Le Sphinx chapitre 6

Click here to load reader

  • date post

    24-Mar-2016
  • Category

    Documents

  • view

    216
  • download

    0

Embed Size (px)

description

Chapitre 6 du roman Le Sphinx

Transcript of Le Sphinx chapitre 6

  • A table

    L'inquitude l'avait anesthsi au point qu'il s'tait assoupi. Il

    sentit qu'on le dtachait. Deux hommes cagouls en tenue de

    commando le soulevrent.

    - Debout!

    L'immobilit avait ttanis ses muscles. Il tenait peine sur

    ses jambes. Ils durent le soutenir de chaque ct pour qu'il

    puisse marcher. Ils avancrent ainsi cahin-caha dans l'troit

    couloir jusqu'au monte-charge. Antoine avait la gorge si

    serre qu'il ne songeait pas demander o on le conduisait. Il

    le saurait bien assez tt.

    L'ascenseur descendit de quelques tages il n'aurait pas su

    dire combien exactement, l'un des gardes ayant

    soigneusement dissimul le panneau de commande sa vue.

    La porte s'ouvrit dans un affreux grincement, puis ils

    longrent un couloir en bton faiblement clair.

    L'atmosphre des lieux tait sinistre. Toujours encadr par les

    deux gardes, Antoine cherchait dsesprment un moyen de

  • s'enfuir. Il sentait ses forces revenir, et avec elles, un

    semblant d'espoir.

    Au bout du couloir, il y avait une porte en acier entoure de

    boulons. L'un des gardes y introduisit un passe. Une lumire

    verte indiqua que la serrure tait dbloque, et ils entrrent.

    C'tait une petite pice froide et lugubre. Les murs de bton

    taient recouverts de tches de couleur indfinie du sang?

    Des panneaux de tle ondule taient poss sur le mur du

    fond. La plupart taient cabosss, comme si on y avait projet

    des objets des gens? Au milieu de la pice, une table et

    deux chaises. L'un des gardes le conduisit l'une d'elles et le

    fora s'asseoir.

    Trois camras le filmaient sous tous les angles. Il fit un grand

    sourire, mit de l'ordre dans ses cheveux et rajusta sa veste

    sur ses paules. Un simple geste de provocation gratuite, qui

    lui avait cependant demand tout ce qui lui restait de

    courage.

    Puis ce fut le silence et l'attente. Une pure panique se frayait

    un chemin en lui.

  • N'y pouvant plus, il se retourna et voulut s'adresser aux

    gardes. Mais au mme moment, la porte de la salle s'ouvrit,

    livrant le passage un homme.

    Il le reconnut immdiatement, mais il lui fallut quelques

    secondes de plus pour mettre un nom sur son visage: Jules

    Tarrondo. Il l'avait vu la tl. Il dirigeait l'enqute sur

    l'attentat de Marseille. Il lui fallut une seconde de plus pour

    comprendre ce que sa prsence impliquait, la raison pour

    laquelle on l'avait enlev. Un immense soulagement l'envahit.

    Ce fut comme s'il respirait aprs s'tre cru noy.

    Alors vint la colre. Mais tandis que Tarrondo s'asseyait en

    face de lui, Antoine parvint la dissimuler. A leurs yeux, il

    devait tre un terroriste. C'tait une situation dangereuse.

    - Vous vous tes mis dans de sales draps, vous savez? fit

    Tarrondo, comme s'il avait lu dans ses penses.

    Antoine rflchissait toute allure. Comment sortir de l sans

    gratignure? D'une faon ou d'une autre, ce type bossait pour

    le gouvernement. Il n'avait pas hsit le faire kidnapper

    chez lui, lui injecter un anesthsiant et l'interroger dans

    des conditions humainement dgradantes. Il pouvait tout

  • aussi bien l'enfermer dans un sac et le noyer dans la Seine,

    comme on fait d'une porte de chatons.

    - Nous savons que vous tes membre d'une organisation

    criminelle, reprit Tarrondo. D'une organisation trs active par

    les temps qui courent. En fait, nous savons presque tout de

    vous. C'est que, voyez-vous, nous sommes de la partie, nous

    aussi.

    Il sourit, sans se rendre compte que son effort pour se faire

    passer pour un terroriste tait vou l'chec.

    - C'est trs simple, Monsieur Frenque. Nous voulons deux

    choses. Premirement, que vous nous disiez quel est votre

    rle exact dans l'organisation. Notez bien qu'on en sait

    beaucoup sur vous et que si vous mentez, nous le saurons

    invitablement. Deuximement, nous voulons entrer en

    contact avec votre chef. Pensez-vous pouvoir nous aider,

    Monsieur Frenque?

    Tarrondo sortit un bloc notes et un Bic de la poche de sa

    veste. Il ouvrit le bloc notes et se mit crire quelque chose,

    sans doute pour inciter son vis--vis parler.

  • Quelque chose chiffonnait Antoine, quelque chose

    d'important qui lui chappait. Quand il trouva, il faillit

    pousser un juron.

    Le masque. Tarrondo ne portait pas de cagoule,

    contrairement aux deux gardes. Mettre un masque aurait

    pourtant t plus simple et plus efficace pour interroger

    Antoine. Il ne portait pas de masque parce qu'il n'avait pas le

    droit de le faire. Une question de procdure, sans doute, qui

    rvlait qu'ils avaient atteint certaines limites lgales. C'tait

    trs surprenant, mais Antoine s'en fichait. Il entrevoyait la

    sortie.

    - Oui, je crois pouvoir vous aider, Monsieur Tarrondo.

    - Bien, rpondit-il avec un grand sourire qui s'effaa presque

    aussitt. Comment m'avez-vous appel?

    - Par votre nom. Tarrondo.

    - Ah.

    - Je vais vous simplifier la vie. Vous tes effectivement de la

    partie, puisque vous tes en charge de l'enqute sur

    l'attentat de Marseille. Je sais pourquoi vous m'avez arrt. Je

    sais aussi que vous n'avez rien contre moi. Donc vous devez

  • me librer immdiatement. Ainsi, je vous pargne une

    comdie ridicule.

    - Je crains que ce ne soit pas possible.

    - C'est ce qu'on va voir.

    Antoine se leva, pivota et marcha tranquillement vers la

    porte. Evidemment, elle tait barre par les deux malabars.

    - Retournez-vous asseoir, dit celui de gauche d'une voix

    lugubre.

    Le type mesurait une tte de plus que lui et devait peser le

    double de son poids. Ses muscles faisaient d'normes bosses

    sous son bomber. Sa cagoule cachait mal une mchoire

    prominente.

    - Laissez-moi passer, fit Antoine d'une voix plus aige qu'il

    aurait aim. Je vous prviens, j'ai fait du judo.

    L'autre ricana.

    - Ne faites pas l'imbcile, Monsieur Frenque, dit Tarrondo

    derrire lui.

    Antoine fit mine de retourner s'asseoir. Au dernier moment, il

    flchit le genou gauche, attrapa la main du garde et tourna

    rapidement en se servant de la jambe droite comme d'une

  • faux. L'homme bascula par-dessus son dos. Immdiatement,

    Antoine se redressa et bondit vers la porte. Il ne fut pas assez

    rapide. Le second garde l'attrapa par le cou et le plaqua

    contre le mur d'un seul mouvement. Asphyxi, clou contre la

    cloison comme un papillon, il vit le premier garde se relever

    en serrant les poings.

    - Espce de petit salaud, tu vas me le payer.

    - Arrtez a tout de suite! cria Tarrondo.

    Le garde qui tenait Antoine relcha un peu son treinte.

    Antoine s'arracha sa prise et, dans le mme mouvement, lui

    balana son poing dans la figure.

    Il eut l'impression d'avoir frapp trs fort sur un mur.

    Aussitt aprs, le premier garde se jeta littralement sur lui.

    Ils roulrent tous les trois au sol. Tarrondo hurla "Nooon!",

    juste avant que la mle se transforme en un furieux corps

    corps. A son tour, Antoine se mit hurler: "Je veux un avocat!

    J'exige un avocat!". Alors la porte de la salle s'ouvrit trs

    lentement, et tout se figea.

    Un homme pntra dans la pice. Il tenait un plateau sur

    lequel taient poss trois verres et une bouteille. Il

  • fredonnait. Il marcha tranquillement vers la table, comme s'il

    n'avait rien vu, dposa le plateau, prit une chaise contre le

    mur et vint s'asseoir table. Alors seulement il regarda

    autour de lui.

    - Ben alors? finit-il par demander, l'air vaguement du. Vous

    n'avez pas soif?

    Tarrondo fut le premier ragir. Il revint vers la table et

    s'assit en face du nouveau venu. Il ne le quittait pas des yeux.

    - Relchez-le, dit l'homme en s'adressant aux gardes. Et puis

    laissez-nous, je vous appellerai si ncessaire.

    Il y avait assez d'autorit dans sa voix feutre pour mettre un

    groupe de pacifistes au garde--vous. Les gardes disparurent

    dans le couloir. Antoine resta seul dans son coin, observ par

    les deux flics. Il ne bougeait pas.

    - C'est l'heure du choix, Frenque, dit l'homme la voix

    feutre. Moi, j'ai fait le mien. J'aurais pu vous considrer

    comme un individu extrmement dangereux pour la socit.

    Je vous aurais fait enfermer dans une de nos cellules du sous-

    sol, o on vous aurait oubli, comme tous les salauds si

  • irrcuprables qu'on ne les remet jamais en circulation. On

    appelle cet endroit le couloir D. "D" comme "Disparus". De

    temps en temps, on en remonte un la surface, on le tabasse

    gentiment le temps qu'il crache tout ce qu'il sait, et tout ce

    qu'il ne sait pas. Tenez, vous voyez ces plaques de tle? On

    les jette dessus. Ca ne fait pas trs mal, mais a fait un tel

    bruit qu'aprs avoir pass tout ce temps dans le silence des

    profondeurs ils ont l'impression d'avoir un ouragan dans le

    crne. Aprs a, on les redescend, et on les oublie encore

    quelques annes. Mais vous, je crois que vous n'tes qu'un

    pauvre type qui a mis le doigt o il ne fallait pas, dans un

    engrenage qui vous a happ la main, puis le bras, et qui

    menace maintenant de vous avaler tout entier.

    Il mimait une grande roue. Malgr lui, Antoine le trouvait

    intressant: massif mais pas lourd, des yeux dlavs dans un

    visage tann, avec quelque chose d'aristocratique, de

    faussement nonchalant.

    - A vous maintenant de faire votre choix, Frenque. Vous

    pouvez continuer de crier au loup et d'appeler votre avocat.

    Vous vous retrouverez aussi sec tout en bas, avec les zombies

  • du couloir D. Ou vous venez boire cet excellent Chianti avec

    nous.

    Sans attendre la rponse, il dboucha la bouteille. C'tait un

    argument convaincant. Antoine mourait de soif.

    - Et vous tes qui, vous? demanda-t-il d'une voix sche.

    - Moi, dit l'homme en versant le vin dans les trois verres, je

    suis le type qui peut appuyer sur le bouton rouge qui arrte

    l'engrenage.

    Antoine dcida que cela valait la peine d'essayer. Il pourrait

    toujours revenir en arrire s'il se sentait manipul. Il s'assit en

    face d'eux, les yeux rivs sur le liquide ptillant.

    - Bon. Mais votre nom, c'est quoi? J'ai du mal me sentir en

    confiance avec quelqu'un qui sait qui je suis, alors que je ne

    sais mme pas comment l'appeler.

    - Et alors, quelle importance? Si je vous dis que je suis Pierre

    Dupond, qu'est-ce que a change?

    - Ca change que vous n'avez pas une tte vous appeler

    Pierre Dupond.

    - L o je travaille, on s'appelle tous Pierre Dupond.

  • - Justement. Mais dans ce cas, si je peux choisir, je prfre

    vous appeler Monsieur Patate.

    - Monsieur quoi?

    - Monsieur Patate. L'ami de Buzz l'clair. Vous savez, le dessin

    anim? Dans la version franaise, il a la mme voix que vous.

    "Monsieur Patate" jeta un il noir Tarrondo qui souriait

    sans s'en rendre compte.

    - Vous m'emmerdez, Frenque. Oh et puis a n'a aucune

    importance, aprs tout, concda-t-il avec un soupir. Je suis le

    commissaire divisionnaire Ektar Kallin. Je suis en charge de

    l'enqute, en remplacement de Jules Tarrondo.

    - Flicitations. C'est de quelle origine?

    - Comment?

    - Kallin. C'est de quelle origine? Albanaise? Bulgare?

    - Ne tirez pas trop sur la corde, Frenque. Allez, sant!

    Ce fut un moment spcial. Tout aurait d pousser les trois

    hommes se dtester, pour le moins s'observer avec

    mfiance. Kallin avait pris la place de Tarrondo, dont l'avenir

    professionnel tait dsormais trs incertain. Aux yeux

    d'Antoine, Tarrondo tait le flic qui l'avait fait enlever, et

  • Kallin ne valait gure mieux. A l'inverse, ceux-ci voyaient dans

    leur hte involontaire un criminel en puissance. Ils taient

    comme chien, chat et loup. Pourtant, dans cette sordide salle

    d'interrogatoire, ils sirotrent le Chianti trop acide comme

    trois amis de longue date attabls la terrasse d'un bistro.

    Quelque chose tait immdiatement pass entre eux. Deux

    hommes qui, ds les premiers instants, se sentent proches,

    voil qui est peu frquent; trois en mme temps,

    reconnaissant tacitement un respect, une estime rciproque,

    c'est encore plus rare. Antoine se rendit compte que Kallin y

    tait pour beaucoup. Ce n'tait pas seulement la faon

    bourrue dont il s'y tait pris: il inspirait confiance.

    - Bon, fini de rigoler, fit Kallin. Frenque, je propose qu'on

    termine tout a gentiment. Ensuite de quoi, vous rentrez chez

    vous et vous reprenez votre petite vie ppre sans faire de

    vague. Ok?

    - Trs bien. Et si vous commenciez par m'expliquer ce que

    vous me reprochez?

    Kallin consulta brivement Tarrondo, qui s'tait remis crire

    sur son bloc notes, puis il leva les mains en signe de

    conciliation.

  • - Rappel des faits. Le 12 Juin, Notre Dame de la Garde est

    plastique Marseille. Plus de 500 morts, sans compter les

    blesss et les disparus. Dix jours plus tard, le 22, le journal

    L'Eclair publie une lettre de revendication signe par un

    certain Phix nos services dcouvriront par la suite que

    "Phix" est une ancienne appellation de "Sphinx". La

    revendication est authentifie grce certains dtails

    techniques que le Sphinx dvoile sur le dispositif de mise

    feu des explosifs. La lettre comprend un texte de mise en

    garde relativement obscur, et un pome. Trs vite, nous

    comprenons que le pome est une nigme, ce qui colle avec

    le choix du pseudonyme "Sphinx". Le Sphinx est en effet une

    crature mythique qui, dans le monde antique, terrorisait les

    populations en leur demandant de rpondre des devinettes,

    et en dvorant toute personne qui ne trouvait pas la rponse.

    - C'est presque a, ne put s'empcher de dire Antoine.

    - Oui, bon, pour les dtails vous nous clairerez plus tard.

    Bref, nos cryptologues se penchent sur l'trange pome pour

    tenter d'en percer le mystre. En vain. Pendant plusieurs

    semaines, les as de la criminologie, des experts rputs,

    toutes sortes de spcialistes en combinatoire, et mme des

  • critiques littraires et potes rudits se cassent les dents sur

    ces foutus vers. On dsespre de trouver une rponse,

    quand, il y a quelques jours, un journaliste du Monde reoit

    un appel bizarre. Son interlocuteur, un certain "Jez", prtend

    avoir rsolu l'nigme de Marseille.

    Antoine tiqua.

    - Je vois, dit-il avec un effort visible.

    - Jez demande une grosse somme d'argent. En contrepartie, il

    fournira la solution. Il exige l'anonymat. Mais ses explications

    ne sont pas claires. Le journaliste flaire une arnaque, et

    prvient la police

    - qui m'alerte aussitt, poursuivit Tarrondo. A ce moment-

    l, des alertes de ce type, on en a des centaines par jour. Par

    acquis de conscience, mes hommes remontent la piste

    jusqu' Jez, qu'ils serrent chez lui. On l'identifie: Jrmie

    Noisier, 23 ans, tudiant en psychologie Nanterre. Une de

    vos connaissances, je crois?

    Antoine ne rpondit pas, mais son silence valait pour

    acquiescement.

  • - Mes hommes cuisinent votre camarade, qui passe trs vite

    table. Et l, surprise. Jez dballe une drle d'histoire. Selon

    lui, ce n'est pas lui qui a rsolu l'nigme, mais son ami intime,

    Antoine Frenque. Lequel lui a gliss la solution au creux de

    l'oreille. C'est un mot: "UBAP". Evidemment, ce mot ne

    signifie rien. Mais selon Jez, Antoine Frenque parat

    absolument sr de son fait. D'ailleurs, Jez confie mes

    inspecteurs que son ami est un joueur professionnel habitu

    aux devinettes, charades et nigmes. Il a totalement

    confiance en vous. C'est qu'il vous admire, le petit Jrmie.

    - Le petit salaud, oui murmure Antoine.

    - Pour moi non plus, le mot UBAP ne signifiait rien,

    l'poque, poursuivit Tarrondo. Idem pour mes services. Je

    classe donc le dossier, transmets une copie par la voie

    rgulire l'ensemble des directions impliques dans

    l'enqute, et garde Jez au frais quelques heures de plus, juste

    au cas o. Parce que c'est la procdure, je lance une

    demande d'informations nos services de renseignements,

    qui se mettent discrtement enquter sur Antoine

    Frenque.

  • - Sur ce, boum! fit Kallin. Mon quipe, qui participe

    l'enqute, reoit le dossier envoy par Tarrondo. Or il se

    trouve que pour moi, le mot UBAP signifie quelque chose de

    trs prcis, et de trs trs sensible. Et l-dessus, re-boum! Le

    Sphinx publie une deuxime lettre.

    - Attendez, pas si vite. Que signifie UBAP? Et quelle deuxime

    lettre?

    - Ne soyez pas tonn de ne pas tre au courant. La deuxime

    lettre est parue sur le web hier soir, sur le blog de L'Eclair.

    Juste avant que mes hommes vous arrtent. Evidemment, les

    deux faits sont lis.

    - Comment a, lis? Qu'est-ce que a veut dire?

    - C'est pourtant clair, Frenque: le Sphinx a fait exploser sa

    deuxime bombe, et elle s'appelle UBAP.

    Antoine tait partag entre consternation, fiert, rancune et

    tristesse, sans trop savoir ce qui dominait dans ce fatras. Les

    deux flics l'observaient. Comme il ne rpondait pas, Kallin

    reprit:

  • - Rsumons-nous. Vous, Frenque, avez russi percer un

    mystre qui a fait perdre le sommeil aux meilleurs

    spcialistes mondiaux de la cryptologie. Soit vous tes un

    gnie, soit vous tes le Sphinx ou l'une de ses cratures. La

    logique et la prudence m'amnent considrer la seconde

    hypothse avec srieux. D'autant que le dossier concoct par

    mes quipes dit beaucoup de choses intressantes sur vous,

    mais pas que vous tes exceptionnellement intelligent, ou

    surdou en maths. C'est pourquoi je vous ai fait

    immdiatement arrter, amener et interroger. Donc vous

    voici ici en face de nous, et trs franchement j'ai hte

    d'entendre votre version des faits. Pourtant, j'ai une question

    vous poser avant toutes les autres, une question dont la

    rponse conditionne largement votre avenir trs proche: qui

    est Antoine Frenque?

    Il sortit de la poche de sa veste la chemise contenant son CV.

    Il la posa d'un coup sec sur la table. Antoine sursauta. D'un

    coup, l'ambiance avait chang.

    - Ce n'est pas une putain de question philosophique,

    Frenque! Quelque chose ici m'amne srieusement douter

    de votre identit.

  • Silence. Antoine le fixait des yeux sans donner le moindre

    signe qu'il comptait parler. Kallin martela le CV d'un index

    rageur.

    - Savez-vous quoi on reconnat un homme banal ? Non, bien

    sr. On le reconnait la taille de son dossier. Un Ministre a

    chez nous un dossier pais de plusieurs dcimtres. Un artiste

    clbre, plusieurs centimtres. Mais la vie dun homme banal

    tient en quelques lignes. Le problme avec vous, cest que

    prcisment votre dossier est trs mince. Trop mince.

    Anormalement mince.

    - Un peu comme sil avait suivi un rgime minceur, vous

    voulez dire ? fit Antoine en fronant les sourcils.

    Kallin poussa un soupir rageur.

    - Cest prcisment l quest le problme avec vous,

    Frenque. Quand on a un dossier mince comme le vtre, on

    est un bon citoyen. Les bons citoyens ne se comportent pas

    comme vous le faites.

    - Et comment suis-je cens me comporter ?

    - Comme quelquun qui crve de trouille.

  • - Mais je peux vous assurer que je crve de trouille. Je vous

    garantis quil ne faudrait pas grand-chose pour que je fasse

    pipi sous moi.

    - Il fait de l'humour, en plus, dit Kallin d'un ton dgot.

    Voyez-vous, Frenque, reprit-il aprs un moment de silence,

    lcrasante majorit des bons citoyens que nous invitons ici

    sont trs vite sujets toutes sortes de crises dangoisse

    incontrlables, qui se traduisent immanquablement par des

    symptmes trs visibles tels que syncope, sueurs,

    bgaiement, vomissements et trs frquemment, puisque

    vous en parlez, panchements involontaires. Nous ne voyons

    aucun de ces symptmes chez vous, et cest ce qui nous met

    la puce l'oreille.

    Il ouvrit le dossier.

    - Ensuite, nous avons le contenu de ce dossier. De votre

    Curriculum Vitae. Ce qu'il dit et ce qu'il cache. Antoine

    Frenque. N le 29 Aot 1979 Fons, dans le Lot. Arrtez-moi

    si je fais erreur, d'accord?

    Antoine ne rpondit pas. Ce n'tait pas une question mais

    une provocation. Kallin avait senti quelque chose, mais il

    n'avait probablement rien de concret. Il attendait seulement

  • qu'Antoine craque. C'tait une situation extrmement

    dangereuse, bien plus que la perspective de quelques jours

    en cellule pour avoir "mis le doigt l o il ne fallait pas". Il

    envisagea de demander la prsence d'un avocat, mais

    dsormais c'tait trop tard. Si son identit tait remise en

    cause, ne pouvaient-ils pas lui refuser la protection lgale

    habituelle? Il fallait faire le dos rond et esprer que a passe.

    Ca pouvait passer.

    - Pre: Paul Frenque, instituteur Figeac. Mre: sans

    profession. Tous deux dcds. Fils unique. Ecole Primaire

    Clmenceau du bled paum d' ct au nom imprononable.

    Ecole qui a t supprime de la carte scolaire en 1995, par

    manque d'effectifs. Le Rectorat du Lot a confirm que vous

    tiez enregistr dans le fichier informatique comme lve

    entre 1984 et 1988, mais bizarrement ne retrouve pas votre

    nom sur les registres. Puis Collge Sainte Anne de Figeac,

    dtruit par un incendie en 2001, avec toutes ses archives,

    comme c'est surprenant. A 16 ans, vous montez Paris. Vous

    vivez chez un oncle galement dcd depuis une vritable

    hcatombe, dites donc. Vous tes apprenti chauffagiste

    pendant quelques mois. C'est marrant, j'ai du mal vous

  • imaginer avec un bleu de travail. Quelque chose me dit que si

    je vous confiais le rglage de ma chaudire, je glerais tous

    les hivers. Pas vrai?

    Antoine releva la tte.

    - Ca dpend. Qu'est-ce que vous avez comme installation?

    Attendez, laissez-moi deviner. Un type comme vous, vieux

    jeu, n'aimant pas trop les excentricits et les innovations, un

    peu plan-plan en somme, je vous vois bien avec une bonne

    vieille chaudire au mazout. Pas vrai? Pourquoi ne pas opter

    pour une granuls basse temprature? Frling vient de sortir

    sa P5, une merveille de dcouplage thermohydrolique qui

    apporte un rendement saisonni

    - Ca va, Frenque. Vous ne m'aurez pas avec un boniment

    appris par cur. Continuons. L'apprenti chauffagiste trouve

    un emploi chez ELM Leblanc, puis il fait part autour de lui de

    sa grande solitude, et de sa volont de dcouvrir d'autres

    horizons. Un jour, il disparat, pfutt. Plus de nouvelle pendant

    plusieurs annes. Puis on vous retrouve libraire, en 2008.

    Dans cette mme boutique de la rue du Faubourg Saint Denis

    o vous travaillez encore aujourd'hui. Que pourriez-vous

    ajouter ce banal et chaotique parcours, Frenque?

  • - Rien, vous avez t remarquable de concision.

    - Exactement. C'est bien l que le bt blesse, comprenez-

    vous? Nous avons un problme de con-ci-sion. Ce n'est pas

    un CV, c'est un morceau de gruyre. Il y a des trous partout.

    Plus de parent, pas de frre et sur, l'cole et le collge qui

    disparaissent, aucune photo de vous enfant. J'ai dj vu a

    auparavant, dit-il Tarrondo comme s'il s'adressait un

    nophyte. Ca s'appelle une substitution. Le Monsieur en face

    de nous, qui se fait appeler Frenque, s'est substitu au

    vritable Antoine Frenque et s'est dbrouill pour faire

    disparatre ses traces.

    - C'est ridicule! Vous m'accusez d'avoir tu quelqu'un pour

    prendre sa place? Et puis quoi, j'ai fait brler le collge, aussi?

    - Peut-tre s'agit-il d'une heureuse concidence, admit-il. Pour

    que la substitution russisse, il faut plusieurs facteurs. Tout

    d'abord, bien sr, que le substitu disparaisse physiquement.

    Il suffit de consulter une liste des personnes disparues, dans

    n'importe quelle Mairie. On choisit une personne de mme

    sexe, d'ge similaire, prsentant une certaine ressemblance

    physique, au cas o traneraient de vieilles photos. Surtout, il

    ne doit rester aucun proche capable de mettre l'escroquerie

  • jour. Reste faire mener une enqute approfondie pour

    dterminer s'il y a des chances que le disparu rapparaisse un

    jour. Et hop, on ouvre le rideau. Surprise! Je suis de retour!

    On dbite une jolie histoire de voyage qui voudra

    l'entendre, on se met jour avec les organismes sociaux pas

    besoin de dire que les pices d'identit ont t fabriques sur

    mesure.

    Antoine secoua la tte en s'efforant de paratre sincrement

    indign.

    - Notre ami Frenque ici prsent a de trs bons contacts

    parmi les faussaires. Ses papiers ont toute l'apparence de la

    rgularit. Seul hic, les services de la Prfecture ne gardent

    pas trace desdits papiers. Comme dans le cas de l'cole

    primaire, Frenque est enregistr dans la mmoire

    informatique de l'Administration, l o un bon hacker peut

    faire des merveilles, mais l'archive papier, elle, est

    introuvable.

    - Commissaire, intervint Antoine, savez-vous pourquoi les

    poules traversent toujours la route devant votre voiture

    quand vous roulez dans un village de campagne?

    Interdit et mfiant, Kallin secoua la tte. Tarrondo l'imita.

  • - Parce que quand elles traversent derrire votre voiture,

    vous ne les remarquez pas. Ce que je veux dire, ajouta-t-il

    aussitt en s'apercevant que les autres n'avaient pas compris,

    voire qu'ils se demandaient s'il se payait leur tte, c'est que

    quand on fait votre mtier, commissaire, on voit le Mal

    partout. Tout n'est que signes, faisceau de prsomptions,

    preuves, lments d'enqute. J'imagine que quand vous

    contemplez un coucher de soleil, vous vous demandez qui

    la mort du jour peut bien profiter. Dans mon cas, vous tes

    juste compltement paranoaque. Je suis effectivement n

    dans le Lot. Fons est un charmant village de briques ocres

    d'une petite valle perdue dans la campagne. Je ne rcite pas

    le texte d'un guide touristique, c'est vraiment le lieu o j'ai

    vcu, le bled cher mon cur. Par la suite, j'ai rellement t

    chauffagiste. Au dbut, a me plaisait bien. Mais le mtier a

    volu, on m'a demand de faire du carrelage, de

    l'lectricit parfois au noir. Ca m'a gonfl. Mes parents

    n'taient plus l. Mon oncle, qui s'occupait de moi, venait de

    dcder Alors j'ai pris mon balluchon et je suis parti. J'ai fait

    un tour du monde. Les USA, puis le Japon, la Birmanie, Hong

    Kong, l'Inde, le Npal Je peux vous parler de lieux qui ne

  • figurent dans aucun guide touristique. J'avais un peu plus de

    20 ans. Je pensais m'absenter une anne ou deux, a a dur

    prs de dix ans Dont la dernire partie dans des zones

    d'Asie centrale o l'Occident n'est qu'un songe. Autant vous

    dire qu'aprs quelques mois, j'ai cess d'entretenir le contact

    avec les ASSEDIC ou ma Caisse d'Assurance Maladie. L-bas, il

    n'y a mme pas de dispensaire. La maladie, a se soigne avec

    un peu de th et la chaleur d'une couverture. On vit moins

    longtemps mais, croyez-moi, on n'est pas moins heureux.

    - Mais vous avez quitt ce paradis terrestre pour revenir ici?

    demanda Tarrondo.

    Il y avait un peu d'ironie dans sa question, mais aussi une

    relle curiosit, comme si lui-mme avait envisag de tout

    laisser tomber pour vivre ailleurs.

    - PH Pierre Henri Faber, le propritaire de la librairie o je

    travaille m'a crit qu'il tait gravement malade. Je suis

    rentr aussitt. Il s'est rtabli et m'a propos de rester avec

    lui.

    - C'est votre amant? demanda Kallin brle-pourpoint.

    - Qu'est-ce que a peut vous faire?

  • - Personnellement, je m'en fous. Vous pouvez bien coucher

    avec qui vous voulez. A titre personnel, je n'aime ni les

    hommes ni les femmes. Et si on va plus loin, vos prfrences

    politiques, religieuses, sportives ou culinaires m'indiffrent

    totalement. Mais une enqute, c'est une somme de dtails,

    dont on ne sait pas l'avance lequel compte et lequel ne

    compte pas. Ni vous, ni moi. Alors rpondez ma question.

    Antoine pesa soigneusement ses mots. Il ne voulait pas

    impliquer PH, mais mentir risquait de lui attirer plus d'ennuis

    encore.

    - Nous avons eu une relation. Il y a longtemps.

    - Vous tes homosexuel?

    - Pas exactement.

    - Pas exactement?

    - Je ne suis pas fix.

    - Vous tes bi, c'est a? demanda Tarrondo qui avait cess

    d'crire.

    - Non. Un bisexuel sait qu'il aime les hommes et les femmes.

    Moi, parfois je suis attir par un homme, et je me demande

  • comment j'ai pu m'intresser la gente fminine. Et ensuite,

    c'est exactement le contraire.

    - Vous tes un agnostique du sexe, en quelque sorte.

    - Charmante expression, commissaire Tarrondo.

    Il s'inclina en souriant.

    - Bon, c'est fini l'change d'amabilit? grommela Kallin. Et

    actuellement, Frenque, vous tes quoi? Homo ou htro?

    demanda-t-il d'un ton narquois.

    - Ca dpend, commissaire. Qu'est-ce que vous faites ce soir?

    Kallin leva les sourcils et rougit.

    - Ce que je veux savoir, reprit-il d'une voix tendue, c'est la

    nature de vos relations avec Jrmie Noisier, dit "Jez".

    Couchez-vous ensemble?

    - J'aurais rpondu oui hier encore, mais aprs ce qu'il m'a

    fait

    Il avait mis suffisamment d'amertume dans sa voix pour

    provoquer une trs lgre digression dans l'attention de ses

    interlocuteurs. C'tait de ces trucs d'interrogatoire qu'il avait

    appris autrefois, en Bolivie. On ne trompe pas un chien qui a

    faim avec un bout de bois, mais on peut le distraire

  • momentanment. Il profita aussitt de ce lger avantage

    pour contre-attaquer.

    - Dites-moi, commissaire, ai-je rpondu correctement vos

    questions? Ce n'est pas que je m'ennuie avec vous, mais

    imaginez un instant que je ne sois strictement pour rien dans

    toute cette histoire. Imaginez que, comme vous l'avez fort

    bien dit, commissaire, je ne sois qu'un pauvre type qui a mis

    le doigt l o il ne fallait pas. Dans ce cas, n'tes-vous pas en

    train de commettre une grosse bavure? Parce que, quand

    mme, vous m'avez fait enlever

    - Arrter, pas enlever. Grce un mandat dment sign, je

    peux vous le montrer.

    - Je suis peu prs certain que vous auriez d le faire bien

    avant, au moment de mon arrestation. Je me demande aussi

    si la petite piqre est bien lgale.

    - Quelle piqre? fit Kallin l'air tonn.

    - Vous feriez un trs mauvais comdien, commissaire. Quoi

    qu'il en soit, il faudra aussi m'expliquer, moi ou mon

    avocat, pourquoi j'ai t interrog sur un fauteuil de dentiste

    comme on voit faire dans les scnes horrifiques des mauvais

  • films sensation, genre "Les expriences interdites du Doktor

    Mengele".

    Kallin soupira.

    - Oh, mais vous me fatiguez, mon vieux. On n'est pas au

    bureau des rclamations, ici. Vous voyez mes deux doigts? (Il

    tint en l'air son pouce et son index.) Il suffit que je les claque,

    et vous descendez direct faire une visite des souterrains.

    Vous aurez tout le temps de repenser la bonne faon de me

    rpondre quand je vous pose une question. Alors, c'est ce

    que vous voulez?

    Antoine ne rpondit pas. Il se demandait dans quelle mesure

    Kallin bluffait. Comme tout le monde, il avait entendu parler

    de l'abrogation d'un article de la Loi Perben, et du droit d'un

    dtenu tre assist par un avocat. Le dbat autour de cette

    question avait violemment oppos partis de droite et de

    gauche, quelques mois plus tt, peu prs au moment de

    l'lection prsidentielle Mais il ne se souvenait pas des

    dtails. N'avaient-ils pas parl de 72 heures? Cela voulait-il

    dire qu'ils pouvaient le garder au secret pendant trois jours? Il

    pouvait tenir plus longtemps. Mais au fond, souhaitait-il

    entrer dans un rapport de force avec les deux flics? Ils

  • devaient se poser la mme question, de l'autre ct. S'il tait

    effectivement hors de cause, quoi bon risquer la bavure?

    C'tait une sorte de statu quo, un quilibre prcaire qui

    pouvait les faire basculer tous les trois, tout moment, du

    mauvais ct.

    Kallin dut le sentir. Il prit une brusque inspiration.

    - Bon. Je n'aime pas votre histoire pleine de trous, Frenque,

    et j'aime encore moins votre insolence, mais je vais m'en

    contenter pour le moment. Je n'ai aucune envie de vous

    faire confiance, vous tes un faux-jeton, mais ma petite voix

    me dit depuis le dbut que vous n'avez pas le profil d'un

    assassin.

    Antoine se demanda si la "petite voix" n'avait pas les traits de

    la charmante jeune fille qui l'avait interrog auparavant.

    - Je vais vous relcher sous astreinte, soupira Kallin qui

    montrait ainsi que cette dcision ne le satisfaisait pas

    compltement. Il vous sera interdit de quitter le territoire

    tant que l'astreinte ne sera pas leve. Mais ne vous imaginez

    pas sorti d'affaire. Je vous enverrai mes inspecteurs pour des

    complments d'information. Peut-tre auront-ils plus de

    succs que moi. En tous cas, ne vous amusez pas dguerpir

  • sans nous prvenir, pas mme rendre visite votre grand-

    mre dans le Lubron.

    - Je n'ai pas de grand-mre dans le Lu

    - Je m'en fous. Contentez-vous de passer au Commissariat

    avant tout voyage, ne serait-ce que pour prendre le RER. Je

    veux galement pouvoir vous joindre tout moment sur

    votre portable. Dmerdez-vous pour tre accessible et

    disponible, Frenque.

    Intressant, pensa Antoine. Ils ne veulent pas seulement que

    je ne file pas en douce, ils veulent m'avoir sous la main.

    Pourquoi? Comme en rponse sa question muette, Kallin

    ajouta:

    - Et tout cela condition que vous nous expliquiez par le

    menu la faon dont vous avez rsolu l'nigme. Je vous

    conseille d'tre convaincant, Frenque.