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  • le vertige et Lintime

    pAr AlExAnDrA fAu

    Laurats du Prix HSBC 2010, Lucie & Simon, ont su faire dune belle rencontre dans un studio de tirage photographique, une aventure cratrice en duo depuis 2005. Ces jeunes artistes nont pas leur pareil pour brouiller les pistes, mlanger les registres et insuffler un trange malaise au sein dune ralit bien cadre.

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  • Scenes of life, Picture of Julie, Paris.

    2008, C-print, 150 x 210 cm encadr.

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    merveiller par des dtails qui auraient chapp la prise de vue, comme cette minuscule main qui court sur la rambarde de lescalier alors que lil est pris du vertige de la spirale infernale. Que va-t-il adve-nir de la petite fille assise en haut des marches, le regard tendu vers lobjectif ? Nul ne le sait. Le temps daprs nest jamais voqu, pas mme suggr. Les personnages jous parfois par les artistes eux-mmes semblent dtachs du monde dans lequel ils voluent, comme extraits dune narra-tion. Le cadrage photographique et le point de vue znithal concourent cette impression densemble. Ils dfinissent un espace semi-aplati conforme la redfinition de la vision que la technologie (Google Earth) dconnecte peu peu du corps. Malgr cette impression de dtachement, de distance vis--vis du sujet reprsent, la posture des personnages dvoile, en filigrane, un peu de leur histoire person-nelle. Comment ne pas reconnatre le dsir mater-nel du pre, la forte stature, allong prs de son nourrisson ? Ou encore la force tranquille de la jeune accouche la maternit, loppos des femmes au

    Sonder le visible serait un des matres mots de leur premire srie Earth Vision ralise de nuit dans des endroits priurbains (changeurs dautoroutes, tunnels) dserts. Larchitecture y est comme dlaisse, livre elle-mme. Les photographies rendent audible le silence l o, habituellement tout nest qunergie, flux et chaos. Pour capter ce monde nocturne la fois fascinant et inquitant, Lucie & Simon prolongent le temps dexposition de quelques minutes, de faon faire merger de lobs-curit des dtails invisibles lil nu. Le procd rvle un monde o tout est suspendu, magique et mystique, pareil La nuit toile de Millet, reprise par Van Gogh qui avouait son frre Tho, en sep-tembre 1888, son besoin terrible de religion qui lincitait aller la nuit dehors pour peindre les toiles. Leur approche trs pictorialiste ne doit pas nanmoins occulter linfluence de la photographie plasticienne. L o certains tentent de rduire la diffrence entre le rel et sa reprsentation (Valrie Jouve, Beat Streuli), dautres (Jeff Wall, James Casebere, Gregory Crewdson ou Thomas Demand) cherchent recomposer des univers de manire trs fidle, ou bien optent pour une dmarche plus intui-tive, proche du flneur (Sarah Moon, Rmy Marlot). Cette dernire approche inspire des situationnistes appelle surprendre la nature autant qu se laisser

    Scenes of life, window on courtyard, Paris.

    2008, C-print, 150 x 210 cm encadr.

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    vert clair sur lequel se dtachent de manire trs graphique la boue et le corps flottant. L encore cette manire presque archaque de dpeindre le rel rappelle les fresques gyptiennes o langle de vue choisi (du dessus ou de profil) rpondait un souci defficacit et de lisibilit (peinture reprsen-tant un tang, provenant du tombeau de Thbes, vers 1400 av J-C, Londres, British Museum). De mme, le clich immortalisant un vritable petit djeuner pris chez des amis fait linventaire du rel. Il scrute chaque dtail comme les policiers affairs sur une scne de crime dans le clich de Jeff Wall Search of Premises (2009). Le thme du repas, le basculement du plan ne sont pas non plus sans voquer la factie de lartiste nouveau raliste Daniel Spoerri (n en 1930) qui prend dsormais un malin plaisir exhu-mer les restes des ripailles du Djeuner sous lherbe ensevelies en 1983 ! Toutes ces rfrences appuyes pourraient passer pour anecdotiques si elles ne ser-vaient tablir des relations, retrouver des motifs, des lieux, des faits inscrits dans lhistoire pour les rejouer dans lespace et le temps.Dans leur dernire srie Silent World, Lucie & Simon conjuguent un univers mi-chemin entre romantisme et science fiction, citant explicitement Metropolis de Fritz Lang ou Blade Runner de Ridley Scott. La ville y est dpeuple et fige dans un

    regard dsempar qui habitent la srie Maternits de Rineke Dijkstra ? Comme dans le travail conso-nance autobiographique ( sans titre , srie Marrakech, 2007) de Jean-Franois Fourtou (lartiste se met en scne recroquevill, dans une pice miniature, copie fidle de la maison de son arrire-grand-mre), le cadrage et la monumentalit de lescalier renvoient lartiste Lucie, ses terreurs denfant.Les images de la srie Scenes of Life sont un hom-mage la peinture de matres classiques (Van Eyck, Peter De Hooch ) dont Lucie & Simon reprennent les thmes (les nativits, les scnes de genre ou les vanits) et les compositions selon un savant jeu de miroirs, de mises en abme, ou de hors champ. La vue dune cour intrieure offre ainsi un dcoupage exceptionnel en combinant deux vues (intrieure et extrieure). Ce sentiment dubiquit explor par les primitifs italiens vient ici se conjuguer latmosphre du film Fentre sur cour dAlfred Hitchcock. Selon le point de vue impos (den haut) qui vient chaque fois casser la ralit et aplatir le motif , le bassin de la srie Scenes of Life est rduit un plan color

    Scenes of life, Vertigo, Paris.

    2009, C-print, 104 x 144 cm encadr.

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    Earth vision, Unexpected encounter, Balbigny.

    2006, C-print, 150 x 210 cm encadr.

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    Silent World, Saint-Sulpice, Paris.

    2009, C-print, 150 x 256 cm encadr.

    Lucie & Simon en quelques dates

    Vivent et travaillent Paris

    1981 Naissance de Lucie de Barbuat Saint-tienne.1886 Naissance de Simon Brodbeck Paris.2004 Simon assiste le photographe Franois Marie Barnier.2005 Dbut de leur collaboration avec le projet Earth Vision.2009 Entament la srie de photographies de villes dsertes Silent World.2009 Nomination au Prix de lAcadmie des Beaux-Arts de Paris.2010 Prix HSBC pour la photographie.2010 Participent au festival international de photographie dArles.2010 Reprsents par la galerie Catherine Edelman, ils participent Art Miami .2011 Exposition Apocalypse, villes dtruites au Pavillon Populaire de Montpelier.

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    de vue classique . Ces petites entorses la ralit, semblables aux interventions de Andreas Gursky, permettent de garder certains dtails de limage, absents de la premire prise de vue.Au risque de crer un anachronisme de plus, le titre de cette srie Silent World voque lui seul latmos-phre du matre hollandais du XVIIe sicle, Johannes Vermeer. Comme dans ses tableaux, lattention aux dtails, le dpouillement de lespace, limmobilit des personnages, incitent quitter le monde reprsent pour sinstaller dans la volupt de la photographie elle-mme. Luvre semble mure dans un espace qui lui est propre, un espace de captation plus que dactivation du rel. Pass les premiers temps de sduction de limage, le trouble nat face cet uni-vers hermtique, qui rend toute rencontre impossible. Mme dans leur projet dimages en mouvement Living Image, les personnages invits poser en temps rel semblent prisonniers de lcran. Ces dernires uvres, si sduisantes soient-elles dans les univers quelles convoquent, dvoilent un systme de repr-sentation bien tabli pour atteindre le point de rupture recherch par ce nouvel tat contemplatif.

    scnario post ou pr-catastrophiste. Ces fictions inspires de la littrature et du cinma danticipation rappellent ltonnant diaporama (Vider Paris, 2002) de Nicolas Moulin, o les immeubles de Paris sont murs sur plusieurs tages sans que la raison de ce couvre-feu scuritaire ne soit connue.De mme, linquitude grandit face aux images de Silent World. Le procd est bien diffrent de celui auquel les deux artistes nous avaient habitu. Dsormais, les photographies sont prises en plein jour et soumises un temps dexposition de plu-sieurs heures qui fait disparatre tous les lments anims de limage. Des lieux symboliques facilement reconnaissables (Pont de Manhattan, Gare centrale de Pkin, Rockefeller Center, Madison Square Garden, Muse du Louvre) paraissent dser-ts. Lanimation de la ville laisse place de rares personnages esseuls que les artistes sont venus rinscrire dans le dcor grce une seconde prise

    Silent World, Xizhimen park, Beijing.

    2010, C-print, 120 x 160 cm encadr.