Le mystère du Grand Sphinx

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Robert Bauval & Graham Hancock.

Transcript of Le mystère du Grand Sphinx

  • DES MMES AUTEURS

    De Robert Bauval et Graham Hancock (avec John Grigsby): Le Mystre de Mars, la relation secrte entre la Terre et la Plante rouge, ditions du Rocher, 2000

    De Robert Bauval (avec Adrian Gilbert) : Le Mystre d'Orion, Pygmalion, 1 994

    De Graham Hancock : L'Empreinte des dieux, Pygmalion, 1 996 Le Mystre de l 'Arche perdue : la recherche de l'arche d'alliance, Pygmalion, 1 993 Les Nababs de la pauvret, Laffont, 1 99 1

  • ROBERT BAUVAL GRAHAM HANCOCK

    LE MYSTRE DU GRAND SPHINX

    LA RECHERCHE DU PATRIMOINE CACH DE l?HUMANIT

    Traduit de l 'anglais par Philippe Beaudoin

    DITIONS DU ROCHER Jean-Paul Bertrand

  • CRDITS PHOTOGRAPHIQUES Illustrations : Robert G. Bauval et R. J. Cook. Photographie de couverture et photographies 2, 3, 4, 5, 6, 8, 9, 10, 17, 18, 19, 20, 22, 24, 25, 26, 27, 28, 30, 31 et 32: Santha Faiia. Photographie 1 : Sophia Schilizzi. Photographie 7 reproduite avec l 'aimable autorisation de la revue Vnture lnward. Photographies 11, 12, 15 et 16 reproduites avec l 'aimable autorisation de Rudolf Gantenbrink. Photographie 13 : Spiegel TV. Photographie 14: Antoine Boutros. Photographie 29: Robert G. Bauval.

    Titre original : Keeper of Genesis: A Quest for the Hidden Legacy of Mankind.

    Premire publication : William Heinemann Ltd, Grande-Bretagne, 1996.

    Tous droits de traduction, de reproduction et d'adaptation rservs pour tous pays.

    Robert Bauval & Graham Hancock, 1996. ditions du Rocher, 1999, pour la traduction franaise.

    ISBN 2268 03394 5

  • la mmoire de mon pre Gaston Bauval, qui repose en terre gyptienne.

    Robert G. Bauval

    mon ami John Anthony West, pour les vingt annes de travaux audacieux qui lui ont permis de dterminer l'ge gologique du sphinx, et pour les remarquables implications des preuves

    qu'il a portes la connaissance du public. La vrit est grande et puissante, disent les anciens textes.

    Personne ne l'a jamais brise depuis le Temps d'Osiris.

    Graham Hancock

  • PREMIRE PARTIE

    LES NIGMES

  • Chap itre 1

    CELUI QUI RSIDE L'HORIZON

    Presque tous les habitants du monde civilis connaissent la silhouette et les traits du grand lion tte d 'homme qui garde l 'accs oriental aux pyramides de Gizeh.

    Ahmed Fakhry, The Pyramids, 1961

    Une gigantesque statue reprsentant un lion tte humaine garde les yeux rivs sur l 'est de l'gypte, dans l 'axe du 30e parallle. Ce monolithe sculpt dans le soubassement calcaire du plateau de Gizeh mesure 20 rn de haut, 73 rn de long, et I l ,50 rn de large au niveau des paules. Rong par l 'rosion, mutil, fissur, il se dlite peu peu. Pourtant, aucun monument antique ne rivalise avec lui, ft-ce de loin, en puissance, en grandeur, en majest et en mystre. Son regard vigilant, tnbreux et hypnotique demeure sans gal.

    Il s'agit du Grand Sphinx. Jadis, on le considrait comme un dieu. Puis, l'amnsie l'a pris dans ses filets et, sous l 'effet d'un sorti

    lge, il a sombr dans le sommeil. Le temps s'est coul. Des milliers d'annes. Les climats, les

    cultures, les religions, les langues et mme la configuration des toiles dans le ciel ont chang. Mais la statue est reste, imposante, songeuse, drape dans le silence.

    Les dunes l 'ont engloutie plus d'une fois. Les sicles se sont succd et, parfois, des souverains bienveillants 1 'ont fait dsensabler. Certains ont tent de la restaurer en apposant des blocs de maonnerie sur plusieurs parties de son corps de pierre. Longtemps, elle a t peinte en rouge.

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  • 1. Profil du Grand Sphinx, vu du sud. On remarque des blocs de restauration sur les pattes et les flancs,

    ainsi qu'une forte rosion sur le corps de calcaire.

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    i -t-

    A l'poque islamique, le dsert l 'avait ensevelie jusqu'au cou et elle avait reu un nom nouveau, ou peut-tre trs ancien : un peu plus de la porte d'une flche de ces pyramides, relatait Abd AlLatif au :xne sicle, on voit la colossale figure d'une tte et d'un cou qui sortent de terre. On nomme cette figure Abou '/haul. Au XIve sicle, El-Makrizi rapportait ainsi l'histoire d'un dnomm Sam ed-Dahr : Voulant remdier certaines erreurs religieuses, il s'est rendu aux Pyramides et a dfigur Abou '1-Hol, qui est rest depuis lors dans cet tat. A dater de ce temps, le sable a envahi les terres cultives de Gizeh, et l'on impute ce phnomne au dfigurement d'Abou '1-Hol.

    Des souvenirs tenaces

    La plupart des traducteurs pensent qu'Abou '1-Hol , le nom donn par les Arabes au Grand Sphinx de Gizeh, signifie Pre la Terreur.

    r..; gyptologue Selim Hassan propose toutefois une autre tymologie. Sur le vaste chantier qu'il a dirig Gizeh dans les annes 30 et 40, il a dcouvert la preuve qu'une colonie de Cananens avait rsid dans cette partie de la basse gypte au dbut du ne millnaire avant J.-C. Originaires de la ville sainte d'Harran, dans le sud de

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  • l 'actuelle Turquie, non loin de la frontire syrienne, ces trangers taient peut-tre des plerins. Des objets et des stles commmoratives attestent leur tablissement au voisinage immdiat du sphinx, qu'ils adoraient sous le nom de Houl 1 .

    En gyptien ancien, bou signifie lieu. En toute logique, Hassan suggre qu'Abou '1-Hol est une simple corruption de bou Hou[ ("le lieu de Houl''), sans aucun rapport avec "Pre la Terreur", contrairement ce qu'on s'accorde croire2 .

    Pour dsigner le sphinx, les gyptiens de 1 'Antiquit employaient frquemment le terme Houl , un driv de l'harranien. Ils lui donnaient aussi d'autres noms, dont Hou3 et Hor-em-Akhet, Horus dans l'Horizon4 . Pour des raisons restes mconnues, ils l 'appelaient galement Chesep-nkh Atoum , Image vivante d'Atoum5 , en rfrence Atoum-R, dieu solaire n de lui-mme et premire divinit de leur panthon. Le mot sphinx, qui a hant l 'inconscient collectif des Occidentaux depuis l'poque classique, est lui-mme tir d'une forme grcise de Chesep-nkh.

    Un grand nombre d'ides issues de la pense des anciens gyptiens ont travers les sicles avec une gale subtilit6 Ne serait-ce donc pas sottise, de notre part, que d'ignorer l'antique tradition selon laquelle une terrible nigme est associe ce monument?

    Uimmobilit et le silence

    Une imposante fosse en forme de fer cheval est creuse dans le soubassement rocheux. Sculpte dans la mme pierre, la statue qui y repose a l'air bien vieille. Elle voque un monstre norme, farouche et meurtri, plus haut qu'un immeuble de cinq tages et aussi long qu'un pt de maisons. Ses flancs minces sont profondment entaills par l'rosion. Ses pattes, aujourd'hui restaures et couvertes de briques, se sont en grande partie effrites. Pour obturer une fissure apparue son cou, on l'a afflige d'un collier de ciment qui maintient son vnrable chef en place. Bien que bless et ravin, son visage parat serein et intemporel. Il offre au regard des expressions qui varient brusquement, selon l'heure et la saison. l'aube, la course effrne des nuages fait natre des jeux d'ombre et de lumire qui semblent le ramener la vie.

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  • Couvert du nms, l 'lgante coiffe des pharaons, le sphinx garde patiemment les yeux braqus sur l'Orient. Fig en position d'attente et d'observation, perdu dans son immobilit et son silence (selon les termes du naturaliste romain Pline l'Ancien), il fixe pour l'ternit le point de lever du soleil quinoxial.

    Depuis quand se dresse-t-il l, scruter l 'horizon ? De qui reproduit-il les traits ? Quelle est sa fonction? Pour trouver les rponses ces questions, nous avons entrepris des

    recherches qui nous ont ouvert des champs d'investigation aussi tranges que surprenants. Telles des mes cheminant vers le Sj our des Morts, nous avons d traverser l 'obscur Au-Del des anciens gyptiens, parcourir ses troits couloirs, ses galeries inondes, ses chambres secrtes, et affronter les dmons qui s'y tapissent. Au moyen de simulations informatiques, nous avons effectu un voyage dans le pass, nous sommes retrouvs sous des cieux vieux de plus de douze mille ans, et avons vu Orion traverser le mridien 1' aube, tandis que le Lion se levait, resplendissant, l 'est. Nous nous sommes plongs dans les textes, mythes et inscriptions archaques traitant de la renaissance, parmi lesquels nous avons exhum les vestiges d'un tonnant langage astronomique qui peut, sans trop de difficult, tre lu et compris de nos contemporains.

    Grce aux informations vhicules par cette terminologie, nous estimons tre en mesure d'tablir l'identit relle du sphinx. Comme nous le verrons dans la troisime et la quatrime partie, cette identification nous renvoie un pisode oubli de 1 'histoire de 1 'humanit, l 'poque o les eaux d'un grand dluge refluaient et o les hommes cherchaient devenir des dieux. Selon nous, l 'enjeu est d'importance. Il se peut en effet que le sphinx et les trois grandes pyramides nous permettent de dcouvrir la gense de la civilisation. Aussi chercherons-nous en priorit, dans la premire et la deuxime partie, effectuer une rvaluation complte de ces monuments titanesques, du discours savant qui s'est attach eux pendant environ un sicle, ainsi que de leurs qualits godsiques, gologiques et astronomiques, jusqu'ici cruellement ngliges en dpit de leur nombre.

    Une fois ces facteurs pris en compte, une nouvelle pierre de Rosette commence se rvler dans 1' architecture, la conception du

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  • temps, les allgories et les symboles. Elle s'exprime galement travers des indications et des coordonnes astronomiques, qui prcisent au chercheur o il doit observer et ce qu'il peut esprer trouver.

    Pendant ce temps, le Grand Sphinx attend paisiblement. Dfenseur des secrets. Gardien des mystres.

  • Chap itre 2

    LE SECRET DU SPHINX

    Sphinx : crature mythologique dote d'un corps de lion et d'une tte humaine [ . .]. Dans le domaine artistique, l 'exemple le plus ancien et le plus connu est celui du sphinx accroupi de Gizeh, en gypte, qui date du rgne du roi Khfr (IVe dynastie, v. 2575-2465 av. J.-C.). On pense que cette statue reprsente le pharaon [ . .}.

    Encyclopaedia Britannica

    Selon une ide communment admise, le Grand Sphinx de Gizeh aurait t sculpt au cours d'une priode de l'histoire d'gypte appele Ancien Empire et sur ordre de Khfr. Connu des Grecs sous le nom de Khphren , ce pharaon a rgn sous larve dynastie, de 2520 2494 av. J.-C. Les lecteurs se verront proposer cette version officielle dans les textes consacrs l'gyptologie, les encyclopdies, les revues d'archologie et la littrature de vulgarisation. Toutes ces sources affirment galement que le sphinx est conu l'image du souverain. En d'autres termes, les traits du premier seraient identiques ceux du second.

    I. E. S. Edwards, spcialiste des monuments de la ncropole de Gizeh et sommit mondialement connue, nous explique ainsi que, malgr les graves mutilations dont son visage a fait l'objet, le sphinx donne encore l' impression d'tre le portrait de Khphren et non pas une simple reprsentation stylise 1 .

    Dans le mme esprit, Ahmed Fakhry, professeur d'histoire ancienne l'universit du Caire, dclare : [ . . . ] tel qu'il est conu, le sphinx symbolise le roi, et son visage est sculpt en fonction de celui de Khfr2.

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  • moins de disposer d'une machine remonter le temps, personne, pas mme ces gyptologues distingus, ne peut tre certain que le sphinx ressemble Khfr, dont le corps n'a pas t retrouv. De tels avis se fondent sur 1' existence de quelques statues, susceptibles ou non de reproduire la physionomie du souverain. La plus connue d'entre elles, un chef-d'uvre quasi insurpassable taill dans un bloc de diorite noire, se dresse aujourd'hui dans une salle du rez-dechausse du muse du Caire. Les savants font rfrence cette superbe et majestueuse pice lorsqu'ils soutiennent, avec une belle assurance, que le sphinx reprsente Khfr.

    Leur aplomb se rvle au grand jour dans deux articles, respectivement publis aux tats-Unis, en avril 1 99 1 , dans le prestigieux National Geographie, et en Grande-Bretagne, en avril 1 992, dans le CambridgeArchaeological Journaz3. Ces textes sont signs de Mark Lehner, professeur l'Oriental Institute de l'universit de Chicago, qui s'est fond sur des donnes photogrammtriques et des traitements graphiques informatiques pour prouver que le visage du Grand Sphinx tait bel et bien celui de Khfr :

    Za Hawas, le directeur gnral des pyramides de Gizeh, m'a invit participer ses fouilles [aux abords du sphinx] en 1978. Pendant les quatre ans qui ont suivi, j 'ai dirig un projet destin raliser la premire cartographie dtaille du monument. Nous avons pris des clichs de face et de profil en recourant la photogrammtrie, une technique qui fait appel la photographie stroscopique [ . . . ]. Les ordinateurs nous ont permis de mieux exploiter nos donnes. Nous avons digitalis les cartes pour concevoir le treillis d'un modle en trois dimensions, trac 2,6 millions de points de surface pour recouvrir ce squelette de peau, et reconstitu l'image du sphinx tel qu'il devait apparatre il y a plusieurs millnaires. Pour recrer le visage, j 'ai essay de faire concider les clichs d'autres sphinx et de divers pharaons avec notre modle. Avec le visage de Khfr, il est revenu la vie4 [ . . . ] .

    Ces propos ont de quoi impressionner, voire convaincre . . . Aprs tout, quel individu sain d'esprit irait s'opposer 2,6 millions de points de surface obtenus par photographie stroscopique et photogrammtrie ?

    Mais les faits occults par ce jargon sont nettement plus terre terre. Une lecture attentive rvle que, pour reconstituer les traits

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  • de Khfr, Lehner s'est content de concevoir, via l'informatique, le treillis d'un squelette en trois dimensions auquel il a superpos le visage du pharaon. Le procd est tout fait explicite dans l 'article du National Geographie, qu'illustre une photographie de la statue de diorite accompagne de cette lgende : L'auteur [Ler..ner] s'est servi de ce visage dans sa reconstitution du sphinx par informatique 5

    Dans les faits, Lehner a remodel le visage du sphinx sur ordinateur en fonction de ses propres choix. En ce sens, il n'a fait que ritrer le traitement que les anciens gyptiens avaient sans doute appliqu la statue elle-mme. Autrement dit, rien ne prouve que les traits visibles sur le monument soient ceux de Khfr. Ils pourraient aussi bien appartenir d'autres pharaons, tels Thoutmosis IY, Amenhotep ou Ramss II qui, comme le reconnat Lehner, est le dernier avoir considrablement retravaill le gant, vers 1 279 av. J.-C. 6 vrai dire, au cours des sicles qui se sont succd depuis 1 'apparition du sphinx dont, souvent, seule la tte mergeait du sable, n'importe qui a pu remodeler son visage tout moment. En outre, 1' analyse photogrammtrique de Lehner apporte au moins un lment attestant la prsence d'une retouche majeure : la tte du sphinx, crit 1' auteur, est trop petite par rapport son corps. Pour expliquer cette caractristique, il dclare qu'il s'agit l d'un prototype, que la silhouette des sphinx, si priss par la suite, prsentera toujours des proportions correctes, et il suppose que les gyptiens de la Ive dynastie n'avaient sans doute pas [encore] tabli les rgles du rapport entre la tte du roi, coiffe du nms, et le corps du lion7 . Loin de lui l'ide d'envisager une hypothse tout aussi valable et bien plus intressante : jadis, la tte tait beaucoup plus volumineuse, peut-tre mme avait-elle un aspect lonin, et on l'a retouche pour lui donner sa taille actuelle.

    Une autre observation de Lehner vient corroborer cette thorie : il existe une subtile discordance entre 1' axe de la tte [du sphinx] et celui des traits du visage8 . En effet, la tte est oriente plein est, alors que ses traits dvient lgrement vers le nord.

    Ce dfaut est, lui aussi, compatible avec l 'ide selon laquelle une statue beaucoup plus ancienne et fortement rode a pu tre retouche. Comme nous le verrons plus loin dans le prsent chapitre, il concorde galement avec de nouvelles preuves gologiques rela-

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  • tives l 'ge du monument. Ces questions mises part pour le moment, il est clair que le simple fait que Lehner ait pu plaquer l' image de Khfr sur le visage dtruit du sphinx en utilisant l'ordinateur ARL (Advance Research Logic) et l 'application de traitement graphique AutoCad (version 1 0) 9 ne dmontre rien, sinon qu'un bon traitement graphique permet de forcer la ressemblance entre deux facis dissemblables. Comme 1 'affirmait sans mnagement un critique, la mme technique informatique pourrait servir "prouver" qu' en ralit, le sphinx n'est autre qu'Elvis Presley 10 .

    Dsireux de sortir de cette impasse, plusieurs chercheurs indpendants ont entrepris une dmarche insolite. En 1 993, ils ont invit l'inspecteur Frank Domingo se rendre en gypte. Membre de la police municipale de New York, cet homme ralisait des portraitsrobots de suspects depuis plus de vingt ans, tel point qu'il tait reconnu comme le spcialiste du genre. Habitu travailler quotidiennement sur des visages, il devait analyser en dtail les similitudes et les diffrences entre le sphinx et la statue de Khfr. De retour dans son laboratoire new-yorkais, il a soigneusement compar les centaines de clichs des deux uvres. Quelques mois plus tard, il a rdig un rapport d'o est extrait ce qui suit :

    Aprs tude de mes mesures, mes dessins et mes schmas divers, ma conclusion dfinitive correspond ma raction initiale, savoir que ces pices reprsentent deux individus distincts. Les proportions des clichs de face, et plus encore les angles et les reliefs des clichs de profil, m'ont convaincu que le sphinx n'tait pas Khfr 1 1 [ ].

    Nous avons donc, d'une part, l'avis de Frank Domingo, un des plus grands spcialistes de la technique du portrait-robot, pour qui les traits du sphinx ne sont pas ceux de Khfr ; et d'autre part, celui de Mark Lehner, un gyptologue mordu d'informatique, pour qui le sphinx n'est revenu la vie qu'avec le visage du pharaon.

    Indatable et anonyme

    Pourquoi le monument antique le plus connu et le plus tudi au monde suscite-t-il des prises de position diamtralement opposes ?

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  • En 1 992, Mark Lehner a formul deux avis passablement contradictoires, qui laissent entrevoir la rponse cette question :

    1 . invit la runion annuelle de l' American Association for the Advancement of Science, il dclarait : Il n'y a aucun moyen de dater le sphinx, car il est directement sculpt dans la roche naturelle 12 ;

    2. dans le Cambridge Archaeological Journal, il affirmait : Nous avons la certitude que le sphinx date de la IVe dynastie, mais sommes confronts une absence totale de textes de 1 'Ancien Empire o il soit mentionn 13

    Pour ce qui est du premier point, c'est un fait, il n'existe actuellement aucun test permettant de dater coup sr un monument taill dans la pierre 14 D'aucuns croient que la technique de datation au carbone 14 est efficace, alors qu'il n'en est rien. Elle ne s'applique qu'aux matires organiques, et permet de mesurer la quantit d'isotopes du carbone 14 s'y tre dgrads depuis leur mort. Le sphinx tant sculpt dans le roc, il ne peut s'analyser de cette faon.

    Voil qui nous amne au second point. Les monuments de pierre peuvent tre dats avec une relative prcision si des textes qui leur sont contemporains mentionnent leur construction. Dans le cas prsent, l 'idal serait de dcouvrir une inscription grave sous la Iv e dynastie et attribuant clairement le sphinx Khfr. Mais, comme l'admet Lehner, on n'a jamais exhum aucun crit de cette poque qui voque le sphinx.

    En clair, il faut bien avouer que nous nous trouvons devant une uvre parfaitement anonyme, taille dans une roche indatable, sur laquelle, comme Selim Hassan l 'affirmait sans mcher ses mots en 1 949,

  • tue. Or, nullement contemporaine de celle-ci, la stle commmore les efforts hroques entrepris par le pharaon Thoutmosis IV (140 1 -1 3 9 1 av. J.-C.) afin de dgager le monument des sables qui menaaient de 1' touffer. Elle dcrit le gant corps de lion comme le symbole d'un grand pouvoir magique, qui existe en ce lieu depuis l'origine des temps 17 . la ligne 1 3 de l'inscription apparat la syllabe Khaf, par laquelle dbute le nom Khfr . Au dire d'E. A. Wallis Budge, sa prsence est trs importante, car elle prouve que [ . . . ] les prtres d'Hliopolis, qui avaient conseill Thoutmosis de dsensabler le sphinx, pensaient que Khfr l'avait faonn 18.

    Mais la syllabe Khaf en dit-elle autant? Lorsque la stle a t mise au jour par l'aventurier gnois Gian

    Battista Caviglia, en 1 8 1 7, la ligne 13 , aujourd'hui totalement efface, tait dj fortement endommage. Son contenu nous est connu grce l'intervention du philologue britannique Thomas Young. Grand spcialiste en dchiffrement des hiroglyphes de l'gypte ancienne, il a pu raliser un fac-simil de l'inscription peu aprs sa dcouverte. Sa traduction de la ligne 1 3 se prsente ainsi : [ . . . ] que nous lui apportons : des bufs [ . . . ] et tous les jeunes lgumes ; et nous louerons Ouenofer [ . . . ] Khaf [ . . . ] la statue faite pour AtoumHor-em-Akhet 19 [ . ] .

    Supposant que Khaf annonait le nom Khfr , Young a ajout la syllabe R entre crochets pour signaler qu'il comblait une lacune20. Pourtant, lorsque l'gyptologue nord-amricain James Henry Breasted a tudi le fac-simil, en 1 905, il y a dcel une erreur : En se fondant sur la mention de Khfr, on a compris que le sphinx tait 1' uvre du roi. Cette dduction ne va pas de soi ; [le fac-simil de] Young ne porte pas trace de cartouche21 [ . . . ] .

    Du dbut la fin de la civilisation pharaonique, toutes les inscriptions prsentent les noms de souverains isols dans des signes de forme ovale appels cartouches . Aussi est-il extrmement difficile de comprendre pourquoi, sur la stle de granite, le nom d'un monarque aussi puissant que Khfr (o, vrai dire, de tout autre pharaon) aurait t priv de son indispensable ornement.

    Par ailleurs, quand bien mme la syllabe Khaf se rfre Khfr, elle ne prouve pas que le roi ait ralis le sphinx. Aussi bien, on a pu inclure le nom du souverain au texte afin de rappeler une action qu'il aurait accomplie. Comme tant de ses successeurs

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  • (Ramss II, Thoutmosis IV, Ahmosis rer, etc. 22), et peut-tre tant de ses prdcesseurs, Khfr n'aurait-il pas restaur le sphinx?

    Cette dduction, parmi d'autres d'une logique aussi implacable, a recueilli les suffrages de certains grands savants qui ont jet les bases de 1' gyptologie la fin du XIXe sicle. Ainsi, Gaston Maspro, directeur du dpartement des Antiquits du muse du Caire et philologue reconnu en son temps, crivait en 1 895 :

    La stle du Sphinx porte, la ligne 13 , le cartouche de Khphrn au milieu d'une lacune [ . . . ] . Il y avait l, je crois, l'indication _d'un dblaiement du Sphinx, opr sous ce prince, par suite, la preuve peu prs certaine que le Sphinx tait ensabl dj au temps de Khops et de ses prdcesseurs 23.

    Cette opinion est corrobore par le texte d'une autre stle, peu prs contemporaine de la premire. Connue sous le nom de stle de l 'Inventaire et galement dcouverte Gizeh, elle est considre par la plupart des gyptologues modernes comme faisant tat d'vnements fictifs. Elle prcise que Khoufoui a vu le sphinx. Comme Khoufoui, constructeur suppos de la Grande Pyramide, est le prdcesseur de Khfr, il est vident que ce dernier n'a pu ordonner l'amnagement du monument24 Fort de ce tmoignage, Maspro est all jusqu' mettre l 'ide selon laquelle le sphinx existait depuis 1' poque des Suivants d'Horus . Les anciens gyptiens pensaient que les membres de cette ligne prdynastique d'tres semi-divins avaient rgn des milliers d'annes avant les pharaons de race humaine25 . Mais plus tard dans sa carrire, 1 'gyptologue franais s 'est ralli 1 'avis gnral en affirmant que le sphinx reprsentait probablement Khphrn en personne 26 .

    Le fait qu'il se soit senti oblig de revenir sur ses dclarations hrtiques nous en dit plus sur l'influence de ses pairs que sur la validit des preuves relatives l'ge du monument et l'identit de son commanditaire. En ralit, les lments sur lesquels repose le consensus actuel sont extrmement minces. Plus que de faits , ils procdent d'interprtations que certaines autorits ont dcid de faire porter, un moment prcis, sur des donnes particulires et, d'ordinaire, fort ambigus. En l'occurrence, sur une unique syllabe du nom Khfr , inscrite sur la stle de Thoutmosis.

    22

  • Parmi les sommits de la profession, trs peu ont fait preuve, sur cette question, de l 'honntet de Selim Hassan. En 1 949, dans une tude devenue un classique et dj cite dans le prsent ouvrage, 1' gyptologue lanait cet avertissement justifi :

    Hormis la ligne tronque inscrite sur la stle de granite de Thoutms IV et ne prouvant rien, aucun inscription ancienne ne relie le sphinx Khfr. Si solide qu'elle nous apparaisse, nous devons qualifier cette indication de circonstancielle, jusqu' ce qu'un heureux hasard offre au monde une rfrence prcise l'rection de cette statue27 [ . . . ] .

    Le contexte

    Depuis que Hassan s 'est exprim ainsi, aucun heureux hasard ne s'est produit. Nanmoins, la convention qui veut que le sphinx ait t taill sous Khfr vers 2500 av. J.-C. conserve toute sa force. Elle imprgne tel point le discours officiel qu'il est impossible de la croire justifie par ces deux seuls lments : la ressemblance conteste de la statue avec Khfr, et les dclarations contradictoires des rudits propos d'une stle moiti dtruite . . .

    D'aprs Mark Lehner, il y a effectivement autre chose, une sorte d'arme secrte qu'il juge visiblement assez puissante pour faire un sort aux interrogations et aux doutes persistants. Jadis responsable du Giza Mapping Project (dsormais achev), et actuellement charg du Koch-Ludwig Giza Plateau Project, Lehner est connu pour tre un spcialiste mondial du sphinx. Lorsqu'il pointe son arme secrte sur les rares hrtiques pour qui le monument serait bien antrieur 2500 av. J.-C., c'est en homme influent et sr de son autorit qu'il agit.

    Cette arme secrte a un nom : le contexte . En 1 992, Lehner a t choisi comme porte-parole officiel des gyptologues lors de la runion annuelle de 1 'American Association for the Advancement of Science. Il devait mettre un avis orthodoxe pendant le dbat consacr l'ge du sphinx. On constatera qu'il a us et abus de son arme secrte :

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  • Le sphinx n'est pas tout seul dans le dsert , la disposition de ceux qui souhaitent lui donner un ge. Il s'insre un vaste contexte architectural qui comprend la pyramide de Khoufoui [plus connue sous le nom de Grande Pyramide ], celle de Khfr [la deuxime pyramide ] et celle de Menkaour28, les pharaons de la rve dynastie. Chacune est dote d'une longue chausse qui relie un temple funraire, difi sur son flanc est, la plaine alluviale du Nil, o un temple dit bas permettait de pntrer dans le complexe pyramidal [ . . . ]. Les dignitaires et les parents du pharaon ont construit leurs tombes dans des ncropoles situes 1' est et 1' ouest de la pyramide de Khoufoui , ainsi qu'au sud-est des pyramides de Khfr et de Menkaour. Prsents Gizeh depuis bientt deux sicles, les archologues ont exhum quantit d'objets [de la IVe dynastie] . Dans des centaines de spultures, on a trouv les dpouilles et les objets personnels des hauts fonctionnaires de l'ge des pyramides [ . . . ] . Nous dcouvrons les traces laisses par les ouvriers, et nous reconstituons la vie quotidienne de ceux qui ont fait surgir le sphinx et les pyramides [ . . . ] . Nous avons mis au jour les vestiges d'une cit qui s'tendait dans la valle sur toute la longueur du plateau de Gizeh. Le contexte archologique du sphinx se compose de tous ces lments29 [ . . . ] .

    Plus loin, i l expliquait que plusieurs raisons l'avaient persuad que le sphinx [tait] intgr au complexe pyramidal de Khfr :

    La partie sud de la fosse o se dresse le sphinx forme la limite nord de la chausse de Khfr, dont un tronon longe le sphinx, puis pntre dans le temple bas. Une tranche d'coulement suit la chausse au nord et dbouche sur l'angle sud-ouest de la fosse, ce qui indique que les carriers ont creus celle-ci suite 1' amnagement de la chausse. Sinon, ils n'auraient pas fait en sorte que les eaux d'coulement s'y vident . Le temple bas de Khfr est difi sur la mme terrasse que le temple du Sphinx. Leurs faades est et ouest sont presque alignes. Quant leurs murs, ils sont construits dans le mme style30.

    Le fait que les temples, la chausse, la deuxime pyramide et le sphinx fassent partie d'un mme ensemble architectural est on ne peut plus convaincant. Ce qui l'est moins, en revanche, c'est d'y voir la preuve que Khfr a ordonn la ralisation de la statue. Lehner ne tient pas compte d'une ventualit : l' ensemble a pu tre conu,

    24

  • bien avant le rgne de Khfr, par des btisseurs inconnus de nous, puis rutilis, voire largement restaur, sous la IVe dynastie.

    Cette hypothse, que ne contredisent ni les inscriptions ni les techniques de datation objective, est l 'origine d'une controverse dont l'ardeur n'a cess de crotre pendant les annes 90 . . .

    Urosion par l'eau

    En fait, la naissance de ce diffrend remonte la fin des annes 70. cette poque, John Anthony West, un chercheur indpendant nord-amricain, s'est pench sur l'uvre du Franais R. A. Schwaller de Lubicz. Symboliste et mathmaticien de gnie, celuici est surtout clbre pour son travail sur le temple de Louxor. Mais dans Le Roi de la thocratie pharaonique, un texte plus gnral publi en 1 96 1 , il commentait les implications archologiques des conditions climatiques et des inondations qui ont frapp 1 'gypte il y a plus de douze mille ans.

    Nous pouvons admettre qu'une grande civilisation a d prcder les vastes mouvements d'eau qui ont pass sur l'gypte, ce que laisse supposer l'existence du Sphinx sculpt dans la roche de la falaise Ouest, Guizeh, ce Sphinx dont tout le corps lonin, l'exception de la tte, montre une indiscutable rosion aquatique 3 1 .

    Manifestement passe inaperue jusqu'alors, cette simple observation remettait en question le consensus qui attribuait le sphinx Khfr, tout en fixant la date de sa cration 2500 av. J.-C. la lecture de ces lignes, West s'est aperu que, grce la gologie, Schwaller avait ouvert une voie permettant de prouver 1' existence ventuelle d'une civilisation diffrente, antrieure de plusieurs millnaires l'gypte dynastique, et peut-tre plus grande qu'elle (ou que toute autre civilisation connue) 32 .

    Le simple fait de pouvoir confirmer 1' rosion du sphinx par 1 'eau bouleverserait toutes les chronologies admises dans l'histoire de la civilisation ; il imposerait une rvaluation radicale des hypothses, lies l' ide de progrs , sur lesquelles repose l'enseignement moderne. Difficile de trouver question aux implications aussi fortes33 [ . ] !

    25

  • Les eaux de crue

    West a raison d'voquer ces implications. Si l 'on peut prouver que 1 'usure du sphinx est due 1' eau, et non au vent ou au sable, comme le soutiennent les gyptologues, on soulvera un vrai problme quant la fiabilit de la chronologie tablie. Pour le comprendre, il suffit de se souvenir que le climat de l'gypte n'a pas toujours t aussi aride qu'aujourd'hui, et que les formes d'rosions sur lesquelles West et Schwaller attirent notre attention sont spcifiques de l' ensemble architectural , dfini par Lehner et d'autres comme le contexte du sphinx. voir les marques qu'elles partagent (marques absentes des autres monuments de Gizeh), il est vident que les structures composant cet ensemble ont t difies la mme poque.

    Mais quelle poque? Dans un premier temps, West s'exprimait ainsi :

    Il ne peut y avoir aucune objection de principe au fait que le sphinx ait subi une rosion par l'eau. Il est en effet convenu que l'gypte a connu des changements climatiques radicaux, ainsi que des inondations priodiques, provoques par la mer et, dans un pass relativement rcent, par de gigantesques crues du Nil. On estime que ces dernires ont t provoques par la fonte des glaces la fin de la dernire priode glaciaire. On tablit actuellement la date de cet vnement aux alentours de 1 5 000 av. J.-C., mais on pense que de grandes crues du Nil se sont rgulirement produites aprs coup. La dernire remonte environ 10000 av. J.-C. D'o il s'ensuit que, si le Grand Sphinx est rod par 1 'eau, il a d tre sculpt avant la crue ou les crues responsable(s) de cette rosion34 [ ] .

    En thorie, le raisonnement est solide. En pratique, comme West devait le reconnatre plus tard, la crue ou les crues ne peuvent avoir engendr l 'usure apparente sur le sphinx:

    Le problme, c'est que le sphinx est trs endommag jusqu' hauteur du cou. Il faudrait donc que les eaux de crue se soient leves d'au moins dix-huit mtres au-dessus de la valle du Nil. On imagine difficilement des inondations de cette ampleur. Or, les blocs de calcaire qui forment la maonnerie du temple dit funraire sont galement rods par l'eau. Si cette thorie tait correcte, la crue aurait d atteindre la base des pyramides. Il faudrait alors ajouter une trentaine de mtres l'lvation des eaux de crue35

    26

  • C'est pourquoi le sphinx ne peut avoir t endommag par cet agent. Alors, par quoi ?

    Les eaux de pluie

    En 1 989, John West a contact Robert Schoch. Gologue, stratigraphe et palontologue trs respect, ce professeur l'universit de Boston est spcialiste de 1' rosion de roches tendres trs semblables au calcaire du plateau de Gizeh. En clair, prcisait West, cet homme dtenait un savoir prcisment adapt une confirmation ou une rfutation dfinitives de cette thorie36 .

    D'emble sceptique sur le fait que le sphinx pouvait tre plus ancien, Schoch a chang d'avis lors de son premier sjour sur le site, en 1 990. Il n'a pu franchir l'enceinte de protection du gant, qu'il a tudi depuis la plate-forme rserve aux touristes. Il a confirm que le monument avait visiblement souffert d'une rosion par l'eau. son avis, il tait vident que les causes de ce phnomne n'taient pas les inondations, mais les prcipitations .

    En d'autres termes, expliquait West, les eaux de pluie, et non les eaux de crue, taient responsables de l'tat du sphinx [ . . . ]. V identification d'une rosion induite par les prcipitations rglait la question d'un seul coup. Mes sources voquaient bien des crues associes de longues priodes de pluie, mais je ne m'tais pas aperu, n'tant pas gologue, que ces pluies, et non les crues priodiques, taient les vritables agents de 1' rosion 37

    Comme nous l'avons prcis, Schoch est rest sur la plate-forme d'observation sans s'approcher du sphinx. ce stade de son tude, il ne pouvait donc confirmer la thorie de West que provisoirement.

    Pourquoi le gologue bostonien n'a-t-il pas pntr dans l'enclos? Parce que, depuis 1 978, les autorits gyptiennes avaient ferm le

    site au public en dressant une haute clture, et que seuls quelques gyptologues s'taient vu accorder ce privilge.

    Avec l'aide du doyen de l'universit de Boston, Schoch a donc soumis une demande en bonne et due forme l 'Organisation des antiquits gyptiennes (OA), auprs de laquelle il a sollicit l'autorisation de mener une tude gologique sur l'rosion du sphinx.

    27

  • Une interruption brutale

    La rponse s'est longuement fait attendre. Soutenu par le reprsentant d'une minente institution, Schoch a quand mme fini par voir sa demande accorde. IJ occasion lui tait donne de rgler une bonne fois pour toutes la controverse dont le sphinx faisait 1' objet. John West a aussitt entrepris de rassembler une quipe pluridisciplinaire de scientifiques, dont un gophysicien, Thomas L. Dobecki, qui travaillait pour McBride-Ratcliff & Associates, une socit de consultants fort respecte de Houston38. D'autres spcialistes sont officieusement venus grossir les rangs du groupe : un architecte-photographe, deux gologues, un ocanographe et un ami de West, le producteur de cinma Boris Said39 La prsence de ce dernier permettait au chercheur de raliser, partir du travail en cours, un documentaire vido qui susciterait un profond intrt dans l 'opinion40 .

    Prvoyant l'opposition des gyptologues et des archologues acadmiques, nous devions trouver le moyen de proposer cette thse au grand public, dans 1 'hypothse o Schoch la jugeait confirme par la gologie. Sinon, il fallait abandonner la recherche, sans doute pour de bon41 [ . . . ] .

    Le film de West a parfaitement atteint son but : prsenter au public la thorie de 1' rosion du sphinx par des eaux de pluie trs anciennes. Lors de sa diffusion sur NBC, en automne 1 993, il a t vu par 33 millions de Nord-Amricains.

    Mais c'est une autre histoire. Revenons-en l'enclos du sphinx . . . Aprs avoir effectu des tests de sismographie autour du monument, Dobecki a t le premier produire des rsultats intressants. IJ quipement sophistiqu dont il s'tait muni a enregistr de nombreuses indications attestant la prsence d' anomalies et de cavits dans le soubassement rocheux situ entre les pattes du sphinx et le long de ses flancs 42 . Il dcrivait ainsi une des structures :

    [ . . . ] un lment assez grand, d'environ neuf mtres sur douze, dtect moins de cinq mtres de profondeur. Sa forme rgulire, en l 'occurrence un rectangle, ne correspond pas celle d'une cavit naturelle [ . . . ] . Il se pourrait donc qu'il ait t creus par l'homme43.

    28

  • Ayant reu l'autorisation de pntrer dans l'enceinte, Schoch, lui aussi, a rapidement laiss tomber le conditionnel . West expliquait pourquoi :

    Le sphinx et la paroi de sa fosse taient fortement rods. Les tombes de l'Ancien Empire, situes au sud et datant peu ou prou du rgne de Khfr, taient relativement intactes ou distinctement rodes par le vent. Toutes ces structures taient tailles dans la mme roche. D'aprs Schoch, il tait impossible, d'un point de vue gologique, de leur attribuer une mme date de ralisation. Nos scientifiques taient d'accord. Seule l'eau, et plus particulirement l'eau de pluie, avait pu produire l'rosion que nous observions44 [ . . . ] .

    Au moment o l'quipe rassemblait les lments de la premire tude gologique indpendante jamais ralise sur le sphinx, Za Hawas, directeur gnral des pyramides de Gizeh et membre de l'OA, s'est abattu sur ses membres comme la foudre.

    Les scientifiques avaient obtenu leur autorisation d'Ibrahim Bakr, le prsident de l'OA. Ils ignoraient que ses relations avec Hawas taient assez tendues. Ils n'avaient pas non plus prvu de dcouvrir en son subalterne un tel ego ni une nergie aussi forte. Furieux de ne pas avoir t consult par son suprieur, Hawas a accus le groupe de s'en prendre aux monuments :

    Je me suis aperu qu'ils travaillent en installant des endoscopes dans le corps du sphinx et en tournant, chaque phase de leur programme, des films qui relvent de la propagande [ . . . ], mais pas de la recherche scientifique. C'est pourquoi j 'ai suspendu le travail de cette mission non scientifique, et rdig un rapport qui a t prsent la commission permanente, laquelle a rejet tout projet ultrieur de la mission 45

    Qu'en termes choisis ces choses-l sont dites ! Loin de suspendre leur travail, Hawas a pratiquement expuls les savants du site. Il est toutefois intervenu trop tard pour les empcher de runir les donnes gologiques dont ils avaient absolument besoin.

    Quand a-t-il plu?

    Ds son retour Boston, Sc ho ch s'est enferm dans son laboratoire. Quelques mois plus tard, les rsultats de ses travaux tant

    29

  • concluants, il a remis le nez dehors. Au grand ravissement de West, il tait dsormais prt soutenir que le sphinx avait subi une rosion par la pluie et assumer les implications historiques considrables de cette affirmation.

    En bref, son argumentation, laquelle les paloclimatologues adhrent pleinement, s'appuie sur le fait que les intenses prcipitations capables d'engendrer les formes d'rosion caractristiques du sphinx ont cess de s'abattre sur l 'gypte plusieurs millnaires avant 2500 av. J.-C., l'poque o, au dire des gyptologues, le sphinx serait apparu. En consquence, ces preuves gologiques indiquent que, selon une estimation extrmement modre, le sphinx aurait t sculpt entre 7000 et 5000 av. J.-C. au bas mot46 .

    En ce temps-l, s 'il faut en croire les spcialistes, la valle du Nil n'tait occupe que par des peuplades nolithiques primitives, qui pratiquaient la chasse et la cueillette, et n'avaient pour outillage que des btons et des silex taills. Si Schoch a raison, le sphinx et les temples voisins, qui sont forms de centaines de blocs de calcaire pesant 200 tonnes, doivent tre l 'uvre d'une civilisation antique avance et encore non identifie.

    Comment ont ragi les gyptologues ? Ridicule ! , s'est cri Peter Lecovara, assistant conservateur du

    Dpartement gyptien du Museum of Fine Arts de Boston. Des milliers de savants tudient la question depuis des sicles et la chronologie est pratiquement fixe. Aucune surprise de taille ne nous attend47 [ . . ] .

    D'autres experts se sont montrs tout aussi premptoires. Ainsi, Carol Redmont, archologue sur le campus de Berkeley, l'universit de Californie, a affirm : C'est absolument impossible. Les gens de cette rgion ne pouvaient disposer de la technologie, des institutions ni mme de la volont de crer une telle structure des milliers d'annes avant le rgne de Khfr48.

    Quant au redoutable Za Hawas, qui avait essay d'touffer ce travail dans l 'uf, voici ce qu'il pensait de l'quipe de Schoch et West, ainsi que de ses conclusions originales :

    Hallucinations de Nord-Amricains ! West est un amateur. Tout cela ne repose sur aucune base scientifique. Il existe des monuments plus anciens dans le mme secteur. Il n'ont certainement pas t construits pas des hommes venus de l'espace ou de l'Atlantide. C'est une absur-

    30

  • dit. Nous ne permettrons pas que nos uvres soient exploites des fins d'enrichissement personnel. Le sphinx est l'me de l'gypte49

    Cette rhtorique n'a pas surpris John West outre mesure. Depuis longtemps, il cherchait en solitaire raliser une enqute srieuse sur l'ge du sphinx, ce qui lui avait valu bien des rebuffades. Mais cette fois, grce au soutien de Schoch et aux rvlations faites sur NBC, il tenait enfin sa revanche. Il tait clair que les gyptologues se hrissaient voir une science empirique telle que la gologie faire irruption dans leur univers confortable et ferm. _

    Soucieux d'aller plus loin que Schoch et sentant que celui-ci s'tait montr trop modr, voire frileux, en tablissant 1' apparition du sphinx entre 7000 et 5000 av. J.-C. au bas mot, West dclarait: A ce stade, Schoch et moi sommes en dsaccord, ou plutt nous interprtons les mmes donnes assez diffremment. Il prfre opter pour l 'opinion la plus conservatrice [ . . . ] . Mais je reste convaincu que le sphinx est antrieur la fin de la dernire priode glaciaire 50

    Ce qui signifiait concrtement : une poque antrieure 1 5 000 av. J.-C. West justifiait ce bond en arrire par le fait que l 'existence d'aucune culture volue n'est atteste en gypte entre 7000 et 5000 av. J.-C. Si le sphinx n'tait apparu qu'entre 7000 et 5000 av. J.-C. , expliquait-il, je pense que nous aurions d'autres tmoignages de la civilisation qui l'a taill 5 1 . En l 'absence de tels tmoignages, poursuivait-il, la civilisation qui avait cr le sphinx et les temples environnants avait d disparatre bien avant cette poque. La preuve manquante est peut-tre enfouie plus profondment qu'on a jamais creus, et/ou dans un endroit encore inexplor : sur les berges du Nil antique, des kilomtres du Nil actuel, voire au fond de la Mditerrane, qui tait sec pendant la dernire priode glaciaire, sait-on jamais 52 ?

    Malgr leur dsaccord amical sur la question de savoir si 1' rosion du sphinx indiquait une date comprise entre 7000 et 5000 av. J.-C. ou une priode beaucoup plus lointaine, Schoch et West ont dcid de prsenter un rsum de leur recherche la Geological Society of America . .Vaccueil qu'ils y ont reu les a rassurs. Plusieurs centaines de gologues ont cautionn la logique de leur dmarche, et des dizaines d'entre eux ont propos leur aide ou leurs conseils afin de faire progresser la recherche 53

    3 1

  • Plus stimulante encore a t la raction des mdias internationaux. Suite la runion de la GSA, de nombreux journaux ont publi des articles sur le sujet. Paralllement, l 'nigme qui plane sur l'ge du sphinx a t amplement couverte par la tlvision et la radio. Aujourd'hui, West se souvient de ces moments : Nous tions miparcours et nous allions entamer le sprint final 54

    voquant la divergence d'opinions entre Schoch et lui quant la datation du monument, il reconnat honntement que seules des recherches complmentaires permettront de rsoudre le problme 55 .

    Le dbat reste ouvert

    Sur avis des gyptologues occidentaux, le gouvernement gyptien s'oppose toute recherche gologique ou sismographique aux abords du sphinx depuis 1 993 . Attitude surprenante, eu gard aux implications des dcouvertes de Schoch, d'autant que les conclusions du gologue n'ont toujours pas reu de dmenti convaincant. Au contraire, plus le temps passe et plus le savant bostonien rsiste aux rigueurs de la critique. Devant ses pairs, il a plus d'une fois dfendu la thse selon laquelle les traces d'rosion visibles sur le sphinx et sur les murs de son enceinte (de profondes fissures verticales, associes des stries horizontales qui forment une surface ondule) constituent l'exemple classique de l'tat d'une structure calcaire sur laquelle la pluie s'est abattue pendant des millnaires 56 [ . . . ] . Compars ce que nous savons des anciens climats de Gizeh, prcise-t-il, ces lments attestent amplement l'antriorit du Grand Sphinx par rapport la date traditionnellement considre comme celle de son apparition : les environs de 2500 av. J.-C . Et de conclure en affirmant : Je ne fais qu'aller o me mne la science ; or, elle me mne cette conclusion : le sphinx a t sculpt bien avant qu'on ne le croit 57.

    Certes, Robert Schoch n'a pas prouv que le monument datait d'une poque comprise entre 7000 et 5000 av. J.-C. De mme, John West n'a pas prouv qu'il lui tait antrieur. Mais les gyptologues classiques n'ont pas non plus prouv qu'il avait t sculpt sous Khfr, en 2500 av. J.-C.

    32

  • En d'autres termes, la raison veut que le dbat relatif l'attribution et 1 'ge de cette uvre extraordinaire reste ouvert.

    Le secret du sphinx n'est toujours pas lucid. Mieux encore, comme nous allons le constater dans le chapitre suivant, les interrogations qui planent sur ce monument prcis englobent la ncropole de Gizeh tout entire.

  • Chapitre 3

    UNE SUPERPOSITION DE MYSTRES

    On dit que cette pierre [celle qui a servi difier les pyramides de Gizeh] a t apporte d'Arabie sur une grande distance et mise en place au moyen de terrasses [ . . ]. Et le plus extraordinaire est que, malgr l 'normit des constructions et le fait que tout le voisinage est couvert de sable, aucune trace ne subsiste ni de la terrasse ni de la taille des pierres, si bien que cette construction semble non pas due un long travail des hommes, mais avoir t mise en place d 'un seul coup par quelque divinit au milieu du sable environnant.

    Diodore de Sicile, livre I, rer sicle av. J.-C.

    tous points de vue, la ncropole de Gizeh, o se dressent le sphinx et les trois Grandes Pyramides, reprsente un formidable mystre architectural et archologique. Les pyramides principales et leurs temples comportent en effet d'tonnantes particularits physiques et techniques. Par ailleurs, ces monuments sont anonymes et presque dpourvus d'inscriptions. Comme le sphinx, il est difficile de les dater par des moyens objectifs. De mme, pour les attribuer tel ou tel souverain, les gyptologues ont d se fonder sur une interprtation, relativement arbitraire, d'indices lis au contexte.

    Ainsi, il existe une convention selon laquelle les Grandes Pyramides seraient les tombes de Khoufoui, Khfr et Menkaour, trois pharaons de la IVe dynastie. Et pourtant, elles n'ont jamais livr aucune dpouille royale. Dans la premire, les cavits amnages au-dessus du plafond de la chambre du Roi font apparatre de prtendues marques de carrire , qui sont en fait des graffitis raliss la hte. Comme nous le verrons dans la deuxime par-

    34

  • tie, ces signes ne permettent gure de confirmer la traditionnelle attribution du monument Khoufoui. On ne trouve aucun autre texte, de quelque nature soit-il, dans cet difice, ni dans les constructions prtes Khfr et Menkaour. Trois petites pyramides satellites sont alignes devant la face est de la Grande Pyramide, et trois autres s'lvent prs de l'angle sud-ouest du site. Toutes sont dnues d'inscriptions. Certes, elles renfermaient des objets de la rve dynastie, mais rien ne prouve qu'elles aient t bties cette poque.

    La mme remarque s'applique la statue de Khfr, dcouverte dans son temple bas , et celle de Menkaour, dcouverte dans son temple funraire . Toutes deux constituent les seules preuves permettant d'attribuer ces structures anonymes et non inscrites aux pharaons en question. En toute logique, elles ne font qu'induire cette attribution, sans pour autant l'tablir. Autrement dit, il se peut que Khfr et Menkaour aient bti ces sanctuaires. Mais les deux rois ont aussi pu s'approprier des difices antrieurs, les adapter, les rnover et les orner de leurs statues dans un but prcis. Aprs tout, personne n'attribue 1' amnagement de Trafalgar Square Nelson pour la simple raison qu'on y voit sa silhouette sculpte dans la pierre. De mme, il est possible que les gyptologues s'avancent trop lorsqu'ils prtent la construction du temple bas Khfr sous prtexte qu'ils y ont dcouvert une sculpture son image.

    Cette observation est valable pour l'ensemble de la ncropole. Certes, son lien avec la IVe dynastie est incontestable, mais la vritable nature de cette relation reste prouver. C'est un fait, un grand nombre de mastabas de la rve dynastie, aisment identifiables et couverts d'inscriptions, s 'tendent l'est et l'ouest de la Grande Pyramide, ainsi qu' l'ouest du sphinx. Toutefois, rien ne permet d'affirmer que les pyramides sont des tombes, et rien que des tombes . Il se peut qu'un ancien site sacr, conu et amnag dans une optique dtermine, ait t repris et rutilis des fins diffrentes, comme cela s'est produit ailleurs. On peut ainsi imaginer que les pyramides et les principaux monuments des environs ont t conus dans un but purement rituel, crmoniel et religieux, mais que l'ide d'y inhumer des dfunts (surtout des reines et des nobles de la rve dynastie, en juger par les dpouilles identifies) est apparue ultrieurement. Cette pratique a pu tre adopte par des indivi-

    35

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  • dus oublieux de la gense du lieu, et soucieux de reposer dans un endroit imprgn d'un caractre sacr et d'un prestige antique. Au Moyen ge, certains individus particulirement respects taient enterrs sous les dalles des cathdrales. La chose se produit encore aujourd'hui, ce qui ne veut pas dire qu'une cathdrale soit une tombe ou qu'elle ait t btie afin d'abriter un corps.

    Une conception impossible

    Lorsqu'on s'approche de Gizeh par l'est, on traverse d'abord le village arabe de Nazlet el-Sammam. On dcouvre ensuite le Grand Sphinx, qui dresse son vnrable chef au-dessus d'un horrible parc de stationnement pour autocars, de boutiques et de cafs touristes. En face du monument, le sol est dgag sur une largeur d'environ deux cents mtres, ce qui permet au visiteur de contempler 1 ' norme complexe architectural qui le cerne depuis des temps immmoriaux.

    Cet ensemble se compose de ce qu' il est convenu d'appeler le temple du Sphinx et le temple bas de Khfr . Le premier s'lve 1 'est de la statue, qui le domine directement, tandis que le second se situe lgrement au sud de son voisin, dont il est spar par un espace troit. Leurs faades orientales sont difies dans le mme axe, comme celles de deux maisons frappes d'alignement.

    On apprciera mieux la disposition de ces structures, ainsi que leur relation au sphinx et son enclos, en observant les photographies et plans ici reproduits. Le temple bas, le plus vaste, forme presque un carr dont chaque ct mesure une quarantaine de mtres. Le temple du Sphinx dessine plutt un trapze, dont les cts nord et sud atteignent une trentaine de mtres.

    l'origine, tous deux taient hauts d'une douzaine de mtres. Construits en gros blocs de calcaire, ils taient couverts, l'intrieur comme l'extrieur, d'un parement de granite. Ce revtement, ainsi qu'une grande partie de la maonnerie, a disparu du temple du Sphinx, qui offre au regard un aspect trs endommag. En revanche, le temple bas est rest largement intact. Les deux difices ont perdu leur toiture et leurs poutres de soutnement. Le temple bas a cependant conserv seize colonnes et architraves. Disposes en forme de

    37

  • 3. Le Grand Sphinx et le complexe architectural environnant : le temple du Sphinx, le temple bas, la chausse

    (ici raccourcie) et le temple funraire.

    3 8

  • T dans la salle centrale, elles crent des jeux d'ombre et de lumire du plus bel effet.

    Ces constructions anciennes et anonymes n'ont que deux points communs : un style austre, dpourvu d'ornements, et la prsence d'imposants mgalithes, dont certains pseraient quelque 200 tonnes1 On n'y remarque pas de petits blocs, et la plus modeste de ces normes pices dpasse 50 tonnes. On comprend mal comment les anciens gyptiens ont pu soulever et positionner de tels monstres. Mme aujourd'hui, des entrepreneurs disposant des dernires ressources de la technique se verraient confronts de terribles difficults si on les chargeait de btir des rpliques exactes du temple du Sphinx et du temple bas.

    Le problme se rvle complexe plus d'un titre. Il provient surtout de la taille des blocs qui, par leurs dimensions et leur poids, peuvent se comparer un empilement de moteurs Diesel de locomotives. Les grues hydrauliques que nous sommes habitus voir sur les chantiers de nos villes sont incapables de supporter de telles charges. Bien qu'elles fassent appel une technologie avance; elles ne peuvent gnralement lever qu'un maximum de 20 tonnes. Encore faut-il que la charge soit situe porte minimale , c'est-dire le plus prs possible de la tour, sous la flche de la grue. Plus la porte est longue et plus le poids doit tre faible. porte maximale , la limite est fixe environ 5 tonnes.

    Au-dessus de 50 tonnes, il est ncessaire d'utiliser une grue spciale. l'heure actuelle, on ne dnombre la surface du globe que quelques machines pouvant soulever des blocs de calcaire de 200 tonnes. Normalement, ces grues en pont ou en portique se remarquent souvent dans les usines et les grands ports industriels, o elles servent dplacer des engins volumineux, comme des bulldozers et des tanks, ou des pices d'quipement, comme des conteneurs mtalliques. Composes d'lments en acier et actionnes par d'normes moteurs lectriques, elles sont en majorit prvues pour des charges infrieures 1 00 tonnes. En bref, si l'on demandait un grutier spcialis dans les lourdes charges d'assembler un temple partir de blocs de 200 tonnes, il jugerait la tche aussi insolite que dmesure.

    Aux tats-Unis, seules deux grues contrepoids et bras sont en mesure de supporter des charges proches de 200 tonnes. Il y a

    39

  • peu, on a transport l'une d'elles sur un chantier de Long Island afin d'installer une chaudire de 200 tonnes dans une usine. Elle tait quipe d'un bras long de 60 mtres, une extrmit duquel tait fix un contrepoids en bton de 1 60 tonnes qui 1' empchait de basculer. Vingt ouvriers ont d prparer le terrain pendant six semaines avant qu'on puisse soulever la chaudire2

    Si l'on voulait difier une rplique du temple bas, on se heurterait une difficult majeure : la ncessit d'arracher au sol des centaines de charges extrmement lourdes en tenant compte des limitations physiques du plateau de Gizeh. Pour rsoudre le problme, l 'idal serait de possder une grue en pont ou en portique monte sur chenilles d'acier, et de l'installer l'intrieur ou proximit de l'espace restreint qui devrait accueillir la construction.

    Nous avons montr des photographies l'ingnieur grutier qui avait soulev la chaudire de 200 tonnes. Nous lui avons fait part de dtails techniques concernant les blocs du temple bas et lui avons demand s'il pensait pouvoir assembler des pices semblables avec sa grue. Comme il fallait s'y attendre, il nous a fait cette rponse :

    Compte tenu de ce que vous me montrez et des distances impliques, je ne sais pas si nous pourrions soulever les blocs de 200 tonnes depuis les endroits qui restent disponibles [ . . . ] . Dans notre mtier, nous chargeons des poids importants et nous cherchons voir comment nos prdcesseurs s'y sont pris pour en faire autant. Je constate qu'ils ont boug ces normes blocs, des pices de 200 tonnes, il y a des milliers et des milliers d'annes. Je n'ai aucune ide de la faon dont ils ont travaill. Pour moi, et sans doute pour tout le monde, c'est un mystre et a le restera certainement3 .

    Comment, quand et pourquoi?

    Que ce soit un mystre ou non, le temple bas et le temple du Sphinx de Gizeh tmoignent en silence du fait que certains btisseurs de l'Antiquit savaient soulever des charges de 200 tonnes et qu'ils avaient les moyens techniques d'y parvenir. Mme s ' il est raisonnable de penser qu'ils n'ont pas utilis des grues en portique ou autres, nous ne savons rien de la faon dont ils ont procd. Confronts ces questions, les gyptologues ont tendance parler,

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  • en termes vagues et gnraux, de rampe en brique et en terre et de main-d'uvre illimite4 . Mais les ingnieurs doivent se montrer plus prcis. On attend d'eux qu'ils dfinissent le type de rampes requis pour hisser des blocs d'une telle taille, et le nombre d'hommes ncessaires ce travail.

    Aucune tude technique dtaille n'a jamais t mene Gizeh sur la logistique employe dans la construction du temple du Sphinx et du temple bas. Un certain nombre d'architectes et d'ingnieurs hautement qualifis ont toutefois tudi de prs les pyramides qui, au dire des gyptologues, ont t galement difies grce des rampes5. D'aprs les rsultats de ces recherches, une rampe de construction sur laquelle des hommes pied sont amens tracter de lourdes charges ne doit dpasser une inclinaison de 1 0 % 6 Pour ce qui est de la Grande Pyramide, dont la hauteur originelle tait de 14 7 rn, la rampe aurait d mesurer 1 463 rn de long et reprsenter un volume presque trois fois suprieur celui du monument7

    De toute vidence, le problme est diffrent pour ce qui est du temple du Sphinx et du temple bas. Leur hauteur d'origine tant nettement infrieure celle des pyramides, on a pu les construire en utilisant des rampes certes inclines 1 0 %, mais de taille relativement rduite. En raison de la masse et du poids des nombreux blocs de 200 tonnes dcouverts dans ces difices, il tait cependant exclu de recourir une pente faite dans un matriau moins stable que la pierre de taille dont les temples eux-mmes sont constitus8.

    Supposons qu'on se soit servi de rampes solides et qu'on les ait ensuite dmanteles. La question qui se pose alors est celle-ci : combien d'hommes faudrait-il prvoir pour haler des centaines de blocs de 200 tonnes ? Pour bien saisir les donnes du problme, il faut savoir qu'une pice de ce poids reprsente une charge quivalant 300 automobiles familiales, pesant chacune trois quarts de tonne en moyenne.

    L non plus, nous ne disposons d'aucune tude technique laquelle nous rfrer. Fort heureusement pour nous, le grand ingnieur franais Jean Lehrou Krisel, employ comme conseiller lors de l'amnagement du mtro du Caire, a accompli un travail remarquable sur la Grande Pyramide. Il s'est intress aux moyens logistiques ayant permis de positionner les blocs de 70 tonnes dont se compose la chambre dite du Roi . D'aprs ses calculs, cette tche a pu tre

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  • assure par des quipes de six cents hommes, rpartis en plusieurs ranges sur une rampe trs large et accole une face de la pyramide 9. Il s'ensuit qu'il aurait fallu mille huit cents hommes pour hisser les blocs du temple bas. Mais comment les harnacher des charges aussi denses et aussi compactes (les plus grosses font 9 rn x 3 rn x 3,5 rn) ? Mieux encore, puisque les cts du temple bas n'excdent pas 40 rn, comment imaginer qu'un tel nombre d'ouvriers aient pu accomplir un travail efficace (ou un travail tout court ! ) dans le peu d'espace disponible ? supposer qu'ils aient t spars les uns des autres par au moins un mtre, chaque range n'aurait pu comprendre plus de cinquante hommes. Et pour obtenir les mille huit cents ouvriers ncessaires la traction d'un bloc de 200 tonnes, il aurait fallu atteler chaque pice pas moins de trente-six ranges d'hommes tirant l'unisson.

    Vintelligence hsite envisager les ventuelles complications induites par un tel procd. Mais partons du principe qu'elles puissent tre surmontes. Se pose alors une nouvelle question, sans doute la plus intressante de toutes.

    Pourquoi ? Pourquoi se donner tout ce mal ? Pourquoi construire des temples avec des pices de 200 tonnes,

    alors qu'il serait bien plus facile, et tout aussi agrable sur le plan esthtique, d'employer des blocs moins lourds, par exemple de deux ou trois tonnes ?

    Seules deux rponses se prsentent 1 ' esprit : soit les concepteurs de ces imposants difices avaient connaissance d'une technique qui leur permettait d'extraire, de manier et d'assembler facilement d'normes blocs de pierre ; soit leur pense tait foncirement diffrente de la ntre, auquel cas leurs motivations et leurs priorits chapperaient aux comparaisons interculturelles classiques.

    Autre question se poser : quand cet ouvrage a-t-il t ralis ? Comme indiqu prcdemment, le temple du Sphinx et le temple

    bas sont tous deux anonymes. Il est certain que le second a servi aux rituels funraires de Khfr, mais rien ne prouve que ce pharaon 1 ' ait construit. Bien au contraire, si l'tude gologique de Robert Schoch est correcte, on peut soutenir que Khfr n'a difi ni l 'une ni l 'autre de ces structures. Un argument sous-tend cette affirmation : pour faire apparatre le sphinx, il a fallu creuser une profonde fosse

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  • en forme de fer cheval dans le sous-sol du plateau de Gizeh, et y laisser une masse centrale qu'on a ensuite sculpte ; or, les gologues ont prouv que les mgalithes de calcaire dont se composent les deux temples proviennent de la fosse, et qu'ils ont donc t taills en mme temps que le sphinx 10 Par consquent, si l'apparition de la statue est antrieure de plusieurs millnaires la date retenue par les gyptologues, alors les temples ont, eux aussi, quelques milliers d'annes de plus qu'on ne le pense.

    Il se peut que nous nous trouvions face aux empreintes d'individus extrmement volus, voire dots d'un vritable savoir technologique, qui ont accompli des prouesses en matire d'architecture et de construction, une poque o aucune civilisation n'tait cense exister sur terre.

    1 ' appui de cette supposition, prcisons que les mgalithes des temples prsentent, comme le sphinx, des traces d'usure due aux prcipitations. En outre, on notera avec intrt que les fragments du parement de granite qui nous sont parvenus semblent avoir t sculpts, sur leur face interne, de sorte qu'ils s'ajustent aux blocs de calcaire de la maonnerie, une poque o ces derniers taient dj

    fortement marqus par l'rosion. Ils voquent d'autres exemples de 1 ' architecture de 1 'Ancien Empire, ce qui n'est pas le cas de leur support. Voil qui peut renforcer la thorie selon laquelle les pharaons de l'Ancien Empire auraient restaur, puis rnov, une structure sacre, ancienne et trs endommage. Du reste, cette ide a sduit Robert Schoch :

  • namment pais, le visiteur remarquera au nord-ouest un passage haut et troit. Aprs avoir dbouch sur la faade ouest du temple, celui-ci longe le rebord sud de la fosse du sphinx, situe en contrebas. Il se confond alors avec l'imposante chausse qui permet de gravir la pente du plateau sur plus de trente mtres, et de passer du temple bas au temple funraire. Le passage prend fin devant la face est de la deuxime pyramide.

    Bien que gravement endommages, les chausses (une pour chaque pyramide) sont des lments importants de la ncropole de Gizeh. Larges de prs de 6 rn, elles s'tendent sur une distance qui varie de deux cent cinquante cinq cents mtres environ. A l' origine, elles reliaient les temples funraires aux temples bas. Actuellement, le seul complexe relativement intact est celui qu'on attribue Khfr. La troisime pyramide a perdu son temple bas, mais les ruines mgalithiques de son temple funraire sont toujours visibles. Un pavement de basalte constitue le seul vestige du temple funraire de la Grande Pyramide, dont le temple bas est enfoui (s'il en reste quoi que ce soit) sous le village de Nazlet el-Sammam.

    Comme les sanctuaires qu'elles desservent, les chausses se composent d'normes blocs de calcaire. Sur le plan conceptuel, ces structures prodigieuses forment visiblement un ensemble . Comparables 1' uvre de btisseurs dont la pense serait celle de dieux ou de gants, elles exhalent un parfum enttant d'extrme antiquit. Aussi imagine-t-on aisment qu'elles puissent tre les vestiges d'une culture disparue. On pense alors au Sermon sacr, un texte hermtique d'origine gyptienne, qui voque avec un respect teint d'effroi des tres d'une grande noblesse, vous faire crotre la sagesse et ayant construit avant le Dluge une civilisation dtruite depuis lors. Et il y aura de grands et mmorables travaux sur la terre, laissant la destruction dans la rnovation des temps 12 [ . . . ] .

    Les chausses prsentent une autre caractristique laquelle nous accordons un grand intrt : leur orientation. Nous tudierons ce point en dtail dans la troisime et la quatrime partie. Comme le regard du sphinx, la chausse de la troisime pyramide est oriente plein est. Celle de la deuxime pyramide s'tire 14 au sud du plein est, et celle de la Grande Pyramide 14 au nord du plein est. Il s'agit l d'une organisation prcise, gomtrique, manifestement

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  • Plein est

    4. l.:Horizon artificiel de Gizeh.

    voulue, dans laquelle chaque difice important occupe une place dtermine par rapport aux autres. Le tout est contenu dans un vaste horizon circulaire. Le centre de cette figure artificielle correspond apparemment au sommet de la deuxime pyramide, et sa limite se dessine juste l'ouest de la croupe du sphinx.

    Selon la version officielle des gyptologues, les chausses seraient des voies crmonielles. Ce sont aussi des chefs-d' uvre de technologie, dont 1 ' amnagement, sous la direction de contrematres et d'architectes talentueux, n'a pu s'effectuer que moyennant une forte

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  • dpense d'intelligence et d'nergie. Et pourtant, on suppose qu'elles n'ont servi qu 'unefois, lors du transport de la dpouille du pharaon entre le temple bas et le temple funraire, o se sont drouls les derniers rituels d'embaumement.

    C'est bien possible . . . Mais comme nous le dmontrerons dans la troisime et la quatrime partie, certaines caractristiques des chausses indiquent que nombre d'autres pharaons ont pu les utiliser et que, sur le plan technique et symbolique, elles trouvent leur origine dans des vnements survenus bien avant 1 ' aube de la civilisation gyptienne historique.

    Des embarcations la fonction purement symbolique ? Dans la dcennie de 1 850, Richard Francis Burton, le clbre

    explorateur et aventurier anglais, a sjourn en gypte. Lors d'une visite au plateau de Gizeh, il a not la prsence de dpressions rhombodales , parallles la face est de la Grande Pyramide et voisines de 1' extrmit de la chausse. Il en a fait des croquis, aujourd'hui conservs au British Museum 13 . Quelques annes plus tard, en 1 88 1 , William Flinders Petrie, le pre de l'gyptologie britannique , a galement remarqu ces tranges cuvettes, les a baptises fosses , et n'a pas jug bon de les dgager 14

    En 1 893, l 'gyptologue franais Morgan a exhum six grandes embarcations de bois qui reposaient dans des puits creuss sur un autre site, non loin d'une pyramide assez peu connue. Sa dcouverte n'a pas t exploite outre mesure. En 1 90 1 , Chassinat, un de ses compatriotes, a remarqu une fosse en forme de navette proximit de la pyramide de Didoufri, Abou Roach. Il a t frapp par sa ressemblance avec les cuvettes observes prs de la Grande Pyramide de Gizeh, propos desquelles il crivait : Leur destination, pas plus qu'ici [ Abou Roach], n'a pu tre dtermine15 .

    Les textes funraires des anciens gyptiens regorgent de rfrences aux vaisseaux, solaires ou divins, sur lesquels le dfunt esprait naviguer dans 1 'Au-Del cosmique : le bateau des millions d'annes , la barque d'Osiris , la barque de R , etc. Les murs de nombreuses tombes antiques s'ornent de gravures, de dessins ou de peintures reprsentant ces bateaux et ces barques , dont la

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  • poupe et la proue sont extrmement releves. Bien avant la fin du xiXe sicle, on connaissait dj leur fonction symbolique et religieuse. Il a pourtant fallu attendre que l'archologue allemand Ludwig Borchardt retrouve un navire de briques aux abords du temple solaire et des pyramides d'Abousir, pour qu'on admette que les mystrieuses fosses en forme de navette n'taient autres que des embarcations, ou tout du moins leurs reprsentations, voire leurs tombes.

    Depuis l'poque de Borchardt, d'autres structures du mme type ont t identifies, notamment en 1 933 par Selim Hassan, et en 1 937 par Walter Ernery. Enfin, en 1 954, Karnal El-Mallakh a fait une dcouverte stupfiante : un bateau de cdre, en partie dsassembl, mesurant plus de 43 rn de long et enfoui dans un puits amnag prs de la face sud de la Grande Pyramide. Plus rcemment, on a repr un navire de dimensions comparables dans un puits voisin du premier. ce jour, aucune fouille n'a t pratique cet endroit, qui devrait pourtant faire l 'objet d'une tude ralise par un consortium . . Japonais.

    Le fait que les gyptologues aient mis un certain temps noter la prsence de vaisseaux Gizeh ne signifie pas ncessairement que leur analyse de la fonction de ces mmes vaisseaux soit fausse. Ils pensent que les imposants navires ont t conus, dans un esprit primitif, magique , superstitieux et serni-sauvage , pour transporter l'me des pharaons disparus au Paradis. Le contenu des anciens textes funraires vient confirmer cette interprtation, et nul ne peut prtendre que ces embarcations (les barques solaires , comme les appellent les spcialistes) n'avaient pas un rle jouer lors du voyage symbolique des dfunts dans le ciel. Comme nous le verrons dans la troisime et la quatrime partie, il se peut toutefois que la nature et la finalit exactes de ce priple aient t plus complexes et plus importantes qu'on ne le reconnat prsent.

    Si l'on observe la barque solaire dcouverte prs de la face sud de la Grande Pyramide en 1 954, on ne peut que remarquer les traces d'usure de sa quille et de sa passerelle de dbarquement. De mme, au vu d'autres signes patents, on constate que cet lgant vaisseau a maintes fois navigu 1 6.

    Si sa fonction est purement symbolique, pourquoi s'en est-on servi?

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  • Et pourquoi faut-il qu'un bateau sans relle utilit soit aussi labor et aussi achev sur le plan technique 1 7? Une embarcation vritablement symbolique, telle que le navire de briques ou l'une des tombes amnages sur d'autres sites, n'aurait-elle pas suffi ?

    Les pyramides

    Les trois grandes pyramides traditionnellement attribues Khoufoui, Khfr et Menkaour sont les monuments les plus importants de la ncropole de Gizeh. D'une certaine faon, c 'est par elles que le vaste complexe justifie son existence, car les chausses y aboutissent et les

  • maonnerie ainsi mise nu pour reconstruire les mosques et les palais de la capitale dvaste.

    Jusqu'au XIve sicle, tous les commentateurs arabes ont dcrit le scintillement du parement de la Grande Pyramide sous le soleil d'gypte. Reprsentant une surface d'environ 9 ha, il se composait de blocs pais de 2,50 rn, dont chacun pesait environ 1 6 tonnes, si subtilement agenc[s] qu'on aurait dit un seul bloc du pied au sommet19 . Quelques fragments, toujours fixs la base du monument, ont t tudis en 1 88 1 par Flinders Petrie. 1.? gyptologue notait avec tonnement : [ . . . ] l 'paisseur des joints n'est que de 0,50 mm ; par rapport une ligne droite et un vrai carr, la pierre taille n'accuse qu'un retrait moyen de 0,25 mm sur une longueur de dix-neuf mtres. Seuls les instruments d'optique les plus modernes permettent d'obtenir une telle exactitude sur cette distance.

    En outre, Petrie comprenait mal qu'on ait pu cimenter les blocs entre eux avec tant de minutie et de prcision. Le simple positionnement des pierres bord bord a dj d constituer un travail dlicat. Mais il semble presque impossible d'y tre parvenu et d'avoir fait en plus des joints de ciment20 [ . . . ] .

    Presque impossible galement, puisque aucune civilisation n'est cense avoir calcul la valeur mathmatique pi (3, 1 4) jusqu'au me sicle av. J.-C., l'poque o les Grecs l 'ont dtermine21 , est le fait que la hauteur premire de la Grande Pyramide ( 146,72 rn) prsente le mme rapport au primtre de sa base (921 ,40 rn) que la circonfrence d'un cercle son rayon. Ce rapport quivaut 2 pi ( 146,72 rn x 2 x 3 , 14 = 92 1 ,40 rn).

    Tout aussi impossible , en tout cas pour un peuple comme les anciens gyptiens, qui sont supposs avoir ignor la forme et la taille de notre plante, est le rapport ( l'chelle de 1 /43 200e) entre les dimensions de la pyramide et celles de la terre. Pour le moment, ne nous proccupons pas de savoir s'il s'agit l d'une concidence. Nous sommes confronts un fait vrifiable sur n'importe quelle calculatrice de poche : en multipliant la hauteur originelle du monument ( 146,72 rn) par 43 200, nous obtenons une somme de 6 338 kilomtres. Cette distance n'est infrieure que de 1 8,50 km la longueur du rayon de la terre au ple (6 356,50 km), telle qu'elle nous est fournie par les mthodes de calcul les plus modernes. Mieux encore, en multipliant le primtre de la base de la pyramide

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  • (921 ,40 rn) par 43 200, nous obtenons un total de 39 804,50 km, soit environ 250 km de moins que la circonfrence exacte de la terre l'quateur (40 054 km). Bien que ces deux cent cinquante kilomtres ne soient pas ngligeables, ils ne reprsentent, par rapport au pourtour du globe, qu'une erreur d'un peu moins de 0,65 %.

    Une technologie de haute prcision

    Une erreur telle que celle-ci ne dpasse pas la marge de tolrance observe dans les tudes sur la Grande Pyramide. De fait, bien que le monument couvre plus de 5 ha et qu'il se compose de quelque 6,5 millions de blocs de calcaire et de granite, ni sa masse ni sa taille ne constituent ses caractristiques majeures. C 'est l'incroyable prcision dont tmoigne le moindre aspect de sa conception qui reste, et de loin, sa particularit la plus renversante.

    Avant d'entrer dans les dtails, arrtons-nous un instant pour rflchir ce qu'implique une trs haute prcision dans la construction d'un difice.

    On comprendra mieux en prenant l'exemple d'une simple montre. Si l'on souhaite acheter un modle dont la marge d'erreur est de quelques secondes par semaine, une montre quartz ordinaire, vendue au plus 250 francs, fera l'affaire. Mais si l'on prfre que sa marge d'erreur soit d'une fraction de seconde par an, on devra se rabattre sur un article qui se rapproche de l'horloge atomique.

    Le mme principe s'applique la construction. Si l'on veut dresser un mur qui dvie de un degr tous les cent mtres par rapport une verticale parfaite, et qui soit grosso modo orient au nord, on pourra faire appel n'importe quel maon. Mais si l'on veut que ce mur reste droit dans la limite d'une minute d'angle sur cent mtres, et qu'il soit orient plein nord, on devra prvoir un thodolite au laser, une carte d'tat-major exacte 1 0 mtres prs, une quipe de professionnels hautement qualifis, dont un ingnieur spcialiste du terrassement, un gomtre, un astronome et plusieurs matres maons, ainsi qu'une bonne semaine de disponibilit pour vrifier si la prcision voulue a t obtenue.

    Il y a plus de quatre mille cinq cents ans, les btisseurs de la Grande Pyramide ont fait preuve d'une finesse comparable celle

    50

  • d'une horloge atomique. Ce constat ne procde pas d'une spculation historique ou d'une quelconque thorie, mais de faits bruts et vrifiables.

    5. Localisation godsique de la Grande Pyramide de Gizeh. V difice se dresse sous une latitude de 30 nord

    (un tiers de la &tance qui spare l'quateur du ple Nord) et au centre des terres habitables.

    Par exemple, la circonfrence de la terre 1' quateur ( 40 054 km) est gale 40 054 000 rn, d'o il s 'ensuit que un degr de latitude quivaut environ 1 1 1 26 1 rn ( 40 054 000 rn diviss par 360 degrs). Chaque degr se compose de 60 minutes d'angle, ce qui signifie que une minute d'angle reprsente un peu plus de 1 854 mtres. Chaque minute d'angle comprend elle-mme 60 secondes d'angle, ce qui implique que une seconde d'angle gale prs de 3 1 mtres. Ce systme de mesure n'est pas une convention moderne, mais l'hritage d'une pense scientifique lie une arithmtique en base 60 dont l 'origine remonte la plus haute antiquit22. Personne ne sait ni o ni quand ce mode de calcul est apparu 23 Il semble pourtant avoir t employ dans les mesures godsiques et astronomiques qui ont permis de choisir l'emplacement de la Grande Pyramide. En effet, celle-ci s'lve 1,5 km au sud de la latitude 30, soit presque exactement au tiers de la distance qui spare l'quateur du ple Nord24

    5 1

  • Il est peu probable qu'un tel choix soit le fruit du hasard. Qui plus est, comme il n'existe aucun site capable d'accueillir une structure aussi massive 1 ,5 km au nord de la pyramide, il serait draisonnable de penser que l' infime dcalage not par rapport au 30e parallle rsulte d'une erreur de mesure des btisseurs.

    Cet cart est de une minute d'angle et neuf secondes d'angle, car la latitude prcise du monument est de 29 58' 5 1". Comme le faisait observer un ancien astronome de renom :

    Si le concepteur avait voulu que, du pied de la Grande Pyramide des hommes voient, de leurs propres yeux plutt qu'en esprit, le ple cleste une hauteur de 30 et face eux, il aurait d tenir compte de la rfraction de l'atmosphre, ce qui aurait impliqu que la construction se dresse non la latitude de 30, mais celle de 29 58' 22"25

    En d'autres termes, le monument s'avre situ moins de une minute d'angle au nord de la latitude astronomique de 30, non corrige pour la rfraction atmosphrique. Si erreur il y a, elle se rduit donc moins de la moiti d'un sixime de degr, soit presque rien en comparaison de la circonfrence de la terre.

    On retrouve ce besoin obsessionnel de prcision dans les dimen-sions de la base de la pyramide :

    longueur de la face ouest : 230,35 rn ; longueur de la face nord : 230,24 rn ; longueur de la face est : 230,38 rn ; longueur de la face sud : 230,43 m26.

    Par consquent, la diffrence entre le ct le plus long et le ct le plus court s'lve 1 9 cm, soit moins de 0, 1 0 %. C'est l un exploit, si l'on pense qu'il a fallu aligner, sur une distance d' peu prs 23 000 centimtres, des milliers d'normes blocs de calcaire pesant chacun plusieurs tonnes.

    Rien n'indique que les constructeurs de la pyramide aient t rebuts l'ide de devoir respecter des impratifs de symtrie aussi exigeants sur une chelle aussi vaste. Au contraire, comme pour multiplier les difficults techniques, ils ont pris soin de doter le monument d'angles presque parfaitement droits. Par rapport 90, l'angle nord-ouest n'accuse qu'un dcalage de 0 00' 02", l'angle

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  • nord-est de 0 03 ' 02", l'angle sud-est de 0 03 ' 33", et l'angle sudouest, de 0 00' 33"27.

    Nous avons incontestablement affaire une construction digne, non d'une horloge atomique, mais d'un mlange de Rolex, de BMw, de Mercedes-Benz, de Rolls-Royce et d'ordinateur IBM.

    Et ce n'est pas tout. On sait que les architectes ont orient la pyramide en direction des

    quatre points cardinaux (la face nord regarde le nord, la face sud le sud, etc.). On sait moins, en revanche, que ce positionnement est d'une prcision phnomnale. La dviation moyenne par rapport l'axe exact dpasse peine trois minutes d'angle, c'est--dire 1 120 de dgr28

    Pourquoi cette mticulosit ? Pourquoi cette rigueur? Pour un pharaon, mme le plus mgalomane de tous les temps,

    quelle importance avait le fait qu'une tombe soit oriente trois minutes d'angle, voire un degr, du plein nord? Sans l'aide d'un instrument d'optique, il est pratiquement impossible de dceler cet cart. En ralit, la plupart des individus ne pourraient dtecter une erreur d'alignement infrieure trois degrs ( 1 80 minutes d'angle). grand-peine si elle ne dpasse pas trois minutes d'angle ! Et que dire de ceux qui sont tout bonnement incapables de reprer le nord? . . . Quoi qu'on fasse, on n'chappera pas cette question : pourquoi cette incroyable prcision? Pourquoi les btisseurs ont-ils cumul les difficults, pourquoi se sont-ils surchargs de travail, alors qu'il n'en rsulterait rien de visible l'il nu?

    Il faut croire qu'ils avaient de bonnes raisons d'accomplir un tel miracle de gomtrie.

    Cet exploit est d'autant plus remarquable qu'il s'est ralis, non sur un terrain parfaitement plat, comme on pourrait s'y attendre, mais sur un monticule qui occupe le site de la Grande Pyramide. D'une hauteur estime quelque 9 rn, soit une maison un tage, cette colline naturelle s'lve au beau milieu du secteur o est amnage la base du monument, dont elle couvre environ 70 % de la surface au sol. Lors de la construction de l'difice, il a fallu prendre soin d'inclure ce tmoin d'un autre ge aux niveaux infrieurs. Certes, la pyramide lui doit en partie la lgendaire stabilit dont elle a fait preuve au fil des sicles. Mais avec un tel obstacle dans leur

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  • Nord

    Roche ilaturen--, ...

    6. Coupe de la Grande Pyramide. On remarque le monticule rocheux intgr ses premiers niveaux.

    - ---Q- . - , . . . , . - ----- -- -' .... - -; .. ------------

    -

    Menkaour (Mykrinos)

    Horizon -----

    ----------------O=::=

  • champ de mire, on comprend mal que les anciens gomtres aient pu tablir la base de la structure dans la premire phase (la plus importante) de sa ralisation. Pour y parvenir, il convient en effet de mesurer plusieurs fois les diagonales partir des angles29 Nous ne pouvons qu'effectuer ce constat : la base est rellement carre, et le monument est rellement orient vers les points cardinaux de notre plante avec une minutie et une prcision admirables.

    Des chambres et des couloirs

    Les autres difices sont dots de salles et de passages internes organiss en rseaux assez simples. La deuxime pyramide comporte une grande chambre, amnage juste au-dessous de la surface du sol et dans 1' axe du sommet. La troisime abrite trois chambres principales, creuses un peu plus profondment dans le soubassement rocheux, mais galement situes dans 1' axe du sommet. Ventre des deux monuments s'ouvre sur leur face nord. Elle prend la forme d'un boyau qui accuse une pente descendante de 26, puis devient plat et rejoint des couloirs courant l'horizontale dans le sous-sol.

    Par contraste, la structure interne de la Grande Pyramide se rvle infiniment plus complexe. Elle se compose d'un rseau de passages et de galeries qui prsentent des pentes ascendantes et descendantes de 26, et de trois chambres principales, dont seule la chambre souterraine se trouve au-dessous de l 'difice. Les deux autres (appeles chambre du Roi et chambre de la Reine ) sont amnages au cur de la superstructure, une altitude considrable par rapport au niveau du sol.

    On comprendra mieux la disposition de ces lments en tudiant l'illustration 9. La salle rectangulaire de granite rouge aujourd'hui connue sous le nom de chambre du Roi n'est surmonte que par la chambre de Davison, et surtout par les quatre chambres dites de dcharge , o subsistent les marques de carrires voques prcdemment. Lorsque le calife Al-Mamoun y a pntr, au IXe sicle, elle ne contenait ni trsor ou inscriptions, ni dpouille royale. Longue de 1 0,40 rn, large de 5,20 rn et haute de 5,80 rn, elle se situe environ quarante-cinq mtres la verticale de la base de la pyramide. Ses nombreux mystres sont trop connus pour ncessiter ici

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  • Chambre souterr;aim:/ 8. Principaux lments internes de la Grande Pyramide.

    Connue sous le nom de Trou de Mamoun, l 'entre de la face nord a t ouverte de force par des explorateurs arabes

    au rxe sicle. l'poque, les blocs du parement intact dissimulaient la vritable entre.

    / / /

    9. Dtail des couloirs, chambres et conduits de la Grande Pyramide.

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  • des claircissements supplmentaires (par ailleurs, nous les avons dcrits en dtail dans nos prcdentes publications 30).

    La Grande Galerie, une des plus clbres uvres architecturales laisses par l'Ancien Empire3 1 , relie la chambre du Roi aux niveaux infrieurs de l'difice. Elle suit une pente de 26 et mesure 46,50 rn de long sur 2_. rn de large. Elle s'orne d'une vote encorbellement dont le sommet, huit mtres cinquante au-dessus de la tte du visiteur, se distingue grce la lumire lectrique qui claire aujourd'hui la pyramide.

    la base de la Grande Galerie, un passage horizontal haut de 1 , 1 0 rn s'ouvre plein sud et aboutit, environ trente-neuf mtres plus loin, la chambre de la Reine . Plus petite que la chambre du Roi, et aussi vide qu'elle lorsque Al-Mamoun l'a dcouverte, cette salle mesure 5,75 rn d'est en ouest et 5,20 rn du nord au sud. Contrairement la chambre du Roi, dont le plafond est plat, elle possde un plafond double pente, qui atteint une hauteur maximale de 6,25 mtres. Une grande niche, dont la partie suprieure forme une vote encorbellement, est amnage dans la paroi est, juste au sud de la ligne qui marquerait le milieu de cette dernire. La fonction de cet lment est inconnue.

    En reprenant le passage horizontal pour rejoindre son point de jonction avec la base de la Grande Galerie, le visiteur remarquera, ferme par une grille de fer, l'ouverture du puits . Ce tunnel quasi vertical, dont le diamtre est souvent infrieur un mtre, prend fin dans le couloir descendant, une trentaine de mtres du niveau du sol. Comment des tunneliers cerns par la roche ont-ils fait pour atteindre leur objectif avec une telle prcision ? Le mystre reste entier. De mme, on ignore la vritable fonction des canaux interconnects qui traversent le corps du monument, tels les circuits d'une monstrueuse machine.

    Dans le prolongement de la Grande Galerie, dont il suit la pente en direction du sol selon un angle de 26, se trouve un autre couloir. Baptis (du point de vue de ceux qui pntrent dans la pyramide) couloir ascendant , il mesure quelque 39 rn de long sur 1 rn de large et 1 ,20 rn de haut. Pour sortir de 1' difice, le visiteur est oblig d'y marcher courb jusqu' ce qu'il atteigne le Trou de Mamoun, le tunnel creus par les Arabes lorsqu'ils sont entrs de force dans le monument. Juste 1' ouest, il constatera la prsence de deux

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  • normes blocs d'obturation de granite rouge, qui masquent l'embranchement du couloir descendant. Inaccessible au grand public, mais ouvert aux gyptologues patents (et ceux qui sont prts corrompre les inspecteurs stresss et les gha.firs dmoraliss sur qui repose l'administration quotidienne de Gizeh), ce couloir dbouche, cent six mtres plus bas, dans une salle particulirement intressante : la chambre souterraine. Elle se niche dans le sous-sol rocheux, plus de trente mtres de la surface du plateau, et prs de cent soixante-dix mtres de la plate-forme qui marque le sommet de la pyramide.

    IJespace intrieur

    Le visiteur intrpide remontera alors le couloir descendant sur quelques mtres en direction de la vritable entre de l'difice. Dsormais ferme par une grille, celle-ci s'ouvre sur la face nord. Elle se situe sept mtres 1' est du Trou de Mamoun (par lequel le public pntr