du scepticisme d'rasme Spinoza,

    ducation (1987) semble aller dans le mme sens. ce n'est pas dire que l'nonc de cette thse n'ait t fructueux en son temps, puisque le progrs de la connaissance

    historique rside dans la mise l'preuve, par des tudes plus locales , de proposi-

    tions qui, rtrospectivement, paraissent hardies, telles des conjectures, au sens popp-

    rien du terme. 4. Magna didactica (1632), traduite par Bernard Jolibert sous le titre de La Grande

    Didactique (1987).

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    deviennent possibles partir de Luther qui, le premier, a ouvert la bote de

    Pandore 5. L'uvre du rformateur catalyse une crise dont la pense euro-

    penne ne se relve vritablement qu'une fois dcouvert, avec le cogito cart-

    sien, un point de concidence entre la vrit et la certitude aprs l'preuve du

    doute hyperbolique6. Un jeu complexe se dessine alors entre la rflexion

    linguistique, philosophique et esthtique, si on ne peut sparer 1mergence

    du discours pdagogique du genre d'criture cornucopien (pour reprendre

    les analyses de Terence Cave), auquel font cho, du ct des arts visuels, les

    modifications difformes de la ligne grotesque. Les grands textes pdago-

    giques se constituent dans une criture o l'on ne cesse dexprimenter son

    caractre dialogique, criture o sentrecroisent des points de vue divergents

    et prcaires, et o lauteur assume linstabilit de toute signification. Au XVIe

    sicle, lclosion des formes