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  • LE JOURNAL INTIME DE KAEL

  • PREMIERE PARTIE : L’AGE TENDRE

    CHAPITRE 1 : LISE

    J’avais bien peu d’amis en rentrant en première, à vrai dire aucun. Je laissais une classe qui ne m’avait offerte aucun camarade pour en aborder une toute nouvelle. Mettons dès maintenant les points sur les i : j’étais plutôt asocial. Dans ce genre de cas, il faut souvent s’en remettre à la chance, au destin diront d’autres, pour rencontrer quelqu’un et faire des connaissances. J’abordais cette nouvelle année les yeux rivés dehors. Je me connaissais déjà assez pour savoir que mon mutisme et l’exigence dont je faisais preuve à l’encontre d’éventuels amis m’interdirait la fréquentation des gens de ma future classe. Je songeais de la sorte, en regardant s’envoler les oiseaux dans le ciel, que dans une classe standard d’une première d’un lycée banal, je ne pouvais croiser la route que de jeunes ordinaires, donc médiocres, qu’il me faudrait bien peu de temps pour mépriser. Déjà, je ne les regardais pas, assis tout au fond... A quoi bon…

    Le prof poussa la porte, un vieux chnoque aigri à la mine décrépite. Inutile de préciser à quel point cette vision excita ma verve estudiantine : courage, plus qu’une année ! Tandis que la fatigue d’un réveil trop matinal ankylosais mon attention, le prof commença l’appel, que j’entendais à peine, assis tout au fond…

    Lorsqu’on frappa à la porte avec empressement : une élève retardataire qui commençait bien l’année. Je jetais juste un regard en sa direction, une espèce de punk, enfin plutôt néo-hippie, coiffée à l’arrache, habillée en couleurs et dans du large. Elle ne fit ni une ni deux, et plutôt que de s’asseoir seule au premier rang, elle vint trouver le fond de la classe. Il restait juste une place à côté de moi, que personne n’avait daigné occuper, certainement par la faute de ma mine renfrognée. Elle s’assis tranquillement, c’était justement son tour de répondre, avec à propos, qu’elle était présente. Elle se nommait Lise. Puisque les places s’attribuaient en début d’année, j’allais être contraint de faire connaissance. Assez stressé, j’étais néanmoins heureusement comblé d’une présence féminine à mes côtés. Non que j’envisageais à moyen terme d’en finir avec le célibat (qui ne me causait aucun soucis) mais plutôt parce que si les relations que j’entretenais avec l’autre sexe me paralysaient, je les préférais, en raison de l’aspect de séduction qui pouvait alors naître. Non que je fusse un séducteur, seulement j’aimais sentir ce charme me calciner les os, ces regards angéliques ondoyer sur ma peau et cramer mon cœur froid.

    Lise me demanda mon nom, je répondis « Kaël » mais au lieu de me faire remarquer que c’était là un nom étrange, elle se contenta de me sourire, timidement et avec gentillesse. Elle remontait un peu dans mon estime de ne pas m’obliger à expliquer pour la énième fois que Kaël était uniquement la contraction d’un prénom des plus courant : Mickaël. Mes parents aimaient se croire originaux, voilà tout.

    Je prenais enfin le loisir de l’observer, du coin de l’œil et par petites touches. Mon cœur comme copie blanche, chaque regard, vif et affûté composait une œuvre impressionniste, point par point, en s’inspirant du plus beau des paysages qui soit : une créature féminine. J’ignorais alors totalement le cours pour me livrer à l’une de mes grandes

  • passions : décortiquer les charmes d’une femme. Car malgré son jeune âge elle faisait déjà femme.

    Ses ongles de panthère ne portaient qu’un fin filet brillant. Parfaitement ciselés, certains courts (elle devait se les ronger, sûrement souffrait-elle d’anxiété) les autres, plutôt longs, rendaient assez sensuelles des mains un peu trop épaisses. Des tas de bracelets confectionnés à la main de toutes couleurs et formes, selon les coutumes néo-hippie, ornaient son poignet droit. Elle devait s’ennuyer suffisamment pour tenir ainsi à jour toute cette petite armada colorée, heureusement relativement discrète et à peine audible lorsqu’elle remuait les bras. Ceux-ci, bronzés par le soleil d’août, relativement charnus, donnaient l’impérieuse envie d’y poser les lèvres. Une poitrine pulpeuse tendait son tee-shirt (avec inscription bien placée), comme désireuse de se libérer de ce joug vestimentaire. Ses long cheveux fins se déversaient jusque sur ses épaules en quelques torrents d’un rouge acajou fougueux et révolté. Une ou deux petites tresses y voguaient nonchalamment. Je cherchais rapidement ses oreilles sans pouvoir les distinguer à travers l’opacité de ses cascades capillaires. Enfin, avec minutie autant qu’avec discrétion, je disséquais son visage, ce joyaux dont le reste du corps n’était rien que l’écrin. Ses joues, parfaites grâce à un surpoids assez subtil, promettaient à qui la bisait les délices d’un moelleux incomparable. Son nez était réussi également : on ne le remarquait pas. Il prenait sa place comme un élément central d’une œuvre d’art, dont le moindre défaut en serait toute la souillure et dont la perfection est la condition de la beauté du tout. Quelque chose qui n’est beau en lui-même mais dont la beauté du tout dépend au plus haut point. De même que son front, ses traits fins mettaient mieux en valeur les armes dévastatrices de son superbe visage : d’abord sa bouche, deux lèvres juste rosées dont la douceur charnelle tient de la sensualité de l’adolescence. Pulpeuses comme un fruit rouge, mûr, doux et chaud, qu’on laisse courir sur notre bouche, à la fin de l’été, rien que pour en savourer l’érotique onctuosité. Et puis deux beaux yeux marrons, à la couleur uniforme et pleine, profonds, teintés d’une fine rosée chocolatée. Des paupières à la forme ensorcelante d’où émanait un regard timide et vrai, séducteur et sensuel sans même chercher à l’être, achevaient cette première esquisse, aux couleurs d’une fin d’été, contre mon cœur déjà attiédi.

    Notre amitié fut longue à naître. Lise me ressemblait beaucoup, elle passait un temps certain à regarder par la fenêtre. Souvent je me demandais ce qu’elle observait exactement et je cherchais des yeux le point qu’elle fixait, comme s’il eut été capable de me transmettre ce qu’elle pensait. Je rêvais d’une sorte de rapport télépathique entre nous deux par l’entremise d’un objet quelconque qu’on admirerait au même instant, par la fenêtre, par lequel nous pourrions échanger nos pensées. Aller plus loin que des mots, cette traduction normalisatrice de sentiments, d’émotions et d’images qu’ils ne peuvent que retranscrire avec plus ou moins de bonheur, avec une distorsion plus ou moins grande. Je rêvais d’une vraie télépathie et que m’apparaisse, comme elle pouvait l’éprouver, ses images mentales, ses impressions émotionnelles, et vivre ses ressentis plutôt que de voir apparaître leur retranscription en mots.

    Elle parlait assez peu, aussi, je lui imaginais une vie intérieure riche et luxuriante. Comme je me serais plût dans les dédales de ses mondes imaginaires ! Je me les figurais comme des labyrinthes d’Alice au pays des merveilles, dans des contrées de chansons, ou rien n’est fiable, pas même le décor, le banc sur lequel on est assis, ni même notre propre corps, modelable selon la pluviométrie lacrymale du moment, ou selon la température de l’air. Nous serions parti en elle les fois où elle se serait sentie mieux, et je l’aurais invité chez moi en retour, mes jours avec, une poignée dans l’année. Mais alors j’aurais mis les petits plats dans les grands : je lui aurais confectionné un fauteuil en pelouse chaude et douce au sommet d’une colline. J’aurais convié le soleil et la lune à disserter avec nous. Un brin de vent soufflerait

  • dans nos veines la musique douce et tranquille du bien être. Je ferais pleuvoir les étincelles bleues qu’allument contre notre chair, les frottements des mots d’amour des gens qu’on aime. De quoi aurions-nous discuté alors ? Nous aurions créé les premiers poèmes sensitifs pour télépathes : adieu les mots, voilà que nous sauterions un vil intermédiaire pour tailler dans le brut : la roche des couleurs des sons, le clapotis de l’eau des parfums imagés, nous aurions tout à reconstruire, et le terme même de beau à recréer. Nous n’aurions pas agit pour un dieu, avec un nom et des concepts. Nous aurions créé comme jouent les enfants : poussés par un simple plaisir naturel, en laissant nos âmes s’ébattre comme les gamins expérimentent le plaisir d’avoir un corps en courant sans raison, ni but, ni direction. D’une certaine façon nous aurions fusionné, en une œuvre, comme une chimère bicolore, élaborée de nos deux couleurs complexes et sentimentales, que nous aurions lâché à la vie, à d’autres consciences. La communion avec Dieu à côté de cela ne deviendrait plus qu’une grotesque simagrée, et l’acte sexuel, un rite animal, rudimentaire. Lise gonfla légèrement les joues et son petit rot étouffé m’extirpa des abysses d’une énième rêverie. Son Coca Light venait de passer.

    Je jetais un coup d’œil au tableau pour tenter de me rappeler dans quel cours nous étions : pleine après midi. Dehors il pleuvait presque du temps perdu, à gros