LE MANAGEMENT STRATÉGIQUE EN PME torres

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LE MANAGEMENT STRATGIQUE EN PME : ENTRE SPCIFICIT ET DNATURATION

Olivier Torres Professeur Agrg (PRAG) l'Universit Paul Valry de Montpellier III Membre de l'ERFI (Equipe de Recherche sur la Firme et l'Industrie) Universit Montpellier I,

De nos jours, les volutions de l'environnement n'ont jamais t autant mis en exergue par l'ensemble de la communaut scientifique. Les conditions de fonctionnement du capitalisme actuel se mtamorphosent au gr de la virtualisation de l'conomie, de la globalisation des marchs et des industries, de la rticularisation des entreprises, des transformations du travail...Dans de nombreux domaines, il faut repenser les modles traditionnels (GRH, finance, organisation, management stratgique...). La recherche en PME ne peut chapper cet aggiornamento thorique qui semble se gnraliser au sein de diffrentes disciplines de sciences de gestion. Le moment est semble-t-il venu de faire le bilan de vingt annes de recherche en PME (Julien et al., 1994). Mais ce bilan doit ncessairement s'inscrire dans une perspective critique. La rcente controverse que l'ouvrage de Harrison "lean and mean" a suscit dans un numro exclusif de la revue "Small Business Economics" (1995) montre que la phase d'examen critique, inhrente l'esprit de la dcouverte scientifique, est toujours une opration dlicate. La thse dfendue par Harrison (1995) est en rupture avec la ligne orthodoxe de la recherche en PME. En effet, Harrison conteste le mythe selon lequel la PME serait le principal moteur de la croissance et du dveloppement des pays industrialiss. Selon Harrison, il est inexact de considrer la PME comme la principale source d'emplois. En somme, les critiques de Harrison l'gard de la vision idyllique de la PME ("small is beautiful") sont la rplique exacte, vingt ans plus tard, de celles qui dnonaient la sublimation de la grande entreprise (de la Mothe et al., 1995 : 353). Prenant contre-pied la plupart des arguments qui "magnifient" la PME, il montre au contraire que la qualit des emplois et les salaires sont plus faibles que dans les grandes entreprises, les accidents du travail sont plus frquents, la formation du personnel plus ingales...De plus, il contredit l'ide 1

selon laquelle la PME est plus innovante que la grande entreprise. Thoriquement, les grandes entreprises sont davantage capables d'incorporer les technologies flexibles que les PME qui n'en ont pas toujours les moyens. Les grandes entreprises utilisent diffrentes technologies et processus de production et produisent dsormais tous types d'chelles, grande et petite. Le concept de "production de masse flexible" signifie que les volutions technologiques actuelles donnent aux grandes entreprises "les moyens de rconcilier la grande taille avec la petite chelle de production" (Harrison, 1995 : 360) et qu'elles peuvent dsormais s'attaquer des petits marchs autrefois dlaisser aux seules PME. La stratgie de crneau n'est donc plus l'apanage des PME. Enfin, dans le cadre de la mondialisation de la comptition, les grandes entreprises, par le biais de leurs vastes rseaux transnationaux, disposent d'un avantage indniable comparativement aux PME. La capacit de mobilisation des ressources financires, humaines, technologiques, informationnelles l'chelle plantaire est rarement la porte des PME. En substance, Harrison (1995 : 358) considre que "les changements structurels dbouchent sur un nouveau contexte au sein duquel il faut rinterprter le dbat sur la PME".

Le dfi lanc par l'ouvrage de Harrison la communaut de recherche en PME semble stimulant. Dans quelle mesure, les volutions actuelles risquent-elles de remettre en cause la conception classique qui se dgage de la littrature consacre la PME ? Cette interrogation n'est pas nouvelle en soi puisque en 1986, Ch.Dupont s'interrogeait dj sur l'impact des tendances d'volutions structurelles de l'environnement sur les PME/PMI. Il s'agissait alors pour l'auteur d'analyser les consquences des "mga-trends" identifis par Naisbitt en termes de menaces et d'opportunits (facteurs externes) et de forces et vulnrabilit (facteurs internes) pour les PME. Toutefois, dans son article, l'auteur ne dfinit pas prcisment ce qu'il entend par "PME". Il semble que derrire ce vocable, l'auteur se fonde sur une conception purement quantitative de la PME, c'est--dire une entreprise de moins de 500 salaris. Or, depuis le milieu des annes 80, toute la littrature consacre la PME insiste sur l'insuffisance de cette approche (P.A.Julien, 1994). Au-del de sa petite taille, la PME se dfinit essentiellement par tout un ensemble de caractristiques qui lui est propre. "C'est la nature de la firme plus que sa taille qui doit tre prise en compte si l'on veut viter les erreurs analytiques" (Munier, 1995 : 775). Les interrogations souleves par Harrison s'inscrivent prcisment dans cette optique de recherche. C'est en rfrence la nature spcifique de la PME que la rflexion doit tre mene.

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L'objet de cet article est de proposer une "dmarche critique" l'gard du corpus thorique classique de la recherche en PME. Tout d'abord, nous verrons que les nombreux travaux concernant les PME ne permettent pas vritablement de s'interroger de faon critique sur la conception thorique qui domine la recherche en PME. La raison principale tient au fait que la thse de la spcificit est devenue au fil des annes le paradigme dominant et structurant de la pense "orthodoxe" de la communaut scientifique en PME. Or, les volutions actuelles suggrent de s'interroger dsormais sur le champ de pertinence de cette thse. Pour se faire, la thse de la spcificit ne doit plus tre prise comme un paradigme mais comme une simple hypothse de recherche contestable. La question est de savoir dans quelle mesure et sous quelles conditions, la conception thorique de la PME qui guide les chercheurs dans leurs investigations est-elle toujours valide ? L'approche de la dnaturation que nous prconisons est une dmarche qui s'attache davantage cerner les limites du cadre de validit et/ou du champ d'application du modle thorique de la PME qu' le valider.

I. -- LE POSTULAT DE LA SPCIFICIT DU MANAGEMENT STRATEGIQUE DE LA PME : UNE APPROCHE TROP DTERMINISTE

Il y a plus de vingt ans s'est engag un dbat sur le statut scientifique de la PME en sciences de gestion : peut-on appliquer aux PME les enseignements et prceptes de management stratgique consacrs aux grandes entreprises ou bien faut-il considrer qu'il existe un barrire d'espce entre grandes et petites entreprises et dans ces conditions inventer de nouvelles thories, de nouveaux modles, de nouvelles grilles d'analyse propres la PME? Autrement dit, la PME est-elle une grande entreprise miniature ou bien est-elle une entit spcifique ? La rponse cette question est cruciale dans la mesure o il en dcoule deux optiques thoriques radicalement diffrentes, la logique de transposition/adaptation d'une part et la logique d'innovation d'autre part (Bayad et Nebenhaus, 1994). Force est de constater qu'au fil des annes, l'ide de la spcificit s'est impose comme l'opinion majoritaire de la communaut scientifique en PME. La plupart des chercheurs se consacrant l'tude de la PME mentionnent, en pralable leur recherche, la ncessit de tenir compte des spcificits des problmes de gestion de la PME. La spcificit de la PME constitue l'argument central invoqu par les chercheurs en PME pour revendiquer leur part d'autonomie au sein des sciences de gestion et affirmer leur identit pistmologique...avec tous les dangers d'clatement et d'isolement que ce type de dmarche risque de susciter (Cohen, 1989 ; Bayad 3

et al. 1995). En dfinitive, la thse de la spcificit de la PME est devenue au fil des annes un point de doctrine tabli ou regard comme une vrit fondamentale, incontestable. Elle peut dsormais tre considre comme le "paradigme1" dominant.

L'explication de cette orientation paradigmatique est due en partie au fait que l'objetPME est devenu une notion de plus en plus floue au fil des volutions de la recherche. A l'origine, vers la fin des annes 70, le ton tait la revendication. Les intituls de certains articles de l'poque sont cet gard trs explicites : "Pour une thorie de l'organisation-PME" (Gervais, 1978), "Pour un modle d'hypofirme" (Marchesnay, 1981), "Pour une taxonomie de l'hypofirme" (Candau, 1981),...Il s'agissait alors de forcer le trait pour convaincre de la lgitimit d'un courant de recherche qui n'en tait qu' ses dbuts. Par la suite, la thse de la spcificit s'est avre trop homogne et de ce fait, en contradiction avec la profonde htrognit du champ des PME (Le Roch, 1990). La prise en compte de cette diversit a conduit naturellement les chercheurs assouplir leurs positions. Il s'agit alors de penser l'unit de ce qui est multiple et de saisir la diversit de ce qui est un. Le modle de PME deviendra quelques annes plus tard une heuristique (Sarnin, 1990), un idaltype (Marchesnay et al., 1992), une gestalt (D'Amboise et Muldowney, 1988), en somme une forme floue (Torrs, 1997). En effet, l'lasticit de la forme-PME s'accommode idalement l'extrme diversit qui caractrise le monde des PME. De ce point de vue, la forme-PME constitue un rel progrs de la recherche en PME dans la mesure o elle fournit une synthse thorique ncessaire l'dification du paradigme de la spcificit. Comme le souligne Chalmers (1987 : 153), "il est dans la nature d'un paradigme de rsister une dfinition prcise". Un paradigme doit tre suffisamment flou pour inclure en son sein une grande diversit de situations. Ce qui est prcisment la particularit de la forme-PME. Dans son plaidoyer en faveur d'une thorie des formes stratgiques, Martinet (1986 : 10) affirme que la forme permet d'tre attentif au particulier sans ngliger l'essentiel. Elle a une valeur essentiellement heuristique : en tant que telle, elle n'existe pas. La forme rend compte, en les accueillant des modulations concrtes. Elle peut tolrer l'ambigut. Dans ces conditions, l