Le Sexe médiateur

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Le Sexe médiateurHippocrate et les technocrates, Calmann-Lévy, 1983 (avec J.-C. Stephan).
L'Hôpital au xxf siècle, Economica, 1988. Santé, mon cher souci, 1 éd., Economica, 1987 ; 2 éd., Lattès,
1989. La Protection sociale, Le Livre de poche, 1 éd. 1993, 2 éd.
1997. Femmes, si vous saviez..., éd. de Fallois, 1996. L'Usine à chômeurs, 1 éd. Plon, 1998; 2 éd. Pocket, 1999. Égalité entre femmes et hommes, aspects économiques, CAE,
Documentation française, 1999.
Articles parus dans la revue Commentaire
Conflits d'éthiques en médecine, 1994. L'insécurité sociale, 1995. Épidémies industrielles, 1995. Euro, la fin des paradis artificiels, 1996. Femmes en politique, 1996. L'usine à chômeurs, 1997. Vers la lutte des âges, 1998. Fécondité, famille et féminisme, 1999.
Béatrice Majnoni d'Intignano
LE SEXE MÉDIATEUR
À Denis
LE SEXE MÉDIATEUR
Notre continent s 'interroge sur les nouveaux rapports entre les sexes. Quand les femmes se mettent toutes à travailler, quand la passion démocratique de l'égalité reste inassouvie, quand la famille se délite et quand explose la violence des jeunes sauvages urbains, comment définir les rôles respectifs des sexes ? La question n'est pas tranchée à la fin du XXe siècle. Comment la résoudre aujourd'hui ? Créer un nou- veau groupe de réflexion ? Ce serait enterrer l'affaire ! Où trouver un esprit de synthèse capable de décortiquer, comme le fit Tocqueville, les subtilités de la démocratie en Amérique, ou comme Custine les horreurs de l'absolutisme et du favori- tisme en Russie ?
J'ai choisi la forme déconcertante du procès. La démocratie, l'individualisme et le droit européen nous imposent de plus en Plus le droit, les juges et leur jurisprudence dans la recherche de solutions à la question des rapports entre les êtres humains. Nos sociétés deviennent procédurières. Les femmes ont acquis l'égalité des droits, mais reprochent aux hommes de les empê- cher d'en tirer pleinement parti. Les hommes à leur tour les accusent, au nom de la nature des choses, d'aller trop loin dans leurs exigences d'égalité. Qui dit vrai ? L'Europe pro- meut l'égalité entre les sexes en se fondant sur deux piliers juridiques : le Traité de Rome (d'Amsterdam aujourd'hui) et
la Convention européenne des Droits de l'homme, aussi puis- sants l'un que l'autre en la matière.
Il s 'agit du premier grand procès sur un conflit civique. Dans une zone en paix faisant régner l'État de droit, les pro- cédures judiciaires remplacent la force et permettent d'appro- fondir la loi. En Europe, la Cour de justice des Communautés européennes et la Cour européenne des Droits de l'homme ont fait évoluer le droit au nom des principes fondamentaux et elles les imposent déjà aux États membres dans les domaines économique et commercial. L'ONU a créé le Tribunal pénal international, pour punir, sur une base juridique, les crimes contre l'humanité et les atrocités engendrés par le réveil des nationalismes dans les Balkans et du tribalisme en Afrique.
Pacifiée enfin, l'Europe souhaite poser et résoudre le pro- blème des rapports entre les sexes autrement que par des polé- miques et des controverses idéologiques, par un véritable arbitrage, dans une enceinte judiciaire, après que des juges internationaux auront entendu les arguments en présence.
Le procès public que je propose répond à cette préoccupa- tion. Il va avoir lieu devant un nouveau tribunal créé pour s'interroger sur le respect des normes démocratiques et sur l'action politique en Europe. Ma présentation est fictive. J 'ai eu envie de l'appeler le « Tribunal de la démocratie ». La pro- cédure pratiquée n'est pas inquisitoire, ce qui mettrait les femmes ou les hommes en situation d'accusé, mais accusa- toire. Selon cette formule, les deux parties opposées se trouvent donc sur un pied d'égalité. Les femmes accusent les hommes, ceux-ci se défendent et accusent à leur tour les femmes selon le principe contradictoire. Chacun définit le rôle respectif qu'il devrait tenir dans la société européenne au début du xxf siècle. Le procès permettra au citoyen de prendre conscience des défaillances de nos sociétés et des réponses qui pourront y remédier. Ce procès se déroule à Paris, dans la patrie des Droits de l'homme.
Les faits, véridiques, sont fondés à partir de sources origi- nales. J 'ai choisi la procédure accusatoire, celle des pays anglo-saxons, bien connue grâce à l'influence du cinéma américain. La cour est constituée d'un juge et d'un jury. Le juge tranche les questions de droit et le jury les questions de fait. Le juge appartient au corps judiciaire et organise les débats. Personnalité respectée et jouissant d'un prestige excep- tionnel, son nom a été tiré au sort parmi les présidents de cour en Europe. Ironie : le sort a désigné un homme.
Le jury comprend douze Européens, tirés au sort parmi les citoyens électeurs, femmes et hommes à parité, instruits et sages. Il n'y a donc pas de parquet.
Les deux parties siègent face au juge, à sa droite et à sa gauche, chacune assistée de ses avocats, et pouvant appeler à la barre ses témoins restés en dehors de la salle d'audience. Pour convaincre un tribunal, point ne suffit d'affirmer haut et fort. Encore faut-il des faits, des preuves, et de la capacité de conviction. Le jury forgera son opinion selon la règle de la « prépondérance raisonnable de la preuve ». Le fait démontré doit sembler plus probable que son contraire à la cour. Dans une société complexe comme la nôtre, personne n 'a totalement tort ni raison. Chaque sexe peut ressentir les choses différem- ment. Les preuves doivent permettre à des esprits normalement doués de raison de conclure à leur véracité. Ces preuves pro- viendront de témoignages devant la cour, d'experts appelés en témoins, d'études spécialisées, des statistiques et des enquêtes qui seront communiquées au jury *.
Trois avocats assistent les hommes. J'ai inventé : maître Froidebise, membre actif d'une association familiale et défen- seur traditionnel des partis conservateurs, « machiste » avéré,
* Les témoins sont des personnages tantôt réels, tantôt fictifs. Dans le premier cas, leur témoignage est la citation ou le résumé d 'un texte publié et cité en référence ; dans le second cas, il résume les arguments ou les résultats d 'études d 'un groupe ou d 'une institution, également cités en référence.
maître Bonvouloir, à ses heures perdues adjoint au maire d'une ville moyenne, chargé des questions d'emploi, Plutôt conciliant, et maître Barbemol, passionné d'histoire, sarcas- tique et provocateur. Les trois avocates des femmes sont maître Radicale, féministe des temps héroïques et héritière du radica- lisme américain, maître Loup, habituée à intervenir dans les procès civils engagés par la génération montante, et maître Pinczon, spécialiste des questions économiques et financières.
La salle peut contenir à la fois la presse, passionnée, les citoyens, très concernés, et surtout tant de lecteurs... Des jour- nalistes d'Europe occupent les tribunes. Une grande cause suscite la passion. En attendant l'entrée de la cour, certains lisent les journaux, d'autres dépouillent leur courrier.
La première accusation sera portée par les femmes. Puis les hommes répliqueront, en défense. Les femmes répliqueront à leur tour en duplique. On passera ensuite aux accusations des hommes, en suivant le même ordre : réplique et duplique.
Selon cet agencement, chaque partie, dans une déclaration préliminaire, souligne les faits dont elle se propose d'apporter la preuve en interrogeant ses témoins. La défense peut inter- roger les témoins de l'accusation en contre-interrogatoire ou donner sa propre interprétation. L'accusation dispose chaque fois de l'avantage d'être entendue en premier et en dernier par la cour.
L 'opinion du jury doit naître de la confrontation entre les arguments des avocats. Le jury ne pourra invoquer dans son jugement que les arguments et les faits présentés au cours du procès. Avant les plaidoiries finales de l'accusation et de la défense, le juge rappellera au jury la loi applicable en l'affaire. Le jury devra se prononcer à l'unanimité, en se fon- dant sur les preuves apportées par les parties, sur la culpabi- lité des accusés. Le juge décidera, alors, de la peine à appliquer. Le procès se déroulera en sept jours. Le plan détaillé des audiences figure dans la table, à la fin de l'ouvrage.
PREMIER JOUR : LES FEMMES ACCUSENT
La femme naît libre et demeure égale à l'homme en droit.
O l y m p e DE GOUGES,
Déclaration des Droits de la femme et de la citoyenne, art. 1 1791.
Les femmes jouent le rôle d'accusateur et leurs avocates mèneront les débats en ce premier jour. Le juge leur donne donc la parole.
Maître Virginie Loup, pour les femmes. - Nous tenons à rappeler en premier lieu comment les Européennes en sont arrivées à la situation du début du XXI siècle. Elles ont acquis une pleine citoyenneté et l'égalité des droits civils et civiques depuis une trentaine d'années, en deux étapes d'un combat séculaire. D'abord le féminisme des années 1870, fondé sur la similitude de l'homme et de la femme, qui a revendiqué et obtenu l'égalité des droits civils et civiques. Puis le féminisme des années 1970, fondé sur la différence entre les sexes, qui a revendiqué des droits spécifiques et obtenu en particulier le droit à la contraception et à l'avortement. Le sexe dit faible a ainsi acquis l'égalité
de droit et les libertés des femmes dans les pays euro- péens à partir des années 1970. Son entrée sur le marché du travail et son indépendance financière constituent en outre un changement social majeur du dernier quart du XX siècle.
Malheureusement, il n'en est rien de l'égalité réelle. D'abord, les hommes monopolisent toujours et pres- que partout le pouvoir sur notre continent. Ensuite, ils pratiquent encore la discrimination salariale à leur encontre. Enfin, ils empêchent souvent l'application de la loi protégeant leur droit à disposer librement de leur corps. Ces trois constatations fondent notre stra- tégie d'exposition de nos reproches autour de trois chefs d'accusation.
Premier chef d'accusation : la question du pouvoir
Les hommes maintiennent toujours la deuxième moitié de l'humanité en deçà du pouvoir en lui oppo- sant le « plafond de verre », métaphore américaine ( ceiling qui désigne tous les obstacles invisibles élevés contre celles d'entre elles qui tentent d'accéder aux trois pouvoirs : politique, intellectuel et exécutif.
Les preuves abondent en ce qui concerne ce pre- mier chef d'accusation. Nous évoquerons succes- sivement à titre de preuve le pouvoir politique des Européennes, puis le pouvoir des intellectuels en France, enfin l e pouvoir exécutif dans l'Administra- tion française, l'État providence européen et les entre- prises internationales, trois domaines où le pouvoir masculin semble toujours et partout de droit divin.
L E POUVOIR POLITIQUE
Rappelons à quel point les Européennes restent minoritaires dans les instances élues en Europe. Les femmes estiment aujourd'hui légitime de faire respec- ter, sur le plan politique, le principe d'égalité inscrit dans la Déclaration universelle des Droits de l'homme de 1948 et dans le préambule de la Constitution fran- çaise, projeté devant la cour. Ce principe devrait suf- fire à justifier qu'elles puissent également accéder aux candidatures et aux mandats électoraux, droit que les faits infirment sur notre continent.
« Chacun peut se prévaloir de tous les droits et de toutes les libertés... sans distinction de race, de sexe... », Déclaration universelle des Droits de l'homme, ONU, 1948.
« La loi garantit à la femme, dans tous les domaines, des droits égaux à ceux de l'homme », Préambule de la Constitution française de 1946, qui conserve valeur constitutionnelle dans celle de 1958.
Nous attirons en effet l'attention de la cour sur le tableau projeté maintenant devant elle. Les femmes, la moitié de l'humanité, ne constituent dans aucun pays la moitié des parlementaires. Nous reconnaissons certes la percée relative de certaines des Européennes depuis le début des années 1990. Nous notons avec satisfaction, par exemple, l'avancée des femmes du nord de l'Europe, qui ont pu voter dès le début du XX siècle et obtiennent environ 40 % des sièges au Parlement. Mais il faut insister sur le fait que ces Nordiques représentent moins de 5 % des Euro-
péennes. Si leur succès peut être considéré comme exemplaire, il reste marginal en nombre.
Source : Juin 1999, Eurostat.
Le succès des Anglo-Saxonnes ou des Allemandes qui ont voté dès l'après-guerre de 1914 apparaît rela- tif : elles peinent toujours à être significativement pré- sentes en politique ou à faire reconnaître l'égalité des sexes sur le marché du travail. Les Méditerranéennes restent sous-représentées dans les Parlements de leurs démocraties récentes. Et surtout, nous insistons sur l'éternel retard des Françaises, seules les Grecques étant plus mal loties ! Pauvres Françaises qui durent attendre 1945 pour voter et ne sont toujours qu'envi- ron 11 % des députés (rires dans la salle). Et cela mal- gré le sursaut apporté aux législatives de 1997 par la volonté du Parti socialiste et par l'idée d'introduire dans les principes fondamentaux celui de « parité entre les sexes », qui a relancé un débat vigoureux sur la question en France. Bref, si les femmes font encore les mœurs, les hommes font toujours les lois en Europe. Nous appelons comme témoin M. Paul Staes, pour lui demander quelles appréciations le Conseil porte sur cet état de fait. (Le témoin entre par témoin entre par le fond de la salle et s 'installe à la barre, en face du juge et du jury.)
Le juge. - Veuillez décliner vos nom, prénom et qualités. M. Paul Staes. - Paul Staes, citoyen belge, membre du groupe du Parti populaire européen au Conseil de l'Europe et rapporteur de la Commission sur l'égalité des chances pour les femmes et les hommes du Conseil de l'Europe. Le juge. - Veuillez lever la main et dire : « Je jure de parler sans haine et sans crainte et de dire toute la vérité. » M. Paul Staes. - Je le jure. Témoin : M. Paul Staes. - Le Conseil de l'Europe affirme que la réalisation de l'égalité des chances entre les sexes est une condition nécessaire à la pleine réalisation de la démocratie. Il constate en effet la forte sous-représentation féminine au sein des institutions politiques, et plus encore aux postes de responsabilité, dont la présidence des commissions. Il y a blocage par le haut. Or, il est apparu qu'un seuil de 30 % de participation constitue une masse cri- tique. Le Conseil, pour faire cette recommandation, s'appuie sur la Convention des Nations unies de 1981 relative à l'élimination de toutes les formes de discri- mination à l'égard des femmes et sur le Plan d'action de Pékin de 1995 des mêmes Nations unies pour l'égalité d'accès des femmes et leur pleine participa- tion aux structures de pouvoir et à la prise de déci- sion. Malgré tout, la très grande majorité des Parlements européens compte moins de 30 % de femmes, excepté ceux de Suède, de Norvège, de Fin- lande, du Danemark et d'Allemagne. La moyenne étant 16 % dans les chambres basses ou uniques et 12,5 % dans les chambres hautes des assemblées par- lementaires. Le Conseil de l'Europe avait d'ailleurs invité les États membres à promouvoir cette égalité
dès 1985 dans l'une de ses résolutions. En 1999, l'Assemblée a dû constater que peu de progrès ont été enregistrés dans les quarante Etats membres du Conseil de l'Europe *.
LE POUVOIR INTELLECTUEL
Maître Betty Radicale, les manches battant des ailes, sur le ton de l'indignation. - Les intellectuels, français en particulier, semblent destinés à rester mâles. Du côté masculin, on trouve en effet pléthore. A gauche : Jean Daniel, Pierre Bourdieu, Pierre Rosanvallon, Emmanuel Todd, Michel Serres, Bernard-Henri Lévy, Philippe Sollers... A droite : Jean-François Revel, Alain Finkielkraut, Alain-Gérard Slama, Jean d'Ormesson... Juges et parties, ces hommes se cooptent entre eux et tirent leur force de leur triple rôle d'écrivain, d'ani- mateur de revue, de club politique ou de cercle, et de critique littéraire dans les médias. Successivement, A critique, ou engage une polémique sur l'ouvrage remarquable et donc remarqué de B, qui critiquera à son tour celui de C, qui lui-même critiquera celui de A. Ainsi la boucle est bouclée et chacun se trouve jouer à «je te tiens, tu me tiens par la barbichette... ». Quand ils publient, leur journal ou leur revue tire une salve en leur honneur en première page, publie un « sujet » sur le thème que leur éditeur appuiera par une campagne de publicité. Le système des édito- riaux croisés fonctionne aussi bien que celui des par- ticipations aux conseils d'administration pour exclure les femmes ! Du côté féminin, on trouve à gauche Blandine Kriegel, Mona Ozouf ou Dominique Méda, et à droite Dominique Schnapper, bien isolées : pas
* Résumé d'après Document 8423, 26 mai 1999, Conseil de l'Europe.
d e c r i t i q u e c r o i s é e p o s s i b l e p a r d é f a u t d e c o m b a t - t an t e s . L e s d e u x p l u s g r a n d e s p h i l o s o p h e s d e c e s ièc le , H a n n a h A r e n d t e t S i m o n e Wei l , q u i p r é c i s é - m e n t e u r e n t le c o u r a g e d e m e n e r le j u s t e c o m b a t c o n t r e les t o t a l i t a r i s m e s o u les a b u s d u c a p i t a l i s m e e t d ' e n a n a l y s e r les f o n d e m e n t s avec p e r t i n e n c e , b i e n a v a n t les h o m m e s i n t e l l e c t u e l s f r a n ç a i s , à p a r t G i d e , n e f u r e n t p a s p l u s r e c o n n u e s à l e u r j u s t e v a l e u r à l e u r é p o q u e . H a n n a h A r e n d t d u t s ' e x i l e r a u x É t a t s - U n i s p o u r se f a i r e e n t e n d r e . L e s f é m i n i s t e s , c o m m e E l i s a b e t h B a d i n t e r o u J a n i n e M o s s u z - L a v a u , n e f o n t p a s vrai- m e n t p a r t i e d u m o n d e i n t e l l e c t u e l , t o u t a u p l u s s o n t - e l les a g i t a t r i c e s , v o u é e s à d é b a t t r e e n t r e e l les d u s u j e t s u l f u r e u x d e s f e m m e s e t a u t o r i s é e s à s ' e x p r i m e r à l ' o c c a s i o n d e la J o u r n é e d e s f e m m e s d u 8 m a r s o u
d ' u n d é b a t r é c u r r e n t s u r les q u o t a s e n p o l i t i q u e . L a v o c a t i o n é m i n e n t e d e l ' i n t e l l e c t u e l : « ê t r e la m a u -
vaise c o n s c i e n c e d u m o n d e », l e u r é c h a p p e p o u r f a i r e l ' e r r e u r d e r e s t e r o b n u b i l é e s p a r la v o l o n t é d e n o u r - r i r la m a u v a i s e c o n s c i e n c e d u s e x e m a s c u l i n . V i v i a n e
F o r r e s t e r a f a i t e x c e p t i o n a v e c s o n H o r r e u r écono- mique, e n 1998 . C e r t e s , le s u c c è s d e c e l ivre p r o u v e q u e sa t h è s e p e s s i m i s t e a l l a i t a u - d e v a n t d e s a n - go isses p r o f o n d e s d o n t s o u f f r e l a s o c i é t é e u r o p é e n n e . M a l h e u r e u s e m e n t , l a p a u v r e t é e t l ' i n f a n t i l i s m e d e l ' a r g u m e n t a t i o n , u n a r c h é o - m a r x i s m e t e i n t é d ' u t o p i e é c o l o g i q u e , t é m o i g n e n t d ' u n e m é c o n n a i s s a n c e sur- p r e n a n t e d e s r é a l i t é s é c o n o m i q u e s e t i n t e r n a t i o n a l e s , e t d ' u n e m a u v a i s e fo i c o n f o n d a n t e . E n c e l a e l l e a r id i -
cu l i s é l ' e s p è c e f é m i n i n e , c o m m e e n s o n t e m p s l a m a l h e u r e u s e E d i t h C r e s s o n , P r e m i è r e m i n i s t r e d e
q u e l q u e s m o i s , e n a f f i r m a n t e n t r e a u t r e s : « L a B o u r s e , j ' e n ai r i e n à c i r e r . » Ma i s la ca isse d e r é s o - n a n c e d e s m é d i a s s ' e s t d é c l e n c h é e , t r o p c o n t e n t e d e p o u v o i r a s s a s s i n e r le s e x e f a i b l e e n e n c e n s a n t l ' œ u v r e d é c a l é e d ' u n e f e m m e .
Les questions idéologiques ou économiques qui font battre le cœur de leurs collègues masculins restent interdites au deuxième sexe. Le témoignage de Geneviève Fraisse, philosophe, députée européenne, est éloquent : « Une femme qui écrit est qualifiée d' universitaire ou de chercheuse. Jamais d'intellectuelle *. » Comme elle n'analyse pas les intellectuels patentés, elle restera exclue de leurs chroniques. A cet égard, le couple Sartre-Beauvoir demeure exemplaire : lui attei- gnait l'universel, elle menait le combat féministe. Comme aujourd'hui les époux Badinter. Le système des éditoriaux croisés ne fonctionne donc pas pour ces femmes et peu osent s'aventurer dans le monde clos des intellectuels masculins.
L E POUVOIR EXÉCUTIF DANS LES MONDES ADMINISTRATIF
ET ÉCONOMIQUE
En principe, l'Administration française devrait res- pecter, plus que tout autre employeur, la loi de 1983 sur « l'égalité professionnelle entre hommes et femmes » qui impose « l'égalité des chances » dans le droit au travail. Mais rien de tel. Plus une situation comporte de pouvoir et moins on y trouve de femmes. Plus elle implique de sujétion, et moins on y trouve d'hommes. Par exemple, le CNRS abrite 15 % de directrices de recherche contre 36 % de chargées de recherche; l'Université française 13 % de professeurs femmes contre 35 % de maîtres de conférence du même sexe. Nous appellerons à la barre un témoin qualifié, Anne-Marie Colmou, maître de requête au Conseil d'État et auteur d'un rapport sur la ques-
* Dans Deux femmes au royaume des hommes, Roselyne Bachelot et Geneviève Fraisse, Hachette, 1999.
tion de l'inégalité des chances des fonctionnaires femmes. Témoin : Mme Anne-Marie Colmou. - On constate, en effet, que les principales positions de pouvoir dans l'Administration française restent toujours tenues par des hommes. Parmi les exemples les plus illustra- tifs en 1999, soit seize années après la loi, je citerai :
- 5 préfètes sur 116; - 19 directrices d'administration centrale sur 147 ; - 3 trésorières payeur général sur 103 du sexe
opposé ; - 12 % des postes des grands corps de l'Administra-
tion : Conseil d'État, Cour des comptes et Inspection des finances, reviennent au beau sexe.
Moins de 8 % des femmes sorties de l'ENA occupent des fonctions d'encadrement, contre plus de 92 % de leurs collègues masculins. De rapport en rapport sur la question, la situation ne progresse guère, seules quelques femmes alibi accédant aux situations de pouvoir *. Maître Béatrice Pinczon. - La position des femmes se révèle comparable, et plus paradoxale encore, dans ces administrations particulières qui constituent l'État providence européen, appelé en France la sécurité sociale : les caisses de Sécurité sociale, les hôpitaux et les maisons de retraite médicalisées, et aussi les écoles. Sur tout notre continent, leur organisation reproduit en effet les structures et les relations de domination ancestrales de la famille traditionnelle. D'importantes études attiraient l'attention sur cette domination en Suède depuis des années. D'abord, les activités de l'État providence se situent dans le pro- longement de celles de la sphère privée : s'occuper des enfants dans les crèches, soigner les malades
* Résumé tiré du rapport Colmou, 1999.
dans les hôpitaux, soulager les vieillards dans les mai- sons de retraite. D'anciennes occupations familiales sont aujourd'hui gérées par l'État ou par les parte- naires sociaux. Mais les hommes y exercent toujours les fonctions d'autorité : médecins chefs de service dirigeant des infirmières, directeurs d'école ayant sous leur autorité des institutrices. Enfin, ils se réservent la gestion des équipements prestigieux ou modernes : partenaires sociaux masculins organisant l'informatisation de la Sécurité sociale qui trans- forme le travail des femmes gérant les feuilles de maladie en papier. Cet État providence se compose souvent d'isolats professionnels, organisés comme de quasi-familles et conservant une répartition ances- trale des pouvoirs, où subsiste fréquemment une atti- tude paternaliste du chef vis-à-vis de son harem. La médecine hospitalière et les organismes de sécurité sociale en fournissent les plus classiques exemples et nourrissent de nombreuses analyses de cette situa- tion paradoxale.
Évoquons enfin le pouvoir exécutif dans le secteur privé. Rien ne change au niveau des trois fonctions exécutives dans les grandes entreprises : président de la société et du conseil d'administration, vice- président, directeur général. Aucune femme ne pré- side l'une des cinquante premières entreprises fran- çaises ni son conseil d'administration, et les deux cents premières d'entre elles comptent moins de 80 femmes parmi leurs 1 000 administrateurs, dont plusieurs le sont comme membre de la famille action- naire principal. Enfin, un nombre infime d'entre elles appartient à plusieurs de ces conseils, alors que cette appartenance multiple, valorisante, est courante chez les hommes.
L'Amérique, toujours en avance sur l'Europe en matière capitaliste, nous rend encore plus inquiètes.
technicité, parce qu'elles se trouvent bloquées pen- dant six années courtes mais décisives par des bébés de moins de trois ans, constitue un gâchis pour elles comme pour l'Europe qui manque cruellement de jeunes talents.
La nouvelle économie tertiaire, celle du savoir et de la communication, permet de travailler à temps partiel ou à domicile. Les services financiers dans lesquels les femmes se révèlent performantes se développent par- tout. Ces arguments avancés par les experts nous ont convaincus de l'intérêt de faire davantage participer le sexe médiateur. Nous rendrons ainsi nos économies plus dynamiques et la croissance en Europe s'accélé- rera. Nous souhaitons qu'un effort décisif soit entre- pris en faveur des études scientifiques des femmes et de leur orientation vers la recherche. Ce qui favorise- rait l'égalité des chances qu'elles revendiquent et qui serait compatible avec leur vie familiale.
Nous demandons au jury de favoriser leur travail à mi-temps, au moins pendant la période où les enfants sont jeunes, selon le modèle hollandais ou nordique. Nous le demandons au nom des jeunes hommes qui, très légitimement, ne veulent pas compromettre leur propre carrière en renonçant eux-mêmes à leurs propres ambitions. Les hommes sont prêts à négocier un nouveau contrat entre les sexes, à condition qu'il s'agisse d'un contrat raisonnable !
Votre jury doit comprendre en effet que le sexe fort, plus présent dans les secteurs d'activité exposés à la concurrence internationale, supporte seul la pression de la mondialisation et les contraintes de la compétiti- vité : ce sont les plans de licenciements massifs, les compressions de salaires, la présence accrue à l'étran- ger. A cet égard, l'égalité entre les genres ne saurait prévaloir.
La théorie des deux sphères s'applique toujours quand on la transpose, comme celle de la lutte de classes, au niveau international. Vous savez bien que la mobilité internationale reste réservée aux hommes. Aucune femme ne peut subir cette contrainte et élever des enfants, sauf à renoncer à toute vie familiale. Or, l'Europe se développe ainsi et la pression s'accentue. Faire face à cette situation demande parfois une force physique exceptionnelle et une liberté d'esprit abso- lue. Songez aux qualités requises pour négocier les contrats internationaux, songez à la vie des jeunes hommes dans l'audit et dans la finance, dans les chan- tiers de grands travaux et dans le négoce inter- national... Tous les experts vous l'ont dit. L'infériorité des femmes en ces domaines est éclatante. Votre jury ne saurait donc se baser sur un strict principe d'égalité devant le droit au travail ou à l'accès au pouvoir. Il faut composer et accepter la réalité économique comme elle se présente.
Les femmes trouveront leur place dans leur rôle de sexe médiateur. L'État providence européen les confortera dans cette orientation et les protégera en quelque sorte.
Les Européennes doivent aujourd'hui choisir : la libération à l'américaine, qui les mettrait en concur- rence directe avec les hommes sur le marché du tra- vail. Ou une réorganisation profonde de la société qui se traduirait par un rééquilibrage des prestations allouées aux différentes générations. Maître Louis Barbemol. - L'égalité et le pacifisme sont inhérents à la démocratie. Cependant, si les témoi- gnages des jours passés ont montré comment la loi protège les femmes et justifie qu'elles revendiquent l'égalité dans les faits, les hommes les plus défavori- sés deviennent les grands oubliés des démocraties
modernes. Le progrès technique, en effet, libère les femmes et dévirilise les hommes ! Ainsi évolue l'écono- mie mondialisée où les techniques de production modernes excluent peu à peu les hommes non quali- fiés. Au contraire, la modernité a facilité la libération de la femme. La contraception et les laits industriels leur évitent les grossesses multiples et l'allaitement obligé. Les progrès de la médecine infantile et de l'âge adulte les libèrent de l'angoisse et des soins, et leur permettent de vivre six à huit années de plus que les hommes. Les appareils électroménagers et demain la « domotique », c'est-à-dire l'informatique du domicile, soulageront toujours plus le devoir domestique. En remplaçant la force physique dans les processus de production, les machines font des femmes les concur- rentes des hommes vis-à-vis des employeurs qui exigent de plus en plus de travail qualifié. Elles contribuent donc à réduire la demande de travail masculin. Tous les témoignages concordent sur ces points. Ces femmes se précipitent sur les nouveaux emplois quali- fiés en acceptant les conditions de travail dévalorisées offertes par les entreprises. En France, neuf emplois nouveaux sur dix sont à durée déterminée. Enfin, la société de services valorise le travail des femmes, alors que la société industrielle recherchait surtout celui des hommes.
Que faire dès lors des jeunes garçons non qualifiés? La société n'en a plus besoin. Même les filles n'en veulent plus ! Les démocraties se féminisent. Le seul recours de ces jeunes garçons pour exprimer leur viri- lité devient la violence, la marginalité et la rupture avec l'État de droit. L'émancipation des femmes les prive de tout projet familial et les rejette vers leurs frères de désespoir, au sein de bandes s'adonnant à la rixe et au commerce de la drogue. Il faut se montrer
dur pour être un homme. Tout le complexe industriel médiatique diffuse cette image de l'homme menaçant, interdit de sourire, l'homme viril hérité de l'époque de la culture assistée du cheval ou des aciéries du XIX siècle.
Votre jury doit donc condamner les femmes pour avoir ainsi contribué à exclure et à abandonner les hommes peu qualifiés et avoir pris leur place sur le marché du travail en Europe. Soyez-en sûrs, les hommes européens aussi aspirent au romantisme et à la douceur de vivre. Mais certaines femmes libérées le leur interdisent!
Le juge donne alors la parole aux avocates des femmes. Dans l'ordre Maître Bettie Radicale, Maître Virginie Loup et Maître Béatrice Pinczon.
Plaidoiries des avocates des femmes
Maître Bettie Radicale. - Trente ans après les derniers combats féministes, il doit vous apparaître bien au contraire que la paix entre les sexes a profité aux hommes, qu'ils en ont tiré parti de manière éhontée pour conforter leurs propres positions et pour impo- ser leur vision de l'Europe : une Union sans véritable démocratie et sans transparence, une Union sans capa- cité de changement, dominée par le grand capitalisme qui ignore le travail des femmes ou les exploite sans vergogne.
En effet, la situation des femmes se détériore depuis le début des années 1990, par suite de la crise écono- mique : le taux de chômage des femmes, toujours supérieur à celui des hommes, croît, et les emplois
féminins deviennent de plus en plus précaires ou à mi- temps. L'écart de salaire ne se comble pas et le ghetto des cols roses se renforce. Au cœur de l'injustice, on trouve ce temps non partagé, volé aux femmes par les hommes. Dans la vie privée, soyons directes : à nous autres les femmes la vaisselle, à vous le sport! L'influence dominante de l'économie américaine et de la culture anglo-saxonne sur l'Europe favorise la pornographie, le harcèlement sexuel et le viol de la conscience qui renforcent et légitiment le pouvoir masculin fondé sur la force et sur l'exploitation.
Femmes européennes, déterrez la hache de guerre inutilisée depuis trente années pour vous battre à nouveau. Vous avez raison d'exprimer votre colère et votre révolte et de demander la condamnation des hommes qui refusent de participer à la vie domes- tique. Vous avez raison d'exiger un salaire de la maternité dans les pays qui sont en retard à cet égard comme le Royaume-Uni ou les pays méditerranéens. Mais ce salaire doit être différent des allocations fami- liales à l'allemande qui enferment la mère dans la sphère privée. Vous avez raison d'exiger l'imposition fiscale séparée des concubins et des époux pour faire accéder le travail des femmes à l'égalité fiscale. Vous avez raison, enfin, de réclamer des droits égaux pour les couples homosexuels, y compris celui d'élever des enfants.
Votre jury doit condamner les hommes, détenteurs de tous les pouvoirs, donc source de tous les maux. Aujourd'hui nous assistons au retour du bâton : double travail pour les femmes et demi-paie ! Valorisa- tion de la femme objet et de la femme virtuose qui concilie en silence travail domestique et emploi exté- rieur pour le bonheur de son macho. Salaires toujours discriminatoires. Plafond de verre toujours solide.
Exclusion des femmes des métiers de la haute finance et de la politique. Le système capitaliste perpétue sa vision sexiste des femmes : violences à la télévision assi- milées à la masculinité, sexualité utilisée comme ar- gument publicitaire, contrôle des médias par le complexe politico-capitaliste, presse féminine ou pages féminines de la presse grand public dominées par les annonceurs porteurs d'un consumérisme pri- maire contraire au principe d'égalité des sexes.
Voilà pourquoi le rôle des femmes dans la sphère privée reste ignoré par le monde politique et écono- mique, puisqu'il échappe en grande partie au marché que conforte le processus européen. Votre jury condamnera ces pratiques antidémocratiques, car elles sont contraires aux droits des femmes, et contraires en même temps aux principes de la concurrence et de la transparence dans le marché unique. Maître Virginie Loup. - La majorité des femmes modernes ne demandent pas une condamnation géné- rale des hommes et ne l'obtiendraient pas de votre jury. La situation a bien changé depuis l'année 1869 où l'économiste et féministe John Stuart Mill ironisait, dans The Subjection of Women : il pensait avoir plus de peine à trouver un tribunal auquel prouver que le concept d'inégalité des sexes est sans fondement, qu'à obtenir un jugement favorable une fois le tribunal constitué ! Aujourd'hui, votre jury nous écoute avec un intérêt qui n'a d'égal que sa surprise. La majorité des femmes modernes, sûres d'elles-mêmes, se montrent matérialistes et pragmatiques. Elles sont débarrassées des préjugés ancestraux. Foin des polémiques ! L'éga- lité des droits nous semble aller de soi, nous sommes libérées et nous assumons notre nouveau rôle. Comme nous assumons notre époque et l'égalité sociale et intellectuelle avec les hommes que nous avons
conquise. Peut-être sommes-nous restées vulnérables, mais nous ne sommes plus faibles. Nous exigeons seu- lement la mise en pratique des droits acquis. Nous refusons l'abstraction théorique et nous revendiquons une meilleure vie quotidienne.
Il faut définitivement régler le fameux conflit entre enfant et travail par la négociation ! Une large majo- rité des Européennes aiment les hommes. Elles choi- sissent d'avoir des enfants et elles veulent vivre en bonne intelligence avec leurs compagnons. Encore faut-il décider d'en prendre les moyens. Elles savent qu'on ne changera pas les genres : personne n'assas- sine mère nature, mère histoire ou mère psychologie !
Les débats des jours passés ont montré que le conflit entre enfant et travail tient au dilemme des jeunes femmes et à la contrainte de temps, plus qu'aux moyens financiers mis en œuvre. Qu'une politique d'égalité sera plus une politique féministe qu'une poli- tique dépensière. Les prestations familiales ne suf- fisent plus ! Le combat doit se déplacer de l'État providence au milieu de travail, aux entreprises elles- mêmes. Il portera sur le temps de travail (par exemple le temps plein ou partiel, pour l'un ou l'autre des parents, le temps partiel pour les deux ?) ou sur les aménagements permettant aux femmes d'accéder aux situations de cadre et de pouvoir. Sur le partage des tâches familiales enfin. L'égalité des droits exige surtout de desserrer la contrainte de temps.
Nous ne demanderons donc pas une condamnation générale des hommes. Certes, d'un commun égoïsme, ils maintiennent l'inégalité de fait. Mais les féministes elles-mêmes, à part dans le nord de l'Europe, restent elles aussi en retard d'un combat et ne les ont guère poussés à s'engager dans une stratégie moderne. Elles parlent rarement du temps de travail et du choix entre
enfant et carrière. Le progrès viendra en effet d'une meilleure organisation du travail décidée avec les hommes, et pas contre eux.
Comme toujours, Dieu est dans les détails. Le grand problème à régler ne concerne plus le choix entre l'universalisme ou le communautarisme. Ce sont les questions de garde d'enfants, les congés de maternité, la réintégration au travail après une naissance, l'orien- tation scolaire des filles, le partage du temps... Les femmes modernes exigent que les hommes le comprennent et qu'ils mettent en œuvre une politique féministe et familiale à la fois. Elles veulent dissocier la question féminine de la question familiale. Rendons la société plus mixte : plus de jeunes garçons dans les maternelles pour y apprendre le respect de l'autre et le sens de l'avenir, et plus de jeunes femmes dans les états-majors des entreprises pour y apprendre le réa- lisme économique. Le sexe médiateur est prêt à négo- cier un nouveau contrat avec les hommes. Encore faut-il qu'ils acceptent de s'asseoir à la table des négo- ciations sans sarcasmes et sans minimiser l'enjeu. Maître Béatrice Pinczon. - L'Europe impose le respect des principes démocratiques, le marché, enfin la liberté décentralisatrice. Trois revendications des femmes en découlent.
1. Elles sollicitent qu'on achève le Sacre du citoyen, selon l'expression de Pierre Rosanvallon, en élargis- sant enfin le corps électoral à l'ensemble réel des citoyens. Au XIX siècle, une première étape a conduit au suffrage « universel masculin ». En France, en 1848. Une seconde étape a intégré les femmes dans le souve- rain, entre 1920 et 1944 selon les pays. Les intérêts des citoyens majeurs peuvent s'exprimer dorénavant plei- nement. Restent exclus de toute possibilité d'expres- sion les intérêts des mineurs. Une troisième étape doit
donc permettre aux intérêts des générations futures de s'exprimer. Comme le vote des femmes a modifié l'attitude du monde politique et a permis d'améliorer partout la condition féminine, le vote par personne interposée des enfants focaliserait l'attention sur l'intérêt des familles et sur la démographie. On pour- rait étendre le concept politique saint-simonien, l'Etre social, à la famille. Le corps électoral incomplet et vieillissant de l'Europe serait ainsi élargi et rééquilibré. Entendez-nous bien : il ne s'agit pas de faire voter des mineurs, mais de donner à la famille un poids électo- ral correspondant à sa réalité.
Le sexe médiateur sent monter, après la lutte de classes du XIX siècle, après les combats de libération des femmes au XX une sourde opposition entre les générations au XXI siècle, et veut éviter ce nouvel affrontement. Vous sentez tous cette révolte de la jeu- nesse. Qu'elle se manifeste par la violence contre ces profs qui négligent de lui donner une formation professionnelle ou civique, par le chômage et par le suicide, si élevés en France, par les grossesses prématu- rées ou par la fuite vers la drogue et l'alcoolisme, c'est le retour à des mœurs barbares, à tout ce dont les trente glorieuses avaient fait miroiter la disparition.
Comment une Europe riche, obnubilée par ses grosses retraites et sa petite santé mais indifférente au chômage de sa jeunesse éviterait-elle demain une guerre des générations? Quelles valeurs lui enseigner? Quel projet de société lui proposer? Comment lui évi- ter le diktat de conformisme imposé par l'industrie : blouson Chevignon, jean Levi's et chemise Gap? Quand la guerre ne redistribue pas les rôles tous les vingt ou trente ans et quand la liberté d'entreprendre ne libère pas les volontés créatrices, comment rompre avec la sclérose sociale ? Comment faire accéder les
jeunes au pouvoir d'expression sans susciter la révolte ?
Le sexe médiateur procrée et se sent garant des rap- ports entre les générations. Or, les auditions des jours précédents ont démontré qu'en ce début de siècle, la balance électorale et politique penche trop loin en faveur des plus âgés. Le sexe médiateur exige aujourd'hui que les droits des générations futures figurent dans les principes fondateurs en Europe et que les mères, qui procréent, et les pères s'ils le sou- haitent, puissent peser justement pour faire respecter ces droits en même temps que les leurs. Nous rappe- lons au jury l'admirable article de la Déclaration des Droits de l'homme française de 1793 : « Une généra- tion ne peut assujettir à ses lois les générations futures. » A l'époque, les radicaux l'interprétaient en sens opposé : nul ne peut décider aujourd'hui en fonc- tion de l'avenir. Il s'appliquerait bien à la situation actuelle dans une nouvelle lecture.
Mais comment procéder? Comme l'avait déjà sug- géré le grand démographe et économiste français Alfred Sauvy dans les années 1945, en donnant à leurs parents un bulletin de vote pour les enfants mineurs dont ils ont la charge et dont ils sont juridiquement responsables. A défaut d'entente entre les parents, celui des deux qui élève effectivement l'enfant exerce- rait ce droit.
L'exemple de la France illustre à souhait l'effet d'un tel élargissement : une modification radicale de l'équi- libre du corps électoral au profit des familles, des actifs et des enfants, et au détriment des inactifs et des plus âgés. Le corps électoral potentiel, composé aujourd'hui des Français de plus de 18 ans, aug- menterait de 12 millions de mineurs, passant ainsi de 42 à 54 millions. Le groupe des familles composé des
hommes et des femmes de 18 à 40 ans et des mineurs atteindrait 29 millions d'électeurs potentiels, c'est- à-dire 53 % du nouveau corps électoral. Les plus de 48 ans perdraient donc la majorité dans les urnes. Une autre lecture de cette transformation, plus écono- mique, consiste à faire remarquer que les actifs, 22 mil- lions de travailleurs, ayant les 12 millions d'enfants à leur charge, disposeraient du droit d'exprimer leurs intérêts et ceux des générations futures, en particulier leur droit au travail et leur droit à ne pas subir un pré- lèvement prohibitif pour financer les retraites et les revenus d'inactivité des 20 millions d'inactifs (11 mil- lions de retraités, 6 millions d'inactifs, 3 millions de chômeurs).
La démocratie exigerait aussi que les instances élues des nations composant l'Europe comprennent au moins un tiers de femmes, comme il a été rappelé lors de la première audience. Cet objectif devrait figurer au rang des critères de respect des principes démocra- tiques au sein de l'Union. Chaque Etat conservant la responsabilité du choix des moyens à mettre en œuvre pour l'atteindre mais se sachant stigmatisé par les autres comme non démocratique en cas d'échec.
Les femmes demandent donc à la cour d'affirmer solennellement ces deux exigences de la démocratie : l'élargissement du corps électoral aux mineurs par l'intermédiaire de leurs parents et une juste participa- tion des femmes aux instances élues. Elles demandent de condamner les hommes qui s'y opposeraient.
2. Dans une économie de marché, le respect du principe d'égalité des chances entre les genres exige que la collectivité supporte les coûts sociaux de l'enfant. Cette condition est nécessaire au respect de l'égalité des sexes devant le droit au travail et pour une juste rémunération. Nous demandons à la cour
d'instaurer un « droit des enfants en bas âge à être gar- dés », à la maison ou dans des crèches, pendant le temps de travail de leur mère, et d'accorder en la matière une priorité aux femmes jouant un rôle actif dans la démocratie libérale : les créatrices ou chefs d'entreprise et les femmes élues ou encore engagées durablement en politique. Ce droit pourrait se maté- rialiser par des « chèques emploi familiaux » donnant accès à des services de garde gratuits ou subvention- nés. Cette formule créerait des emplois et libérerait le temps des mères souhaitant travailler.
Comment financer? En partie en redéployant cer- taines prestations familiales classiques inadaptées. En partie aussi en mobilisant le temps libre en excès des jeunes retraités, des inactifs, des chômeurs et des jeunes. Ce temps pourrait constituer une forme de cotisation pour leur retraite en particulier.
Les femmes exigent aussi que le monde politique réorganise les temps de la vie : qu'on allonge la durée de la vie active (retraites à temps partiel entre 55 et 65 ou 70 ans, insertion plus précoce des jeunes dans les entreprises) et qu'on diminue le temps de travail des parents au cours de cette vie active. Elles souhaitent que des locaux soient réservés aux enfants (crèches et aires de jeux) dans les immeubles collectifs et que le principe des crèches d'entreprises soit lié à la liberté d'entreprendre. Les promoteurs devant prévoir des locaux pour enfants avec les garages et les employeurs des places de crèche pour leur personnel, masculin comme féminin.
Les femmes désirent toujours avoir des enfants. Encore faut-il le leur permettre. Les hommes restent tournés vers le passé. Obnubilés par les horreurs du siècle. Hantés par les drames provoqués par le commu- nisme et le nazisme, ils ferment encore les yeux sur le
présent. Combien de morts pour tous ces discours masculins enflammés : 8 millions de morts et 20 mil- lions de blessés en 1914-18, 20 millions de tués en Europe en 1939-45, 6 dans les camps nazis, 20 (?) dans les mouroirs staliniens ? On a tant demandé aux femmes de faire de la chair à canon ! Et avec quelle constance l'ont-elles fabriquée ! Si bien qu'aujour- d'hui les hommes n'osent plus parler natalité de peur de faire revenir devant elles les fantômes de Hitler, de Staline et de Mussolini !
Avoir plus d'enfants pour quoi faire ? De futurs chô- meurs? leur rétorque alors le sexe médiateur. Les grandes féministes furent toutes pacifistes. Écartelées qu'elles étaient entre le nationalisme qui déclencha trois guerres fratricides entre Européens, et l'utopie révolutionnaire qui fit disparaître la liberté, isola les Européens de l'Est pour en diriger une grande partie vers la Sibérie et provoqua une guerre froide de qua- rante-cinq années. Aujourd'hui, dans une Europe pacifiée et rose, débarrassée des conflits idéologiques, les femmes veulent parler enfin de la vie : des enfants, du travail, des relations de voisinage. Pourquoi avoir des enfants, comment leur éviter le chômage et œuvrer pour la croissance en même temps? demandent-elles. Quels fardeaux partager avec les hommes et jusqu'où ? Les femmes sont par nature plus tournées vers l'avenir et plus optimistes. Les hommes qui refuseraient de s'engager à négocier un nouveau contrat entre les sexes sur notre continent pour le prochain siècle mériteraient la condamnation du jury.
3. L'Europe respecte enfin le principe de subsidia- rité, qui se traduira par une plus grande décentra- lisation. La subsidiarité impose que le décideur se situe aussi près que possible de la base. Déjà cette
dynamique, appuyée par les fonds européens, a favo- risé les petits pays - la Scandinavie comme l'Irlande - ou les grandes régions - la Catalogne, la Lombardie ou la Bretagne. On observe plus de croissance et de développement - au Portugal par exemple -, moins de chômage - autour de 5 % dans ces zones contre 10 % en Europe -, un meilleur dialogue social et une démo- cratie plus directe - aux Pays-Bas et en Suède - dans ces petits pays ou ces grandes régions. Les femmes peuvent s'intégrer plus vite dans ces zones où la démo- cratie directe semble plus accessible. On y reste plus proche des préoccupations de la vie courante - exemple le Tempo della città -, les préoccupations de grandeur et de politique à des fins personnelles occupent moins la vie politique, l'ouverture sur l'exté- rieur rend plus dynamique, plus réaliste, moins idéolo- gique. C'est à ce niveau que peuvent se négocier l'organisation du temps de travail, des transports, des institutions de garde d'enfants, et leur coordination. A ce niveau également que se matérialise l'État pro- vidence. Ces questions motiveront les jeunes des deux sexes, et les femmes peuvent y jouer et y jouent déjà parfois un rôle majeur. Il appartiendra à votre jury de choisir le niveau de pression à exercer sur le monde politique et sur les instance européennes, masculines, pour généraliser cette perspective.
La légitimité des femmes à revendiquer en tant que minorité défavorisée s'émousse. La stratégie de défense des communautés en détresse n'aboutit guère qu'à la marginalisation des mouvements féminins. Leur légitimité en tant qu'acteur majeur des démocra- ties en paix éclate au contraire au grand jour. Elles peuvent revendiquer l'égalité devant le droit au travail au nom de la croissance et du bien-être. Le partage des tâches avec l'autre sexe au nom de la nécessaire
universalité des démocraties. Enfin la reconnaissance des intérêts propres des générations futures au nom de la collectivité. En cela, le sexe médiateur est fort et pourrait contribuer à combler le fossé sans cesse gran- dissant entre le monde politique et les citoyens dans les grands pays de l'Union, à résorber le chômage et à stimuler la croissance.
Les Européennes désirent travailler, mais elles ex- priment leurs revendications en ordre dispersé et souffrent d'échouer faute de stratégie commune. Cer- taines refusent d'avoir des enfants, votant avec leur utérus contre l'indifférence du monde politique et masculin à l'égard de la famille. D'autres renoncent à travailler et gaspillent leurs aptitudes et leurs diplômes, limitant ainsi la croissance et le niveau de vie de tous.
Féministes d'Europe, réveillez-vous ! Aidez les partis politiques à poser les pieds sur terre et à répondre aux aspirations des jeunes et des familles. L'Europe doit mesurer les avantages de l'activité des femmes pour la création d'emplois et la cohésion sociale et, a contrario, les risques à long terme de la baisse de la fécondité. Les jeunes délaissent le matérialisme pur pour des aspirations hédonistes et font preuve d'une forte exi- gence de qualité de vie et de réalisation de soi. Tant les hommes que les femmes. Et la famille en fait partie. Féministes, aidez les partis politiques à échapper à leur schizophrénie pour répondre à ces attentes !
Le féminisme universaliste, fondé sur l'égalité des sexes, dans la mesure où il nie la féminité, noie les aspirations des femmes dans la politique générale, et il a toujours avantagé les hommes. Il s'est achevé dans la première moitié du XX siècle avec l'égalité acquise des droits entre les sexes. Le féminisme différentiel, fondé sur la différence des genres, démontre avec justesse
que refuser la différence, c'est accepter l'infériorité. Mais il reste un combat de minorité, s'appuyant sur les luttes des communautés ethniques ou sexuelles. En tant que tel, il s'enferme dans la contradiction de sa stratégie : au nom de quoi une majorité de l'électorat ayant acquis plus de la moitié des bulletins de vote revendiquerait-elle d'un oppresseur qu'il renonce à sa position dominante si cette majorité n'a ni la conscience de son oppression ni la volonté de s'expri- mer en tant que telle ?
Nous sommes entrés dans l'ère de l'après-fémi- nisme. Le problème des rapports entre les sexes (les enfants et la famille, le travail dans la sphère privée, le partage de l'action et de la construction de l'histoire) doit se régler par des négociations entre les deux sexes car il les concerne tous les deux. Les femmes pour- raient aider les hommes à sortir du divorce entre le discours politique, devenu de plus en plus écono- mique et international, et les attentes des citoyens, centrées sur la vie de famille et de proximité. Elles pro- posent d'enrichir les approches économiques de démographie, d'améliorer la qualité de la vie et de rendre aux temps non rémunérés leurs vraies valeurs. Féministes d'Europe, encore une fois, réveillez-vous, militez donc pour votre cause, constituez des partis, exprimez-vous, exigez ! Ce n'est pas pour vous seules, mais au nom de la société entière, je suis sûre que les hommes, jeunes et vieux, animés par un vrai civisme, se rangeraient à vos côtés dans ce combat auquel votre jury va donner, dans une décision historique décisive, du vrai sens.
Avec cette intervention s 'achèvent les plaidoiries et la der- nière phase du procès.
SEPTIÈME JOUR : DÉLIBÉRÉ ET JUGEMENT
Lectrice, lecteur, vous appartenez au jury. Ce livre est constitué par vos notes prises au cours des audiences. Il vous appartient maintenant de juger les faits, de décider d'éven- tuelles culpabilités dans certains des chefs d'accusation ou de faire des propositions constructives. Pensez à voter en votre âme et conscience !
Couverture
Premier chef d’accusation : la question du pouvoir
LE POUVOIR POLITIQUE
LE POUVOIR INTELLECTUEL
Plaidoiries des avocates des femmes
SEPTIÈME JOUR : DÉLIBÉRÉ ET JUGEMENT
Table des matières