Le problème politique chez Sartre et Foucault - .LE PROBLEME POLITIQUE CHEZ SARTRE ET FOUCAULT...

download Le problème politique chez Sartre et Foucault - .LE PROBLEME POLITIQUE CHEZ SARTRE ET FOUCAULT manifestent,

of 12

  • date post

    16-Feb-2019
  • Category

    Documents

  • view

    221
  • download

    0

Embed Size (px)

Transcript of Le problème politique chez Sartre et Foucault - .LE PROBLEME POLITIQUE CHEZ SARTRE ET FOUCAULT...

Document gnr le 16 fv. 2019 01:00

Laval thologique et philosophique

Le problme politique chez Sartre et FoucaultPhilip Knee

La toute-puissance en questionVolume 47, numro 1, fvrier 1991URI : id.erudit.org/iderudit/400584arhttps://doi.org/10.7202/400584arAller au sommaire du numro

diteur(s)Facult de philosophie, Universit Laval et Facult de thologie et desciences religieuses, Universit Laval

ISSN 0023-9054 (imprim)1703-8804 (numrique)

Dcouvrir la revue

Citer cet articleKnee, P. (1991). Le problme politique chez Sartre et Foucault. Lavalthologique et philosophique, 47(1), 8393. https://doi.org/10.7202/400584ar

Ce document est protg par la loi sur le droit d'auteur. L'utilisation des services d'rudit (ycompris la reproduction) est assujettie sa politique d'utilisation que vous pouvez consulter enligne. [https://apropos.erudit.org/fr/usagers/politique-dutilisation/]

Cet article est diffus et prserv par rudit.rudit est un consortium interuniversitaire sans but lucratif compos de lUniversit deMontral, lUniversit Laval et lUniversit du Qubec Montral. Il a pour mission lapromotion et la valorisation de la recherche. www.erudit.org

Tous droits rservs Laval thologique et philosophique,Universit Laval, 1991

Laval thologique et philosophique, 47,1 {fvrier 1991)

LE PROBLME POLITIQUE CHEZ SARTRE ET FOUCAULT*

Philip KNEE

RESUME. Ce texte cherche mettre en vidence certains enjeux de la culture politique contemporaine par l'tude des chos entre les penses de Sartre et Foucault: d'abord travers un rappel de leur dmarche philosophique fonda-mentale par laquelle ils semblent s'opposer radicalement; puis par l'analyse de leur approche respective du problme de la lgitimit politique ; enfin par l'vo-cation de leur posture commune dans l'action politique.

C ette rflexion a pour origine certaines analyses rcentes sur l'volution des socits occidentales depuis une trentaine d'annes, comme celles de L. Ferry et A. Renaut, et surtout celles d'un sociologue, G. Lipovetsky1. En parlant de la France, Lipovetsky caractrise les annes '60 et '70 (il pense en particulier Mai 1968) comme une priode o se manifeste le basculement vers une nouvelle culture politique qu'il appelle post-moderne, et qui remplacerait une tradition politique moderne carac-trise par l'espoir d'une transformation globale de la socit, inspir par le marxisme, qui recherchait l'instauration d'un ordre politique alternatif. Lipovetsky dcrit cette nouvelle culture en termes de narcissisme, d'hyper-individualisme, de la multiplication de jeux de communication tournant vide o l'individu parle d'autant plus qu'il n'a rien dire, o il s'agite d'autant plus qu'il ne croit plus l'entreprise politique, o les savoirs bavardent d'autant plus qu'ils ne croient plus la vrit de leurs propres noncs.

L'enjeu philosophique de ce type d'analyses dpasse naturellement la pense franaise et les dernires dcennies, car ce qui est en question c'est la prtention

Ce texte est celui d'une confrence prsente la Socit philosophique de Qubec le 7 mars 1990. La premire partie reprend quelques lments d'une Note de recherche publie dans la revue Philosophiques, vol. XVII, no 1, printemps 1990, sous le titre: Le cercle et le doublet: Note sur Sartre et Foucault, laquelle nous nous permettons de renvoyer le lecteur pour des rfrences plus prcises aux uvres discutes.

1. L. FERRY et A. RENAUT, La Pense 68. Essai sur Vanti-humanisme contemporain, Gallimard, 1985; et 68-86: Itinraires de l'individu, Gallimard, 1987. G. Lipovetsky, L're du vide. Essais sur l'individualisme contemporain, Gallimard, 1983.

83

PHILIP KNEE

universaliste des Lumires et les contestations qu'elle a suscites, en particulier tout au long du XIXe sicle. Toutefois, il nous semble possible de rflchir sur cet enjeu une petite chelle par le rapport de deux penseurs franais contemporains qui on l'a souvent dit semblent incarner un certain basculement culturel : Sartre, comme le type de l'intellectuel universel qui prolonge une tradition qui remonte aux Phi-losophes du XVIIIe sicle (Voltaire en particulier), laissant la place un autre type d'intellectuel, aux ambitions morales et politiques beaucoup plus modestes car plus locales et plus fragmentaires, qu'on peut associer Foucault, en employant son propre qualificatif d'intellectuel spcifique. Cette diffrence n'a pas empch ces deux figures de concentrer sur leur personne certains des traits les plus agaants de la vie intellectuelle parisienne, devenant l'un aprs l'autre, comme une mode succde l'autre, les matres penseurs de deux gnrations. Il n'empche que leur rapport peu tudi date, ce qui est finalement surprenant vaut la peine d'tre interrog un moment, en particulier dans ce qu'il a premire vue de paradoxal: leur opposition philosophique apparemment radicale et leur proximit dans l'action politique; et c'est cela qui nous servira ici de fil conducteur. Ce choix peut sembler au premier abord marginal par rapport aux grands dbats politiques l'heure actuelle qui font d'abord rfrence la pense librale tradition dont Sartre et Foucault se dfient autant l'un que l'autre. Nous croyons nanmoins que les ides politiques des deux auteurs rvlent (ne serait-ce que par leur style dramatique, excessif) des enjeux considrables pour notre poque, en particulier quand on cherche situer ces penses l'une par rapport l'autre. Nous procderons, d'abord par une vocation de la dmarche phi-losophique qui sous-tend leurs positions politiques respectives, en laissant de ct ce qu'ils ont pu dire l'un sur l'autre car ce n'est pas trs significatif, et en proposant donc une lecture imaginaire de l'un par l'autre. Puis nous tenterons une mise en place du problme de la lgitimit politique tel qu'il se dessine chez l'un et l'autre. Nous terminerons par une description de ce qu'il y a de commun dans leur posture politique respective, et par quelques enseignements qu'on peut en tirer.

i

On sait que dans Les Mots et les choses Foucault fait un dcoupage dans l'histoire des systmes de pense, et situe au tournant des XVIIIe et XIXe sicles, singuli-rement dans la philosophie de Kant, un moment charnire qui permet de voir le passage d'une configuration du savoir une autre2. Avec ce passage de l'ge classique l'ge moderne, le savoir se redouble sur lui-mme en constituant Vhomme en objet, c'est--dire en prenant pour objet de la connaissance le sujet humain de cette connaissance. Ds lors l'homme est la fois un tre pensant capable de connatre la ralit humaine, et un tre travers par des ralits qu'il ne pense pas: son historicit, ses pulsions biologiques, son langage disons l'inconscient pour schmatiser: ce qui est impen-sable par dfinition, mais doit tre pens. Les savoirs modernes prennent ainsi la forme d'une interrogation infinie de l'homme sur ses propres limites (sa finitude), un travail d'interprtation toujours recommenc et toujours vou l'chec comme le

2. M. FOUCAULT, Les Mots et les choses. Une archologie des sciences humaines. Gallimard, 1966.

84

LE PROBLEME POLITIQUE CHEZ SARTRE ET FOUCAULT

manifestent, selon Foucault, les sciences humaines. Ce redoublement de l'activit pensante, que Foucault appelle le doublet du cogito et de l'impens, permet de situer ce que pourrait tre une lecture foucaldienne de l'uvre de Sartre.

Dans L'tre et le nant Sartre inscrit sa dmarche dans la tradition du cogito de Descartes et de la phnomnologie, et ce titre il rejette, entre autres, l'inconscient freudien et le matrialisme marxiste au nom d'une ralit humaine identifie au mouvement mme de la conscience3. Mais en mme temps, en dfinissant la conscience par l'intentionnalit, Sartre n'en rejette pas moins tout Je substantiel: la conscience chez lui n'est que pure extriorit, dpassement d'elle-mme, et la libert souveraine s'identifie au nant. Loin d'tre un sujet fondateur, le sujet sartrien est clat en une multiplicit d'actes de conscience discontinus et n'est identifiable qu' travers les objets concrets du monde. partir de la seconde guerre mondiale, Sartre manifeste cette ambivalence de dpart travers son immense dbat avec le marxisme (en passant de la conscience la praxis), puis de manire plus implicite avec la psychanalyse (en passant de la conscience au vcu) et avec les thories du langage; c'est--dire avec des sciences du sujet souponn, min, clat. Mises en cause d'abord au nom de la conscience transparente, ces sciences sont ensuite sollicites pour rendre compte de l'enracinement de cette conscience et pour donner corps la libert par la description de sa situation et de son conditionnement. Et mme dans ses analyses les plus struc-turales, quand Sartre tudie le langage de Flaubert dans les annes soixante, cette ambivalence ne se dment pas, car toutes les facettes du conditionnement psychologique et social que dcrit Sartre, se totalisent en un projet qui demeure irrductiblement libre. Ainsi, mme en tirant Marx et Freud du ct de l'autonomie de la conscience contre sa chosification, Sartre met en cause la conscience immdiate du sens et se pose lui-mme en matre du soupon (selon l'expression de Ricur); mais c'est d'un soupon limit ou honteux, car alors que ce dcentrement du sujet se manifeste par de grandes enqutes objectives, l'horizon demeure toujours celui d'un retour du sujet lui-mme.

Sartre n'est donc pas le penseur du cogito; ni vraiment, comme on l'a aussi suggr, celui de sa dchance. Il illustre plutt ce redoublement du cogito et de l'impens par lequel Foucault caractrise l'impasse des anthropologies contemporaines. Par son sujet problmatis Sartre se place dans un entre-deux philosophique o il ne cesse de chercher penser Vimpens, rendre compte de l'Autre en l'homme. Dans ce sens il est clairement en cause dans la critique par Foucault de la vaine tentative de la ph