Le réalisme spéculatif : après la finitude, et au-delà

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  • Le ralisme spculatif : aprs la finitude, et au-del ?

    Un vademecum

    Introduction : le ralisme spculatif existe-t-il ?

    Prsent comme le premier mouvement significatif en philosophie continen-tale depuis le structuralisme, le ralisme spculatif (RS), annonant bruyamment la fin du corrlationisme et de lanthropocentrisme en philosophie, au profit dun tournant spculatif, accueillant les choses, la matire, la science, et le rel comme des objets autant sinon plus importants que le langage, la pense, le phnomnal, et le social, a concentr, ces dernires annes, les attentions et les critiques de tous c-ts. Titre dune confrence runissant quatre philosophes peu connus mais promet-teurs lanne 2007, le RS sest ensuite rpandu comme un trane de poudre, no-tamment travers Internet, par les mediums des blogs et de ldition en accs libre, mais aussi par les canaux traditionnels darticles, de livres, de colloques et autres con-frences, pour devenir un sujet dtude lgitime, enseign dans certains dparte-ments de philosophie contemporaine et desthtique, et disposant dune section sur le site Philpapers1. Pour autant, en quoi consiste-t-il ? Car le RS semble tre devenu, dans les cercles continentaux, anglo-saxons, un buzzword, un de ces termes la mode dont la signification sobscurcit la mesure quelle stend. Dsignant originel-lement un noyau philosophiquement pars de jeunes auteurs cherchant mettre en avant des thmes devenus relativement marginaux en philosophie continentale, comme la spculation mtaphysique, linorganique, ou labsolu, et unis avant tout par un refus commun dune attention trop largement porte aux objets textuels ou la seule exprience phnomnale, cette appellation floue a saisi une aspiration diffuse chez intellectuels continentaux, rompre avec un certain nombre de prsupposs h-rits des gnrations prcdentes. Cristallisant un esprit du temps, le terme a per-du de sa spcificit, pour devenir le nom gnrique de tout ceux qui, dans la jeune garde philosophique, se revendiquent dune nouvelle mtaphysique. Lentreprise de ce prsent expos est donc hasardeuse plus dun titre, puisquil sagit de faire tat dun courant de pense dont la solidit conceptuelle et la prennit peuvent apparatre, au premier coup dil, douteuses. Je ne mattacherai certes pas rguler lusage correct ou incorrect de lappellation ralisme spculatif, qui nest rien moins que contrle, ni en faire strictement lhistorique, mais tenter doffrir un panorama succint des positions, des arguments et des concepts mis en uvre par les auteurs de rfrence du RS, partir de ce quils ont en commun.

    1 http://philpapers.org/browse/speculative-realism/

    http://philpapers.org/browse/speculative-realism/http://philpapers.org/browse/speculative-realism/

  • Mon hypothse de dpart sera donc la suivante, quil est possible de distinguer un noyau philosophique non trivial au RS. Si cette hypothse se voit vrifie ou in-firme, alors toutes les questions ancillaires sur le RS, sa postrit, son importance relle, son caractre de feu de paille ou deffet de mode, sy trouveront, dans un sens comme dans lautre, rsolues.

    * Ces prcautions prliminaires une fois exposes, nous pouvons passer ltude de la question centrale : quelle est lunit du RS ? Celle-ci, de toute vidence, doit tre dabord recherche dans la seule rfrence commune des auteurs sen rclamant, soit, le corrlationnisme. La dfinition originelle du corrlationnisme se trouve, comme nous lavons vu dans les interventions de M. Fortier, chez Q. Meillassoux :

    Par corrlation, nous entendons lide suivant laquelle nous navons jamais accs qu la corrlation de la pense et de ltre, et jamais un de ces termes pris isolment. Nous appellerons donc dsormais corrla-

    tionnisme tout courant de pense qui soutiendra le caractre indpassable de la corrlation ainsi entendue 2

    Ce qui est vis, par lintroduction de ce terme, est la tendance de la philosophie occidentale partir de Kant indexer tout discours philosophique sur les conditions de connaissance, et refuser les noncs mtaphysiques dans la mesure o ils impli-quent un affranchissement lgard de la rfrence lexprience, notamment ph-nomnale. De manire plus prcise, il cherche pointer du doigt le fait que le raffi-nement quapporte le corrlationisme lidalisme, savoir, que lon ne ramne pas toute chose une racine unique, mais une double relation (sujet-objet, Dasein-tre, etc.) dont il est impossible de sortir, que ce perfectionnement, qui a pour but de pr-munir la philosophie contre toute illusion raliste ou mtaphysique, ne change pas le fond de la thse, qui est bien de rapporter tout tre rel sa dpendance par rapport un fond originaire, lequel est invariablement rapport une dtermination an-thropologique (quil sagisse de lexprience ou du langage). Cette description condense du corrlationnisme et de ce qui lui est reproch, est peu prs commune tous les auteurs identifis sous lappellation ralisme sp-culatif . Aucun, cependant, ne sen tient cette caractrisation gnrale, et, travers des formulations proches, lon peut distinguer des divergences extrmement vives. Le problme, en effet, est de comprendre, sur quel lment, quel prsuppos, sappuie la mise en corrlation ( le pas de danse corrlationniste comme le dit Meillassoux) qui caractrise le corrlationnisme. On peut dire que lenjeu consiste donner une

    2 Aprs la finitude, p. 18.

  • signification substantielle, un contenu propre, la forme indtermine du corrla-tionnisme tel quexpos par Meillassoux dans Aprs la finitude, en la rattachant une source ou une erreur fondamentale. Or, selon la nature de lerreur diagnostique, les excs du corrlationisme, qui en sont les symptmes communment admis, rvlent une maladie dun genre tout diffrent. On peut le rsumer ainsi : pour deux des auteurs, le problme rside dans le rapport entre ontologie et pistmologie, entre tre et connaissance.

    - Chez Ray Brassier, le problme du corrlationnisme se trouve dans la dissolution de la barrire entre mtaphysique et pistmologie. En effet, en ramenant toute con-naissance possible une apprhension singulire dtermine par la nature dune corrlation fondamentale, le corrlationisme contribue rduire tout nonc fac-tuel, toute signification, la position dun nonciateur circonstanci. Cest donc limpossibilit de dgager un critre pistmologique solide qui est blm dans le corrlationisme, cette impossibilit tant due lassignation dun caractre fonda-mental une relation contingente, typiquement, lexprience subjective ou ph-nomnale (mais pas exclusivement).3

    - Chez G. Harman, au contraire, cest la rduction de tout nonc ses prconditions pistmologiques, soit, en termes de savoir humain, qui constitue le pch originel du corrlationisme, celui-ci supposant implicitement la supriorit de la relation pistmologique de connaissance sur toute relation en gnral4.

    Pour les deux autres auteurs, cest, semble-t-il, dans le rapport de la pense labsolu quil faut chercher une rponse.

    - Iain Grant voit lerreur corrlationiste dans la confusion entre la structure de la connaissance (le transcendantal kantien) et ses prconditions dynamiques, qui peu-vent tre reconstruites partir de la structure, mais ne se trouvent pas en elle5.

    - Chez Quentin Meillassoux, enfin, le corrlationnisme sgare dignorer la possibilit intrinsque dun rapport de la pense labsolu, soit, sa propre contingence.

    3 Correlationism is subtle: it never denies that our thoughts or utterances aim at or intend mind-independent or language-independent realities ; it merely stipulates that this apparently independent dimension remains internally related to thought and language. Thus contemporary correlationism dismisses the problematic of scepticism, and of epistemology more generally, as an antiquated Cartesian hang-up (Nihil Unbound, p. 53)

    4 Lobjet Quadruple, ch. III. galement : Correlationism it arbitrarily treats the human/world relation as philo-sophically more important than any object/object relation ; In correlationism, human and world are the sole realities and are mutually determined by their permanent rapport (Prince of Networks, pp. 176 & 185).

    5 The Idea is external to the thought that has it, the thought is external to the thinker that has it, the thinker is external to the nature that produces both the thinker and the thought and the Idea (Speculative realism, in Collapse III, p. 340)

  • On a donc affaire des versions sinon opposes, du moins clairement distinctes du mme concept. Il est mme possible, de plus, de schmatiser les diffrences en remarquant que tous les participants du RS procdent une reprise partielle de cer-tains lments du corrlationnisme : en effet, chacun rejette un lment central du corrlationnisme, mais, linverse, on peut identifier des lments chaque fois diff-rents qui sont repris par chacun et constituent, dans chaque cas, la part de vrit de la position corrlationniste. Je me servirai de ce principe pour prsenter dans la partie suivante chacune des positions au sein du RS, en identifiant leur anti-corrlationisme et la ou les thses quils reprennent du corrlationnisme.

    Nanmoins, il est certain que lon peut tre tent de penser que cette diversit semble tmoigner clairement en dfaveur dune unit du RS, puisque personne ne semble se mettre daccord ne serait-ce que sur la nature du problme surmonter. Y a-t-il encore un sens, alors, parler dune unit fonde sur un simple refus ? Il me semble que oui, dans la mesure o ce refus, et les dsaccords quil engendre, sont ce qui rend possible un dbat philosophique consquent entre les thoriciens. On peut ici faire une analogiehistorique : de mme que le rejet de lidalisme hglien et kan-tien a pu donner naissance des courants aussi divers que le pragmatisme de Peirce et James6, le positivisme logique du Cercle de Vienne, la philosophie du langage or-dinaire ou la phnomnologie, de mme, le rejet du corrlationnisme permet (possi-blement,