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  • Vox geographica Jean Estebanez 19 juillet 2011

    Le zoo : un espace politique et mtaphysique

    A quoi servent les zoos ?

    Avec plus de 600 millions de visiteurs dans le monde annuellement, et des chiffres en forte croissance, les zoos font partie de ces lieux dont la frquentation est la fois massive et quasiment universelle. Pour autant, le zoo semble tout au plus un spectacle bon enfant : il est la fois facile comprendre (on vient voir des animaux) et profondment non problmatique.

    Si le zoo est essentiellement un lieu qui prsente des animaux des humains, une question simple en dcoule : pourquoi ressent-on la ncessit d'organiser une rencontre entre certains animaux et les humains ? Aprs tout, mme les espaces les plus urbaniss sont parcourus par d'innombrables animaux. Il est possible de rpondre cette question de manire novatrice en interrogeant la spatialit de l'institution : on comprend vraiment ce qui se passe au zoo partir du moment o on prend le lieu au srieux. Le zoo est un systme qui rend concret un pouvoir en lui donnant une ralit matrielle. La vision du monde qu'on y dcouvre prend forme de manire trs concrte et acquiert aussi une grande puissance.

    Le monde mis en ordre : un espace politique

    Des animaux sauvages et exotiques Au zoo, on ne vient pas voir des vaches ou des chvres mais des lions, des tigres, des singes. On pourrait imaginer qu'en visitant des zoos dans diffrentes parties du monde, on observe une variation dans le type d'animaux prsents et dans ceux ayant le plus de succs (le lion ici, la vache normande l-bas). Ce n'est certainement pas le cas. Il existe des animaux, toujours les mmes, qui se dtachent dans l'imaginaire de ce qu'est un zoo et qu'on ne peut pas rater en tant que visiteur si on veut dire qu'on l'a visit : manquer les pandas San Diego, c'est manquer l'essentiel, manquer les cacatos, a n'a aucune importante. Les collections des zoos dans le monde sont d'une stabilit extrme : on peut dire qu'elles sont tout d'abord composes d'animaux sauvages et exotiques .

    Ceux-ci ne le sont, bien sr, pas par essence, mais dans le cadre d'une longue construction culturelle dont le zoo participe : une mme espce (le lion, le gorille) peut, en fonction de l'installation dans laquelle elle est prsente, prendre un sens trs diffrent.

    Le sauvage, c'est, tout d'abord, le froce, ce qui est cruel et violent. Des scnes en bas-relief, o fauves et ours bondissent sur leur proie, ornent par exemple la mnagerie du Jardin des Plantes ou les btiments historiques du zoo du Bronx (figure 1).

  • Figure 1 : Une sculpture de Jouve l'intrieur de la grande fauverie (1937) de la Mnagerie du Jardin des Plantes, 5 septembre 2007 (Clich : Jean Estebanez)

    L'architecture mme des cages -avec des barreaux sur-dimensionns- ou des fosses, entoures de pointes acres, mettent en scne la puissance et la dangerosit des espces prsentes. Plus que le comportement ou la forme des animaux, c'est le spectacle de l'enfermement et de la domination matrielle et symbolique qui s'expose. Ces ressorts guident certains spectacles.

    Ce crocodile (figure 2), immobile au centre d'une piscine contenant quelques centimtres d'eau, est ensuite saisi par un salari du zoo qui le soulve et laisse sa gueule dpasser lgrement au-dessus du grillage qui le spare du public. Il devient alors froce en l'ouvrant largement. On joue ici sur le registre d'une curiosit qui tient une peur matrise par la distance l'animal, la grille et l'humain qui matrise l'animal.

  • Figure 2 : Un crocodile prsent au public au zoo de Phuket, 3 janvier 2004 (Clich : Jean Estebanez)

    Le sauvage, dans une seconde version o il est trs positivement connot, c'est l'authentique ou le naturel -entendu comme ce qui n'a pas t modifi par l'humain. Dans ce cadre, il n'est plus question de prsenter des spcimens dans des cages en btons mais des individus, avec leur histoire personnelle, leur caractre, dans leur environnement. Puisqu'un animal sauvage est libre et indpendant, les cltures et les constructions doivent se faire discrtes.

    L'enclos des gorilles du zoo de San Diego est vierge de toute trace d'occupation humaine (figure 3). Au mieux, peut-on apercevoir dans l'arrire-plan suprieur de la photographie les traces d'une balustrade. Une large cascade qui se jette dans un plan d'eau en contrebas barre le premier plan o apparaissent des branches blanchies, traces d'une crue prcdente. Une vgtation dense et varie couvre des blocs rocheux. Mme sans gorilles, le paysage est saisissant. Ces grands singes, prsents dans les premiers comptes-rendus de l'espce en Occident comme des monstres dangereux, enferms comme tels derrire de puissants barreaux au zoo, deviennent ici des symboles d'une nature en voie de disparition.

  • Figure 3 : Un paysage dans l'enclos des gorilles, zoo de San Diego, 8 avril 2008 (Clich : Jean Estebanez)

    La deuxime caractristique majeure des animaux du zoo est leur exotisme. Il s'agit l d'une forme d'altrit gographique qui ne provient pas d'une localisation mais de l'cart une norme non-explicite, construite par les groupes dominants qui ont le pouvoir de l'imposer. L'Occident dominant progressivement le Monde, c'est son quotidien qui en devient la norme. L'exotisme est ainsi dissymtrique : les vaches normandes ne seront pas plus exotiques au zoo de Vincennes qu' celui de Niamey, les lions le seront dans les deux cas.

    Le zoo contribue rendre les animaux exotiques parce qu'il rend leur altrit attirante. On peut, en effet, s'y retrouver face--face avec une panthre sans que la rencontre soit terriblement effrayante. L'exotisme est ainsi un processus qui transforme les objets, les tres et les lieux en en rduisant la radicalit. Il peut tre matriel, par exemple travers les systmes de cages, de fosses, les dcors et les btiments ou consister en un effet de discours qui modle le sens de ce qu'on dcrit. Pour que quelque chose devienne trange et en cela digne d'attention, il faut d'abord l'isoler comme tel et le dconnecter de son contexte local dans lequel il n'a rien de bizarre. Puis, il faut la replacer dans le cadre de notre socit, dans lequel on le contemple : c'est partir de l qu'il peut devenir curieux parce que l'cart avec nos normes est manifeste.

    A la fin du XIXe sicle, Buenos Aires est une ville trs riche, qui met en place un nombre importants d'amnagements publics. Le zoo est fond avec l'ensemble du parc Tres de Mayo dans un quartier ais. Marque du statut que cherche acqurir d'emble l'institution, de nombreux btiments, reproduisant des monuments, sont construits dans les enclos et sur les places qui rythment les installations. Il s'agit de souligner l'origine des animaux et leur curiosit en y adjoignant un tmoignage architectural, cens reprsenter leur contre d'origine.

  • Le cas des lphants (figure 4) est intressant car le btiment qui les accompagne est construit avec grand soin. Il s'agit d'une reproduction minutieuse, jusque dans le dtail de la statuaire, du temple de Nimaschi, construit par le Rajah de Tirumal Bombay. Ce qui est frappant, c'est au fond, l'inadquation contemporaine entre les rfrences qui y sont prsentes.

    Figure 4 : Les lphants au zoo de Buenos Aires, 10 mars 2007 (Clich : Jean Estebanez)

    La taille des oreilles des lphants nous indique qu'il s'agit de Loxodonta africana, l'lphant d'Afrique. Cela ne pose de problmes, ni aux visiteurs, ni aux responsables des collections du zoo, puisqu'aucun panneau ne vient signaler le dcalage et, qu' vrai dire, personne ne le relve. C'est que l'essentiel n'est pas dans une compatibilit en terme de localisation ou une vraisemblance scientifique : le btiment et les lphants se rejoignent et se renforcent comme signe de l'altrit de l'ailleurs (l'ailleurs tant intrinsquement pens comme trange).

    Cette altrit ne s'arrte pas la faune. Les dcors et les mises en scnes des enclos sont ainsi souvent composs d'un ensemble de rfrences certaines cultures et populations. Au tournant des XIXe et XXe sicles, de nombreux zoos mettent en place des expositions zoo-ethnologiques qu'on a parfois qualifis de zoos humains (Bancel et al., 2002) [1].

    Les spectacles o sont prsents cte--cte des populations de l'ailleurs et les animaux supposs accompagner leur quotidien (figure 5) cessent en 1931, par lassitude et pour des questions thiques. Pour autant, les zoos contemporains continuent se rfrer aux socits humaines qui s'y trouvent, pour planter le dcor. Celles-ci sont notamment voques par la reproduction de leur (prtendu) habitat traditionnel : huttes, cases, etc. Jamais on n'y trouve une trace de la modernit dans laquelle vivent pourtant les populations autochtones, prsentes au zoo dans un tat de nature. Par opposition, aucun zoo ne s'essaye reproduire l'habitat traditionnel des campagnes europennes.

  • Figure 5 : Les Gallas au Jardin d'acclimatation, carte postale, 1908. Dans un de ces spectacles en 1908, une quarantaine (dont six femmes et trois enfants) sont prsents avec des zbres, des chameaux et des autruches, censs (eux aussi ?) illustrer la varit de la faune thiopienne.

    Si cette reproduction d'une habitation au zoo de San Diego (figure 6) renvoie prcisment aux constructions mobiles des Mbuti de la fort d'Ituri, en Rpublique dmocratique du Congo, son objectif n'est pas tant scientifique, malgr un panneau descriptif : c'est plutt l'lment d'un dcor exotique - qui semble absolument acceptable, attendu et normal pour tous les visiteurs.

  • Figure 6 : La reproduction d'un abri temporaire de chasse des Mbutis, Zoo de San Diego, 8 avril 2008 (Clich : Jean Estebanez)

    Prsenter un dcor de ville avec de hauts buildings, des routes asphaltes ou un supermarch, en ne se conformant pas aux strotypes, semblerait tout simplement inauthentique. Si l'Afrique, l'Amrique tropicale et une partie de l'Asie ou de l'Ocan