Le Sphinx - Extrait

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Philippe Guihéneuc Le Sphinx Roman

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Premiers chapitres du thriller Le Sphinx

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  • Philippe Guihneuc

    Le Sphinx

    Roman

  • Comme un feu d'artifice

    Le Matre d'uvre gravissait lentement les derniers mtres

    qui le sparaient de sa victime.

    Il montait d'un pas rgulier, profitant de chaque instant.

    C'tait une belle matine de juin. L'air chaud et poussireux

    tait lourd d'une odeur familire de sve et de terre sche. Le

    chant strident des cigales l'accompagnait. Il se retourna. Tout

    en bas, la ville tait crase de soleil, noye dans une brume

    de chaleur. Il avait appris aimer ce paysage. Il sourit, inspira

    profondment et ferma les yeux. Quand il les rouvrit, ce fut

    pour s'efforcer de graver chaque dtail. C'tait la dernire

    fois.

    Plus haut, il croisa un groupe de touristes. Ils s'taient arrts

    le long du chemin, pour se reposer un peu. Il les salua

    poliment mais personne ne lui rpondit. Leurs visages rouges

    ruisselaient de sueur. Des hommes et des femmes, plutt

    gs. La plupart taient encombrs de gros sacs, d'appareils

    photo, de btons de marche. Il eut envie d'changer quelques

  • mots avec eux, de leur dire que le sommet tait proche, mais

    il n'en fit rien. Son temps tait compt. Il reprit sa lente

    ascension.

    Il parvint au sommet de l'escalier de pierre brute. Devant la

    lourde grille entrebille, une pancarte indiquait en lettres

    dores: "Cathdrale Notre Dame de La Garde, entre ouverte

    au public de 7h 19h", puis juste en-dessous : "Interdit aux

    colporteurs et aux mendiants". Un homme en habits sales

    tait allong sur le bas-ct, dans l'ombre relative d'un

    laurier. Il dormait. Une bouteille de verre vide, sans tiquette,

    dpassait de la poche de sa veste. Pose sur le bord du

    chemin, sa casquette invitait l'aumne. Il y dposa une

    pice.

    Il franchit le portail. La cathdrale lui apparut alors dans toute

    son insolente beaut.

    Des annes auparavant, au cours de sa premire visite, il

    avait ressenti un choc physique en dcouvrant l'difice.

    Aujourd'hui encore, aprs toutes ces heures passes

    l'observer, le jauger, une motion complexe l'treignait. S'y

    mlaient tonnement, humilit, tendresse, et quelque chose

    d'autre encore qui se refusait sa comprhension et le

  • laissait assoiff. Ensuite, comme une vague qui balayait tout,

    venait le jugement esthtique. L'difice tait-il trop troit, ou

    trop haut? Il n'avait jamais su le dire, mais quelque chose

    dans ses dimensions le drangeait. C'tait assurment une

    masse considrable, juxtaposition de lignes de pierres

    blanches et noires dun effet saisissant. Un colosse zbr,

    gorg de soleil, classique d'apparence mais confusment

    difforme, sensuel, arrogant, magnifique.

    Il y avait dj foule sur le parvis. Dans une irrvrencieuse

    pagaille, des dizaines de groupes de toutes nationalits

    s'agglutinaient autour de pancartes barioles et numrotes.

    Le Matre d'uvre scruta les visages un un. Des grappes

    d'enfants tournoyaient en hurlant entre les jambes de

    touristes, l'un avec un sandwiche la main, un autre

    parcourant les pages d'un guide touristique, un autre encore

    cherchant la meilleure vue pour une photographie souvenir.

    En lger contrebas, des cars et des voitures, manuvrant

    tant bien que mal dans l'espace rduit du petit parking,

    soulevaient des nuages de poussire. Ce lieu grouillant de vie

    tranchait avec l'austrit du flanc de la montagne qui avait

    entour d'une paix profonde sa monte solitaire. Pour

  • autant, la popularit du lieu de culte ne gnait pas le Matre

    d'uvre. Il n'avait jamais t habit par le sentiment

    religieux. Il lui paraissait raisonnable qu'on puisse aimer et

    glorifier le Seigneur aussi srement par un rire, mme gras,

    que par la plus mouvante des prires.

    Il fit le tour du btiment d'un pas tranquille. Il connaissait

    l'emplacement de chaque camra de scurit et les ignora

    soigneusement. Sa barbe blanche et son panama masquaient

    largement ses traits.

    A l'angle sud-est, o la vue tait moins belle et o personne

    ne s'arrtait jamais, il contempla pensivement la base de la

    faade, cache par un bosquet d'arbustes.

    Puis il reprit sa marche jusqu' revenir son point de dpart.

    La chaleur avait encore augment, et la foule sur le parvis

    continuait de grossir. Secouristes et ambulanciers taient sur

    le qui-vive. L'ge des plerins, la fatigue cause par la

    monte, la temprature excessive, le manque d'air par

    promiscuit, l'excitation du but atteint, tout concourait

    augmenter les risques de syncope, ou pire.

    C'tait un bel endroit pour mourir.

  • Pris d'une brusque inspiration, le Matre d'uvre suivit un

    groupe qui se dirigeait vers l'escalier de la crypte. En passant

    devant la rambarde, il crut voir une ombre bouger sous les

    marches. Protg par les touristes qui l'entouraient, il fouilla

    l'obscurit. Personne. Rassur, il se fondit dans le groupe

    suivant.

    La guide fit une pause mi-chemin de l'escalier.

    - Fonde au Ve sicle par Saint Jean Cassien, difie au XIXe

    sicle dans l'extravagant style romano-byzantin, Notre Dame

    de la Garde domine de sa masse monumentale toute

    l'agglomration de Marseille.

    Elle se contentait de rciter consciencieusement le texte

    officiel, voix haute et claire, s'accompagnant de gestes

    amples, visibles de tous.

    - C'est la Bonne Mre. Elle est vnre par toute une rgion

    et chante par les potes. Chre au cur de Marius et Fanny,

    elle veille chaque jour sur l'activit turbulente de la ville. Elle

    en reflte l'excentricit et la dmesure, car les Marseillais

    sont connus pour possder ces qualits au plus haut degr (Il

    y eut quelques rires). Monumentale, inclassable,

    exceptionnelle, la Bonne Mre reoit prs de deux millions de

  • visiteurs par an. Elle n'est pas seulement un lieu de

    plerinage, une tape sur le chemin de Saint Jacques: c'est

    lme de Marseille, la fiert de tout un pays. Messieurs-

    dames, je vous en prie, conclut-elle en reprenant l'ascension.

    Parvenus au premier palier, ils traversrent un pont de bois,

    au milieu duquel ils firent une nouvelle halte.

    - Comme vous le constatez, on naccde pas la cathdrale

    par une porte, comme partout ailleurs, mais par un pont. Et si

    vous regardez bien les chanes l-haut, vous verrez que le

    pont peut tre remont. Et qu'est-ce qu'un pont qu'on peut

    remonter?

    Un garon leva la main:

    - Un pont-levis!

    - Exactement, sourit la guide. C'est qu'ici, on ne fait pas les

    choses comme tout le monde. Tout d'abord, un pont-levis

    c'est plutt de l'ouvrage militaire. On construit un pont-levis

    quand on pense que le btiment pourrait tre l'objet d'une

    attaque. Or je vous le rappelle, Notre Dame est un difice

    religieux. Bizarre, non? En fait, l'explication est simple. La

    cathdrale a t btie une priode o l'on aimait puiser son

  • inspiration dans les racines du pass. C'est l'poque dite

    "romantique". Voyez par exemple Neuschwannstein en

    Bavire, ce chteau qui ressemble un chteau de conte de

    fes. Il a t construit la mme poque.

    Elle se pencha par-dessus la rambarde.

    - Vous me direz, il y a une autre voie d'accs. Mais elle est

    gure moins insolite! Elle consiste passer par le restaurant

    du rez-de-chausse. Dans le pays, un proverbe dit qu'on ne

    prie pas moins bien le ventre vide, mais pas mieux non plus.

    Maintenant, vous savez pourquoi! A prsent, je vais vous

    demander encore un petit effort. Il reste quelques marches

    gravir pour arriver au Saint des Saints. Mais croyez-moi, vous

    ne le regretterez pas.

    Les derniers degrs taient effectivement les plus durs. Ils

    dbouchrent en sueur sur le palier suprieur, et s'arrtrent

    peine pour admirer les deux battants de la porte d'entre,

    pourtant somptueusement dcors. Ils entrrent dans la

    basilique.

    A l'intrieur, l'air tait irrespirable.

  • La nef, qui paraissait deux fois plus vaste l'intrieur que vue

    de l'extrieur, tait pleine craquer d'une foule remuante et

    bruyante. Il s'carta de son groupe, glissa discrtement le

    long du mur et trouva une position relativement isole

    derrire un pilastre de marbre polychrome.

    Il prit d'abord le temps d'observer les visages dans le public.

    Une ligne continue de plerins passait devant les exvotos

    incrusts hauteur d'yeux dans le marbre. Dautres plaques

    aux lettres dores rappelaient les actions de grce de la

    communaut vanglique. Une femme ge, dont les

    vtements et les mains trahissaient l'origine rurale,

    murmurait une prire muette, les yeux levs vers la statue de

    Notre Dame. Un couple tchait de dchiffrer les lourds

    symboles sotriques et les textes cyrilliques qui serpentaient

    sur les murs. Une mre, son nouveau-n dans les bras,

    parcourait lentement le flanc nord tapiss de tableaux

    reprsentant, selon les cas, des scnes de dvotion ou des

    temptes en mer. Du plafond, constitu par trois demi-

    sphres entirement recouvertes de peinture dor et de

    motifs finement ouvrags, pendaient de longues processions

  • de petits navires, pour la plus grande joie des enfants, cous

    tordus vers le ciel, regards avides.

    Sans ostentation, le Matre d'uvre se concentra pendant

    une minute sur vers le sol tapiss de carreaux de mosaques

    orientales. On aurait dit qu'il priait.

    Puis il se leva et se dirigea tranquillement vers la sortie.

    Dehors, il consulta sa montre. Il avait le temps. Il se promena

    nonchalamment sur le belvdre. Contrairement aux

    badauds qui admiraient le panorama donnant sur la baie, il

    s'intressa longuement la faade de la basilique, chaussant

    ses lunettes de soleil quand il devait fixer un point trop

    lumineux. A cette heure et sur cette esplanade de pierre

    blanche qui refltait violemment l'intensit des rayons,

    personne ne restait longtemps. Malgr le vent lger, il cuisait

    debout, mais au moins le lieu tait-il relativement dsert.

    Quand il n'y tint plus, il descendit dans la crypte. Il accueillit

    avec reconnaissance les bouffes d'air frais qui, ds l'entre,

    lui caressrent le visage. Quand ses yeux se furent habitus

    la pnombre, il avana dans la trave centrale et s'assit

    silencieusement. C'tait le seul lieu de recueillement de toute

    la cathdrale du moins aux heures de visite. Moins connue

  • que la basilique, parce que beaucoup plus sobre, la crypte

    tait aussi moins frquente. Sous les votes sombres et

    basses, une vingtaine de personnes taient assises sur les

    bancs. La plupart priaient, tte basse et mains croises. Il

    s'abandonna au silence apaisant.

    En quittant la crypte, il passa la main sur l'paule gauche de la

    statue de Pie IX. C'tait, parat-il, un gage de bonne fortune.

    Plutt que de reprendre l'escalier de mille marches osseuses

    flanc de colline qu'il avait emprunt l'aller, il descendit par

    l'entrelacs de ruelles qui menaient, via la rue Vauvenargues

    puis la rue de la Croix, jusqu'au Vieux Port. Trente minutes

    plus tard, ayant entirement contourn le U des

    embarcadres, il se trouvait en face, Place Jules Verne. Il tait

    une heure moins le quart, il avait faim. Dans un fast food

    asiatique l'entre de la Canebire, il avait achet une sorte

    de sandwich base de lgumes et de poulet frit. La photo sur

    l'affiche du menu lui avait donn l'eau la bouche. Il

    s'accroupit sur la premire marche du large escalier qui

    montait par gradins successifs vers le quartier du Panier,

    dcapsula une canette de coca et but longues gorges. Tout

  • en ouvrant le papier gras qui protgeait son sandwich, il

    balaya l'horizon autour de lui.

    La Place tait vaste, plante d'arbres et entirement dalle. Il

    avait choisi cet emplacement longtemps auparavant. Ainsi, il

    avait un il sur la ville sa gauche, en enfilade du Vieux Port

    et de la Canebire qui tirait ses jambes presque jusqu' lui;

    et sur Notre Dame de la Garde, juste en face, flche dresse

    au sommet de la colline. Le point de vue tait parfait.

    Il n'tait pas seul, ce qui tait galement une bonne chose. A

    sa gauche, une dizaine de mtres seulement, deux

    amoureux taient tendrement enlacs. Ils taient trs jeunes,

    peut-tre mme la fille tait-elle mineure. Devant lui, debout

    sur le trottoir, une femme et ses trois enfants admiraient le

    paysage. La petite fille jouait avec quelque chose qu'elle avait

    dans la main. Les deux garons lorgnaient les bateaux d'un air

    perplexe. Il se retourna. Plus haut, des adolescents

    partageaient les reliefs d'un pique-nique. Ils parlaient fort

    mais ne semblaient pas vraiment agressifs. Un vieux

    Monsieur dont le crne osseux tait protg par un bret

    semblait chercher un second souffle l'ombre d'un platane.

    La chaleur tait de plus en plus accablante, mme sous les

  • arbres. Le Matre d'uvre but encore une gorge de coca. Il

    tait presque l'heure. De la poche de son veston, il sortit un

    appareil oblong, noir et lisse. Il en ta le clapet. Il restait

    moins d'une minute.

    Une dernire fois, il leva les yeux vers la Bonne Mre. Elle

    resplendissait de soleil au sommet de son piton calcaire, en

    plein cur de la cit qu'elle surplombait sur son esplanade

    rocheuse et dsole. Au sommet du campanile, on distinguait

    parfaitement la statue de la Vierge Marie. La Bonne Mre, qui

    protge ses enfants Il repensa une jeune fille qu'il avait

    remarque dans la crypte. Un dtail lui revint: elle portait des

    vtements gothiques, cape et jean noirs, tee-shirt noir avec

    des motifs d'elfes et de dragons. Etonnant comme la

    mmoire pouvait faire ressurgir des dtails anodins aux

    moments les plus improbables. De quoi se souviendrait-il,

    aprs coup? Quelles images resteraient, quels souvenirs

    disparatraient?

    Une alarme vibra dans la poche de son pantalon. Le botier

    noir confirma qu'il ne restait que quelques secondes. Il eut un

    lger pincement au cur, puis, quand l'cran afficha "0", il

  • dbloqua une scurit, composa un code quatre chiffres et

    appuya sur un bouton.

    Il ne se passa rien pendant une longue seconde, puis l'horizon

    se brouilla et, un court instant plus tard, un son pouvantable

    branla la place. C'tait un roulement de tonnerre qui

    paraissait venir la fois du Ciel et des entrailles de la terre.

    Les vitres tremblrent, certaines explosrent. Terrifis, des

    passants se jetrent au sol. Puis ce fut le silence, aussi

    immdiatement qu'tait venu le bruit.

    Le Matre d'uvre se surprit considrer la situation d'un il

    strictement professionnel.

    Les trois enfants sur le trottoir se mirent hurler tue-tte.

    Aussitt aprs, un cri d'pouvante, glacer le sang, s'leva du

    haut de la place, bientt suivi de nombreux hurlements.

    "Regarde!" s'poumonait le garon amoureux. "Regarde! L!

    La cathdrale!". Tout autour, les mmes cris ou hurlements

    retentissaient, pousss par des centaines de bouches grandes

    ouvertes. Certains tombaient genoux, d'autres se tordaient

    les mains, sans mme s'en rendre compte.

    Le Matre d'uvre rangea discrtement son appareil dans sa

    poche, puis il se leva et marcha vers le haut de la place, pas

  • saccads, comme si lui aussi tait pris de panique. Mais il

    observait soigneusement autour de lui.

    Il parvint la hauteur du vieil homme au bret. L'homme

    tait horrifi. Les deux bras croiss sur la poitrine, il

    murmurait "Bonne Mre! Bonne Mre!". Il tremblait

    tellement que ses jambes le lchrent. Le Matre d'uvre se

    prcipita vers lui, le rattrapant au dernier moment. Son

    regard tait hagard. La bouche ouverte, il balbutiait des mots

    incohrents. "Oui oui, restez tranquille, quelqu'un va venir",

    dit doucement le Matre d'uvre. Il reprit sa progression.

    Les adolescents dvalaient la place en direction du port,

    laissant sur place la nappe et les couverts. Une fille le frla.

    Son visage tait baign de larmes. Ses cheveux blonds

    flottaient au vent, comme une couronne de flammes.

    Parvenu Place des Augustines, o sa berline l'attendait,

    moteur au ralenti, il se retourna et porta un ultime regard

    sur son uvre.

    C'tait du bon travail. L o Notre Dame se tenait encore,

    orgueilleuse et fire, quelques secondes auparavant, il n'y

    avait plus qu'un amas de dbris en flammes, envelopp d'un

    pais nuage de fume et de corolles de cendres, qui

  • montaient lentement dans le ciel bleu azur. De gros

    morceaux de rochers continuaient de dbouler le long de la

    colline, avant de heurter violemment les faades des maisons

    ou des immeubles en contrebas. Pris de panique, les

    habitants du quartier d'Estienne d'Orves refluaient en masse

    vers le Vieux Port, tandis que sur la Canebire et dans les

    environs, la Ville semblait ptrifie. Des milliers de pitons

    figs comme des statues de pierre taient tourns vers le

    trou obscne et fumeux o tant de vies et tant de prires

    avaient disparu en un instant.

    Les premires sirnes des pompiers retentirent. C'tait

    l'heure. Il s'engouffra dans la voiture et fit signe au chauffeur

    de rouler. Il disparut dans la circulation.

  • Effets et consquences

    Le Monde 14 Juin

    Au surlendemain de latroce attentat qui a presque

    totalement dtruit la cathdrale Notre Dame de la Garde et

    provoqu une vague d'indignation partout dans le monde, le

    bilan des pertes humaines continue de salourdir. Les chiffres

    officiels font dsormais tat de 347 morts, 513 blesss dont

    une quarantaine dans un tat critique et une centaine de

    disparus. Plusieurs centaines de tmoins sont suivis par les

    services psychologiques de la Ville. Il est malheureusement

    craindre que la liste des victimes continue de sallonger.

    Sur place, les quipes de sauveteurs se relaient en

    permanence pour tenter de retrouver des survivants, mais

    aussi pour extraire les cadavres des dcombres avant que les

    risques d'pidmie ne soient trop importants. C'est une

    course contre la montre qui est engage, une course contre la

    mort. Avec les heures qui passent, lespoir samenuise. En fin

    daprs-midi hier, une femme a pu tre arrache sa gangue

    de gravats. Bien quen tat de choc et extrmement fatigue,

  • elle a tmoign de son calvaire. Au moment o la machine

    infernale explosait, quand des tonnes de pierres, de bton et

    de verre seffondraient au-dessus de sa tte, elle a pu

    sabriter sous une colonne de granit qui, en tombant, a form

    une arche miraculeuse. Cest cette arche qui, sans doute, lui a

    sauv la vie. Tous nont pas eu cette chance. Un peu plus

    tard, sur les indications de la survivante, un couple et leur

    petit garon ont pu tre dgags. Pour eux,

    malheureusement, il tait trop tard.

    () De fait, selon lattache de presse du Ministre de

    lIntrieur, malgr les moyens extraordinaires dploys pour

    retrouver la trace du ou des terroristes, aucun indice srieux

    nest encore remont la surface. Lenqute mobilise en

    permanence sept inspecteurs chevronns et des centaines de

    policiers. Il parat vident dsormais que lattentat a t

    men avec un soin extrme, tant dans sa prparation que

    dans son excution. Si lon en croit Alain Barbier, Directeur de

    lINVT1 qui sexprimait hier sur TF1, "La dmolition dun

    btiment aussi complexe et tendu que Notre Dame de La

    Garde relve de limpossible, tout au moins de lexploit". Pour

    1 Institut National de la Veille sur le Terrorisme

  • Barbier, lorganisation a d tre si mticuleuse quil est

    impossible dimaginer qu'il y ait eu une erreur de timing : "Il

    est vident que les terroristes ont fait sauter les bombes au

    moment prcis quils avaient choisi, c'est--dire en fin de

    matine, heure de grand passage. Ils nignoraient pas que la

    basilique serait noire de monde".

    LEclair 17 Juin Mais que font les politiques? Editorial de

    Gilles Dervieux

    Ne restez pas chez vous bien cloitrs, bien au chaud, sortez

    vite! Courrez, courrez les yeux levs vers le ciel, et ne vous

    arrtez que quand la nuit toile brillera au-dessus de vos

    ttes! Sinon quoi ? Sinon qui sait ce qui peut vous tomber

    dessus ? Un pan de mur ? La structure embrase dun

    immeuble en flammes ? Le World Trade Center ? Et mme la

    vote cleste, qui len empcherait ?

    Au sommet de la colline o la Bonne Mre tendait autrefois

    sa grande silhouette, il ny a plus quun plateau lunaire,

    encombr de dbris informes. Cest un paysage de ruine et de

  • dsolation qui tord les tripes. "Vous qui entrez, abandonnez

    toute esprance". Des dcombres mergent, a et l, des

    morceaux de charpente mtallique o flottent parfois des

    restes de tissus brls par le feu. Charg de cendres et de

    poussire, lair est infect. Il rgne sur le plateau un silence

    spulcral, peine drang par le bruit des pelles et des

    pioches. Les hommes travaillent sans un mot, les ordres sont

    donns voix basse, pour ne pas perdre la plus petite chance

    dentendre ne serait-ce quun son plaintif qui percerait des

    profondeurs. "Cest terrible dire", ma confi un secouriste

    au bord des larmes, "On sait, quand on marche sur tous ces

    cailloux, quil y a des gens l-dessous. Et comme on sait quil

    doit y en avoir plus dune centaine, on se doute bien quils ne

    sont pas tous morts. Au moment o on est l parler, eux

    sont quelque part en-dessous, souffrir et esprer".

    Parler, prorer: voil ce que font les politiques. A commencer

    par notre pimpante Prsidente de la Rpublique. A peine lue

    en lieu et place de lAutre, le Dshrit qui sen est all queue

    et tte basse avant mme la fin de son mandat, Catherine

    Braneyre s'est appropri la douleur nationale. Prsente le

    jour mme sur les lieux du drame, elle a depuis multipli les

  • shows tlviss. Elle ne recule dcidment devant aucun

    sacrifice. Hier soir encore, interviewe par Fox News, elle a

    pris la pose. Les yeux au bord des larmes, notre ardente

    florentine, toute gonfle de calculs, de manigances et de

    stratagmes, a pourfendu le Mal coups de menaces

    grandiloquentes et de promesses bravaches.

    Qui la croirait, pour un peu? Tout le monde. N'est-ce pas l

    qu'est nich Satan? On l'imagine tapi au creux des pierres

    brises du plateau maudit. C'est une erreur: Satan n'aime pas

    les morts ils sont dj rtir chez lui, qu'en ferait-il de plus

    ? Il aime le vivant, il aime les mots et la colre.

    Rien ne nous sera pargn. Ce n'est pas seulement la perte

    des proches. Ce n'est pas seulement la croix sur le tableau

    des disparus, ou les restes odieusement mconnaissables.

    C'est surtout l'indcence de nos responsables qui se pavanent

    dans les medias et dont l'attitude grandguignolesque

    cautionne la honteuse mollesse d'une police qui, au

    surlendemain du drame, n'a toujours pas avanc (voir

    encadr).

  • En tout tat de cause et sans prjug, il est temps que les

    choses changent, et pour cela comptez sur moi, votre

    Informateur patent mais non mandat, votre dvou,

    Gilles Dervieux.

    Le Parisien, 19 Juin

    () Lentement mais srement, le choc fait place d'autres

    sentiments, o la colre est en bonne place. Sur la colline

    s'tend dsormais une affreuse cicatrice. Rester insensible

    ce spectacle est impossible. La manifestation prvue demain

    pourrait tre la plus importante jamais vue en France. Les

    boutiques restent fermes sans quaucune date de

    rouverture n'ait t donne. Il faudra bien que la vie

    reprenne son cours. Mais, pour le moment, les Marseillais

    pleurent leurs morts et, dj, des voix slvent pour

    rclamer justice.

    Le Ministre de lIntrieur est attendu demain aprs-midi au

    Parlement pour une session extraordinaire consacre aux

    retombes de lattentat de Marseille. La sance sera

    retransmise en intgralit et en direct sur Canal 14, et

  • partiellement sur d'autres chanes. Le Ministre devra

    notamment justifier des progrs ou absence de progrs - de

    l'enqute, et expliquer la gestion trs controverse de l'action

    humanitaire.

    Le Monde 22 Juin Un point presse chahut

    Dj 10 jours depuis lattentat de Marseille. Un laps de temps

    suffisant pour fouiller entirement les dcombres et dclarer

    la fin des recherches ; pour que les corps retrouvs soient

    enterrs ; pour que la Mairie donne son accord un projet de

    rhabilitation. 240 heures pour que tout un peuple descende

    dans la rue et crie son indignation. Pour que l'ensemble des

    medias du pays affichent leur unanime haine de la haine. 240

    heures pour pleurer, mais aussi pour sindigner. Car les

    meurtriers courent toujours.

    Hier soir, 20h15. Des centaines de personnes se sont masses

    devant la Capitainerie du Vieux Port, o le procureur

    Frdrique Deseynes est attendue pour le point presse. Dans

    la foule, certains ont perdu un fils, une mre, un ami. Comme

    Mireille, qui faisait chaque jour la navette entre la poste et la

  • cathdrale. Par chance, elle tait sur la route quand la bombe

    a explos. Mais elle a laiss l-bas ses collgues, ses amies.

    Elle grne leurs prnoms un un, Chantal, Lucienne,

    Elizabeth, et se remet pleurer en se tordant les mains dans

    un mouchoir depuis longtemps dchir. Elle est console,

    tant bien que mal, par d'autres visages meurtris. Il y a l des

    survivants dsempars, des proches qui veulent comprendre.

    D'autres sont simplement venus pour soutenir, pour aider.

    Tous demandent des comptes. Dans l'aprs-midi, une folle

    rumeur a couru. Les terroristes ont t dmasqus et arrts.

    "C'est une branche d'Al Qaida", a affirm quelqu'un. Des

    algriens, dit un autre. Non, des pakistanais, nous dit-on plus

    tard. La fbrilit est palpable, l'attente insoutenable. Un

    gendarme en faction est press de questions. Il finit par

    reconnatre qu'il ne sait rien, qu'il faut interroger les

    enquteurs.

    Dans la salle presse, l'ambiance est encore plus tendue qu'

    l'extrieur. Plus d'une centaine de journalistes se tassent dans

    un local prvu pour trente. Qu'importe. On note en se

    servant du dos du voisin, on dicte en protgeant le micro

    dans sa veste. Quand le procureur et son quipe entrent et

  • montent sur l'estrade, des dizaines de perches se tendent, les

    flashes crpitent, puis un profond silence se fait tandis que le

    procureur fait signe qu'elle va parler. On attend une

    rvlation.

    Peine perdue. Alors qu'elle a tenu le haut du pav les

    premiers jours, monopolisant l'attention et multipliant les

    interventions dans les medias, le procureur se contente d'une

    brve dclaration avant de cder la parole son officier en

    charge des oprations, le commissaire Tarrondo.

    Difficile de trouver deux personnalits plus diamtralement

    opposes que ces deux-l. Frdrique Deseynes a de l'allure,

    c'est une femme lgante aux tenues sophistiques et

    voyantes, qui sait habilement luder les questions difficiles; le

    commissaire parat n'avoir pas dormi ni chang de vtements

    depuis plusieurs jours. Mais il ne cherche pas esquiver. Ses

    premiers mots sont pour reconnatre qu'en dpit d'un travail

    de fourmi, ses hommes n'ont pas encore trouv de piste qui

    permettrait de remonter jusqu' l'identit du ou des

    criminels. D'une voix lasse, il numre les difficults

    rencontres.

  • Un terrain boulevers: "Habituellement, on trouve

    rapidement quelques indices sur le lieu d'un crime. Ces

    indices nous suggrent des pistes de travail. Comme par

    exemple un dclencheur calcin, des traces dazote ou de

    propane, ou mme un objet laiss par erreur la chose est

    courante. Mais dans le cas prsent, tout est enfoui sous

    plusieurs mtres de gravats. On ne sait pas prcisment o

    taient places les charges, ni mme combien il y en avait".

    Les prcieuses cassettes des camras de surveillance, dont on

    a beaucoup parl ces deux derniers jours, et qui alimentaient

    tant despoirs, n'ont pas t retrouves. Il est probable

    quelles ne le seront jamais.

    Une signature indchiffrable: "Les mthodes employes ne

    ressemblent rien de connu. Nous pouvons d'ores et dj

    carter les terroristes traditionnels, ceux que nous

    connaissons bien et dont les frappes portent la signature.

    Mais cela signifie aussi que cela peut tre n'importe qui

    d'autre".

    L'absence de mobile: "Nous avons reu des centaines de

    revendications ou dnonciations hautement fantaisistes.

    Nous ne savons pas si la motivation est religieuse, ou

  • culturelle, ou politique. Il peut galement s'agir de l'uvre

    d'un fou, ou d'une secte Aucun mobile n'est exclure ce

    jour".

    Des tmoignages inexploitables: "Aucun des quelques 200

    interrogatoires auxquels nous avons procd n'est

    directement utilisable". En clair, personne na rien vu ou

    entendu dinhabituel avant les explosions. Aucun

    comportement trange, fil ou boitier suspect na t repr

    par les gardiens. Parmi les visiteurs prsents sur place, ce

    jour-l ou les jours prcdents, personne na rien remarqu.

    Plus encore que les autres, cet aveu d'impuissance a

    dclench une tempte de questions dans la salle. Comment

    le ou les terroristes ont-ils pu placer sur les lieux des charges

    et des systmes de mise feu, sans que quiconque remarque

    la moindre anomalie dans un btiment visit par des milliers

    de touristes et photographie sous toutes les coutures ?

    "Pourtant, nous avons pass des centaines d'heures

    examiner les milliers de photographies ou de films saisis par

    nos services, ou spontanment verss par le public notre

    connaissance. Rien n'en est sorti, du moins pour le moment".

  • Silence radio dans les communauts: "Un vnement d'une

    telle importance gnre habituellement un "bruit" avant

    mme qu'il n'arrive, dans les cercles interlopes de la ville, ou

    dans les communauts. Dans notre cas, c'est le calme plat.

    Pas de bruit avant coureur, pas de rumeur, pas de lgende

    urbaine. Il n'existe aucun rapport des services de

    renseignement ayant fait tat d'un risque terroriste de ce

    type et de cette amplitude au cours des derniers mois. Sinon,

    vous pouvez me croire, j'en aurais t averti. Dans cette

    affaire, tous les services de l'ensemble des Administrations

    fonctionnent main dans la main, sous notre Direction".

    A la question "Etes-vous en train de nous dire que malgr

    tous les moyens mis en uvre, vous n'avez strictement

    aucune piste aujourd'hui?", il a rpondu sans sourciller: "Oui,

    Monsieur, c'est exactement ce que j'essaie de vous dire",

    rponse qui a videmment provoqu un vritable toll. Le

    procureur Deseynes s'est alors empresse de reprendre le

    micro: "Une enqute est une recherche de longue haleine. On

    essaie dans certaines directions, on prlve, on analyse, on

    observe, on compare. Parfois a s'avre rapidement positif,

    parfois pas; mais alors on essaie autre chose. En fin de

  • compte, si on y met le temps et l'nergie, on finit par trouver.

    Nous trouverons". Et de citer en exemple un syndrome

    psychologique (sic) sappliquant aux victimes dattentats, qui

    ont tendance refouler les souvenirs des vnements

    traumatiques auxquels ils ont t confronts, jusqu' ce que

    leur inconscient ait "digr" l'information. "Je ne serais pas

    surprise que, d'ici quelque jours, une bulle remonte la

    surface et nous ouvre de nouvelles voies de recherche. Il faut

    tre patient".

    D'une faon ou d'une autre, le contenu de sa dclaration

    avait d filtrer hors de la salle, car quand Frdrique

    Deseynes sortit quelques secondes plus tard, sa voiture fut

    copieusement siffle et chahute par la foule masse dans la

    cour de la Capitainerie. Le procureur en sera finalement

    quitte pour quelques raflures et une belle frayeur. Mais tout

    porte croire que de la patience, beaucoup n'en auront pas.

    L'Eclair 1er Juillet - En exclusivit Lattentat de Marseille

    revendiqu dans nos colonnes !

  • Dans le courrier reu ce matin par la rdaction de L'Eclair,

    parmi les factures (trop nombreuses!) et le courrier des

    lecteurs (jamais assez volumineux!), se trouvait une lettre

    dactylographie sur une feuille A4 de couleur orange. Le

    texte, sibyllin, aurait pu tre produit par n'importe quel

    illumin, mais il tait prcd d'une ligne qui dcrit de faon

    trs prcise un dispositif de mise feu. L'une de nos sources

    dans les milieux de l'enqute a confirm que le dispositif en

    question est bien celui utilis pour l'attentat de Marseille.

    Mieux, cette information technique n'a t dcouverte que

    trs rcemment par les inspecteurs. Elle navait pas encore

    t divulgue la presse. IL EST DONC TRES PROBABLE QUE

    L'AUTEUR DE CE COURRIER N'EST AUTRE QUE L'AUTEUR DE

    L'ATTENTAT, un individu nomm "Phix" ou "Le Phix" et qui

    s'autoproclame "Gardien du Temple Blanc", quoi que cela

    signifie.

    A dire vrai, il est difficile de dire s'il s'agit vritablement d'une

    revendication le sens mme du texte est trs mystrieux et

    devra tre interprt par des spcialistes mais il est fait

    mention de dsastres, et des "tours paennes" qui

  • s'crouleront, ce qui voque invitablement les lugubres

    images du site de Marseille.

    EN EXCLUSIVITE DANS L'ECLAIR, nous vous prsentons ci-

    dessous cet trange texte. Outre la ligne dcrivant le

    dispositif explosif (que nous avons blanchie pour des raisons

    de scurit videntes!!!), il comprend une dclaration, une

    annotation cabalistique et un pome. Le pome pourrait lui-

    mme tre une sorte de code, de cl, mais rien n'est moins

    sr et pour ouvrir quelle porte? Vous trouverez nos

    premires analyses en pages 2, 3 et 5, et un dossier spcial

    dirig par Gilles Dervieux en pages intrieures.

    Moi, le Phix, Gardien du Temple Blanc, ai port le Verbe dans

    la Cit de la Guerre.

    Le Principe Universel dit: la Nouvelle Ere approche. La Toile

    Cleste de Gaya entrera de nouveau en rsonance, ou le monde

    disparatra dans les abmes. Les Adeptes btiront de nouvelles

    Voix de Pierre, ou le monde disparatra dans les abmes.

    Le Principe Universel dit: humains, prosternez-vous. Chassez

    les Artifices, ou le monde disparatra dans les abmes.

    Il y aura 7 Marches: Mldhra, puis Svdhihna, j,

    Viuddha, Anhata, Maipra et Sahasrra. Quand l'Homme

    aura franchi la 7e marche, les trompettes retentiront et les tours

    paennes s'crouleront. Alors viendra l'Heure des Btisseurs.

  • Le Principe Universel dit: ne craignez pas les crocs de la meute,

    mais tremblez devant l'Apocalypse.

    La Voie de l'Homme s'est teinte et doit tre ranime. Les

    Lgions ressuscites sortiront de terre et crieront: "Dlivrance!".

    Alors viendra la Nouvelle Ere.

    Phix

    bm8002, c7x7, 30,61%

    Les Ravages Vus du Ciel

    Cest le mea que nul nentend,

    Dieu fut son serment.

    Il dchiffrera les rcits,

    La Ride du manuscrit,

    Herms en lettres de tte

    Qui se rptent.

    Soumis, sans le sou,

    Glaive qui se garde des coups,

    Sans noblesse, bas et blme,

    Emblme

    Portant une juste cause au fol,

    Guess What's next?

    Juste au-dessus du sol.

    Vague qui tout emporte,

    Nettoie les lgions de cloportes,

    Ne laisse quune trace en fin de texte.

  • Lemonde.fr 2 Juillet Aprs les rvlations d'hier, L'Eclair saisi par la justice

    A peine sorti de presse, l'hebdomadaire L'Eclair2 a t retir

    des kiosques et la Direction du journal devrait faire l'objet de

    poursuites pour entrave la justice, divulgation du secret de

    l'instruction et atteinte l'ordre public, a dclar ce matin le

    porte-parole du procureur de la Rpublique Frdrique

    Deseynes. La Socit des Journalistes a immdiatement

    publi un communiqu de soutien l'Eclair et son rdacteur

    en chef, Gilles Dervieux. Lequel, convoqu hier aprs-midi la

    PJ marseillaise "comme tmoin", n'en tait pas encore sorti

    ce midi.

    Rappelons que la lettre de revendication publie hier par

    l'hebdomadaire satirique a dclench une tempte

    mdiatique sans prcdent. La saisie du journal n'a pas

    empch la lettre d'tre immdiatement reprise sur des

    milliers de supports presse et Internet. Seuls les medias

    institutionnels se sont abstenus de reprendre le contenu de

    2 L'Eclair est un hebdomadaire politique de type satirique cr il y a trois ans, en raction la suppose

    implication du Canard Enchan dans l'Affaire Hassenkov qui a provoqu la dmission du prcdent Chef de l'Etat. Aprs un bon dmarrage, L'Eclair a connu des difficults et reste trs en-de des tirages de son illustre confrre.

  • l'trange revendication - trange mais authentique comme

    l'ont confirm les services du procureur.

    De son ct, le commissaire Tarrondo, qui est en charge de

    l'enqute, a admis que "La revendication est trs crdible",

    sans aller jusqu' la retenir dfinitivement. "Le tempo et

    lobjet sont parfaitement en phase : lauteur a laiss la

    police le temps de dcouvrir le procd, sans lui laisser celui

    de rendre ses conclusions publiques. Cela implique un certain

    niveau de connaissance des procdures denqute". Il a

    cependant fait remarquer que la lettre tait adresse

    nominativement Gilles Dervieux, ce qui tait inhabituel et

    plutt surprenant.

    Une enqute interne a galement t diligente par les

    services de police pour identifier l'informateur qui a confirm

    l'Eclair la nature du dispositif explosif, sans informer sa

    hirarchie de l'existence de la lettre de revendication et de sa

    parution imminente. Cette fuite apparat comme une

    nouvelle tche sur un dossier dont la gestion a dj t trs

    critique. Des rumeurs persistantes annoncent le

    remplacement imminent du commissaire Tarrondo la tte

    de l'enqute.

  • Libration 4 Juillet Les Mystres de Phix

    () Sur le fond, le dchiffrage de la lettre avance lentement.

    Le "Temple Blanc" dont le Phix se dit le Gardien ne

    correspond aucune organisation connue. La dnomination

    voque la franc-maonnerie, mais la Grande Loge de France a

    catgoriquement condamn l'attentat et exclu l'ide qu'il ait

    pu tre organis par des Frres. Le Grand Matre a rappel

    que la franc-maonnerie visait depuis toujours des objectifs

    humanistes et que la violence allait l'encontre de ses

    principes fondamentaux.

    En revanche, il est dsormais acquis que le texte s'inspire

    pour une bonne part du mouvement New Age. Qu'il s'en

    revendique semble cependant moins vident bien qu'il soit

    fait mention d'une "Nouvelle Ere", terminologie qui a pu tre

    emprunte de nombreux courants. Il faut d'abord

    dterminer dans quelle mesure Phix ne cherche pas nous

    induire en erreur , tempre Frdrique Deseynes, qui

    reconnat pourtant, en off, que la rfrence est suffisamment

    prcise pour donner un nouveau souffle lenqute. Jusqu'

    prsent, la police privilgiait la thse dun attentat islamiste.

  • Marseille est une ville cosmopolite o les communauts

    musulmanes notamment les salafistes, rputs pour leur

    activisme - sont fortement reprsentes. La cible vise par

    lattentat une basilique aurait pu renforcer cette

    hypothse. La revendication de Phix la remet donc

    srieusement en question, sans toutefois l'carter

    dfinitivement.

    Les enquteurs sont par ailleurs perplexes quand au sens du

    Pome, et plus encore sur la brve annotation qui le prcde.

    "Il est difficile de retirer quoi que ce soit de ce galimatias",

    reconnaissait l'un d'eux, hier soir sur les ondes de nos

    confrres de RTL. "La seule chose qui saute vraiment aux

    yeux, c'est le "What's next", seul vers en anglais, et plac de

    telle faon que la rime est bizarrement interrompue". Le

    texte est actuellement tudi par les cryptologues de la

    DCRI3.

    Enfin, on n'en sait pas beaucoup plus sur la signature:

    Phix . Il n'existe pas de Phix dans les annales

    judiciaires, mais les experts criminologues estiment qu'il

    pourrait s'agir d'un nom ou d'un prnom tronqu (comme

    3 Direction Centrale du Renseignement Intrieur

  • "Philippe X") pour protger l'identit du terroriste. D'autre

    part, on a dcouvert, accole la signature, une image

    spcifique de taille trs rduite, appose au tampon encreur.

    Il s'agit probablement d'un signe de reconnaissance destin

    authentifier l'auteur. Ce qui laisse supposer que Phix pourrait

    ne pas en rester l L'hypothse d'attentats en srie fait

    d'autant plus froid dans le dos que celui de Marseille a t

    d'une violence inoue. Dans les milieux de l'enqute, on

    avoue demi-mots qu'une course contre la montre est

    engage pour dcrypter le texte de la revendication, qui

    apparat de plus en plus certainement comme une sorte de

    code dcrivant le prochain attentat. "Si c'est bien le cas, Phix

    nous invite un lugubre jeu de piste", a dclar un

    inspecteur.

  • Symboles

    Gettysburg, 3 juillet 1863.

    Deux jours plus tt, les armes sudistes commandes par

    Robert Edward Lee ont enfonc les lignes nordistes, qui se

    sont replies vaille que vaille sur la petite colline de Cemetery

    Ridge. L va se drouler une bataille dcisive pour l'avenir de

    l'Amrique. Dans trente minutes, vers 13h, Lee donnera

    l'ordre ses batteries d'ouvrir le feu, puis vers 15h les

    fantassins de Pickett monteront au pas de charge lassaut

    des positions ennemies. Sils parviennent briser leur ligne

    de dfense, ce sera la victoire finale. Washington, capitale

    fdrale, nest qu quelques kilomtres. Lincoln n'aura pas

    d'autre choix que de reconnatre la lgitime existence des

    Etats Confdrs. A tout jamais, il n'y aura pas une Amrique,

    mais deux nations, l'une esclavagiste au sud, l'autre

    abolitionniste au nord.

    A quoi aurait ressembl le monde si les Etats Unis, tels que

    nous les connaissons, n'avaient pas exist? L'Allemagne

    aurait-elle gagn la premire Guerre Mondiale? La crise de 29

  • aurait-elle t vite? Hitler serait peut-tre rest un peintre

    rat, la seconde Guerre Mondiale n'aurait jamais eu lieu, et

    vraisemblablement, se dit Antoine, je ne serais pas n.

    Mais en cette fin de matine de 1863, la charge de Pickett va

    se muer en droute. Sur les 12 000 fantassins monts

    l'assaut de Cemetery Ridge, seuls 150 atteignent le muret de

    pierre qui constitue la premire ligne de dfense des

    fdraux. Ils y laisseront tous la vie. Au total, 7 000 hommes

    tomberont en moins d'une heure. Un carnage, surtout pour

    l'poque. Dj affaiblie par des semaines de combat au cours

    desquelles elle a ralis des prouesses face un adversaire

    suprieur en nombre et en matriel, larme sudiste ne se

    relvera pas de cette saigne. Lee ordonnera la retraite

    quelques heures plus tard. La chance du Sud est passe. Les

    derniers mois de la guerre verront les forces confdres

    s'affaiblir chaque jour davantage, jusqu' la reddition, le 9

    avril 1865.

    Je suis n parce que Pickett a chou, et me voici aujourd'hui

    charg de refaire l'histoire, et si possible d'en changer le

    cours. Amusant! se dit Antoine en souriant. Amusant et

    dangereux. A ce stade du Jeu, la victoire tait une question de

  • dtails. Pas question de se laisser aller de charmantes

    uchronies existentialistes susceptibles de fragiliser, ne serait-

    ce que lointainement, sa dtermination. Il fit le vide et se

    concentra nouveau sur la Carte.

    Comment permettre Lee de remporter la bataille?

    Trois mois aprs que les Organisateurs lui avaient adress le

    Rules & Instructions Book et le manuel d'utilisation du logiciel

    de simulation, il n'avait toujours pas la rponse. Trois mois

    passs tudier le plan de bataille sous tous ses aspects:

    forces en prsence, topographie, conditions climatiques,

    objectifs militaires, faits de guerre, menaces et

    opportunits puis laborer sa stratgie.

    Ou plutt ses stratgies, car il n'avait pas dfinitivement

    arrt son choix. Tout dpendrait de l'attitude de ses

    adversaires.

    Du point de vue strictement militaire, la situation tait

    simple. Plac la tte des armes du sud, Antoine/Lee

    disposait pour l'heure dune force de combat plus puissante

    que celle des nordistes, dirige par Tannhuser-

    Aldrin/Meade. Cette supriorit numrique ne durerait pas.

    Antoine navait pas dautre choix que lattaque. Mais

  • lhistoire avait enseign que la tactique de Lee tait voue

    l'chec. Il fallait donc imaginer un autre plan de bataille. Et il

    ne disposerait pas de beaucoup de temps pour se dcider.

    Dans le simulateur, une seconde quivalait 10 secondes de

    la ralit historique.

    La principale difficult venait de ce que ses adversaires

    taient certainement arrivs la mme conclusion que lui. Ils

    savaient, tout comme lui, que ses options taient peu

    nombreuses. A moins de mettre sur pied un plan de bataille

    extrmement original, donc risqu, ses mouvements ne les

    surprendraient pas. D'autant que Tannhuser et Aldrin

    n'taient pas prcisment des dbutants.

    Bien quil ne les ait jamais rencontrs physiquement, il les

    connaissait parfaitement. Il avait dj jou deux fois contre

    Aldrin (une partie pique de World Extension, et un

    championnat du monde de Scrabble), et une fois au Mah-jong

    contre Tannhuser, dans un Tournoi Elite. Antoine ignorait

    qui ils taient vritablement Tannhuser et Aldrin n'taient

    que des pseudonymes, lui-mme ayant choisi celui d'dipe

    et o ils vivaient. Peut-tre occupaient-ils le mme

    appartement, ou bien taient-ils distants de plusieurs milliers

  • de kilomtres. Rien ne prouvait qu'ils taient des hommes,

    comme leur pseudo le suggrait. En raison des critres de

    slection pour Jouer sur GameZone, ils avaient trs

    probablement plus de trente ans (lui-mme en avait trente

    deux), mais ce n'tait qu'une probabilit

    Antoine avait reu plusieurs rapports dtaills sur le

    comportement en jeu du duo. Il s'agissait de documents non

    officiels, transmis par ses amis du rseau, spectateurs de

    parties prcdentes. Tannhuser tait opinitre, lent, tenace,

    peu imaginatif mais retors et obstin. Sa vision stratgique

    tait limite mais son sens tactique, indniable. A l'inverse,

    Aldrin tait capable d'improvisations gniales, de stratagmes

    brillants, mais son manque de patience en faisait un

    adversaire peu redoutable lorsqu'il jouait en solo, et son

    classement mondial tait mdiocre.

    Le duo tait donc admirablement complmentaire.

    Lheure du dbut du combat se rapprochait. A 13h, le mode

    pause serait dsactiv, les Joueurs pourraient prendre la main

    sur les troupes et donner leurs ordres.

    L'Ecran de Combat tait divis en plusieurs secteurs. Sur celui

    de droite, les spectateurs changeaient des messages et

  • chattaient. Les paris taient lancs. La cote dAntoine tait

    nettement plus faible que celle de ses adversaires. En effet

    l'Histoire le dsignait comme la future victime. Il tait

    impossible de s'emparer du bastion ennemi par la force

    brute, mais ne pas agir tait aussi inconfortable car les

    renforts nordistes allaient affluer continuellement, tandis que

    lui-mme ne pourrait compter sur aucun soutien. Enfin, le

    niveau d'indiscipline de ses Gnraux paramtr tel

    qu'observ au cours de la bataille relle constituait un

    problme proccupant, dans la mesure o il affecterait

    sensiblement la qualit d'excution de son plan. Ce qui

    restreignait encore sa marge de manuvre. Mais tout

    compte fait, la position de challenger tait bonne prendre. Il

    lui appartenait de prendre l'initiative, ce qui lui convenait.

    Il avait dcouvert GameZone plusieurs annes auparavant, et

    s'y tait inscrit de la seule faon possible: en tant invit par

    un Membre. Le site tait cach derrire d'autres sites. Pour y

    accder, il fallait cliquer sur un lien invisible d'une page de

    publicit pour un produit nettoyant, puis entrer un identifiant

    et un mot de passe. Une liste de "chambres" tait alors

    propose. A chaque chambre correspondait un Jeu. Pour

  • entrer dans la chambre, il fallait rsoudre une nigme. Soit

    pour jouer, soit pour observer. Leur difficult dpendait de la

    volont des Organisateurs plus ou moins filtrer les

    participants et les spectateurs.

    Nul ne savait qui avait cr le site de GameZone, ni qui il

    appartenait ni mme s'il avait un propritaire. Les Membres

    taient tris sur le volet dans une population de joueurs

    chevronns, quelle que soit leur origine ou les jeux dont ils

    s'taient fait une spcialit. Chaque Membre disposait d'une

    rserve de Crdits dont l'importance variait en fonction de

    son implication, de son anciennet et de son classement. Les

    Crdits ne pouvaient tre utiliss que pour parier au cours

    d'une partie, pour accder directement comme spectateur

    un Jeu - sans avoir rpondre l'nigme du sas ou pour

    obtenir d'un autre Membre de l'aide dans le dveloppement

    d'un nouveau Jeu.

    Les parties les plus rputes, celles dont l'accs tait le plus

    difficile, taient les Reconstitutions historiques. Celle de

    Gettysburg avait demand plus de neuf mois de travail

    plusieurs Membres. Elle figurait parmi les plus

    impressionnantes mais d'autres avaient demand une

  • nergie encore plus considrable. Pour ce type de parties, les

    Organisateurs passaient un accord avec des sponsors,

    socits prives exceptionnellement autorises afficher leur

    partenariat avec GameZone le temps du Jeu, et qui

    contribuaient gnralement financer le temps consacr par

    les Organisateurs sa cration. Pour ces socits, il s'agissait

    moins de faire de la publicit que de poser une option sur

    une production prometteuse, en vue de l'industrialiser.

    Pour Gettysburg, seuls une dizaine de Joueurs avaient t

    invits disputer le Tournoi. Aucun ne s'tait dsist.

    L'ordinateur avait ensuite tir au hasard et choisi Tannhuser

    contre Antoine. Tannhuser avait demand tre assist par

    Aldrin, ce qu'Antoine et les Organisateurs avaient accept. Si

    la partie s'avrait concluante, il n'y en aurait pas de seconde.

    Le Jeu serait "rang au placard" ou revendu l'industrie du

    jeu vido. Mais il tait rare que la premire partie soit

    parfaite. On dcouvrait des bugs plus ou moins handicapants;

    certains spectateurs apportaient des prcisions historiques,

    d'autres formulaient des ides pour donner plus d'intensit

    aux combats; d'autres encore suggraient des amliorations

    visuelles. Les Organisateurs modifiaient certains paramtres

  • et une seconde joute, mettant aux prises deux nouveaux

    protagonistes, tait organise. Le nom de "Tournoi" tait

    donc largement exagr, puisqu'il tait rare que le vainqueur

    d'un duel dispute une seconde manche. Cependant, les

    Organisateurs attribuaient en fin de compte un titre de

    "Champion du Tournoi" celui ou celle qui, sur l'ensemble

    des parties disputes, avait donn le plus de frissons au

    public. Ce titre tait particulirement recherch, et pas

    seulement pour le prestige qu'il procurait. Le nombre de

    Crdits accord un Vainqueur lui donnait un accs libre

    l'ensemble des Jeux de GameZone pendant une trs longue

    priode. Pour un Joueur, le titre de Champion d'une

    Reconstitution tait le Graal qui couronnait une carrire.

    Sur l'cran de combat, la zone rserve au chat se mit

    clignoter. Des caractres rouges dfilrent le couleur

    d'Aldrin.

    - Salut, dipe. Alors, tu es prt ? Tu te donnes quelles

    chances de gagner?

    Antoine consulta lhorloge. Il ne restait qu'une poigne de

    secondes avant le start. Il se demanda ce qui pouvait motiver

    le fantasque et imprvisible Aldrin chercher le dialogue.

  • - Aucun homme n'est jamais assez fort pour ce calcul,

    rpondit-il.

    - Mme toi, dipe? Mais dis-moi, alors: pourquoi as-tu choisi

    ce pseudo idiot?

    Antoine tiqua. Le coin suprieur droit annonait que prs de

    80 000 visiteurs assistaient la partie. "Les Jeux du Cirque

    Rome", pensa Antoine, puis il crivit sa rponse:

    - Parce que je tue les btes cornes. Ceux qui ont plus de

    chance au jeu qu'en amour.

    Sa rponse dclencha des "lol" dans la zone spectateurs.

    L'horloge virtuelle afficha 13:00. L'image du champ de bataille

    s'anima soudain.

    La simulation tait d'une exceptionnelle qualit. Sur la colline,

    une brise venant de l'est caressait chaque brin d'herbe. Les

    feuillages des arbres se balanaient doucement. La bche

    d'un chariot renvers claquait au vent. Dans le ciel d'un bleu

    limpide, une formation d'oiseaux migrateurs passait

    lentement. On entendait siffler un merle, et au loin, une

    cloche sonna.

  • Au mme instant Paris, vers 22h30, Jasmine, Christopher et

    Mario, trois ados du quartier Batignolles, se retrouvrent

    comme chaque soir devant la grille du parc Cardinet, deux

    pas du boulevard Berthier. Quelques annes plus tt, toute

    la zone, anciennement occupe par les hangars de la SNCF et

    une multitude d'usines et d'ateliers, avait fait l'objet

    d'ambitieux programmes de ramnagement, d'abord en

    complexe Olympique, puis aprs l'chec de la candidature

    parisienne aux JO, en immeubles dits de "logements sociaux".

    Mais la Mairie socialiste avait perdu les lections municipales

    et tout avait t remis en question. Faute d'un projet

    consensuel, le parc Cardinet restait donc cet immense terrain

    vague zbr de rails rouills, peupl de btiments dlabrs,

    entour de cltures et ceint de murs de briques couverts de

    tags.

    Ils longrent le parc sur une centaine de mtres, jusqu' une

    ruelle sombre. Ils s'assurrent que personne ne les observait,

    puis ils se glissrent furtivement par une brche qu'ils avaient

    pratique dans le grillage plusieurs semaines auparavant.

    Dissimule derrire des broussailles, l'ouverture chappait

    la vigilance des cantonniers.

  • Une fois l'intrieur de la zone interdite, il valait mieux ne

    pas traner. Leur refuge tait situ l'autre extrmit du parc.

    Ils se mirent aussitt en mouvement, avanant rapidement

    malgr leurs besaces. Elles taient charges de trsors: barres

    chocolates, MP3, jeux vido, coca et cigarettes. La belle vie,

    loin des parents, loin des rgles idiotes imposes par les

    adultes.

    Ils taient excits et nerveux. La nuit, le parc grouillait de SDF

    et de junkies. Il y avait aussi des bandes de jeunes dcids

    en dcoudre avec d'autres bandes pour la possession de ce

    territoire dsol de friches industrielles envahies par les

    broussailles et les herbes folles. Une fois dans le refuge, ils se

    savaient l'abri. Non pas qu'il offrit une protection contre un

    ventuel agresseur, mais parce qu'il tait si bien cach, nich

    au sein des ruines d'une vieille fabrique entirement

    recouverte de terre et de ronces, que jusqu'alors personne ne

    l'avait approch moins de cent pas.

    Il faisait noir, cette nuit-l. Ils avanaient la lueur de leurs

    torches, silencieusement et aussi vite qu'ils en taient

    capables, sur un mauvais chemin o, tout moment, ils

    risquaient de trbucher sur une racine, un squelette de

  • mobylette ou un entrelacs de fougres. Soudain, alors qu'ils

    longeaient la clairire l'olienne, Christopher, qui menait le

    groupe, s'arrta brusquement.

    - Quoi? Qu'est-ce qu'il y a? murmura Mario, le cur battant

    la chamade.

    Christopher se contenta de tendre le bras vers l'olienne.

    C'tait une vieille machine qui trnait au milieu d'un champ

    d'herbes jaunes. Elle avait t installe au dbut des annes

    80 mais n'tait plus utilise depuis longtemps. Il n'en restait

    que la structure de mtal tordu de 20 mtres de hauteur,

    dont plus d'une barre menaait de tomber. Pourtant, ses

    pales rouilles et dformes tournaient encore par grand

    vent, comme ce soir. Elle mettait une plainte lugubre. Mais

    ce n'tait pas cela qui avait attir l'attention de Christopher.

    L'olienne avait t transforme.

    En un horrible arbre de Nol.

    Elle tait entirement illumine par des guirlandes

    d'ampoules et des projecteurs au sol. Elle brillait de mille

    feux, aussi impressionnante que la Grande Roue de la Foire

    du Trne. L'armature tait entirement emmaillote dans

    une trange toile d'araigne dont les fils grossiers taient

  • faits de matires et de couleurs indfinissables. Ses pieds

    s'enfonaient dans une dune blanchtre d'o mergeaient a

    et l des objets aux contours improbables.

    Ils s'approchrent.

    Ils comprirent d'abord que ce qu'ils avaient pris pour une

    toile tait une simple illusion d'optique. Placs o ils taient

    maintenant, moins de vingt mtres de la structure, ils

    voyaient que l'olienne tait recouverte de bouts de bois

    briss et de rubans de papier lacrs, couverts de motifs

    colors. Ils s'approchrent encore, jusqu' toucher la base de

    la structure. Elle tait tapisse d'un matelas d'un bon mtre

    d'paisseur de cailloux et de blocs de pierre ou de mtal, et

    d'une paisse couche de poussire grise.

    Un cri pouvantable transpera la nuit tranquille. Ils

    sursautrent et Jasmine hurla. Mais ce n'tait que la roue +

    qui, pousse par une rafale, avait gmi un court instant.

    - Bordel de merde! jura Christopher.

    - Regarde, qu'est-ce que c'est que a?

    Mario dsignait un objet qui mergeait du sol cendr. Sa

    forme tait reconnaissable: un bras, bris au niveau du

  • poignet. Non loin de l, ils reconnurent une tte d'albtre,

    clate et le nez bris, mais portant toujours une belle

    chevelure boucle. Plus loin, une main agrippant un disque;

    puis une paule de marbre, et ailleurs un pied sur son socle.

    L, une plaque de pierre sculpte reprsentant Dieu sur son

    trne, entour de figurines dont la plupart avait t effaces

    coups de marteau ou de burin. En soufflant sur la poussire,

    Jasmine distingua la scne partiellement pargne d'un

    moine captur par des dmons dans un grand filet. Il y avait

    aussi des concrtions mtalliques, et des objets de cuivre

    qu'on avait visiblement pass dans une broyeuse infernale.

    Alors ils comprirent qu'ils foulaient un cimetire de statues et

    de sculptures, et ils levrent les yeux.

    Les rubans de papiers colors qui enveloppaient la vieille

    olienne taient des fragments de toiles, des peintures

    horriblement dchires, et les bouts de bois, des morceaux

    de cadres dsarticuls. Jasmine leva la main vers l'une des

    charpies qui pendait tristement et tournoyait sous l'effet du

    vent. On y voyait encore les traits d'un homme portant un

    chapeau haut de forme, assis une table avec des cartes la

    main. A quelques mtres d'elle, Christopher tentait de

  • reconstituer une image partir de plusieurs lanires: un

    homme revtu d'une cuirasse, accueilli par des indignes aux

    bras chargs d'or, avec en arrire-fond trois grands navires.

    C'tait comme un arbre cartoons. Mario s'tait longuement

    arrt sur une reprsentation terrible d'un squelette levant

    une pe sur un homme agenouill devant un gibet, lequel

    faisait penser une longue fleur sans ptale. Il contourna le

    pilier de l'olienne jusqu' un ruban rouge et noir, plus pais

    que les autres.

    - H! Mais je connais, ce truc l! Je l'ai vu en classe!

    L'toffe tait d'une douceur exquise. Elle portait de

    nombreuses traces de brlure du mme feu qui en avait

    consum la plus grande partie, car Mario tenait de toute

    vidence un reliquat de ce qui avait d tre une immense

    tapisserie mais les motifs se dessinaient encore nettement

    sur les parties saines.

    - Et je sais comment elle s'appelle! C'est La Dame la Licorne!

    Pour une raison qu'il ne put s'expliquer, il eut soudainement

    envie de pleurer.

  • Au mme instant, sur le blog de Gilles Dervieux, rdacteur en

    chef de L'Eclair, un internaute publia un post de quelques

    lignes. Quelques secondes plus tard, un moteur Google

    dclencha une alerte dans toutes les salles de presse

    abonnes au service. Le contenu du post fut immdiatement

    repris sur des centaines, puis des milliers de sites

    d'information. En quelques secondes, la nouvelle avait fait le

    tour du monde.

  • Tel un lapin dans son terrier

    Le Jeu, c'tait un rythme trouver. Ainsi, tandis que

    d'vidence les nordistes s'activaient consolider leurs

    positions, Antoine s'installa confortablement dans son

    fauteuil, alluma une cigarette et laissa son esprit flotter

    librement, tout en profitant du paysage plus vrai que nature

    recr par les Organisateurs de Gettysburg.

    C'tait donc cela, Cemetery Ridge. Pas grand-chose, en vrit.

    Le lieu o les espoirs des Rebelles scessionnistes avaient pris

    fin n'avait rien d'impressionnant. Les quelques photographies

    d'archives qu'il avait consultes avant la partie ne montraient

    qu'une prairie en pente douce. La ralit tait peine moins

    plate. Un vaste champ d'herbes hautes et de fleurs, au sol

    ingal, jalonn de quelques pommiers isols. Une campagne

    comme une autre, un endroit o, le dimanche, les habitants

    des environs devaient venir pique-niquer.

    L'autre ct du champ tait ceintur par un muret. Les

    Fdraux s'y taient abrits.

  • Dans Gettysburg, les seules vues dont les Joueurs disposaient

    taient celles de Lee et Meade en 1863, autrement dit le

    panorama que leurs seuls yeux pouvaient voir. Antoine/Lee

    avana jusqu' la lisire du bois qui protgeait ses troupes,

    puis il longea le sous-bois. Au passage du cavalier, les

    hommes se levaient, saluaient ou lanaient des vivats: "Vive

    le Gnral!", "A bas les Fdraux!". Les personnages taient

    moins ralistes que le paysage, et les hourras manquaient

    d'imagination et de varit. Cependant les dveloppeurs

    avaient su reprsenter la ferveur que le passage de Lee

    provoquait parmi ses hommes. D'une On sentait chez eux un

    grand espoir, la hauteur de la peur immense qui prcde la

    bataille. En 1863, plusieurs milliers d'entre eux s'taient fait

    faucher par la mitraille au milieu de ce champ baign de

    soleil.

    Il regagna sa tente de commandement et consulta la carte

    des oprations, o les rgiments gris et bleus taient

    reprsents par des symboles. Un officier les dplaait

    mesure que les rapports transmis par les observateurs

    signalaient des mouvements de troupes.

  • Progressivement libr de toute contrainte et du stress initial,

    son esprit se focalisait sur sa proccupation essentielle: la

    meilleure stratgie possible. C'tait comme si ses penses

    creusaient des milliers de tunnels, forant dans toutes les

    directions jusqu' ce cur palpitant, nud de la dcision

    prendre. Il suffisait d'tre patient.

    Certains mouvements de troupes saccads, hsitants, lui

    confirmrent quAldrin s'occupait des troupes sur les flancs

    est et ouest, les moins exposs, les plus mobiles, les plus

    susceptibles dtre utiliss dans une opration coup de poing

    essentiellement les rgiments de Newton, Sykes, Slocum et

    Williams. En revanche, le front principal paraissait mieux

  • organis. Il tait donc probablement aux ordres de Tann.

    C'tait d'ailleurs la position la plus facile dfendre ce qui

    correspondait sa personnalit - et celle sur laquelle, en

    1863, Lee avait concentr lessentiel de ses efforts. Tann

    devait galement tenir la colonne vertbrale de larme

    fdrale, c'est--dire la route de Baltimore qui dlivrait

    hommes, munitions et vivres aux combattants du nord.

    Antoine dcida de tout miser sur cette interprtation.

    Les rangs des spectateurs continuaient de grossir. Du coin de

    lil, Antoine remarqua que Vicky venait dentrer dans la

    salle. Son idogramme clignotait, comme pour l'encourager.

    Son cur battit un peu plus vite, mais il se reconcentra

    aussitt. Aprs un long moment de rflexion, Antoine

    communiqua enfin ses instructions ses Gnraux. Juste

    aprs, il se dtendit. C'tait toujours ainsi: faire un choix le

    rongeait, mais une fois la dcision prise, toute pression

    s'envolait. Il ne regrettait jamais ce qu'il avait dit ou fait.

    Assumer une dcision n'tait pas pour lui une question de

    principe, qui engage un courage moral, mais une attitude

    naturelle. Lorsqu'il se rendait compte qu'il s'tait tromp ou

    qu'il avait commis une erreur, il ne se morfondait pas

  • longtemps. Il pouvait en regretter les consquences, mais de

    son point de vue il existait toujours un ou plusieurs moyens

    d'en attnuer les effets voire mme de les retourner en sa

    faveur. Antoine tait un esprit spontanment positif. Il en

    tait conscient et savait que c'tait l, sans doute, sa

    principale qualit en tant que Joueur.

    Dans la salle, les conversations par chat s'taient

    interrompues, comme si les spectateurs avaient devin que

    l'Arme confdre allait attaquer. Soudain, appliquant les

    ordres d'Antoine, les canons sudistes firent feu.

    La simulation tait d'un ralisme stupfiant. Limmense

    grondement des batteries dartillerie rsonna dans toute sa

    pice. Sur ses crans de contrle plusieurs ordinateurs

    disposs en parallle, certains se concentrant sur certaines

    parties de la bataille, dautres analysant les statistiques du

    combat et sur lcran principal, la fume recouvrit

    rapidement une partie importante du terrain. Il fut bientt

    impossible de voir autre chose que le rougeoiement lointain

    des bouches feu nordistes qui ripostaient aux tirs

    confdrs.

  • En 1863, cause de la fume dgage par ses propres

    canons, Lee navait pu procder une bonne estimation des

    dgts que son tir de barrage avait inflig lennemi. Le

    silence progressif des batteries nordistes lui avait donn

    l'impression que les rangs fdraux taient dcims. Il avait

    ordonn aux fantassins de Pickett de charger. Ctait un

    pige. Les canons nordistes avaient repris de plus belle,

    faisant un carnage dans les rangs confdrs.

    Mais cette mme fume qui avait aveugl Lee pouvait aussi le

    cacher aux yeux de son rival. Tandis que les boulets

    pleuvaient autour d'eux, Antoine commena faire refluer

    son corps dinfanterie vers larrire, puis le faire glisser le

    long de la colline. Il avait pralablement largi la ligne de ses

    batteries dartillerie. La fume stendait maintenant sur une

    plus large distance, masquant compltement le mouvement

    encerclant des confdrs.

    Il sagissait cependant dune manuvre extrmement

    complexe excuter. Non seulement ses troupes devaient

    procder avec prcaution ce qui obligeait Antoine se

    montrer intraitable avec ses officiers, et les surveiller de

    prs mais il devait, dans le mme temps, dtourner

  • lattention de ses deux adversaires. Il ordonna donc au

    Gnral Ewell de se sacrifier en attaquant massivement

    lest. Il savait quEwell renclerait il lavait fait maintes

    reprises pendant la vraie bataille de Gettysburg mais cela

    navait aucune importance. La vrit de la bataille se situait

    ailleurs, au niveau de la route d'approvisionnement. Antoine

    devait avancer couvert le plus lentement possible, puis

    surgir violemment contre les troupes masses au sud-ouest

    de Cemetery Ridge.

    Le public, qui disposait d'images des deux camps et de vues

    du ciel, devait maintenant avoir compris la stratgie

    confdre. Antoine se demanda comment les spectateurs

    ragissaient. Et ce que Vicky pensait. Evidemment, ce stade

    du jeu, les protagonistes n'avaient pas accs la moindre

    information extrieure. La zone des chats et des messages

    tait grise.

    Antoine sinterrogeait aussi sur ce que ses adversaires

    mijotaient, de leur ct. Il ne tarda pas le dcouvrir.

    Au moment o il estimait avoir mass suffisamment

    dhommes pour prendre la route dassaut, les troupes quil

    avait laisses derrire lui pour protger les canons subirent

  • une attaque surprise par l'arrire. Les nordistes taient

    parvenus, en un temps record, contourner ses dfenses par

    louest. Antoine fut tent dabandonner son plan initial, de

    retourner illico en arrire pour protger ses artilleurs. Il se

    retint. Le sacrifice des canons tait encore bien peu en

    regard de ce qu'il esprait gagner. Si mme ce n'tait pas un

    coup de bluff la manire d'Aldrin.

    Un courrier lui parvint, port par une estafette. Une seule

    ligne, signe par Meade: "Nous proposons une reddition sans

    condition". Son Lee virtuel dchira le papier en affichant une

    moue de ddain plutt crdible.

    Il attendit encore quelques minutes, le temps que la situation

    au nord sclaircisse. Comme il lavait espr, lassaut

    nordiste avait t de courte dure. Pourtant, les officiers

    sudistes quil commandait taient branls et certains se

    demandaient dj sil tait prudent de poursuivre. Ewell

    profita de ce flottement pour ordonner son rgiment de

    battre en retraite, sans quAntoine lui en ait donn lordre. Le

    front nord dgag, lennemi allait se concentrer sur le sud et

    dcouvrir son stratagme. Il tait temps dagir.

  • Antoine disposa sa troupe dinfanterie en deux colonnes, puis

    il lana l'ordre d'attaque. Lui-mme resta en arrire, mi-

    chemin entre son point de dpart et le lieu des combats. Il

    gardait ainsi une certaine libert de manuvre, mais en

    contrepartie il ne verrait rien de l'assaut crucial que ses

    troupes allaient engager.

    Les spectateurs, en revanche, ne perdirent pas une miette du

    spectacle. Plusieurs crans retransmettaient les images,

    comme sil y avait plusieurs camras sur place. Une

    journaliste, spcialise dans les reconstitutions historiques,

    commentait les manuvres en voix off. Cependant, les

    images vido retransmettaient des actions de combats qui,

    en elles-mmes, ne signifiaient pas grand-chose. Des soldats

    habills de gris s'lanaient contre les positions dfendues

    par d'autres soldats vtus d'uniformes bleus. Ailleurs, sur une

    autre scne, un petit groupe de fantassins camoufls

    Confdrs? Fdraux? progressait lentement. Ailleurs

    encore, c'tait une mle en plein bois, o l'on ne distinguait

    pas les couleurs. On avait parfois l'impression que les

    nordistes prenaient le dessus, puis on se rendait compte que

    non, c'tait plutt le contraire. Heureusement, certains des

  • crans proposaient une reprsentation symbolique des

    units, ce qui permettait aux spectateurs de suivre le

    droulement gnral des oprations et de rattacher un

    contexte topographique et un enjeu militaire chaque scne.

    Antoine avait confi le commandement de la Division

    Anderson, un officier que Lee considrait comme lun des

    plus prometteurs. Il resta sans nouvelle pendant un long

    quart d'heure, puis vint un messager. Anderson n'avait pas

    failli sa rputation: la position tait prise.

    Larme fdrale tait dsormais entirement encercle.

    Antoine eut un instant de triomphe. Il pouvait presque lire,

    dans limmobilit des troupes nordistes, la stupfaction

    dAldrin et Tann.

    A partir de l, les vnements se succdrent grande

    vitesse, comme une ligne de dominos qui s'croulent. Des

    renforts venant de Baltimore, ignorant tout du changement

    de situation, furent cueillis froid et durent dcamper.

    Anderson captura trois chariots de ravitaillement et plusieurs

    caisses de munitions, ainsi que des mitrailleuses Remington.

    Dans le mme temps, Antoine donnait l'ordre d'intensifier le

    tir de barrage de ses batteries de canon. Il fit galement

  • porter la nouvelle l'ensemble de ses Gnraux. Le moral de

    ses troupes augmenta considrablement, tandis que celui de

    Meade s'effondrait brutalement. Comme prvu, les deux

    rgiments dassaut dAldrin se dcomposrent en un instant.

    Ils taient coups de leurs lignes, en territoire ennemi, et

    majoritairement composs de soldats dmoraliss,

    conscients d'avoir t sacrifis. Si, comme il le supposait,

    Aldrin dirigeait les rgiments les plus aux nord, il suffisait de

    leur mettre une forte pression pour quils craquent

    compltement. Aldrin tait hors course.

    Sur le terrain, la partie n'tait pas encore gagne. Certes, les

    flancs de l'arme nordiste se dlitaient vue d'il. Mais le

    Nord pouvait encore s'en sortir, condition de briser

    lencerclement. Antoine prit le temps de soigneusement

    rvaluer ses positions, tout en continuant de pilonner

    Meade avec les obus que Washington lui livrait, fort

    commodment, par la route de Baltimore. Tann tait pris au

    pige comme un rat. Le temps quil se rorganise, il aurait

    perdu un quart de ses effectifs, et la moiti de ses points de

    moral. La troupe fdrale serait au bord de la droute dans

    moins dune heure.

  • Le got d'une belle victoire lui venait la bouche. C'tait ce

    moment particulier o l'on comprend que tous les efforts

    consentis, qui pouvaient dboucher sur un chec, vont

    trouver leur rcompense. C'est le baiser accord par la

    femme qui s'est longtemps refuse, l'accord verbal de

    l'acheteur au terme d'une ngociation pre et fertile en

    rebondissements, l'essai qui couronne une longue

    domination territoriale. Le meilleur moment, pour un

    chasseur, n'est pas celui o l'on considre la bte abattue,

    mais celui o on sent qu'on l'a touche.

    Antoine rdigeait mentalement une proposition de reddition

    quand, tout dun coup, tout steignit.

    La premire pense qui lui vint lesprit tait que la partie

    continuait. Qu'il soit ou non connect, ses soldats taient

    programms pour suivre les instructions quil leur avait

    donns. Le problme, ctait que cela ne tiendrait pas

    longtemps. Ds que Tann se rendrait compte quAntoine

    ntait plus aux commandes, il reprendrait du poil de la bte.

    Prives de chef et dinstructions cohrentes, ses armes se

    dsagrgeraient. Il fallait que le courant revienne

    immdiatement.

  • Il se rappela alors que chez lui, une coupure de courant tait

    thoriquement impossible. Du moins, sa console multi-

    ordinateurs tait l'abri grce une batterie de secours

    situe au sous-sol de l'immeuble, qui se mettait en marche

    automatiquement en cas d'interruption lectrique. Il tait

    rigoureusement impossible que les crans s'teignent, et

    pourtant ils taient noirs.

    Le Cyclope avait dit en riant qu'il faudrait une explosion

    atomique pour tout teindre.

    Depuis longtemps, un cauchemar hantait ses nuits. Il montait

    dans une tour, o vivaient des rfugis. Une guerre clatait.

    Des avions survolaient la ville en pleine nuit, puis une bombe

    nuclaire clatait. A cause de ce rve rcurrent, une part de

    lui tait convaincue de la proximit d'un holocauste nuclaire.

    Il avait appris que, dans certains cas, leffet thermique et le

    souffle taient prcds par leffet Compton : un souffle

    lectromagntique tellement puissant quil annihilait toute

    installation lectrique ou lectronique sur un primtre de

    plusieurs dizaines de kilomtres carrs.

    Il s'aplatit sur le sol, se protgeant la tte avec les bras. Au

    bout d'un instant, il se trouva compltement idiot. Il tait en

  • plein Paris. Si une bombe avait explos, il serait dj mort.

    Pour se rassurer, il se dirigea maladroitement, dans le noir,

    jusqu la radio piles de sa table. Il lalluma : elle

    fonctionnait et nannonait pas la fin du monde. Il lteignit.

    Les battements de son cur se ralentirent. Il nen demeurait

    pas moins que la coupure de courant, conjugue la mise

    hors circuit de sa batterie de secours, tait tout fait

    inexplicable. La batterie tait peut-tre hors dusage. Le

    Cyclope lui avait pourtant assur qu'elle tait neuve. Quoi

    qu'il en soit, il fallait faire quelque chose, et vite. Le Cyclope

    saurait quoi faire. Il s'apprtait sortir de sa pice pour

    rejoindre la porte d'entre quand il entendit le bruit.

    Quelquun marchait dans le couloir. Des pas feutrs.

    La chemise dAntoine fut immdiatement inonde de sueur.

    Etant donn les systmes de scurit dont il avait entour

    son appartement, la prsence dun intrus tait une autre

    impossibilit qui ne pouvait avoir qu'une seule signification.

    Il allait mourir.

    Il se glissa lentement sous la table, puis couta. Il y avait

    plusieurs personnes. Il crut distinguer une silhouette travers

    les stores de la porte vitre. Puisquils avaient coup le

  • courant, ils avaient probablement vrifi quil tait bien

    prsent dans lappartement. Inutile de chercher jouer

    cache-cache, ils finiraient par le trouver. Il se dplaa avec

    dinfinies prcautions vers le meuble de gauche, o se

    trouvait un revolver charg. Il allait latteindre quand une voix

    son oreille dit calmement : Ne bougez plus. Au mme

    moment, il sentit un objet froid senfoncer dans son

    omoplate. Par rflexe, il leva les coudes. Ne bougez plus ,

    rpta lhomme.

    Antoine sentit, plutt quil ne vit, dautres silhouettes

    pntrer dans la pice. Quelquun le palpa rapidement, puis

    lui braqua une lampe torche sur le visage et lui demanda sil

    tait bien Antoine Frenque. Il fut incapable de rpondre.

    Lautre le prit par le col, le fora lui faire face et lui reposa la

    question, plus brutalement. Il portait une cagoule noire.

    Ptrifi, Antoine ne put rpondre que par un grognement et

    un hochement de tte. Lautre lobserva encore un instant,

    qui lui parut une ternit, puis il relcha son treinte. Il fit un

    signe de tte son comparse. Antoine sentit alors une vive

    brulure derrire la nuque et linstant daprs, tout devint

    noir.

  • Prisonnier n17

    Il fut rveill par un grincement mtallique. Il ouvrit

    prudemment les yeux et les referma aussitt, le temps de

    s'habituer la lumire crue.

    Il tait sangl sur une chaise, dans une petite pice aux murs

    entirement nus. En face de lui, une table en formica.

    Derrire la table, une sorte d'ogresse lisait Marie-Claire.

    C'tait une dame aux dimensions considrables. Elle portait

    un pull rouge vif et un bolro, ainsi qu'une jupe dont le motif

    cossais tait assorti au bolro. Les proportions du bolro

    taient assez vastes pour en faire un dessus de lit. L'norme

    tte de la gante tait surmonte du plus gros chignon

    qu'Antoine eut jamais vu.

    Elle tait concentre sur sa lecture, une moue agitant parfois

    les bords de ses lvres. Antoine se garda de l'interrompre.

    Elle leva les yeux de son journal et croisa son regard. Ils se

    jaugrent un moment. Puis elle reposa le magazine et se leva.

    La chaise grina douloureusement.

  • La gante contourna la table et vint se placer juste devant

    Antoine, prcde par une trs forte odeur de rose, de bleuet

    et de lilas qui, bizarrement, voquait les bals du dimanche.

    Son visage, qu'Antoine pouvait maintenant admirer de trs

    prs, tait recouvert d'une paisse couche de fond de teint

    blanchtre. Un grain de beaut de la taille d'un haricot saillait

    de son cou.

    - Quel jour on est? demanda l'ogresse d'une voix caverneuse.

    Antoine la fixait btement sans comprendre. Elle dut reposer

    la question.

    - Mardi enfin, je crois.

    Elle soutint son regard un instant, avant de fixer brivement

    un point situ derrire lui, au-dessus de sa tte. "Une

    camra", songea-t-il. Elle revint lui.

    - Quel est votre nom?

    - Antoine. Et vous? Gertrud? Sieglinde?

    Elle ne montra aucun signe d'humour. Elle se contenta de le

    dvisager longuement, avant de soupirer et quitter son

    champ visuel. Il entendit son pas pesant s'loigner derrire lui

    et disparatre.

  • - H! lana-t-il. Revenez, Frulein! Je ne voulais pas vous

    fcher!... H! Laissez-moi au moins le magazine!

    Silence. Au bout d'un moment, il se hasarda tourner la tte.

    A l'exception du mobilier, la pice tait totalement nue. Peut-

    tre le petit botier noir en face de lui, l'angle du mur et du

    plafond, tait-il une camra; il ne pouvait en tre certain. Sa

    vue tait encore brouille. Il avait mal la tte et

    horriblement soif.

    - Il y a quelqu'un? cria-t-il.

    Personne ne rpondit. Il se sentait infiniment las, et il tait

    terroris. Il se remmora l'enlvement. Qui pouvaient bien

    tre les kidnappeurs? Que lui voulaient-ils? Quelle que soit la

    rponse, ils avaient besoin de lui vivant. C'tait dj a.

    Pourquoi l'avoir kidnapp chez lui? Est-ce que cela n'aurait

    pas t plus facile de le prendre dans la rue, ou mme la

    librairie? Des types qui, comme eux, connaissaient son

    systme de scurit et n'avaient aucun mal le dsactiver,

    auraient pu le cueillir mille fois un moment et dans un

    endroit plus appropris. A moins qu'il n'y ait eu urgence.

    Mais quelle urgence?

  • Il envisagea des dizaines d'hypothses sans parvenir aucune

    conclusion. Quoi qu'il en soit, quelqu'un finirait bien par venir

    lui dire ce qu'on attendait de lui.

    L'attente se prolongeait. Il ne doutait pas que ses nerfs

    taient volontairement mis l'preuve. On le "prparait"

    avant un interrogatoire, simplement en le laissant seul avec

    lui-mme, avec ses craintes, ses doutes, ses angoisses. Un

    cocktail beaucoup plus efficace dlier les langues que

    n'importe quelle torture physique.

    Il se fora donc penser autre chose. Ce n'tait pas si

    difficile, en fin de compte. Ses premires penses allrent

    Vicky; il se demanda comment elle et les autres spectateurs

    avaient vcu sa disparition. Ils navaient peut-tre d'abord

    rien vu. Les soldats avaient continu de se battre. Au bout

    d'un moment, leur immobilit avait fait natre des soupons.

    Puis Tann avait d lancer une srie d'attaques sans

    rencontrer de raction. Les Organisateurs n'avaient

    certainement pas manqu de constater qu'il s'tait

    dconnect. Ils lui avaient probablement envoy des

    messages dalerte, puis de semonce, puis de menaces. A ce

    stade, Tann avait vraisemblablement bris l'encerclement et

  • dbord Lee de tous cts. La Victoire lui avait finalement t

    accorde.

    Le chasseur qui part la chasse...

    Plus proccupant encore voire dramatique, si sa situation

    prsente ne relativisait pas les choses -, Antoine allait

    certainement faire l'objet d'une exclusion de GameZone. Or

    GameZone n'tait pas pour lui qu'un espace de jeux. C'tait

    sa communaut, ses amis, un lieu de dialogue avec des

    personnes de toutes origines, de toutes nationalits, de

    toutes obdiences, mais qui partageaient la mme passion.

    C'tait aussi le sentiment d'appartenance une lite. Antoine

    n'en prouvait aucun orgueil, mais il devait reconnatre que

    les changes avec ses pairs taient plus riches et plus denses

    qu'avec bon nombre de collgues et proches de ses vies

    prive ou professionnelle.

    Quelqu'un le frla, qu'il n'avait pas entendu venir. C'tait une

    jeune fille. Elle s'assit en face de lui sur la chaise martyrise.

    Il aurait aim dire quelque chose, n'importe quoi, une

    plaisanterie montrant qu'il n'tait absolument pas paralys

    par la peur, mais aucun mot ne put sortir. Il tait

    littralement terroris, et il tait absolument subjugu.

  • La jeune fille tait magnifique. Splendide, superbe,

    somptueuse, les adjectifs se bousculaient mais aucun ne lui

    rendait grce. Et pas seulement quand on la comparat la

    femme-chose qui l'avait prcde. Elle n'tait pas trs grande

    mais sa silhouette, dont les courbes taient mises en valeur

    par une combinaison moulante, aurait rendu fou l'ascte le

    plus intraverti. Son visage au teint ple, splendidement

    encadr par une chevelure sombre aux reflets bleus qui

    tombait en cascade sur des paules fines et bien dessines,

    tait un ovale parfait o de grands yeux en amande, d'un vert

    limpide, brillaient intensment. Une petite chose tout fait

    exquise. Elle ne s'tait pas assise sur la chaise, elle s'y tait

    pose, avec une grce et une lgance infinies, et semblait

    maintenant y flotter en suspension. Elle jeta un bref regard

    Antoine dont le rythme cardiaque fit un nouveau bond, ce

    qu'il n'aurait pas cru possible -, et posa sur la table une

    chemise cartonne qu'elle ouvrit avec dlicatesse, comme s'il

    s'agissait d'un objet trs ancien,