Le Mystere Du Capital - Hernando de Soto (sans les notes et les annexes)

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Chapitre premier Les cinq mystres du capital Le problme clef, c 'est de savoir pour quelles raisons un secteur de la socit d'hier, que je n 'hsite pas qualifier de capitaliste, a vcu en systme clos, voire enkyst; pourquoi il n 'a pas pu essaimer facilement, conqurir la socit entire, celle-ci ne permettant un taux important de formation du capital que dans certains secteurs, non pas dans l'ensemble de l'conomie de march du temps. FernandBraudel, Civilisation matrielle, conomie et capitalisme, t. 2 : Les Jeux de l'change. Au sommet de son triomphe, le capitalisme est en mme temps en crise. La chute du mur de Berlin a mis fin plus d'un sicle de concurrence entre capitalisme et communisme. Le premier reste seul en lice comme l'unique mode d'organisation rationnel et raliste d'une conomie moderne. A ce moment de l'histoire, aucun pays responsable n'a d'autre choix. C'est pourquoi, avec plus ou moins d'enthousiasme, les pays du tiers monde et les ex-pays communistes ont quilibr leur budget, rduit leurs sirbventions, ouvert leurs portes aux investissements trangers et abaiss leurs barrires douanires. Leurs efforts ont dbouch sur d'arrires dconvenues. De la Russie au Venezuela, la fin des annes 90 a t une priode de difficults conomiques, de baisse des revenus, d'anxit et de mcontentement, une priode de misre, d'meutes et de pillages , selon la formule saisissante de l'ancien Premier ministre de Malaisie, Mahathir Mohamad. Pour une grande partie du monde, l'conomie de march impose par l'Occident au soir de sa victoire dans la Guerre froide a fait place la cruaut des marchs, la mfiance envers le capitalisme et aux menaces d'instabilit , notait alors un ditorial du New York Times. Le triomphe du capitalisme dans le seul Occident pourrait bien mener un dsastre conomique et politique. Pour les Amricains, il n'est que trop facile d'ignorer ce qui se passe ailleurs. Qui oserait parler de crise du capitalisme alors que le Dow Jones se promne sur des sommets plus hauts que ceux de sir Edmund Hillary? Quand ils regardent les autres pays, les Amricains ne voient que des progrs, mme s'ils sont lents et ingaux. Aprs tout, on peut dsormais manger un Big Mac Moscou, louer une vido chez Blockbuster Shanghai ou se connecter l'Internet Caracas, n'est-ce pas? Mme aux tats-Unis, pourtant, les mauvais augures ne peuvent tre totalement ignors. Les Amricains voient bien que la Colombie vacille au bord d'une guerre civile majeure entre narco-trafiquants et forces de l'ordre, que le sud du Mexique vit en tat d'insurrection permanente, que la croissance marche force en Asie se perd en bonne partie dans la corruption et le chaos. En Amrique latine, la sympathie pour l'conomie de march faiblit : en mai 2000, le pourcentage de la population favorable aux privatisations tombait de 46% 36%. Bien pis, les anciens pays communistes trouvent que le capitalisme laisse dsirer, et il n'est pas exclu que les sides des anciens rgimes reviennent au pouvoir. Certains Amricains voient bien aussi qu'ils doivent une partie de leurs dix annes d'expansion conomique au fait que plus le reste du monde parat prcaire, plus les actions et les obligations amricaines servent de refuge aux capitaux internationaux. La communaut des affaires occidentale prouve une inquitude croissante : et si l'chec de la plus grande partie du reste du monde dans la mise en uvre du capitalisme finissait par entraner les conomies riches dans la rcession? Comme des millions d'pargnants l'ont appris leurs dpens quand leurs conomies places dans les Sicav de marchs mergents se sont vapores, la mondialisation fonctionne double sens : si le tiers monde et les anciens pays

communistes ne peuvent chapper l'influence occidentale, l'Occident ne peut pas non plus se dissocier d'eux. D'ailleurs, l'hostilit au capitalisme augmente aussi dans les pays riches euxmmes. Les meutes de Seattle lors de la runion de l'Organisation mondiale du commerce en dcembre 1999, puis quelques mois plus tard celles de Washington lors de la rencontre FMIBanque mondiale, si disparates qu'aient pu tre leurs prtextes, ont mis en lumire l'exaspration souleve par un capitalisme en plein essor. Beaucoup commencent rappeler l'avertissement de l'historien de l'conomie Karl Polanyi : un conflit entre l'conomie de march et la socit fait le lit du fascisme. Le Japon est confront la stagnation la plus prolonge depuis la grande crise des annes 30. Les Europens de l'Ouest lisent des hommes politiques qui leur promettent une troisime voie en rupture avec ce qu'un ouvrage clbre appelait L'Horreur conomique. Face ces avertissements, si alarmants soient-ils, les dirigeants amricains et europens se sont jusqu'ici contents de rabcher au reste du monde les mmes consignes : stabilisez votre monnaie, maintenez le cap, ignorez les meutes de la faim, attendez patiemment le retour des investisseurs trangers. L'investissement tranger est bien sr une excellente chose. Plus il est abondant, mieux c'est. La stabilit montaire est bonne aussi, tout comme la libert des changes, la transparence bancaire, la privatisation des entreprises publiques et tous les autres remdes de la pharmacope occidentale. Pourtant, on l'oublie rgulirement, le capitalisme mondial n'est pas une nouveaut. En Amrique latine, par exemple, des rformes visant instaurer des systmes capitalistes ont t tentes au moins quatre fois depuis que les anciennes possessions espagnoles ont acquis leur indpendance dans les annes 1820. Chaque fois, pass l'euphorie initiale, les Latino-amricains se sont lasss du capitalisme et de l'conomie de march. Il est clair que ces remdes sont insuffisants. Ils le sont mme de faon caricaturale. Face de tels checs, les Occidentaux, au lieu de s'interroger sur la validit des remdes, ont trop souvent tendance incriminer le manque d'esprit d'entreprise ou de sens commercial des peuples du tiers monde. Si ces derniers n'ont pu se dvelopper malgr tous les conseils qu'on leur a prodigus, c'est qu'il y a un problme chez eux : ils sont passs ct de la Rforme protestante, ou bien ils ne se sont jamais remis de la priode coloniale, ou encore leur QI est trop bas. Mais expliquer par des raisons culturelles la fois la russite d'endroits aussi divers que le Japon, la Suisse ou la Californie et la relative pauvret d'endroits tout aussi divers comme la Chine, l'Estonie ou la Baja California, n'est pas seulement inhumain : ce n'est pas raliste. La disparit des richesses entre l'Occident et le reste du monde est bien trop norme pour tre explicable seulement par la culture. La plupart des gens convoitent tant les fruits du capital que, des enfants Sanchez au fils Khrouchtchev, beaucoup frappent la porte des pays occidentaux. Les grandes villes du tiers monde et des anciens pays communistes fourmillent d'entrepreneurs. Impossible de visiter un souk moyen-oriental, de traverser un village latinoamricain ou de monter bord d'un taxi moscovite sans que quelqu'un essaie de vous vendre quelque chose. Les habitants de ces pays ont du talent, de l'enthousiasme et une aptitude tonnante tirer un profit de presque rien. Ils sont capables de saisir et d'utiliser la technologie moderne. Sans quoi les entreprises amricaines n'auraient pas autant de mal protger leurs brevets l'tranger, ni le gouvernement amricain empcher les pays du tiers monde de se doter d'armes modernes. Les marchs appartiennent une tradition ancienne et universelle : voil deux mille ans que Jsus- Christ a expuls les marchands du temple, et les Mexicains vendaient leurs produits sur la place publique bien avant que Christophe Colomb ne dbarque en Amrique. Mais si les peuples des pays en transition vers le capitalisme ne sont pas de minables mendiants, s'ils ne sont pas irrmdiablement bloqus par des mthodes obsoltes, s'ils ne sont pas prisonniers consentants d'une culture inefficace, pourquoi le capitalisme ne leur apporte- t-il

pas les mmes richesses qu' l'Occident? Pourquoi le capitalisme ne s'panouit-il qu'en Occident, comme s'il tait enferm dans une cloche de verre? Dans ce livre, je compte dmontrer que l'obstacle majeur qui empche une partie du monde d'accder au capitalime est qu'elle ne parvient pas produire du capital. Le capital est la force qui augmente la productivit de 1a. main-d'uvre et cre la richesse des nations. C'est le fluide vital du systme capitaliste, le fondement du progrs, mais c'est aussi une chose que les pays pauvres semblent incapables de produire pour eux- mmes, quelle que soit la dtermination de leur population exercer toutes les autres activits caractristiques d'une conomie capitaliste. Je montrerai aussi, l'aide des faits et des chiffres rassembls par mon quipe de chercheurs, rue aprs rue et ferme aprs ferme en Asie, en Afrique, au Moyen- Orient et en Amrique latine, que la plupart des pauvres possdent dj suffisamment de biens pour russir le capitalisme. Mme dans les pays les plus misrables, les pauvres conomisent. En ralit, la valeur de leurs conomies est immense : elle s'lve quarante fois le montant total de l'aide trangre reue dans le monde entier depuis 1945. En gypte, par exemple, la richesse accumule par les pauvres reprsente cinquante-cinq fois la valeur de tous les investissements trangers directs jamais effectus dans le pays, canal de Suez et barrage d'Assouan compris. Dans le pays le plus pauvre d'Amrique latine, Hati, la valeur totale des biens appartenant aux pauvres est cent cinquante fois suprieure la totalit des investissements trangers reus depuis 1804, date de l'accession l'indpendance de cette ancienne colonie franaise. Si les tatsUnis relevaient leur budget d'aide extrieure au niveau prconis par les Nations unies (0,7% du revenu national), il leur faudrait plus de cent cinquante ans pour transfrer aux pays pauvres des ressources gales celles qu'ils dtiennent dj. Mais ces ressources ne se prsentent pas comme il faudrait : ce sont des maisons bties sur des terrains sans titre de proprit bien certain, des entreprises non dclares la responsabilit mal dfinie, des industries installes hors de la vue des financiers et des investisseurs. Faute de documents dsignant nettement leur propritaire, ces possessions ne peuvent tre directement transformes en capital, elles ne peuvent tre vendues en dehors de petits cercles locaux o les gens se connaissent et se font mutuellement confiance, elles ne peuvent servir garantir des emprunts, elles ne peuvent servir d'apport en nature lors d'un investissement. En Occident, au contraire, toute parcelle de terrain, toute construction, toute machine, tout stock est reprsent par un titre de proprit qui est le signe visible d'un vaste processus cach reliant tous ces biens au reste de l'conomie. Grce ce processus de reprsentation, les biens peuvent mener une vie invisible, paralllement leur existence matrielle. Ils peuvent servir garantir des crdits. (Les prts garantis par une hypothque sur les logements des entrepreneurs sont la source de financement la plus importante pour les nouvelles entreprises aux tats-Unis.) Ces biens fournissent aussi un lien avec l'historique de crdit de leurs propritaires, une adresse certaine pour le recouvrement des crances et des impts, une base pour la mise en place de services publics fiables, un support pour la cration de valeurs mobilires (telles que des obligations reprsentatives d'emprunts hypothcaires) susceptibles d'tre ensuite cdes et revendues sur des marchs secondaires. Grce ce processus, l'Occident confre une vie propre aux biens et leur permet de gnrer du capital. Ce processus de reprsentation n'existe pas dans les pays du tiers monde et dans certains ex-pays communistes. C'est pourquoi ils sont presque tous sous-capitaliss, la manire d'entreprises qui mettraient moins d'actions que leur chiffre d'affaires et leur actif net ne le justifieraient. Les entreprises des pauvres ressemblent beaucoup des socits incapables d'mettre des actions ou des obligations pour obtenir de nouveaux financements. Faute d'une

reprsentation, leurs biens sont du capital mort. Les habitants pauvres de ces pays, c'est--dire la majorit crasante de la population, possdent quelque chose, mais il leur manque un processus qui servirait reprsenter ce quelque chose et crer du capital. Ils ont des maisons mais pas de titre, des rcoltes mais pas de bail, des entreprises mais pas d'inscription au registre du commerce. C'est l'absence de ces reprsentations essentielles qui explique pourquoi ces gens qui ont adapt toutes les autres inventions occidentales, du trombone au racteur nuclaire, ne parviennent pas produire assez de capital pour faire fonctionner leur capitalisme national. Tel est le mystre du capital. Pour le rsoudre, il faut comprendre pourquoi la reprsentation de leurs biens par des titres permet aux Occidentaux d'y trouver et d'en extraire du capital. L'esprit humain a beaucoup de mal comprendre et atteindre ce qu'on ne peut voir, mme si l'on en connat l'existence. Ce qui est rel et utile n'est pas toujours tangible et visible. Le temps est rel, par exemple, mais on ne peut le grer efficacement que s'il est reprsent par une horloge ou un calendrier. De toute ternit, l'homme a invent des systmes de reprsentation (criture, notation musicale, comptabilit en partie double) pour saisir en esprit ce que la main ne touchera jamais. De la mme manire, les grands praticiens du capitalisme, depuis les crateurs du droit de la proprit et de la socit par actions jusqu' Michael Milken, ont russi faire apparatre et extraire du capital l o d'autres ne voyaient peu prs rien, en imaginant de nouveaux moyens de reprsenter le potentiel invisible enferm dans les biens accumuls. En ce moment mme, vous tes environn par les ondes de tlvisions ukrainiennes, chinoises ou brsiliennes que vous ne pouvez voir. Et vous tes aussi entour de biens qui reclent du capital invisible. Tout comme on peut dcoder les ondes des tlvisions ukrainiennes avec un tlviseur pour les voir et les entendre alors qu'elles sont beaucoup trop faibles pour tre senties directement, on peut extraire le capital des biens et le transformer. Mais seul l'Occident possde le processus de conversion ncessaire pour rendre visible l'invisible. C'est cette disparit qui explique pourquoi les pays occidentaux peuvent crer du capital, et non le tiers monde et les anciens pays communistes. L'absence d'un tel processus dans les rgions pauvres du monde, o vivent les cinq siximes de l'humanit, ne rsulte pas de quelque conspiration monopoliste occidentale. Elle vient plutt de ce que ce processus parat tellement acquis aux yeux des Occidentaux qu'ils n'en ont mme plus conscience. Si colossal soit-il, personne ne le voit, pas mme les Amricains, les Europens et les Japonais qui doivent toutes leurs richesses au fait qu'ils peuvent l'utiliser. Il constitue une infrastructure juridique implicite cache au trfonds des rgimes de proprit dans lesquels la possession n'est que la partie merge de l'iceberg. La partie immerge, elle, est un processus complexe imagin par l'homme pour transformer les biens et le travail en capital. Ce processus n'a pas t cr en suivant un plan prtabli et n'est dcrit nulle part. Ses origines sont obscures et sa signification enfouie dans le subconscient conomique des pays capitalistes occidentaux. Comment quelque chose d'aussi important a-t-il pu nous sortir de l'esprit? Il n'est pas rare qu'on sache utiliser une chose sans savoir comment elle fonctionne. Les marins utilisaient des boussoles bien avant que soit labore la thorie du magntisme. Les leveurs avaient une connaissance pratique de la gntique longtemps avant que Gregor Mendel n'en et expliqu les principes. L'Occident doit sa prosprit l'abondance du capital, mais sait-il vraiment d'o il provient? Si tel n'est pas le cas, il courra en permanence le risque d'affaiblir les sources de sa propre force. Bien connatre l'origine du capital l'aidera aussi se protger, et protger le reste du monde, quand la prosprit du moment fera place la crise qui coup sr viendra. Ce jour-l, comme lors de toute crise internationale, on entendra de nouveau la question classique : O

trouver l'argent pour faire face ? Jusqu' prsent, les pays occidentaux se sont contents de considrer leur systme de production du capital comme acquis, sans chercher en crire l'histoire. Il faut retrouver cette histoire. Le prsent ouvrage entend relancer l'exploration des sources du capital, et donc expliquer comment remdier aux checs conomiques des pays pauvres. Ces checs ne tiennent aucunement des dficiences culturelles ou gntiques hrites du pass. Qui prtendrait que Russes et Latino-Amricains ont des traits culturels communs? Pourtant, depuis que les uns et les autres ont commenc btir un capitalisme sans capital, ils se sont heurts aux mmes problmes politiques, sociaux et conomiques : ingalits choquantes, conomie souterraine, mafia omniprsente, instabilit politique, fuite des capitaux, mpris flagrant de la loi. L'origine de ces troubles n'est pas dans les monastres de l'glise orthodoxe ou les sentiers incas. Mais tous ces problmes ne sont pas propres au tiers monde et aux anciens pays communistes. Les tats-Unis y taient aussi confronts en 1783, du temps o le prsident George Washington se plaignait des banditti qui raflent ce que le pays a de meilleur aux dpens du plus grand nombre . Ces banditti taient en l'occurrence les squatters et les petits entrepreneurs illgaux installs sur des terrains qui ne leur appartenaient pas. Ils allaient se battre pendant encore un sicle pour obtenir des droits juridiques sur leurs terres, tandis que les mineurs se disputaient leurs concessions face un droit de la proprit variable d'une ville l'autre et d'un camp l'autre. La question du respect du droit de proprit a suscit travers les jeunes tatsUnis tant d'agitation sociale et d'antagonismes que Joseph Story, prsident de la Cour suprme, se demandait en 1820 si les juristes parviendraient la rgler un jour. Squatters, bandits et mpris flagrant de la loi, cela ne vous rappelle rien? Faites comme nous , rptent Amricains et Europens aux autres pays. Or ces pays ressemblent beaucoup aux tats-Unis d'il y a un sicle, qui taient eux aussi un pays du tiers monde. Les politiciens occidentaux ont jadis vcu les normes problmes qui se posent aujourd'hui aux dirigeants des pays en voie de dveloppement et des ex-pays communistes. Mais leurs successeurs ont perdu le contact avec l'poque o les pionniers de l'Ouest amricain taient sous-capitaliss parce qu'ils ne possdaient que rarement un titre sur les terrains qu'ils colonisaient et sur les marchandises qu'ils dtenaient, l'poque o Adam Smith faisait ses courses au march noir et o les gosses des rues anglaises se disputaient les pices de monnaie que les touristes jetaient pour s'amuser dans les eaux boueuses de la Tamise, l'poque o les fonctionnaires de Jean-Baptiste Colbert excutaient 16000 petits entrepreneurs dont le seul crime tait d'avoir fabriqu ou import des cotonnades en violation des codes industriels franais. Ce pass est le prsent de nombreux pays. Les pays occidentaux ont si bien intgr leurs pauvres dans leur conomie qu'ils ont mme oubli comment cela s'est produit, comment le capital a commenc se crer au temps o, comme l'crivait l'historien amricain Gordon Wood, une dynamique est apparue dans la socit et la culture, librant les aspirations et les nergies des gens ordinaires comme jamais auparavant dans l'histoire amricaine . Cette dynamique tait le fait qu'Amricains et Europens s'apprtaient instaurer et gnraliser un droit formel de la proprit, et inventer le processus juridique de conversion qui leur permettrait de crer du capital. C'tait le moment o l'Occident franchissait la ligne de dmarcation au-del de laquelle le capitalisme allait russir, o celui-ci allait cesser d'tre un club priv pour se transformer en culture populaire, o les banditti de George Washington allaient devenir les pionniers aujourd'hui vnrs par la culture amricaine. Le paradoxe est aussi clair que drangeant : le capital, composante la plus essentielle du progrs conomique occidental, est aussi celle laquelle on s'est le moins intress. Cette ngligence l'a enfoui dans le mystre ou plutt dans une srie de cinq mystres.

Le mystre des informations manquantes force d'entendre les organisations de bienfaisance dcrire la misre et le dnuement des pauvres du monde entier, personne n'a correctement tabli la capacit de ceux-ci accumuler des biens. Il y a une dizaine d'annes, une centaine de collgues de six pays diffrents et moi-mme avons ferm nos livres et ouvert les yeux, en visitant les rues et les campagnes de quatre continents pour compter ce que les secteurs les plus pauvres de la socit avaient conomis. Cela fait une quantit norme. Mais il s'agit pour l'essentiel de capital mort. Le mystre du capital Voil le mystre essentiel et le morceau de rsistance de ce livre. Le thme du capital fascine les penseurs depuis trois sicles : Marx disait qu'il faut dpasser la physique pour atteindre la poule aux ufs d'or , Adam Smith considrait qu'il fallait crer une sorte de voie arienne jusqu' celle-ci. Mais personne n'a jamais dit o cette poule se cache. Qu'est-ce que le capital, comment est-il produit, et quel est son rapport avec l'argent? Le mystre de la conscience politique

S'il existe tant de capital mort travers le monde, dtenu par tant de pauvres gens, pourquoi les gouver nants n'ont-ils pas essay d'exploiter cette richesse potentielle? Simplement parce que les observations ncessaires n'ont t faites que dans les quarante der nires annes, quand des milliards de personnes travers le monde ont abandonn la vie en petits groupes pour vivre parmi des multitudes. Cette migration vers les grandes cits a rapidement entran une division du tra vail et dclench dans les pays pauvres une vaste rvolu tion industrialo-commerciale rvolution qui, de faon incroyable, demeure presque ignore.

Les leons manquantes de l'histoire amricaine

Ce qui se passe dans le tiers monde et les ex-pays communistes s'est dj produit en Europe et en Amrique du Nord. Malheureusement, hypnotiss par l'chec de la transition vers le capitalisme dans tant de pays, nous avons oubli comment les pays capitalistes s'y sont pris. Pendant des annes, j'ai visit des hauts fonctionnaires et des hommes politiques de pays dvelopps, de l'Alaska jusqu' Tokyo, sans obtenir de rponses. C'tait un mystre. J'ai finalement trouv la rponse dans leurs livres d'histoire, l'exemple le plus pertinent tant celui de l'histoire amricaine. Le mystre de l'chec de la loi: Pourquoi le droit de la proprit nefonctionne pas en dehors de l'Occident Depuis le xixc sicle, de nombreux pays ont copi les lgislations occidentales pour donner leurs citoyens le cadre institutionnel dans lequel ils produiront des richesses. Ils continuent les copier aujourd'hui bien que, de toute vidence, elles ne fonctionnent pas. La plupart des citoyens restent incapables d'utiliser la loi pour transformer leur pargne en capital. Pourquoi en est-il ainsi, et comment faire fonctionner la loi, cela demeure un mystre. Chacun de ces mystres fera l'objet d'un chapitre de cet ouvrage. Le moment est venu d'expliquer pourquoi le capitalisme triomphe en Occident et patine presque partout ailleurs. Puisque toutes les solutions de rechange plausibles au capitalisme se sont dsormais vapores, il est enfin possible d'tudier le capital objectivement et attentivement. Chapitre 2 LE MYSTRE DES INFORMATIONS MANQUANTES Au fil des annes, l'conomie est devenue de plus en plus abstraite et dconnecte des vnements du monde rel. Les conomistes, dans leur ensemble, n'tudient pas le fonctionnement du systme conomique existant : ils thorisent son sujet. Comme le disait un jour l'conomiste anglais Ely Devons, si les conomistes voulaient savoir ce qu'est un cheval, au lieu de sortir observer des chevaux, ils resteraient assis dans leur bureau et se demanderaient : "Que ferais-je si j'tais un cheval ? " Ronald H. Coase, The Task of the Society. Imaginez un pays o personne ne parviendrait savoir qui possde quoi, o l'on aurait du mai vrifier les adresses, o l'on ne pourrait obliger les gens payer leurs dettes, o il serait difficile de transformer ses ressources en argent, o la proprit ne serait pas divisible en valeurs mobilires, o les descriptions des biens ne seraient pas aisment comparables faute de standardisation et o les rgles gouvernant la proprit varieraient d'un quartier l'autre, voire d'une rue l'autre. Vous venez d'entrer dans la vie d'un pays en voie de dveloppement ou d'un ex-pays communiste. Plus prcisment, vous vous tes reprsent la vie de 80% de sa population, coupe de son lite occidentalise aussi radicalement que les Noirs des Blancs en Afrique du Sud du temps de l'apartheid. Contrairement ce que les Occidentaux imaginent souvent, ces 80% ne sont pas d'une pauvret extrme. Malgr leur dnuement vident, mme ceux qui vivent sous les rgimes les plus ingaux possdent bien plus que personne ne s'en est jamais rendu compte. Mais ce qu'ils possdent n'est pas reprsent de manire produire une valeur supplmentaire. Ce qu'on laisse derrire soi en sortant du Hilton du Caire, ce n'est pas le monde de la haute technologie avec ses

tlcopieurs et ses machines glace, ses tlviseurs et ses antibiotiques. La population du Caire peut disposer de tout cela. Ce qu'on laisse derrire soi, en ralit, c'est le monde des transactions lgalement excutoires portant sur les droits de proprit. Prts hypothcaires et adresses certaines, qui serviraient gnrer de la richesse supplmentaire, sont hors de porte des Cairotes, mme de ceux qu'on tendrait considrer comme relativement riches. A l'extrieur du Caire, certains des plus pauvres parmi les pauvres habitent un ancien cimetire appel la cit des morts . Mais la presque totalit du Caire est une cit des morts du capital mort, des biens qu'on ne peut pas utiliser plein. Les institutions qui font vivre le capital qui permettent, grce son travail et ses biens, d'obtenir des intrts verss par des tiers ces institutions n'existent pas ici. Pour comprendre pourquoi, tournons-nous vers l'poque o, au xixe sicle, les tats-Unis taient en train de construire une socit directement partir de l'tat sauvage. Ils avaient hrit de la Grande-Bretagne non seulement une lgislation foncire extrmement complexe, mais aussi un vaste systme de revendications foncires entrecroises. Une mme parcelle pouvait appartenir un homme qui l'avait reue dans le cadre d'une vaste concession accorde par la Couronne britannique, un deuxime qui prtendait l'avoir achete une tribu indienne et un troisime qui l'avait accepte en guise de salaire d'une autorit tatique ventuellement sans qu'aucun des trois y ait jamais mis les pieds. Cependant, le pays se peuplait d'immigrants qui traaient des frontires, labouraient des champs, construisaient des maisons, cdaient des terres et obtenaient des crdits longtemps avant que les pouvoirs publics leur eussent confr le moindre droit de le faire. C'tait l'poque des pionniers et du Far West. Si celui-ci avait un caractre sauvage, c'tait entre autres parce que les pionniers, simples squatters pour la plupart, affirmaient que la valeur et la proprit des terres dcoulaient de leur travail, et non de papiers officiels ou de bornages arbitraires1. Ds lors qu'ils occupaient une terre et l'amlioraient en y construisant des maisons et des fermes, ils considraient qu'elle tait eux. Les autorits tatiques et fdrales taient d'un autre avis. Elles envoyrent des troupes brler les fermes et raser les btiments. Les colons ne se laissrent pas abattre. Une fois les soldats partis, ils reconstruisirent et recommencrent tirer leur subsistance du sol. Ce pass est le prsent du tiers monde. Rvolution surprise Avant 1950. la plupart des pays du tiers monde taient des socits agricoles organises de telle manire qu'un Europen du xviir sicle s'y serait senti chez lui. La plupart des gens travaillaient la terre, laquelle appartenait un petit nombre de grands propritaires, les uns potentats indignes, les autres planteurs coloniaux. Les villes, de petite taille, taient plutt des marchs ou des ports que des centres indixstriels ; elles taient domines par de minces lites commerantes qui protgeaient leurs intrts sous un pais manteau de rgles et de rgulations. Aprs 1950 a commenc dans le tiers monde une rvolution conomique comparable aux bouleversements sociaux et conomiques de l'Europe de 1800. De nouvelles machines ont rduit la demande de main-d'uvre rurale, tandis que de nouveaux remdes et de nouvelles pratiques de sant publique ont diminu le taux de mortalit infantile et allong la dure de la vie. Des centaines de milliers de gens n'ont pas tard se lancer sur les autoroutes neuves vers les cits si bien dcrites dans les nouvelles missions de radio. La population urbaine a rapidement augment. Rien qu'en Chine, plus de 100 millions de personnes ont quitt les campagnes pour les villes entre 1979 et 2000. Entre 1950 et 1988, l'agglomration de Port-au-Prince est passe de 140000 habitants 1 550000. En 1998, elle tait proche de 2 millions. Prs des deux tiers de ces gens habitent des bidonvilles. Ds 1973, bien avant le plus gros du mouvement, les experts ont sonn l'alarme devant cet afflux de nouveaux citadins. Tout se passe comme si la ville tait en train de partir en loques, crivait un urbaniste.

Constructions incontrles, n'importe o, n'importe comment. Le systme d'assainissement ne parvient plus vacuer les prcipitations et s'engorge tous les jours. La population se concentre dans certaines zones dpourvues de rseau d'gouts. Les trottoirs de l'avenue Dessalines sont littralement accapars par des petits vendeurs. Cette ville est devenue invivable.2 Rares sont ceux qui avaient prvu cette norme transformation dans la manire dont les gens vivent et travaillent. Les thories convenues sur le dveloppement assuraient alors qu'il fallait faire entrer la modernit dans les campagnes. On n'avait pas imagin que ce seraient les paysans qui iraient chercher le XXe sicle dans les villes. Mais ils s'y sont tout de mme prcipits par dizaines de millions, malgr l'hostilit croissante qu'ils ont ainsi suscite. Ils se sont heurts un mur de rgles opaques qui les coupait des activits sociales et conomiques lgalement tablies. Pour ces nouveaux citadins, il tait terriblement difficile d'acqurir un logement lgal, d'embrasser un mtier officiel ou de trouver un emploi autoris. Les obstacles la lgalit Pour apprcier les difficults de la vie des immigrants, mon quipe de chercheurs et moimme avons ouvert une petite boutique de vtements dans les faubourgs de Lima. Nous voulions crer de toutes pices une entreprise parfaitement lgale. Nous avons donc commenc remplir les formulaires, faire la queue, prendre le bus jusqu'au centre de Lima afin d'obtenir tous les certificats ncessaires pour faire fonctionner une petite entreprise dans le strict respect de la loi pruvienne. raison de six heures par jour, il a fallu 289 jours pour obtenir que l'entreprise soit enfin enregistre. Le cot total des formalits lgales, pour cette boutique de vtements fonctionnant avec un seul salari, s'est lev 1 231 dollars, soit trente et une fois le salaire mensuel minimum. Obtenir l'autorisation lgale de construire une maison sur un terrain appartenant l'tat demandait six ans et onze mois, soit le temps ncessaire pour effectuer 207 dmarches administratives auprs de 52 services administratifs (voir figure 1, p. 32). Pour obtenir un titre juridique sur cette parcelle de terrain, il fallait 728 formalits. Nous avons aussi dcouvert qu'un transporteur par bus, taxi ou taxi collectif priv dsireux de faire reconnatre officiellement son trajet devait affronter vingt-six mois de dmarches administratives. Mon quipe de recherche, avec l'aide de correspondants locaux, a renouvel ces expriences l'identique dans d'autres pays. Les obstacles n'taient pas moins colossaux qu'au Prou; souvent, ils l'taient mme davantage. Aux Philippines, celui qui a construit sur un terrain urbain priv ou public doit, pour l'acheter lgalement, former une association avec ses voisins afin de devenir ligible un programme tatique de financement du logement. Le processus complet, qui peut ncessiter 168 tapes faisant intervenir 53 agences publiques et prives, demande entre treize et vingt-cinq ans (voir figure 2, p. 33). Encore cela suppose-t-il que le programme tatique dispose de fonds suffisants. Si le btiment se trouve construit dans une zone encore considre comme agricole, il faudra franchir des obstacles supplmentaires pour modifier la destination du terrain en l'occurrence 45 procdures administratives supplmentaires auprs de 13 entits, soit deux annes de dmarches en plus. En gypte, quiconque veut acheter et faire enregistrer lgalement une parcelle de terrain dsertique appartenant l'tat doit passer par au moins 77 procdures administratives auprs de 31 agences prives et publiques (voir figure 3, p. 34). Cela peut lui demander entre cinq et quatorze ans. Pour btir lgalement un immeuble sur d'anciens terrains agricoles, il faut entre six et onze ans de chicanes avec l'administration, si ce n'est plus. Cela explique pourquoi 4,7 millions d'gyptiens ont prfr btir illgalement. Si, aprs avoir construit une maison, un colon entend revenir dans la lgalit et acheter les droits sur son immeuble, il risque d'tre condamn le dmolir, payer une forte amende et faire jusqu' dix ans de prison. En Hati, l'un des moyens pour un citoyen ordinaire de s'installer lgalement sur un terrain

public consiste le louer pour cinq ans avant de l'acheter. En collaboration avec nos correspondants sur place, nos chercheurs ont dcouvert que, pour obtenir le privilge de signer un simple bail de cinq ans, il fallait accomplir 65 formalits administratives qui demandaient un peu plus de deux ans. L'achat du terrain obligeait franchir 111 obstacles administratifs supplmentaires, soit douze annes de plus (voir figure 4, p. 35). Dlai total pour obtenir des terres lgalement Hati : dix-neuf ans. Et ce long parcours initiatique ne garantit nullement que la proprit demeurera licite. Dans tous les pays tudis, nous avons constat qu'il tait presque aussi difficile de rester dans la lgalit que d'y entrer. Invitablement, ce ne sont pas tant les migrants qui ne respectent pas la loi que la loi qui ne les respecte pas; ils prfrent alors sortir du systme. En 1976, les deux tiers des travailleurs du Venezuela taient employs par des entreprises lgalement tablies ; en trente-cinq ans, plus des deux tiers des nouveaux immeubles rigs au Brsil taient destins la location. En 2000, seules 3 % environ des nouvelles constructions sont officiellement enregistres comme des logements locatifs. O est pass ce march? Dans les zones de non-

Figure 1. Les procdures ncessaires pour donner une existence officielle un logement

obtenu par des moyens lgaux au Prou comportent cinq phases ; la premire exige elle seule 207 oprations.

Figure 2. Procdure d'officialisation des biens immobiliers urbains informels aux Philippines.

Figure 3. Procdure suivre pour obtenir un terrain dsertique destin la construction et pour enregistrer les droits de proprit correspondants en gypte (entre six et quatorze ans).

Figure 4. Procdure suivre pour obtenir un acte de vente l'issue d'un contrat de location sur cinq ans en Hati.

droit des grandes villes brsiliennes, les favelas, qui fonctionnent selon l'offre de la loi et de la demande, en dehors de la trs rglemente conomie officielle. Lesfavelasne connaissent pas de contrle des loyers ; ces derniers sont payables en dollars, et les locataires rcalcitrants sont mis la porte sans tarder. Une fois les nouveaux citadins sortis du systme, ils deviennent des extralgaux . Ils n'ont pas d'autre solution pour vivre et travailler que de rester en dehors de la loi officielle, en utilisant leurs propres arrangements contraignants mais informels pour protger et mobiliser leurs biens. Ces arrangements associent des rgles slectionnes dans le systme juridique officiel, des improvisations ad hoc et des coutumes venues de leur rgion d'origine ou instaures sur place. Le tout tient ensemble grce un contrat social manant de l'ensemble de la communaut et dont l'excution est garantie par les autorits qu'elle s'est choisies. Ces contrats sociaux extralgaux ont donn naissance un secteur dynamique mais sous-capitalis, le centre du monde des pauvres. Le secteur sous-capitalis Les migrants se rfugient l'cart de la loi, mais pas dans l'oisivet. D'un bout l'autre du tiers monde et des ex-pays communistes, les secteurs sous-capitaliss bouillonnent d'activit et d'ingniosit. Des industries improvises ont jailli de partout pour fabriquer toutes sortes de choses, depuis les vtements et les chaussures jusqu'aux imitations de montres Cartier ou de sacs Vuitton. On trouve des ateliers qui construisent et reconstruisent des machines, des automobiles et jusqu' des autobus. Les nouveaux pauvres des villes ont cr des industries et des quartiers entiers qui fonctionnent grce des raccordements clandestins aux rseaux d'eau et d'lectricit. Il y a mme des dentistes sans diplme qui soignent des caries. Ce ne sont pas simplement des pauvres au service d'autres pauvres. Ces nouveaux

entrepreneurs comblent aussi les vides de l'conomie lgale. Dans beaucoup de pays en voie de dveloppement, autobus, navettes et taxis non autoriss assurent l'essentiel des transports publics. Dans d'autres parties du tiers monde, la plus grande partie des approvisionnements alimentaires sont vendus par les marchands des bidonvilles sur des charrettes en plein air ou dans des choppes de fortune. En 1993, la Chambre de commerce mexicaine estimait le nombre des tals de rue 150000 dans le district fdral de Mexico, et 293 000 dans quarante-trois autres centres urbains du Mexique. Leur largeur moyenne ne dpasse pas 1,5 mtre. Mis bout bout, ceux de Mexico s'tendraient tout de mme sur plus de 210 kilomtres de long. Des milliers et des milliers de gens travaillent dans le secteur extralgal dans les rues, chez eux et dans les boutiques, bureaux et ateliers non dclars de la ville. L'Institut national des statistiques du Mexique a tent en 1994 d'valuer le nombre des micro-entreprises informelles du pays; il est parvenu au total de 2,65 millions. Ce sont l autant d'exemples de la vie conomique relle du secteur sous-capitalis de la socit. Dans les anciens pays communistes, on rencontre mme des activits au noir encore plus complexes, de la production de matriel informatique et de logiciels jusqu' la construction d'avions de chasse destins l'exportation. L'histoire de la Russie est videmment trs diffrente de celle de pays du tiers monde comme Hati ou les Philippines. Pourtant, depuis la chute du communisme, les anciens tats du bloc de l'Est ont gliss vers les mmes formes de proprit informelle. Business Week affirmait en 1995 que, quatre ans aprs l'effondrement du communisme, seuls environ 280000 paysans sur 10 millions taient propritaires de leurs terres en Russie. Un autre observateur a bross un tableau qui voque le tiers monde classique : [Dans l'ex-Union sovitique] les droits de possession, d'utilisation et d'alination prives des terres sont mal dfinis et ne sont pas clairement protgs par la loi [...] Les mcanismes utiliss dans les conomies de march pour protger les droits fonciers sont encore balbutiants [...] L'tat lui-mme continue restreindre les droits d'utilisation des terres qui ne lui appartiennent pas3 . Selon des estimations bases sur la consommation d'lectricit, l'activit non officielle dans les anciens tats sovitiques est passe de 12 % 37 % de la production totale entre 1989 et 1994. Certains affirment mme que la proportion serait encore plus leve. Rien de cela ne paratra neuf ceux qui vivent hors des pays occidentaux. Il suffit d'ouvrir la fentre ou de prendre le taxi entre htel et aroport pour voir les logements de fortune concentrs dans les villes, les armes de vendeurs qui colportent des marchandises dans les rues, les ateliers grouillants derrire les portes de garage, les autobus cabosss sillonnant les rues sales. L'extralgalit est parfois considre comme un problme marginal , similaire au march noir dans les pays dvelopps, la pauvret ou au chmage. On se reprsente classiquement le monde extralgal comme un endroit peupl de gangsters, de gibiers de potence qui n'intressent que la police, les sociologues et les missionnaires.

En fait, c'est la lgalit qui est marginale : l'extra-lgalit est devenue la norme. Les pauvres ont dj pris le contrle de grandes quantits de biens immobiliers et de productions. Les organisations internationales, qui envoient leurs experts rencontrer les reprsentants du secteur priv dans les tours de verre des quartiers lgants, ne communiquent qu'avec une petrtie du monde entrepreneurial. Les puissances conomiques montantes du tiers monde et des ex-pays communistes sont les boueurs, les fabricants d'appareils lectriques et les btisseurs illgaux, dans les rues, bien plus bas. Le seul vrai choix pour les gouvernants de ces pays, c'est de savoir s'ils vont intgrer ces ressources dans un cadre organis et cohrent, ou bien s'ils vont continuer vivre dans l'anarchie. Quelle quantit de capital mort? Au cours des quinze dernires annes, mes analystes, seconds par des spcialistes locaux bien informs, ont tudi cinq grandes villes du tiers monde Le Caire, Lima, Manille, Mexico et Port-au-Prince en cherchant apprcier la valeur des possessions de ces gens mis l'cart de l'conomie capitaliste par des lois discriminatoires. (Leurs rsultats sont rsums dans des graphiques en annexe, p. 281 et suivantes.) Pour obtenir des rsultats plus fiables, nous avons concentr notre attention sur le plus matriel et le plus visible des biens : l'immobilier. Contrairement au commerce des vtements ou des chaussures, la rparation automobile ou la fabrication de fausses montres Cartier - activits difficiles compter, et plus encore valuer -, les immeubles ne peuvent tre dissimuls. On peut vrifier leur valeur par une simple tude du cot des matriaux de construction et en observant le prix de vente d'immeubles comparables. Nous avons pass plusieurs milliers de jours compter les immeubles rue par rue. Dans tous les pays o nous y avons t autoriss, nous avons publi les rsultats obtenus localement afin qu'ils puissent tre discuts et critiqus au grand jour. En collaboration avec les autochtones, nous avons test et retest nos mthodes et nos rsultats. Nous avons dcouvert que les manires de construire dans le secteur sous-capitalis sont aussi diverses que les obstacles lgaux contourner. Les exemples les plus vidents sont ceux des bidonvilles btis sur des terrains publics. Mais nos chercheurs ont rencontr des moyens bien plus originaux de contourner le droit de la proprit. Au Prou, par exemple, certains ont form des coopratives agricoles pour racheter des fermes et les transformer en colonies rsidentielles et industrielles. En l'absence d'un moyen simple pour modifier les baux fonciers, les agriculteurs des coopratives d'tat divisent illgalement les terres en petites parcelles exploites de manire privative. De ce fait, rares sont ceux qui possdent un titre valable sur leur terrain. Port-auPrince, mme des proprits trs coteuses changent de mains sans que personne se soucie d'informer les services de l'enregistrement, qui croulent d'ailleurs sous le travail en retard. Manille, des logements jaillissent sur des terrains rservs un usage industriel. Au Caire, les habitants de vieux immeubles publics de quatre niveaux les surlvent de trois tages illgaux et vendent les appartements des parents et autres clients. Au Caire toujours, les titulaires de baux en bonne et due forme dont les loyers, bloqus depuis le dbut des annes 1950, ne reprsentent

mme plus 1 dollar par an aujourd'hui, subdivisent leurs logements en appartements plus petits qu'ils louent au prix du march. Certains de ces logements taient extralgaux ds le premier jour, construits en violation de toutes sortes de lois. D'autres les maisons de Port-au-Prince, les appartements loyer plafonn du Caire se situaient au dpart dans la lgalit, mais en sont sortis parce que le respect de la loi devenait trop coteux et compliqu. D'une faon ou d'une autre, presque toutes les nouvelles colonies des villes o nous avons enqut chappaient la fois au cadre lgal et aux lois qui auraient en principe apport aux propritaires les reprsentations et institutions ncessaires pour crer du capital. Peut-tre certains ont-ils en main un contrat quelconque, mais le statut de proprit rel des biens est sorti du systme d'enregistrement officiel, dont les livres et les plans ne sont dsormais plus jour. Il en rsulte que les ressources de la plupart des gens sont commercialement et financirement invisibles. Personne ne sait vraiment qui possde quoi, qui est tenu de respecter des obligations, qui est responsable des pertes et des fraudes, ni par quels mcanismes assurer le paiement des services et des biens fournis. Par consquent, la plupart des biens potentiels de ces pays ne sont pas identifis ni raliss ; le capital disponible est rare, et l'conomie des changes se trouve bride et ralentie. Ce tableau du secteur sous-capitalis contraste radicalement avec les considrations habituelles sur le monde en voie de dveloppement. Mais c'est l que vivent la plupart des gens. C'est un monde o il est difficile de dterminer et de valider la proprit des biens, qui n'est pas rgie par un ensemble de rgles juridiquement identifiables, o les attributs conomiques potentiellement utiles des biens ne sont ni dcrits ni organiss et 11e peuvent dgager un surplus de valeur par de multiples transactions parce que leur nature douteuse et incertaine laisse trop de place aux malentendus, aux dfauts de paiement et aux dnis de promesses. Un monde o, en bref, la plupart des biens sont du capital mort. Combien vaut le capital mort ? Des montagnes virtuelles de capital mort bordent les rues de tous les pays en voie de dveloppement ou anciennement communistes. Aux Philippines, d'aprs nos calculs, 57 % des citadins et 67 % des campagnards vivent dans des logements qui sont du capital mort. Au Prou, 53 % des citadins et 81 % des ruraux habitent des implantations extralgales. Les chiffres sont encore plus spectaculaires en Hati et en Egypte. En Hati, toujours selon nos enqutes, 68 % des citadins et 97 % des ruraux vivent dans des logements sur lesquels personne ne dtient de titre juridique certain. En gypte, 92 % des citadins et 83 % des ruraux sont dans le mme cas. Beaucoup de ces implantations ne valent pas grand-chose au regard des normes occidentales. Les prix dmarrent 500 dollars pour un baraquement de Port-au-Prince, 2700 dollars pour une cabane le long d'un cours d'eau pollu de Manille, 5 000 dollars pour une maison relativement importante dans un village des alentours du Caire, 20000 dollars pour un bungalow

respectable avec garage et large baie vitre dans les collines des environs de Lima. Mais ces btisses sont si nombreuses que leur valeur collective l'emporte largement sur la fortune totale des riches. En Hati, les avoirs immobiliers urbains et ruraux sans titre valent ensemble quelque 5,2 milliards de dollars. En guise de comparaison, ce montant reprsente quatre fois l'actif total de l'ensemble des entreprises en activit lgale Hati, neuf fois la valeur des biens publics et cent cinquante-huit fois la valeur de l'ensemble des investissements trangers directs rpertoris dans l'histoire du pays jusqu'en 1995. Se pourrait-il que Hati soit une exception, un bout d'Afrique francophone tomb par erreur dans l'hmisphre amricain et o le rgime de Duvalier a retard l'instauration d'un rgime juridique systmatis? Peut-tre. Tournons-nous alors vers le Prou, pays de l'Amrique hispano-indienne, trs diffrent par ses traditions et sa composition ethnique. La valeur des biens immobiliers extralgaux ruraux et urbains s'y lve quelque 74 milliards de dollars. C'est cinq fois la capitalisation totale de la Bourse de Lima avant le krach de 1998, onze fois la valeur des entreprises et installations publiques privatisables, quatorze fois la valeur de l'ensemble des investissements trangers directs effectus dans le pays pendant toute son histoire connue. Dira-t-on alors que l'conomie officielle du Prou a elle aussi t bride par les traditions de l'ancien empire inca, l'influence corruptrice de l'Espagne coloniale et la rcente insurrection maoste du Sentier lumineux? Soit, considrons donc les Philippines, ancien protectorat des tats-Unis en Asie. La valeur de l'immobilier sans titre y atteint 133 milliards de dollars, soit quatre fois la capitalisation des 216 entreprises du pays cotes la Bourse philippine, sept fois le montant total des dpts grs par les banques du pays, neuf fois le capital total des entreprises publiques et quatorze fois la valeur de l'ensemble des investissements trangers directs. Peut-tre les Philippines sont-elles galement une anomalie, qu'on pourrait attribuer au mode de dveloppement du christianisme dans les anciennes colonies espagnoles. Si c'est le cas, examinons la situation en gypte. D'aprs un pointage effectu avec nos collgues gyptiens, la valeur du capital mort dtenu dans ce pays sous forme immobilire s'lve 240 millions de dollars environ. Soit trente fois la capitalisation totale de la Bourse du Caire et, comme il a dj t indiqu, cinquante-cinq fois la valeur de l'ensemble des investissements trangers effectus en gypte. Dans tous les pays que nous avons examins, l'imagination entrepreneuriale des pauvres a cr de la richesse vaste chelle - une richesse qui constitue aussi, de loin, la source la plus importante de capital potentiel au service du dveloppement. Non seulement ces biens l'emportent largement sur les avoirs publics, les Bourses locales et l'investissement tranger, mais ils reprsentent plusieurs fois le montant total de l'aide accorde par les pays dvelopps et des prts accords par la Banque mondiale. Les rsultats sont encore plus tonnants si l'on projette les donnes provenant des quatre

pays tudis sur l'ensemble du tiers monde et des anciens pays communistes. Nous estimons que 85 % environ des parcelles urbaines de ces pays, et entre 40 et 53 % des parcelles rurales sont dtenues d'une manire telle qu'elles ne peuvent servir crer du capital. Le montant obtenu en affectant une valeur tous ces biens est invitablement approximatif. Mais nous considrons que nos estimations sont aussi exactes que possible, et assez prudentes. D'aprs nos calculs, la valeur totale de l'immobilier dtenu par les pauvres mais qui ne leur appartient pas lgalement dans les pays du tiers monde et de l'ancien bloc communiste est d'au moins 9300 milliards de dollars (voir tableau p. 48). Il est intressant de mettre ce chiffre en perspective : 9300 milliards de dollars, c'est peu prs deux fois la niasse montaire en circulation aux tats-Unis. C'est presque la capitalisation totale de l'ensemble des socits cotes sur les Bourses principales des vingt pays les plus dvelopps : New York, Tokyo, Londres, Francfort, Toronto, Paris, Milan, le Nasdaq et une douzaine d'autres. C'est plus de vingt fois le montant total des investissements trangers directs dans le tiers monde et les ex-pays communistes entre 1989 et 1999, quarante-six fois le montant des prts consentis par la Banque mondiale depuis trente ans et quatre-vingt-treize fois l'aide au dveloppement accorde au tiers monde par l'ensemble des pays avancs au cours de la mme priode. Des hectares de diamants Les mots pauvret dans le monde voquent trop facilement des images de mendiants dguenills tendus sur les trottoirs de Calcutta ou d'enfants africains en train de mourir de faim sur le sable. Ces malheureux existent, bien sr, et des millions d'tres humains ont besoin d'une aide que nous nous devons de leur donner. Nanmoins, s'agissant du tiers monde, le tableau le plus noir n'est pas le plus exact. Pis, il occulte les russites de petits entrepreneurs qui ont surmont toutes sortes d'obstacles la force des poignets pour crer la plus grande partie des richesses de leur socit. On voquera plus justement l'image d'un couple qui a pniblement amass de quoi construire une maison pour lui et ses enfants, et qui cre une entreprise l o personne n'aurait imagin que ce soit possible. Il est injuste mon avis de dire que ces entrepreneurs quasi hroques contribuent au problme de la pauvret mondiale. Ils ne sont pas le problme, ils sont la solution. Dans les annes qui ont suivi la guerre de Scession aux tats-Unis, un confrencier, Russell Conwell, sillonnait l'Amrique pour dlivrer un message qui a mu des millions de personnes. Il racontait l'histoire d'un marchand indien qui un prophte avait promis qu'il deviendrait coup sr incroyablement riche condition de rechercher le trsor qui l'attendait. Aprs avoir sillonn le monde, le marchand tait revenu chez lui, vieux, triste et dpit. En rentrant dans sa maison abandonne, il avait eu soif. Mais le puits s'tait envas. Il avait voulu en creuser un nouveau, et au premier coup de pelle avait dcouvert Golconde, la plus grande mine de diamants du monde.

Le message de Conwell est toujours valable. Les dirigeants du tiers monde et des anciens pays communistes pourraient se dispenser de tendre leur sbile auprs des ministres des Affaires trangres et des institutions financires internationales. Au beau milieu de leurs quartiers les plus pauvres et de leurs bidonvilles se trouvent, dfaut d'hectares de diamants, des milliers de milliards de dollars, tout prts servir, si seulement le mystre de la transformation des biens en capital vif pouvait tre lev.

Tableau 1. Capital mort urbain et rural dans l'immobilier au niveau mondial (1997).

1. 179 pays en voie de dveloppement et ex-pays communistes. 2. On estime que 85 % des parcelles urbaines relvent de la proprit informelle et se trouvent dans l'une des situations suivantes: elles ont t bties en violation de lois expresses, ou elle ne respectent pas les conditions d'utilisation des terrains, ou elles avaient un statut formel au dpart mais sont devenues informelles, ou encore elles ont t construites par les pouvoirs publics sans respecter les obligations lgales. 3. On a retenu une valeur de 3973 ollars par hectare de terres cultives et 138 dollars par hectare de prairie.

Chapitre 3 Le mystre du capital Le sens du monde doit se trouver en dehors du monde. Dans le monde toutes choses sont comme elles sont, et adviennent comme elles adviennent : il n 'y a pas de valeur en lui et s'ily en avait une, elle n 'auraitpas de valeur,: S'il existe une valeur qui ait de la valeur, il faut qu'elle soit hors de tout vnement et de tout tre. Car tout vnement et tre-tel est accidentel. Ce qui les rend non accidentels ne peut se trouver dans le monde, car autrement, cela aussi serait accidentel. Il faut que cela rside hors du monde. Ludwig WiTTGESSTEiN, Tractatus logico-philosophicus. Si vous parcourez les routes du Moyen-Orient, de l'ex-Union sovitique ou de l'Amrique latine, vous y verrez bien des choses : des maisons habites, des champs labours, cultivs et moissonns, des marchandises vendues et achetes. Dans les pays en voie de dveloppement et les anciens pays communistes, les biens servent principalement leur objet matriel immdiat. En Occident, en revanche, les mmes biens mnent aussi une existence parallle en tant que capital, en dehors du monde matriel. Ils peuvent servir enclencher un surcrot de production en garantissant les intrts d'autres parties, par exemple sous forme d'une hypothque consentie l'occasion d'un prt, ou en assurant la fourniture d'autres formes de crdit ou de services publics. Pourquoi btiments et terrains ne peuvent-ils mener cette vie parallle ailleurs dans le

monde ? Pourquoi les normes ressources voques au chapitre prcdent soit 9 300 milliards de dollars de capital mort ne peuvent-elles produire de valeur au-del de leur tat naturel ? Voici ma rponse : S'il y a du capital mort, c'est parce qu'on a oubli (ou jamais compris, peuttre) que la conversion d'un bien matriel en capital utiliser sa maison pour emprunter de l'argent qui servira financer une entreprise, par exemple exige un processus trs complexe. On peut le comparer celui dcrit par Einstein, dans lequel une simple brique peut librer une quantit d'nergie norme sous forme d'explosion atomique. Le capital rsulte en quelque sorte de la dcouverte et de la libration de l'nergie potentielle contenue dans les milliards de briques accumules par les pauvres pour construire leurs immeubles. Mais il existe une diffrence capitale entre la libration de l'nergie contenue dans une brique et la libration du capital contenu dans un btiment : tandis que l'humanit (ou du moins une importante communaut scientifique) sait parfaitement comment obtenir de l'nergie partir de la matire, il semble qu'on ait oubli comment obtenir du capital partir des biens. C'est pourquoi 80 % du monde se trouve sous-capitalis : les gens ne peuvent extraire une vie conomique de leurs immeubles (ou de tout autre bien) pour obtenir du capital. Pis, les pays dvelopps semblent incapables de leur dire comment faire. Pourquoi les biens peuvent-ils servir produire du capital en abondance en Occident mais presque pas dans le reste du monde ? Il y a l un mystre. Pour lever le mystre du capital, il faut revenir la signification originelle du mot. En latin mdival, il semble que capital dsignait une tte de btail. Le btail a toujours t une source de richesse importante, au-del de la viande qu'il fournit. Les troupeaux sont des avoirs qui demandent peu d'entretien, ils sont mobiles et peuvent tre mis l'cart du danger, ils sont aisment dnombrables et mesurables. Mais surtout, on peut en obtenir une richesse supplmentaire, ou un surplus de valeur, en faisant intervenir d'autres industries, notamment celles du lait, du cuir, de la laine, de la viande et du combustible. Le btail a aussi l'avantage de pouvoir se reproduire lui-mme. Le mot capital a donc dj une signification double : il dsigne la dimension matrielle des biens (le btail), mais aussi leur capacit gnrer un surplus de valeur. La distance n'tait pas longue des cours de ferme aux cabinets des inventeurs de l'conomie, qui ont gnralement dfini le capital comme la partie des biens d'un pays qui est l'origine d'un surplus de production et d'une augmentation de la productivit. Les grands conomistes classiques comme Adam Smith et Karl Marx considraient le capital comme le moteur de l'conomie de march. Ils y voyaient la partie principale du tout form par l'conomie, le facteur prminent galement prsent dans des expressions telles que problme capital, peine capitale, ou capitale d'un pays. Ils cherchaient comprendre ce qu'est le capital et comment il est produit et accumul. Que vous soyez d'accord ou non avec les conomistes classiques, ou que vous les jugiez hors sujet (peut-tre Smith n'a- t-il pas vu venir la rvolution industrielle, peut-tre la thorie marxiste de la valeur n'a-t-elle pas d'utilit pratique), il reste qu'ils ont bti les grands difices de la pense partir desquels on peut essayer de dterminer ce qu'est le capital, ce qui le produit et pourquoi les pays non occidentaux en gnrent

si peu. Pour Smith, la source de l'accroissement de la productivit et donc de la richesse des nations tait la spcialisation conomique - la division du travail et les changes de produits sur le march qui s'ensuivaient. Cette spcialisation et ces changes taient rendus possibles par le capital, que Smith dfinissait comme le stock de biens accumuls en vue d'une utilisation productive. Les entrepreneurs pouvaient utiliser leurs ressources accumules pour financer des entreprises spcialises jusqu'au moment o elles seraient capables d'changer leurs produits contre d'autres choses dont elles avaient besoin. Plus on avait accumul de capital, plus la spcialisation devenait possible, et plus la productivit de la socit serait leve. Marx tait du mme avis ; pour lui, la richesse produite par le capitalisme se prsente comme une quantit immense de biens indiffrencis. Smith considrait le phnomne du capital comme une consquence de la progression naturelle de l'homme, pass d'une socit de chasse, rurale et agricole, une socit commerciale dans laquelle l'interdpendance, la spcialisation et les changes lui permettraient d'accrotre immensment ses capacits de production. Le capital devait tre le coup de baguette magique qui augmenterait la productivit et crerait un surplus. Non seulement la quantit d'industrie augmente dans tous les pays avec l'augmentation du stock de (capital) qui l'emploie, crivait Smith, mais, en consquence de cette augmentation, la mme quantit d'industrie produit une quantit bien plus grande de travail.1 Smith soulignait un point qui se situe au cur mme du mystre que nous essayons de rsoudre : pour que les biens accumuls deviennent du capital actif et mettent en mouvement une production supplmentaire, ils doivent tre fixs et raliss dans quelque sujet particulier qui dure pendant un certain temps au moins aprs que le travail est pass. C'est--dire qu'une certaine quantit de travail est stocke et conserve pour tre employe, si ncessaire, en une autre occasion2 . Smith a soulign que le travail investi dans la production de richesses ne laisserait ni trace ni valeur s'il n'tait pas correctement fix. On pourrait lgitimement dbattre de ce que Smith voulait rellement dire par l. Ce que j'en retiens, nanmoins, c'est que le capital n'est pas le stock de biens accumuls, mais le potentiel de production nouvelle qu'il contient. Ce potentiel est bien sr abstrait. Il doit tre trait et fix sous une forme tangible pour devenir exploitable tout comme l'nergie nuclaire potentielle de la brique d'Einstein. Sans un processus de conversion pour extraire et fixer l'nergie potentielle de la brique, il ne se produit pas d'explosion : la brique n'est rien d'autre qu'une brique. Pour crer du capital, il faut aussi un processus de conversion. Cette ide selon laquelle le capital est d'abord un concept abstrait qui doit recevoir une forme fixe et tangible pour devenir utile tait familire aux autres conomistes classiques. Le Suisse Simonde de Sismondi crivait au xixe sicle que le capital est une valeur permanente, qui se multiplie et ne prit pas [...] Puis cette valeur se dtache du produit qui l'a cre, elle devient une quantit mtaphysique et immatrielle toujours en possession de celui qui l'a

produite, pour qui elle pourra [tre fixe sous] diffrentes formes3 . Le grand conomiste franais Jean-Baptiste Say considrait que le capital est toujours immatriel par nature, car ce n'est pas la matire qui fait le capital mais la valeur de cette matire, valeur qui n'a rien de corporel . Marx tait du mme avis ; pour lui, une table est sans doute fabrique avec quelque chose de matriel, comme du bois, mais, ds lors qu'elle devient marchandise, elle se transforme en quelque chose de transcendant. Il ne lui suffit pas de poser ses pieds sur le sol ; en face des autres marchandises, elle se dresse sur sa tte de bois et se livre des caprices plus bizarres que si elle se mettait danser5 . Cette signification essentielle du capital s'est perdue avec le temps. On confond aujourd'hui le capital avec l'argent, qui n'est que l'une des nombreuses formes sous lesquelles il voyage. Il est toujours plus facile de se souvenir d'un concept difficile travers une de ses manifestations tangibles que dans son essence. L'esprit s'empare plus aisment de l' argent que du capital . Mais c'est une erreur de considrer que le capital est en dfinitive fix sous forme d'argent. Comme Adam Smith l'a soulign, l'argent est la grande roue de la circulation , mais il n'est pas le capital, car la valeur ne peut consister en pices de mtal6 . Autrement dit, l'argent facilite les transactions car il permet d'acheter et de vendre, mais il n'est pas en soi le gniteur d'une production supplmentaire. La monnaie d'or et d'argent, qui circule dans tous les pays, insistait Smith, est trs justement comparable une route qui, si elle transporte jusqu'au march toute l'herbe et tout le bl du pays, ne produit pourtant rien de l'un ni de l'autre7 . Une grande partie du mystre du capital se dissipe ds lors qu'on cesse de considrer capital comme synonyme d' argent conomis et investi . L'erreur conceptuelle selon laquelle c'est l'argent qui fixe le capital vient, je suppose, de ce que l'entreprise moderne exprime la valeur de son capital en termes montaires. 11 est difficile d'estimer la valeur totale d'un ensemble de biens de types trs diffrents, tels que machines, immeubles et terrains, sans se rfrer l'argent. C'est pour cela qu'on l'a invent, d'ailleurs : il fournit un indice de rfrence normalis pour mesurer la valeur des choses afin de rendre possible l'change de biens dissemblables. Mais, si utile soit-il, l'argent ne peut aucunement fixer le potentiel abstrait d'un bien donn pour le convertir en capital. Les pays du tiers monde et de l'ancien bloc communiste, on ne le sait que trop, gonflent leur conomie avec de l'argent sans parvenir gnrer beaucoup de capital. L'nergie potentielle contenue dans les biens Qu'est-ce qui fixe le potentiel d'un bien de telle manire qu'il pourra mettre en mouvement une production supplmentaire ? Qu'est-ce qui dtache la valeur d'une simple maison et la fixe d'une manire qui nous permette d'en faire du capital? Pour trouver un dbut de rponse, reprenons notre comparaison avec l'nergie. Songeons un lac de montagne. On peut le considrer dans son contexte physique immdiat et lui trouver des utilisations primaires comme le canotage et la pche. Mais si on l'observe avec l'il d'un ingnieur, en s'intressant sa capacit gnrer de l'nergie, valeur supplmentaire, au-del de son tat naturel de masse d'eau, on voit soudain le potentiel qui dcoule de sa situation leve. Le

problme pour l'ingnieur est de trouver un processus qui lui permette de transformer et fixer ce potentiel sous une forme susceptible d'tre utilise pour accomplir un travail supplmentaire. En l'occurrence, ce processus prendra la forme d'une usine hydrolectrique qui transformera le potentiel nergtique de ce lac tranquille en nergie cintique produite par la chute de l'eau sous l'effet de la force de gravit. Cette nouvelle nergie cintique fera tourner des turbines, crant ainsi une nergie mcanique utilisable par des lectro-aimants qui leur tour la transformeront en nergie lectrique. Devenue lectricit, l'nergie potentielle du lac est fixe sous la forme ncessaire pour produire un courant contrlable, susceptible d'tre transmis par des fils conducteurs jusqu' des lieux loigns pour assurer une nouvelle production. Ainsi, un lac apparemment tranquille peut servir clairer des logements et faire tourner des machines. Il faut pour cela qu'un processus externe d'origine humaine dtermine le potentiel de travail supplmentaire que reprsente le poids de l'eau, puis convertisse cette nergie potentielle en lectricit utilisable pour crer un surplus. La valeur supplmentaire obtenue du lac ne vient pas du lac lui-mme (pas plus que celle d'un minerai prcieux n'est intrinsque la terre), mais plutt du processus d'origine humaine extrinsque au lac. C'est ce processus qui permet de faire d'un lac vou au canotage et la pche un lieu de production d'nergie. Le capital, comme l'nergie, est aussi une valeur dormante. Pour lui donner vie, il ne suffit pas de regarder ses biens tels qu'ils sont, il faut rflchir activement ce qu'ils pourraient tre. Il faut un processus qui fixe leur potentiel conomique sous une forme utilisable pour lancer une production supplmentaire. Pourtant, tandis que le processus de conversion de l'nergie potentielle de l'eau en lectricit est bien connu, celui qui donne aux biens la forme ncessaire pour mettre en mouvement davantage de production ne l'est pas. Autrement dit, si nous savons ce que sont les vannes, les turbines, les gnrateurs, les transformateurs et les lignes du systme hydrolectrique qui convertit l'nergie potentielle du lac jusqu' la fixer sous une forme accessible, nous ne savons pas o trouver le processus cl qui convertira le potentiel conomique d'une maison en capital. Cela vient du fait que ce processus cl n'a pas t dlibrment instaur en vue de crer du capital : son objectif tait plus prosaquement de protger le droit de proprit. En se dveloppant, les rgimes de proprit des pays occidentaux ont donn naissance, imperceptiblement, divers mcanismes qui se sont graduellement runis dans un processus qui a fabriqu du capital comme jamais auparavant. Nous avons beau utiliser constamment ces mcanismes, nous ne sommes pas conscients qu'ils servent gnrer du capital, car ils ne sont pas tiquets comme tels. Ils nous apparaissent comme des parties du systme de protection de la proprit, non comme des mcanismes imbriqus destins fixer le potentiel conomique des biens afin que ceux-ci puissent tre convertis en capital. En d'autres termes, ce qui cre le capital en Occident est un processus implicite enfoui sous la complexit des rgimes de proprit formels.

Le processus de conversion cach en Occident Cela peut paratre trop simple ou trop compliqu. Mais demandons-nous s'il est possible d'utiliser de faon productive des biens qui n'appartiendraient pas quelque chose ou quelqu'un. O confirmer l'existence de ces biens et les transactions destines les transformer et lever leur productivit, si ce n'est dans le contexte d'un rgime de proprit formel ? O inscrire les caractristiques conomiques notoires des biens si ce n'est dans les registres et les titres fournis par un tel rgime ? O sont les codes de conduite qui gouvernent l'utilisation et le transfert des biens si ce n'est dans le cadre dfini par ce rgime ? C'est la proprit formelle qui apporte le processus, le formalisme et les rgles de fixation des biens dans un tat qui permettra de les raliser en tant que capital actif. En Occident, la transformation des biens en capital dans le cadre de ce systme commence par la description et l'organisation de leurs aspects les plus utiles conomiquement et socialement, par la prservation de ces informations grce un systme d'enregistrement sous forme d'annotations dans un registre ou d'octets sur un disque d'ordinateur , puis par leur incorporation dans un titre. Tout le processus est rgi par une srie de rgles juridiques prcises et dtailles. Les titres et registres de la proprit formelle reprsentent ainsi ce que la socit considre comme conomiquement significatif dans les biens. Ils recensent et organisent toutes les informations pertinentes ncessaires pour conceptualiser la valeur potentielle d'un bien, et donc pouvoir la contrler. La proprit est le royaume o les biens sont identifis, explors, runis, relis d'autres. Le rgime de proprit formel est l'usine hydrolectrique du capital. C'est l que le capital nat. Tout bien dont les aspects conomiques et sociaux ne sont pas fixs au sein d'un rgime de proprit formel est extrmement difficile mettre sur le march. Comment contrler les normes quantits de biens qui changent de main dans une conomie de march moderne, sinon l'aide d'un processus de proprit formel ? Sans un tel systme, toute ngociation d'un bien, d'un immeuble par exemple, requiert un norme effort ne serait-ce que pour dterminer les lments de base de la transaction : le vendeur est-il propritaire du bien et a-t-il le droit de l'aliner ? Peutil le donner en gage ? Le nouveau propritaire sera-t-il accept comme tel par les instances charges de faire respecter les droits de proprit ? Quels sont les moyens effectifs d'exclure d'autres prtendants ? Dans les pays en voie de dveloppement et les ex-pays communistes, il est difficile de rpondre ces questions. Pour la plupart des biens, il n'existe aucun endroit o les rponses soient fixes de manire fiable. C'est pourquoi la vente ou la location d'une maison peut exiger de longues et lourdes procdures d'approbation faisant intervenir tous les voisins. C'est souvent la seule manire de savoir qui est le vrai propritaire et s'il n'y a pas d'autre prtendant. C'est aussi pour cela que, hors de l'Occident et pour la plupart des biens, les changes se limitent des cercles locaux de partenaires commerciaux. Comme on l'a vu au chapitre prcdent, le problme principal de ces pays n'est pas le manque d'esprit d'entreprise : les pauvres ont accumul des milliers de milliards de dollars de

biens immobiliers depuis quarante ans. Ce qui leur manque, ce sont les mcanismes de proprit qui fixeraient lgalement le potentiel conomique de leurs biens de telle sorte qu'ils puissent les utiliser pour produire, obtenir ou garantir une plus grande valeur sur un march largi. En Occident, tout bien tout terrain, toute maison, toute valeur mobilire est formellement fix dans des enregistrements tenus jour et conformes aux rgles du rgime de proprit. Tout supplment de production, tout nouvel immeuble, produit ou objet ayant une valeur commerciale appartient formellement quelqu'un. Mme si des biens appartiennent une socit anonyme, ce sont tout de mme des personnes en chair et en os qui en sont les propritaires indirects grce des titres certifiant leur qualit d'actionnaires. Comme le courant lectrique, le capital n'est gnr que si la centrale qui le produit et le fixe est en place. De mme qu'il faut une usine hydrolectrique pour qu'un lac produise de l'nergie utilisable, il faut un rgime de proprit formel pour que les biens produisent un surplus significatif. Faute d'un tel rgime, qui seul pourrait extraire leur potentiel conomique et le convertir sous une forme aisment transportable et contrlable, les biens des pays en dveloppement et des anciens pays communistes sont comme l'eau d'un lac andin : un stock d'nergie potentielle inexploit. Pourquoi la gense du capital est-elle devenue un tel mystre ? Pourquoi les pays riches, qui prodiguent si volontiers leurs conseils conomiques, n'ont-ils pas expliqu quel point une proprit formelle est indispensable la formation du capital ? Rponse : parce que le processus interne au rgime de proprit formel qui assure le passage des biens au capital est extrmement difficile visualiser. Il se dissimule sous les milliers de lois, statuts, rglementations et institutions qui gouvernent le systme. De l'intrieur de cet embrouillamini juridique on a du mal dterminer comment le processus fonctionne. On ne le voit que si l'on se trouve l'extrieur du systme dans le secteur extralgal , et c'est bien l que mes collgues et moi-mme accomplissons l'essentiel de notre travail. Depuis un certain temps, j'tudie le droit d'un point de vue extralgal, afin de mieux comprendre comment il fonctionne et quels effets il produit. Ce n'est pas aussi absurde qu'il y parat peut-tre. Comme l'a dit Michel Foucault, il est sans doute plus facile de dcouvrir la signification d'une chose quand on la regarde en face. Pour savoir ce que notre socit entend par raisonnable, a-t-il soutenu, on devrait peut-tre se demander ce qui se passe dans le champ de la draison. Et pour savoir ce qu'on entend par lgalit, s'interroger sur le champ de l'illgalit.8 De plus, la proprit, comme l'nergie, est un concept ; on ne la ressent pas directement. Personne n'a jamais vu ni touch de l'nergie pure. Et personne ne peut voir la proprit. L'nergie et la proprit ne sont connaissables que par leurs effets. De mon point de vue, celui du secteur extralgal, les rgimes de proprit formels de l'Occident produisent six effets qui permettent leurs citoyens de gnrer du capital. Ailleurs dans le monde, l'incapacit dployer du capital vient de ce que ces effets sont hors de porte de la plupart des habitants du tiers monde et des ex-pays communistes.

Premier effet de la proprit : Fixer le potentiel conomique des biens

La valeur potentielle enferme dans une maison peut tre rvle et transforme en capital actif de la mme manire que l'nergie potentielle dtecte dans un lac de montagne est transforme en nergie relle. Dans les deux cas, le passage d'un tat l'autre requiert un processus de transposition de l'objet physique dans un univers de reprsentations tabli par l'homme, o l'on pourra dissocier la ressource de ses encombrantes contraintes matrielles pour ne considrer que son potentiel. Le capital nat quand on reprsente par un crit un titre, une valeur mobilire, un contrat ou autre document les qualits relatives un bien les plus utiles conomiquement et socialement, par opposition aux aspects propres ce bien les plus remarquables visuellement. C'est la premire description et le premier enregistrement de la valeur potentielle. Du moment que l'on s'intresse au titre de proprit d'une maison, par exemple, et non la maison elle-mme, on passe automatiquement du monde matriel l'univers conceptuel dans lequel vit le capital. En considrant la reprsentation, on concentre son attention sur le potentiel conomique de la maison et l'on filtre les ombres et lumires parasites concernant ses aspects matriels et son environnement local. La proprit formelle oblige considrer la maison comme un concept conomique et social. Elle invite voir dans la maison non seulement un abri et donc un bien mort , mais un capital vif. On a la preuve que la proprit est un pur concept quand une maison change de main : matriellement, rien ne se passe. Quand on regarde une maison, rien ne dit qui elle appartient. La maison qui vous appartient aujourd'hui a exactement la mme apparence que lorsqu'elle tait moi hier. Que je l'habite, que je la loue, que je la vende, son aspect est le mme. La proprit n'est pas la maison elle-mme mais un concept conomique relatif la maison, intgr une reprsentation juridique. Ce qui signifie que la reprsentation formelle d'une proprit est distincte du bien lui-mme. Qu'y a-t-il dans les reprsentations formelles de la proprit qui leur permette d'accomplir un travail supplmentaire ? Ne sont-elles pas de simples reflets des biens ? Non, je le rpte : la reprsentation formelle d'une proprit n'est pas une reproduction de celleci, comme l'est une photographie, mais une reprsentation des concepts se rapportant elle. Plus prcisment, elle porte sur des qualits non visibles prsentant un potentiel de production de valeur. Celles-ci ne sont pas les qualits matrielles de la maison elle-mme, mais plutt les qualits conomiques et sociales significatives qu'on lui attribue (telles que la possibilit de l'utiliser de diffrentes manires, qui peut tre garantie par des privilges, hypothques, servitudes et autres clauses). Dans les pays dvelopps, cette reprsentation formelle de la proprit fonctionne comme un moyen :d'assurer les intrts des autres parties et de fixer les responsabilits de chacun en fournissant tous les informations, rfrences, rgles et mcanismes d'excution ncessaires. En

Occident, par exemple, l'essentiel de la proprit formelle peut aisment servir de garantie d'emprunt, d'apport lors d'un investissement, d'adresse pour le recouvrement des dettes, intrts et impts, de rsidence pour l'identification de personnes des fins commerciales, judiciaires ou civiques, ou encore de point de branchement fiable pour les rseaux publics d'lectricit, d'eau, d'assainissement, de tlphone ou de tlvision. Que les btiments des pays dvelopps servent d'abri ou de lieu de travail, leurs reprsentations mnent une vie parallle, elles comportent diverses fonctions supplmentaires servant garantir les intrts d'autres parties. Le rgime juridique de proprit donne ainsi l'Occident les outils ncessaires pour produire un surplus de valeur au-del et au-dessus des biens matriels. Les reprsentations de la proprit ont permis de se reprsenter les biens non seulement par leur apparence physique, mais par la description de leurs qualits conomiques et sociales latentes. Dlibrment ou non, le rgime juridique de la proprit a servi de marchepied ces pays pour passer de l'univers naturel des biens l'univers conceptuel du capital, dans lequel les biens apparaissent avec tout leur potentiel productif. Le rgime juridique de proprit a apport aux pays occidentaux dvelopps la clef du dveloppement moderne; il a donn leurs citoyens les moyens de dcouvrir trs facilement et au jour le jour les qualits potentiellement les plus productives des ressources dont ils disposent. Comme Aristote l'a dcouvert il y a plus de deux mille ans, ce qu'on peut faire avec des objets s'accrot indfiniment quand on concentre sa rflexion sur leur potentiel. En apprenant fixer le potentiel conomique de leurs biens grce des registres de proprit, les Occidentaux se sont donn les moyens d'explorer rapidement les aspects les plus productifs de leurs avoirs. La proprit formelle est devenue un escalier menant au royaume conceptuel o la signification conomique des choses devient connaissable et o le capital nat.

Deuxime effet de la proprit : Intgrer dans un mme systmedes informations jusquel disperses

Comme on a vu au chapitre prcdent, avec la meilleure volont du monde, la plupart des habitants des paysen voie de dveloppement et des ex-pays communistesne peuvent entrer dans le rgime de proprit lgal telqu'il existe. Faute de pouvoir y insrer leurs biens, il neleur reste qu' les dtenir illgalement. Si le capitalismetriomphe en Occident alors qu'il vacille partout ailleurs,c'est parce que, dans les pays occidentaux, la plupart desbiens ont t intgrs un seul et mme systme dereprsentation formel. Cette intgration ne s'est pas faite sans peine. AuXIXesicle, pendant des dizaines d'annes, hommes politiques, juristes et magistrats ont rassembl les faits et lesrgles pars qui gouvernaient la proprit partout dansles villes, les villages, les immeubles et les fermes pourles

runir dans un seul systme. Ce recensement desreprsentations de la proprit, moment rvolutionnairedans l'histoire des pays dvelopps, a abouti au dpt detoutes les informations et rgles gouvernant la richesseaccumule des citoyens dans une seule base de connaissance. Avant ce moment, les informations sur les bienstaient beaucoup moins disponibles. Toute ferme ou tablissement enregistrait ses biens et les rgles qui lesrgissaient dans des registres rudimentaires, dans dessymboles ou dans une coutume orale. Mais les informations taient atomises, disperses, et un agent donn nepouvait en disposer tout moment. On ne le sait que tropaujourd'hui, abondance de faits ne signifie pas ncessairement abondance de savoir. Pour que le savoir serve quelque chose, il a fallu que les pays avancs intgrentdans un seul systme global toutes leurs donnes imprcises et parses sur la proprit. Les pays en voie de dveloppement et les ex-pays communistes ne l'ont pas fait. Dans tous les pays que j'ai tudis, j'ai trouv non pas un mais des dizaines ou des centaines de rgimes juridiques grs par toutes sortes d'organismes, les uns lgaux, d'autres extralgaux, depuis les petits groupes d'entrepreneurs jusqu'aux offices du logement. L'usage que les habitants de ces pays peuvent faire de leurs proprits est donc limit par l'imagination des propritaires et de leurs relations. Dans les pays occidentaux, o les informations sur la proprit sont standardises et universellement disponibles, l'utilisation des biens bnficie de l'imagination collective de rseaux beaucoup plus tendus. Le lecteur occidental sera peut-tre surpris d'apprendre que la plupart des pays du monde n'ont pas encore intgr les contrats de proprit extralgaux au sein d'un unique rgime juridique formel. Pour les Occidentaux, il n'existe en principe qu'un seul droit, le droit officiel. Pourtant, les rgimes de proprit intgrs tels qu'on les connat en Occident sont un phnomne qui ne date que de deux sicles au mieux. Dans la plupart des pays occidentaux, ils ne sont apparus que voil une centaine d'annes. Au Japon, l'intgration est intervenue depuis un peu plus de cinquante ans. Comme on le verra en dtail plus loin, la diversit des accords de proprit informels tait nagure la norme dans la plupart des pays. Le pluralisme juridique tait la rgle en Europe continentale jusqu' la redcouverte du droit romain au xivcsicle et au regroupement par les pouvoirs publics de toutes les lois en vigueur pour constituer un seul systme coordonn. En Californie, au lendemain de la rue vers l'or de1849, la proprit foncire tait administre par quelquehuit cents institutions distinctes, disposant chacune deses propres registres et de ses propres rglementationstablies par consensus local. Sur tout le territoire destats-Unis, de la Californie la Floride, des associationsde rpartition foncire dictaient leurs propres rgles et lisaient leurs propres reprsentants. Il a fallu plus decent ans pour que, vers la fin duXIXesicle, le gouvernement amricain adopte des statuts spciaux afin d'unifier et de codifier les avoirs amricains. En mettant enapplication plus de trente-cinq statuts de premption etd'exploitation minire, le Congrs allait graduellementrussir runir dans un seul systme les rgles de proprit informelles cres par des millions d'immigrantset de squatters. Ainsi allait natre un march unifi de laproprit foncire qui alimenterait ensuite la croissanceconomique exponentielle du pays.

S'il est si difficile de suivre l'histoire de l'intgration de rgimes de proprit tendus, c'est que le processus s'est droul sur une trs longue priode. L'enregistrement foncier officiel a commenc apparatre enAllemagne auXIIesicle, par exemple, mais il n'a tvraiment unifi qu'en 1896, date laquelle un systmed'enregistrement des mutations foncires, leGrundbuch,a t mis en uvre l'chelle nationale. Au Japon, lacampagne nationale destine formaliser la propritrurale a commenc la fin du xixesicle pour ne s'achever que vers la fin des annes 1940. Les efforts extraordinaires accomplis par la Suisse pour unifier les systmes disparates de protection de la proprit et destransactions au dbut duXXesicle sont encore mal connus, mme de beaucoup de ses citoyens. Grce ce travail d'intgration, tout citoyen d'un pays avanc peut obtenir une description des caractristiques conomiques et sociales de n'importe quel bien disponible, mme s'il ne le voit pas lui-mme. Us n'ont plus besoin de se dplacer ici et l pour visiter tous les propritaires et leurs voisins. Le systme formel de proprit leur permet de connatre les biens disponibles et les occasions existantes de crer un surplus de valeur. Par consquent, il est devenu plus facile d'valuer et d'changer le potentiel des biens, ce qui soutient la production de capital. Troisime effet de la proprit : Etablir les responsabilits de chacun Avec l'unification de tous les rgimes de proprit au sein d'une mme loi foncire formelle, la lgitimit des droits des propritaires a chapp au contexte politis des collectivits locales pour s'inscrire dans le contexte impersonnel de la loi. En librant les intresss des accords locaux restrictifs et en les plaant dans un systme juridique mieux intgr, elle a clarifi leurs responsabilits. La proprit formelle a transform les propritaires en individus responsables, distinguant ainsi les personnes des masses. Il n'est plus ncessaire de s'en remettre aux relations de voisinage ou d'adopter des arrangements locaux pour protger son droit sur des biens. Libr des activits conomiques primitives et des encombrantes contraintes locales, on peut essayer de gnrer un surplus partir de ses propres biens. Mais il y a un prix payer : du moment o ils entrent dans un rgime de proprit formel, les propritaires perdent leur anonymat.Inluctablement attachs leurs biens fonciers ou des entreprises susceptibles d'tre aisment identifies etsitues, ils ne peuvent plus disparatre dans la foule. Il n'est pratiquement plus possible de choisir l'anonymat en Occident, alors que la responsabilit individuelle s'estrenforce. Ceux qui ne paient pas les biens et servicesqu'il ont consomms peuvent tre reprs, frapps pardes intrts de retard, mis l'amende, saisis et interdits de crdit. Les autorits peuvent s'informer sur les infractions la loi et les contrats non honors, interrompredes services, placer des biens fonciers sous squestre et suspendre tout ou partie des privilges d'une proprit licite. Le respect que les pays occidentaux manifestent envers la proprit et les transactions n'est certainementpas inscrit dans l'ADN de leurs citoyens. Il est plutt d l'existence de rgimes de proprit formels et excutoires. Le rle de la proprit formelle dans la protectionnon seulement de la proprit, mais aussi de la scuritdes transactions, incite les citoyens des pays

dveloppsrespecter les titres, honorer les contrats et obir la loi.Si un citoyen sort du droit chemin, sa faute est enregistre par le systme, ce qui met en danger sa rputation d'honorabilit auprs de ses voisins, de ses fournisseurs d'eau et d'lectricit, des banques, des oprateurstlphoniques, des compagnies d'assurances et autresacteurs du rseau auquel sa proprit le relie. Ainsi, les rgimes de proprit formels de l'Occidentn'ont pas que des avantages. S'ils ont donn des centaines de millions de citoyens une place dans le jeu capitaliste, ce qui rend cette place significative est qu'ellepeut tre perdue. L'intrt du rgime juridique de proprit vient pour beaucoup de la possibilit de confiscation. Une grande partie de son pouvoir vient donc de la responsabilit qu'il engendre, des contraintes qu'il impose, des rgles qu'il fait natre et des sanctions qu'il peut instaurer. En permettant chacun de distinguer le potentiel conomique et social des biens, le rgime de proprit formel a chang le regard des socits dveloppes non seulement sur les attraits potentiels de l'utilisation des biens, mais aussi sur ses dangers. Le rgime juridique de proprit invite ne pas agir la lgre. L'absence d'un rgime de proprit lgal explique donc pourquoi les citoyens des pays en voie de dveloppement et des ex-pays communistes ne peuvent tablir de contrats avantageux avec des trangers, ni obtenir de crdits, d'assurances ou de dessertes par les rseaux