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  • Le Sacr dans la vie quotidienne

  • michel leiris

    Le Sacr dans la vie quotidienne

    Suivi de

    notes pour

    le sacr dans la vie quotidienne

    ou l homme sans honneur

    Prsentation et notes de

    denis hollier

    Prface de

    lionel menasch

    ditions allia

    16, rue charlemagne, paris iv e

    2016

  • La prsente confrence a t prononce le 8 janvier 1938 Paris dans le cadre du Collge de sociologie. Le texte en est paru pour la premire fois dans le dossier Pour un Collge de sociologie, publi par La Nouvelle Revue franaise le 1er juillet 1938. Les Notes pour Le Sacr dans la vie quotidienne ou LHomme sans honneur ont paru pour la premire fois sous le titre LHomme sans honneur. Notes pour Le Sacr dans la vie quotidienne dans une dition tablie par Jean Jamin aux ditions Jean-Michel Place Paris, en 1994. La prsente dition sappuie sur le volume suivant : Michel Leiris, La Rgle du jeu, dition publie sous la direction de Denis Hollier avec la collaboration de Nathalie Barberger, Jean Jamin, Catherine Maubon, Pierre Vilar et Louis Yvert, Paris, Gallimard, Bibliothque de La Pliade, 2003. ditions Gallimard, 2003. ditions Allia, Paris, 2016, pour la prsente dition.

  • prface

    tout dire, si tant est que lun des buts les plus sacrs

    quun homme puisse se proposer soit dacqurir de soi une

    connaissance aussi profonde et intense que possible, peut

    sentendre quantitativement : ne rien omettre ; et qualitati-

    vement : ne rien occulter. Dans une telle optique, lcriture

    et la vie se confondent comme rarement, surtout quand

    lacte dcrire engage son auteur franchir successivement

    des points de non retour comparables des descentes dans

    larne. Ce qui est dit ne peut tre ni repris ni modifi.

    Pour en maintenir lenjeu, il faut alors se risquer plus

    avant, ou trouver des voies nouvelles et les explorer.

    Lanne 1938 est un moment charnire dans lvolution

    du projet autobiographique de Michel Leiris. En tmoi-

    gnent les ttonnements et les fulgurances de LHomme

    sans honneur, encore influencs par certain passage des

    Marginalia dEdgar Poe et par la rponse que Baudelaire

    y avait apporte dans Mon cur mis nu. Malgr leur

    inachvement, ces fragments en vue dun livre qui ne

    vit jamais le jour se rvlent aprs coup dune fcondit

    remarquable, puisquils contiennent ltat embryon-

    naire un grand nombre de passages que Leiris utilisera,

    en les dveloppant, dans son uvre ultrieur. De mme,

    la confrence sur Le Sacr dans la vie quotidienne, pro-

    nonce au mois de janvier 1938, se prsente la fois

    comme une extension de Lge dHomme et comme une

  • le sacr dans la vie quotidienne8

    premire bauche du tournant linguistique opr par

    Leiris dans La Rgle du jeu. Mais arrtons-nous dabord

    sur ce titre qui fait conjointement rfrence Mauss et

    Durkheim, aussi bien qu la Psychopathologie de la vie

    quotidienne de Freud.

    La confrence de Michel Leiris est la lisire de

    la psychanalyse et de lethnologie, deux disciplines parti-

    culirement chres aux membres du Collge de sociologie,

    dont elle sinspire bien des gards sans toutefois sy

    rsoudre. Car Leiris en djoue volontairement les codes,

    quitte dcevoir les tenants dune certaine orthodoxie en

    la matire. En effet, ds les premires lignes, on apprend

    quil ne sera pas question du sacr au sens courant du

    terme empreinte de labsolu divin, nourriture spirituelle

    du croyant, oprateur de la communion religieuse ni de

    chercher dfinir un concept, une catgorie abstraite et

    universelle, mais dexposer publiquement son sacr, soit ce

    qui dordinaire exclut tout partage et demeure circonscrit

    la sphre la plus intime du sujet. Un sacr sans commu-

    naut, voil un premier paradoxe.

    Un second paradoxe tient au fait que la notion de sacr

    soit ici confronte ce quil y a de plus profane juste-

    ment : la vie quotidienne. Or, lintention de Leiris nest

    aucunement de parler de la vie quotidienne en gnral

    et en thorie, de lapprhender du dehors comme si lacte

    dobser vation pouvait nous en abstraire. Au contraire,

    Leiris va laborder dune faon dlibrment personnelle,

    empirique et slective, en cherchant ses traces dans des

  • 9prface

    faits trs humbles qui, sans exception, se rapportent des

    souvenirs denfance, doublement anachroniques, puisquils

    sont antrieurs aux bouleversements de la Grande Guerre.

    Loin de se dpartir du mode dinvestigation rflexif auquel

    on reconnat lautobiographie, lauteur de LAfrique fantme

    entreprend donc une nouvelle fois de se dcrire simul-

    tanment comme sujet et comme objet de lobservation

    ethnographique. Ce qui revient subvertir lethnographie

    en passant par lintriorit de lethnographe, ou plutt de

    lauto-ethnographe.

    Dsigner son enfance comme la matrice dun sacr

    primitif, que lon pourrait dire ltat sauvage, nest pas

    sans faire cho certains enseignements de la psychana-

    lyse. Lauteur de Totem et Tabou, pour qui les religions sont

    des nvroses publiques au mme titre que les nvroses

    obsessionnelles sont des religions prives, navait dailleurs

    pas manqu dinsister sur lambivalence, entre dsir et

    rpulsion, qui se trouve au cur mme du sacr. Pourtant,

    bien qu lire entre les lignes il ne cesse jamais dtre ques-

    tion des zones troubles de la sexualit, de linterdit et des

    rapports familiaux qui ont particip la dfinition de son

    sacr, Leiris se garde bien de toute interprtation psycha-

    nalytique ; et, dans le cours de son expos, il prend soin

    dluder toute rfrence trop appuye aux thses de Freud

    qui ne rencontrent chez lui quune adhsion partielle.

    Les psychanalystes, eux aussi, resteront sur leur faim et

    pourront bon droit parler de rsistance ou de refoulement,

    pour employer la terminologie consacre.

  • le sacr dans la vie quotidienne10

    Alors de quoi sagit-il au juste ? Le propos de Leiris se

    situe, sur le plan thorique, dans une sorte de no mans

    land assez comparable celui quil voque au sujet de

    la brousse, inquitante et malfame, qui stendait entre

    les fortifications de Paris et le champ de courses dAuteuil :

    un no mans land psychologique qui constituerait le

    domaine par excellence du sacr, lit-on dans Miroir de

    la tauromachie, paru la mme anne. Car ce quil cherche

    apprhender nest ni un objet, ni une proprit com-

    mune plusieurs objets, mais une dimension de notre

    exprience qui se dploie travers le rapport physique et

    motionnel que nous tissons, selon certaines configurations

    que Leiris se contente de dcrire, mais quil nentend ni

    conceptualiser ni systmatiser avec des personnes, des

    accessoires, des lieux, des situations et, parfois mme, avec

    des mots. Rapport empreint de superstition, de curiosit,

    de dsir et de crainte mls, de trouble, dont lenfance est

    le moment privilgi. Rapport o se traduit notre attirance

    pour tout ce qui peut tre qualifi de bizarre ou de louche,

    et quoi la sexualit, comme le souligne Leiris, nest

    nullement trangre.

    Il y avait eu quelques prcurseurs en ce domaine,

    notamment parmi les potes. Que lon songe Nerval

    dont la gographie magique est galement une carto-

    graphie du souvenir ; la fascination baudelairienne pour

    le monde de la femme mundus muliebris ; Mallarm, cri-

    vant Lefbure : Le peu dinspiration que jai eu, je le

    dois ce nom, et je crois que si mon hrone stait appele

  • 11prface

    Salom, jeusse invent ce mot sombre, et rouge comme

    une grenade ouverte, Hrodiade ; ou encore Proust,

    dployant autour des noms propres un vaste panorama

    de rveries prolonges. Mais, toute considration esth-

    tique mise part, lun des aspects les plus remarquables

    de cette confession publique de Michel Leiris tient sans

    doute leffet de rsonnance ou de contagion quelle ne

    manquera pas davoir sur nous. Car il se peut fort bien

    que, dans lexposition succincte de ce quil nomme son

    sacr, lauteur de Lge dHomme en vienne incidemment

    rencontrer notre sacr le mien, le tien ; susciter, chez le

    lecteur, une curiosit semblable, un dsir gal de sonder sa

    propre exprience, pour dfinir la couleur de son sacr.

    Peu de textes, ce quil nous semble, ont le pouvoir

    de convoquer la participation du lecteur avec une pareille

    efficience ; et, par l mme, de faire se rejoindre en nous,

    un tel degr dintensit, la littrature et la vie.

    lionel menasch

  • le sacr

    dans la vie quotidienne

    quest-ce, pour moi, que le sacr ? Plus exac-tement : en quoi consiste mon sacr ? Quels sont les objets, les lieux, les circonstances, qui veillent en moi ce mlange de crainte et dattachement, cette attitude ambigu que dtermine lapproche dune chose la fois attirante et dangereuse, prestigieuse et rejete, cette mixture de respect, de dsir et de terreur qui peut passer pour le signe psychologique du sacr ?

    Il ne sagit pas ici de dfinir mon chelle de valeurs dont ce quil y a pour moi de plus grave et de plus sacr, au sens commun du mot, occuperait le sommet. Il sagit plutt de chercher travers quelques faits trs humbles, emprunts la vie quotidienne et situs en dehors de ce qui constitue aujourdhui le sacr officiel (religion, patrie, morale), de dceler au moyen de quelques menus faits, quels sont les traits qui pourraient permettre de caractriser qualitativement mon